WARAU UBA (LA NOUNOU RIEUSE)

Le 04/03/2026
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par EVELYN DEAD
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Dossiers / Zone parafoutrale
Deux amis se retrouvent au bar et jouent à se faire peur : où est passée la main de Paul ? Ce texte s’appuie sur un dispositif narratif classique mais efficace, et sur une prose langoureuse, au rythme des langues de brouillard qui envahissent la ville. L’auteur réussit son coup : on se laisse envoûter par cette histoire de quarantenaires patauds, les tripes tordues à chaque apparition de l’esprit rieur. Une nounou d’enfer !
Pas d'intro.
WARAU UBA (LA NOUNOU RIEUSE)


« Ton truc, là. La crypto-zoologie. C’est de la merde, tu en as conscience, j’espère. »
J’allais répliquer mais la serveuse nous apportait nos verres. Elle déposa les deux pintes devant nous. Je croisai son regard, nous échangeâmes un sourire timide et je ne la lâchai pas des yeux même après qu’elle fut retournée derrière son comptoir.
- Oh ! Tu es avec moi ? me relança Paul.
- Excuse-moi…
Je rougis comme un étudiant pris en faute. Paul secouait lentement la tête en me dévisageant.
- Lâche l’affaire avec l’Écosse, me conseilla-t-il. Tu n’en ramèneras que dalle. Ou alors une belle angine, à cette époque de l’année.
Je n’attendais pas autre chose de la part de son légendaire scepticisme.
- Qu’est-ce que tu y connais, toi, à la crypto-zoologie ? lui demandai-je.
- Laisse-moi te répondre par une autre question, gros malin. Ça fait plusieurs décennies que plus personne ne la ramène avec cette histoire du Loch Ness. Qu’est-ce qui te fait croire que toi, tu tireras la timbale ?
J’avalai une gorgée de Guinness. À quelques mètres de nous, la jolie serveuse slalomait entre deux tables. Elle me jeta un coup d’œil que j’attrapai au vol. Nouvel échange de sourires. Elle devait avoir à peu près mon âge. Son visage me disait quelque chose, mais je n’arrivais pas à mettre la main sur un prénom ni une date. Ça remontait peut-être aux années fac. Je n’avais jamais remis les pieds au Brigand depuis la fin de mes études d’anglais. L’endroit n’avait pas bougé d’un iota. La décoration était la même qu’à l’époque, on avait simplement rajouté çà et là quelques affichettes signalant la wifi gratuite. À ceci près, on aurait pu se croire l’un de ces soirs de semaine du milieu des années 90. Même la playlist refusait apparemment de se moderniser.
- C’est marrant de se retrouver là… murmurai-je pour moi-même.
- Qu’est-ce que tu mâches, dans ta barbe ?
- Je dis: laisse-moi mener ma petite enquête, je ne fais de mal à personne. J’ai de bonnes raisons de croire qu’une ou deux pistes restent à explorer…
Paul eut une exclamation moqueuse qu’il appuya d’une grande claque sur la table, du plat de la main. Ce qui eut le don de me vexer, et je lui en fis part sans ambage. Paul s’excusa dans la foulée mais je doutai de sa sincérité.
- De toute manière, qu’est-ce que tu peux en penser, toi, à part tout dénigrer ? Il n’y a pas plus cartésien au monde…
- Que tu crois, dit-il avant de plonger dans sa pinte ambrée.
- Sans blague. Qu’est-ce que tu vas me sortir, que tu as vu un extraterrestre ?
- Arrête, arrête. (Il retint la suite de longues secondes, le temps pour moi de voir à son expression qu’il laissait de côté toute moquerie. J’allais avoir droit à une confidence, mais j’attendais de voir de quel genre.) Moi aussi, dit-il, j’ai mes histoires, si tu veux tout savoir.

Le ton de sa voix n’était plus le même. Et bien que je fusse déjà tombé dans le panneau une paire de fois, quelque chose me disait que le moment n’était plus du tout à la plaisanterie. Je me penchai légèrement en avant, histoire de l’encourager à poursuivre.
- Warau Uba, dit-il d’une voix si basse que je me penchai plus encore.
- Woua… quoi ? Répète un peu ?
- Warau Uba !
- Comment tu écris ça, dis voir ?
- Ne te moque pas, s’il te plaît.
- Ah ! Tu vois que ce n’est pas si drôle, quand on inverse les rôles !
- La « nounou rieuse ».
Je l’observai un instant, incapable de dire s’il se foutait de moi.
- Paul, je t’assure que si jamais…
- C’est pas des conneries, je te le jure ! se défendit-il toujours à voix basse. Je te parle de la plus grosse frayeur de ma vie. Je ne sais même pas si je pourrais te raconter cette histoire jusqu’au bout…
- Il va bien falloir, parce que tu m’en as déjà trop dit.
- Il nous faudra peut-être quelques bières de plus.
Je l’assurai que ça ne poserait pas de problème et fis aussitôt signe à la serveuse qui me répondit d’un clin d’œil.
« C’était en novembre » commença Paul. « L’année n’a aucune espèce d’importance, sache juste que j’avais plusieurs kilos en moins, et comme toi, un peu plus de cheveux sur le crâne.

J’avais emprunté un bouquin dans une de ces boîtes à livre qu’on voit fleurir un peu partout, de nos jours. À l’époque, ce n’était pas si courant, et je trouvais le concept particulièrement bon. J’étais devenu un habitué du truc, si tu veux. Bref. J’avais un livre à rendre. La boîte à livres n’était qu’à trois rues de chez moi, ce qui représentait une marche de moins de cinq minutes. Je n’avais aucune bonne excuse, et l’épais brouillard qui noyait le quartier ce soir-là n’en était pas certainement pas une. Et puis, j’avais conservé le livre bien trop longtemps, je l’avais depuis le début du mois de juillet, juste avant les vacances.
Je refermai le portail après moi et m’enfonçai dans la nuit cotonneuse. Sous le halo des lampadaires, mes pas résonnaient d’une manière assourdie, comme aux sports d’hiver, si tu vois ce que je veux dire… »
- Ce que je vois surtout, c’est que tu te donnes du mal pour planter une ambiance.
Paul eut un demi-sourire. Il fixait son verre de bière et le faisait tourner lentement entre ses doigts.
- Je vais pas te faire un roman mais crois-moi, je me souviens de cette soirée-là comme si je venais de la vivre. Mais tu as raison, je vais essayer de faire simple. Disons qu’en chemin, il m’est arrivé quelque chose… d’étonnant. Il faisait un froid de canard, comme tu peux l’imaginer. Les rues étaient désertes. J’abordais la légère montée qui longe l’école primaire et j’allais dépasser l’arrêt de bus. Il ne me restait plus long à marcher avant d’atteindre la boîte à livres. À cause du brouillard, je dirais qu’on n’y voyait pas à dix mètres. J’aperçus tout à coup, sur le trottoir opposé, une silhouette. Impossible de distinguer les traits de la personne mais il ne me sembla pas reconnaître quelqu’un du coin.
C’était une femme, en tout cas. La coupe de ses vêtements ne laissait pas de doute. Immobile, tournée dans ma direction. Elle me regardait arriver depuis le bas de la rue, et comme je passais à son niveau, elle éclata d’un grand rire. Je l’observai, un peu surpris, et je remarquai alors qu’elle tenait quelque chose contre son oreille, sans doute un téléphone. Si elle riait de quelque chose ou de quelqu’un, ce n’était donc pas de moi. Pourtant, elle ne me quittait pas du regard, et je t’assure que c’était foutrement dérangeant.
- Tu n’as rien dit ?
- Je n’ai rien dit. J’ai juste accéléré le pas, je voulais m’éloigner au plus vite, rendre ce fichu bouquin et rentrer me pieuter bien au chaud.
- Continue.
- Figure-toi qu’elle n’arrêtait pas de rire. J’ai dû parcourir encore une cinquantaine de mètres avant d’arriver à la boîte, et son rire résonnait encore dans la rue, de plus en plus fort même, me semblait-il. Un rire sacrément désagréable…
- Sinistre ?
- Sinistre, confirma Paul. Qui se plantait entre tes deux oreilles et n’avait pas l’air de vouloir en partir.
Je sifflai la seconde moitié de ma bière. Deux autres verres, pleins, ceux-là, étaient posés sur la table. Paul jouait toujours avec le sien à moitié vide. Je lui fis un petit signe pour l’arracher un instant à ses souvenirs et lui proposer de se rincer le gosier.
- La « nounou rieuse », alors ?
J’avais dit ça d’un ton neutre mais la juxtaposition des mots prêtait à sourire et on n’y pouvait rien.
Paul vida sa bière à son tour et l’échangea contre une autre.
- Oui, ça sonne comme une farce mais écoute la suite, tu trouveras ça beaucoup moins rigolo.
Je me calai contre le dossier de ma chaise et croisai mes bras sur ma poitrine.
« En reposant le bouquin dans la boîte à livres, j’entendais toujours le rire de la bonne femme, en bas de la rue, derrière moi. Et puis brusquement ça s’est arrêté, comme ça avait commencé. Le silence est retombé dans la rue. J’ai fait demi-tour et j’aurais dû prendre mes jambes à mon cou, rentrer chez moi en courant, si j’avais écouté mon instinct et cette petite voix d’enfant qui passe son temps à s’égosiller, une fois qu’on est adulte, et qu’on méprise en général royalement. Quel type de quarante ans se met à courir dans la rue ? Je veux dire, s’il n’a pas loupé son bus ou si des terroristes ne sont pas en train de flinguer tout le monde autour ? »
Je continuais d’observer Paul avec attention. Même si je trouvais son récit raisonnablement prenant jusque-là, je voulais m’assurer qu’il ne me menait pas en bateau. Mais non. Son visage rond exprimait bien quelque chose que je n’avais pas l’habitude de lire sur ses traits.
La peur.
- Tu peux aussi avoir laissé le four allumé, il y a des tas de raisons valables…
- En tout cas, j’aurais dû courir, ou bien même faire un détour pour rentrer. Au lieu de ça, j’ai juste rebroussé chemin en sachant que la silhouette rieuse…
- Qui ne riait plus, à ce moment-là…
- En sachant qu’elle serait encore là à me regarder passer.
- Peut-être encore au téléphone.
- Il y avait un type avec elle.
- C’est-à-dire ?
- Sur le trottoir d’en face, enveloppés de brouillard et nimbés de la lueur laiteuse d’un proche lampadaire, il y avait maintenant deux silhouettes, la femme et un bonhomme qui lui faisait face. Qu’est-ce que ce type faisait là, je me le demandais bien en approchant. Le froid avait encore forci depuis que j’avais quitté la maison, et il ne devait pas être loin de vingt-deux heures…
- Attends un peu. T’es pas en train de me parler de prostitution hivernale, quand même ? Si ton truc se résume à ça, Paul…
- Je te donne les faits ! Rien que les faits. J’ai continué jusqu’à l’arrêt de bus et je me suis planqué derrière pour observer la scène.
- Et ?
- Ils discutaient, si tu veux, et ils sont restés comme ça à discuter encore une minute ou deux, je percevais très vaguement le murmure de leur conversation. Et puis ils m’ont tourné le dos et se sont éloignés ensemble, côte à côte, dans la première rue adjacente. Ils ont disparu dans la brume et…
- Tu les as suivis !
- Bien sûr ! Pourquoi s’arrêter en si bon chemin et ne pas enchaîner les conneries ? Je les ai suivis jusqu’au petit square, au milieu du village, en prenant soin de ne pas être repéré, ce qui était assez facile, le brouillard étouffant tout, l’ouïe comme la vue. Ils se sont arrêtés sous un lampadaire, je me tenais caché derrière une voiture garée à une dizaine de mètres d’eux, et ce que j’avais sous les yeux ressemblait de plus en plus à un théâtre d’ombres. Il m’a semblé voir la femme dégrafer son manteau avant de s’accroupir devant l’homme. Tu vois le tableau ?
- Très bien, oui.
Et le virage érotique que prenait soudain ce récit venait contredire l’expression du conteur. Paul, ce salopard. « J’ai mes histoires », avait-il dit. Je voyais bien lesquelles, maintenant, et pourquoi faisais-je l’étonné ?
« Excusez-moi… »
C’était la serveuse qui s’adressait à nous, ni Paul ni moi-même n’avions remarqué sa présence. Son regard rieur alla de l’un à l’autre mais se fixa sur moi.
- Je termine mon service d’ici quelques minutes, dit-elle. Souhaiterez-vous commander autre chose ?
Paul me regarda, hésitant.
- Je crois que ça ira, merci, répondis-je en souriant à la jeune femme. J’ai l’impression qu’on en a bientôt terminé.
- Ok, ça marche, fit la serveuse. Et bien, bonne soirée à vous deux ?
Elle ne regardait toujours que moi. Une petite clochette carillonnait à l’arrière de mon crâne. Toute fausse naïveté mise à part, il fallait reconnaître que quelque chose circulait entre nous. Je la saluai en retour et la regardai se diriger vers les escaliers qui descendaient au sous-sol, où devaient se trouver, de mémoire, les toilettes mais aussi un vestiaire destiné aux employés du pub.
Mû par une impulsion subite, je me levai et m’élançai après elle.
- Hey ! Qu’est-ce que tu fabriques ?
Je revins vers Paul et lui glissai, tout sourire:
- Garde ton machin au chaud, j’en ai pour deux minutes.
En réalité, il ne m’en fallut qu’une pour obtenir de la jolie serveuse son numéro de téléphone. Je remontai bien vite, triomphant, et notai en m’asseyant que Paul arborait toujours la même expression inquiète.
- Sans déconner...? le relançai-je en attrapant ma bière.
- Je sais de quoi ça a l’air, dit-il, sombre.
J’acquiesçai en hochant vivement la tête.
- D’une pute de village qui travaille les nuits de brouillard, ce qui est plutôt futé…
- Elle l’a sucé, c’est vrai, mais elle a fini par lui croquer la bite.
Je restai silencieux près d’une minute, la pinte de Guinness à mi-chemin de ma bouche, pesant le pour et le contre. Puis je décidai de retirer mes billes. Il m’avait eu, encore une fois.
- Ton histoire est à chier, Paul. Je ne sais même pas comment j’ai pu…
Le retirant de la poche de son blouson, Paul posa le moignon de son avant-bras droit sur la table tandis que de la main gauche il écartait mon verre de mes lèvres.
La bière éclaboussa ses doigts ainsi que ma veste, un peu mon pantalon, également.
La brusquerie de son geste nous attira quelques regards. Sans me laisser le temps de protester, Paul enchaîna, à voix basse:
« Je suis plus un gamin, j’ai bien vu ce qu’elle foutait. Le type prenait son pied, ça se voyait, je pouvais même l’entendre en profiter, et je te jure que pendant un instant, je me suis senti le plus con du monde. Jusqu’à ce que ses râles prennent une drôle de couleur. Il s’est mis à crier, mon gars, comme je te le dis. D’un coup il hurlait, en essayant de repousser la nana mais elle avait passé ses bras autour de lui et il n’arrivait pas à la décrocher. Et il hurlait, il hurlait vraiment, de douleur, et le brouillard autour en étouffait une bonne partie seulement moi, j’étais assez près pour tout entendre, et tout comprendre ! »
Je n’arrivais pas à y croire. Et pourtant Paul m’avait complètement accroché, une nouvelle fois, par le ton de sa voix, convaincue et convaincante.
« La femme a rejeté sa tête en arrière, elle avait quelque chose dans la bouche, Paul, je te le jure sur la Sainte Vierge. Elle lui avait arraché la queue et le bonhomme continuait de hurler comme un damné ! Elle, je l’ai vue se relever, elle a reculé parce que ça pissait le sang, tu t’en doutes, et le pauvre gars a regardé vers sa bite qui était partie, et il a dû tourner de l’œil parce qu’il s’est écroulé d’un coup au pied du lampadaire. »
La scène grotesque se matérialisait dans mon esprit. J’étais incapable d’y croire tout à fait, incapable de décider si Paul mentait ou s’il disait la vérité. Si j’avais envie d’éclater de rire, tout dans l’attitude de mon ami m’en dissuadait. Revivant son souvenir, Paul replongeait bel et bien dans un cauchemar et cela transparaissait de tout son être. La fièvre, dans son regard comme dans sa voix, était réelle.
- Qu’est-ce que tu as fait, ensuite ? lui demandai-je impatient. Que s’est-il passé ?
- Il s’est passé que la femme s’est tournée vers moi. Oui, mon gars. Elle a regardé droit dans ma direction, pile vers l’endroit où j’étais caché. C’était comme si elle avait su depuis le début que j’étais là, à les mater. Je suis persuadé de ça, elle l’avait toujours su. J’étais pétrifié, tu imagines. Couvert d’une sueur glacée, tenant à peine sur mes jambes flageolantes. Hors d’haleine, à cause de la trouille et du choc. La femme me regardait et alors elle a recraché ce qu’elle avait dans la bouche et elle a éclaté de rire. Le même rire affreux, celui qu’elle m’avait déjà donné. Et c’est comme si un poignard me perçait le haut du crâne et descendait lentement dans mon cerveau.
Paul marqua une pause et en profita pour terminer d’une lampée son verre de bière. Je gardai le silence, pour ma part, ne sachant toujours que penser. Paul attrapa ma bière dans la foulée et la siffla sans me demander mon avis, et sans que je réagisse. Après quoi il continua :
- J’ai enfin pris mes jambes à mon cou, si c’est ce que tu vas me demander. J’ai détalé comme si les Enfers eux-mêmes étaient à mes trousses. Je suis rentré chez moi, je me suis barricadé.
Paul a voulu que l’on quitte le pub et je n’étais pas contre. Les pintes que nous nous étions enfilées commençaient gentiment à compter et nous avions tous les deux besoin de sentir l’air frais de ce milieu d’automne sur nos visages. Je réglai les consommations et le suivis à l’extérieur.
La place de la Poste était vide de monde. Les bistrots, les restaurants avaient rangé leur terrasse, et même les vendeurs ambulants de marrons chauds avaient déserté, signe qu’une bonne partie de l’humanité, à cette heure-ci, pointait aux abonnés absents.
Paul et moi marchions en silence. Une fine bruine mouillait le sol. Les pavés lustrés et glissants nous renvoyaient la lumière jaunâtre de l’éclairage public. Je songeai au moignon de Paul. Je ne l’avais vu que très rarement être exhibé. Paul en concevait une gêne réelle aussi le dissimulait-il la plupart du temps, dans une poche de ses vêtements.
Il avait fallu que son trouble fût profond pour qu’il se laissât aller à le montrer dans le pub, tout à l’heure.
Nous traversâmes le Cours Mirabeau et pénétrâmes, toujours sans rien dire, dans le quartier Mazarin. Je repris le premier la parole, comme nous approchions de son immeuble.
- Tu sais que tu ne m’as jamais dit comment tu avais perdu ta main droite ?
- Hum. Tu le sauras peut-être plus tard.
Je stoppai mon pas, tout à coup, pris de remords.
- Paul, c’est idiot, je me sens coupable de t’avoir renvoyé à un épisode de ta vie dont je comprends qu’il n’est pas anodin. Oublions ça, veux-tu ? Cette histoire, l’Écosse. Ne rentrons pas tout de suite. Je suis sûr qu’il y a un dernier bar, quelque part autour, qui nous offrira bien un dernier verre. Qu’en dis-tu ?
Il me regarda sans rien dire et au lieu d’approuver mon plan, recula vers le mur le plus proche pour s’y adosser.
- Laisse-moi d’abord terminer mon histoire, si tu veux bien.
Il y avait bien une suite, et une fin.
- Le lendemain de ce… truc, je me suis d’abord demandé si je n’avais pas rêvé. Bon. J’ai ensuite contacté les hôpitaux et les cliniques des alentours. Me faisant passer pour un proche, et racontant l’incident d’une manière que j’espérais crédible, j’ai fini par retrouver la trace du malheureux bonhomme. J’y suis allé, figure-toi. Il était en soins intensifs. Je me suis approché d’aussi près que ça m’était possible. Il y avait des gens de sa famille, j’ai tendu l’oreille mais en la fermant, tu imagines bien. Figure-toi que le type était japonais, ce qui m’avait complètement échappé, la veille au soir, dans le brouillard.
- Japonais ?
- Japonais. Tu en es où, toi, par rapport au Japon ?
- Jamais mis les pieds.
- Si je te parle de yokai ?
Je secouai la tête, complètement ignorant du terme.
- Dans ce cas, laisse ça de côté. (Paul renifla en regardant ses chaussures.) De toute manière, ce n’est pas le pire.
- Et qu’est-ce que c’est, le pire ?
Mon sentiment confus de culpabilité fondait comme neige au soleil, au profit du désir fort d’avoir le fin mot de cette histoire. Mais je sentais qu’il était de plus en plus difficile pour Paul de continuer à se confier. Ce qu’il me confirma après de longues secondes de silence.
« Tu vois, gros malin, quand je te disais que je n’étais pas sûr de pouvoir aller au bout… (Je posai une main amicale sur son épaule. Il prit une grande inspiration et relança son récit.) Ce soir-là, le lendemain, donc, il y avait encore du brouillard. Peut-être encore plus épais. J’étais chez moi, complètement, absolument perdu, et toujours choqué par les images de la veille, l’horreur dont j’avais été témoin au bord du square.
Il devait être autour des onze heures. J’étais dans mon lit, incapable de trouver le sommeil, quand j’ai entendu un bruit dehors, tout contre ma fenêtre. Quelque chose de répétitif, comme un grattement, du moins c’est ainsi que je l’interprétai. Dans les premiers instants, je ne quittai pas mon lit, songeant que le bruit finirait par disparaître, quelle qu’en fût la source. Mais ça continuait alors je résolus de me lever et d’ouvrir la fenêtre parce que j’étais à peu près certain maintenant que quelque chose grattait mes volets.
Mon gars, ce que j’ai vu en écartant ces putains de volets… » (Mon cœur battait la chamade, et je ne pouvais détacher mon regard des lèvres tremblantes de Paul d’où s’échappait la suite cauchemardesque de cette histoire folle.) « C’était elle, bien sûr. Elle flottait dans l’air devant ma fenêtre, près de trois mètres au-dessus du sol. Je me liquéfiai, je ne sais pas le dire autrement. Une frousse pareille, ça peut vous faire chavirer un esprit sain, et je ne sais pas comment mon cerveau a tenu. Mais il a tenu. »
- Elle…
- Elle. Et je la voyais cette fois de très près. Une femme jeune, entre vingt et trente ans, guère plus âgée. D’une beauté incroyable, ça non plus je ne saurais pas te le décrire, je peux juste te dire que c’était l’une des plus belles femmes que j’aie vues de ma vie, et jusqu’à maintenant. Elle me souriait, de sa bouche parfaite, de ses yeux magnifiques… De tout son être, en réalité. Terrifié, je reculai à l’intérieur de ma chambre jusqu’à sentir le lit contre mes mollets. Là, je me figeai, incapable de rien faire d’autre que garder les yeux ouverts. Moque-toi si tu veux mais j’ai vu cette chose enjamber le rebord de la fenêtre et entrer chez moi en même temps que le froid glacial de la nuit brumeuse. Elle portait le même manteau que la veille, tu te souviens qu’elle l’avait dégrafé devant le pauvre japonais ? Elle a fait pareil avec moi. Mon gars, écoute-moi. Elle était nue dessous. Elle ne portait rien. Et malgré la terreur qui était la mienne, mon corps, mon âme, tout en moi a réagi devant ses seins superbes, ses cuisses idéales gainées de soie peut-être…
- Paul. Je…
- Je sais, tu ne peux pas dire grand-chose. Mais moi, il faut que j’aille au bout, maintenant.
« La toison brune de son sexe, joliment taillée, laissait entrevoir une fente délicate, et en te livrant ça, je ne sais toujours pas comment, en de pareilles circonstances, mon esprit a pu enregistrer de tels détails. C’est dire la charge érotique de cette créature. Ces seins, cette fente, cette bouche qui souriait… Son manteau a glissé de ses épaules, un fort parfum de bord de mer emplissait à présent la chambre. Tu vois ? Ça, c’est autre chose que je n’arrive pas à oublier. Elle s’est avancée, m’a repoussé sur le lit, je suis tombé assis et là, elle a posé l’une de ses jambes sur le bord du matelas. Elle a ouvert sa cuisse. Et coupé en deux que j’étais, entre mon désir d’elle et mon envie de m’enfuir en courant, je n’ai pas pu lui résister. J’ai levé ma main vers son sexe et j’ai commencé à le caresser. En effleurant son sillon du bout des doigts, en jouant avec sa toison, en poussant doucement une phalange à l’intérieur d’elle, et tu sais ce qu’elle a fait ? Il faisait un froid de gueux dans la chambre, je te l’ai dit, non ? Et ce parfum de mer… Tu sais ce qu’elle a fait ? Elle s’est mise à rire. Tout d’un coup, elle a éclaté de rire. La tête rejetée en arrière, à gorge déployée, elle riait, elle riait ! Ce même rire qui me transperçait le crâne, me vrillait l’esprit, me filait même la nausée, mais en fin de compte, dis-toi bien que c’est ce qui m’a sauvé la vie, mon gars. Parce que ce rire m’a fait comme un coup de fouet. Il m’a sorti de cette horrible hypnose érotique et j’ai vu alors que ma main droite tout entière avait disparu sans que je m’en rende compte dans sa fente ! Son sexe avait avalé ma main ! »
- Arrête ça, Paul.
J’avais dit ça dans un souffle. En réalité, je ne voulais surtout pas qu’il arrête. La fin était toute proche et je mourais de curiosité, le cœur battant, les mains moites au fond des poches de mon blouson.
- Le rire de la femme était assourdissant. Vicieux, vénéneux… Mortel, j’en étais sûr. J’étais au bord de perdre l’esprit. Je revoyais le malheur du japonais, et je savais que mon destin serait le même si je n’arrivais pas à m’échapper de là, à m’enfuir de ma chambre, mais comment ?
- Oui, comment…?
- Mon instinct de survie a pris le dessus, mon gars, je n’imagine pas autre chose. Il y a peut-être de quoi rire mais écoute ça: avec ma main libre, j’ai attrapé le gros bol de tisane qui était posé sur ma table de chevet. En visant la tête, j’ai donné à la femme le coup le plus puissant que je pouvais donner vu ma position malaisée. Le bol s’est brisé contre le côté de son visage, je l’ai vue chanceler et c’est alors qu’une douleur atroce a fusé dans mon bras droit, jusqu’à mon cerveau qu’elle a submergé. Une douleur que tu n’imagines pas. Je me suis mis à hurler jusqu’à ce qu’un voile rouge me tombe devant mes yeux. J’avais perdu connaissance.
À cet endroit du récit, Paul fit une nouvelle pause qui dura cette fois plusieurs minutes. Le visage baissé, je fixai le sol luisant de bruine entre mes bottines. J’étais percuté de mille questions mais aucune ne semblait pouvoir trouver le chemin de mes lèvres. Je restais sans rien dire, abasourdi.
Pour conclure, Paul exhiba le moignon de son avant-bras droit, pour la seconde fois de la soirée. Il leva son membre amputé à la lumière artificielle de l’éclairage public et eut un rire amer.
« Je me suis réveillé à l’hôpital, avec un gros bandage au bout du bras et une main en moins. Comment m’en étais-je sorti ? Un voisin, figure-toi, qui revenait d’avoir promené son chien et qui, passant sous ma fenêtre ouverte, avait entendu mes hurlements et aussi comme des bruits de lutte, il n’en était pas sûr. En tout cas, alerté, il a forcé la porte de chez moi et m’a trouvé inanimé sur le sol de ma chambre, au milieu des débris de porcelaine, et pissant le sang par ma blessure. Aucune trace de ma main droite, mais toi et moi nous savons où elle se trouve, pas vrai ?
Il y a eu un semblant d’enquête pour agression qui n’a bien sûr rien donné. Tu penses bien que j’ai fermé ma gueule devant les policiers. Comment veux-tu expliquer quelque chose comme ça ? Après ma convalescence, les médecins et les flics m’ont laissé rentrer chez moi en me regardant sans doute comme un timbré mais j’étais en même temps la victime, alors… Tout le monde a vite chassé ça de son esprit pour reprendre le cours de sa vie. Voilà, tu sais tout. Vache. Cette confession m’a épuisé. Maintenant, si ça te dit toujours, je suis d’accord pour ce dernier verre quelque part. »

La Brasserie Léopold, située face à l’énorme fontaine de la Rotonde, était une institution. Elle n’avait pas le charme du Brigand, elle ne provoquait pas non plus les mêmes élans nostalgiques mais enfin, elle était ouverte, et nous n’avions pas à retraverser la ville.
Paul et moi, nous nous installâmes au fond de la salle, côte à côte sur une banquette de faux cuir sans âme. Je commandai deux bières à un serveur au visage fermé qui devait attendre comme le Messie la fin de son service.
Goûtant sa bière, Paul la trouva très bien. Il reprenait des couleurs, si je puis dire. Livrer son histoire lui avait coûté mais son visage s’éclairait à présent d’un soulagement réel.
- Sacré truc, pas vrai ? fit-il en retrouvant aussi le sourire. On est loin de l’Écosse.
- Il faut que tu me jures quelque chose, lui dis-je après une longue gorgée glacée. Il faut que tu me jures que tout est vrai.
- Je te le jure, dit-il. Mais je te l’accorde, je ne sais pas comment on pourrait y croire. Je veux dire, je ne sais pas comment moi, je pourrais y croire, si je ne l’avais pas vécu. C’est une manière de dire que si tu n’y arrives pas, si tu n’y crois pas, finalement, et bien je comprendrais tout à fait.
- Chic de ta part, jugeai-je sans ironie. Et de ton côté, tu pourrais bien croire au monstre des lacs, en échange.
Il acquiesça avec un petit rire.
Une ultime fois, je pesai le pour et le contre. Paul s’était montré sincèrement bouleversé tout au long de son récit. Il m’avait embarqué dans son histoire et je n’avais pas été moins ébranlé en l’écoutant que lui en revisitant ses souvenirs.
Et pourtant…
- Je vais pas y croire, Paul. C’est… trop. (Disant cela, je guettai sur son visage une immanquable déception mais j’en fus pour mes frais. Son sourire s’élargit même, au contraire.) Je ne dis pas que tu me baratines, je respecte ce que tu as vécu, ou ce que tu penses avoir vécu, mais… Je ne sais pas comment te le dire.
- Mais, comme ça, dit Paul. Aussi simplement. Et finalement, tu vois que je ne suis pas si cartésien que tu le pensais. (Il approcha son verre du mien.) Comme tu l’as dit tout à l’heure, oublions tout ça. Prends ton fichu avion, demain. File au Loch Ness et ramène-moi une preuve. Ramène-moi une belle photo ou mieux, encore ! Rapporte-moi une belle histoire, que je pourrai croire ou pas mais que tu me raconteras devant quelques bonnes bières brunes. Une histoire qui me donnera la chair de poule, qu’est-ce que t’en dis ?
Nous trinquâmes en amis, et c’était ce soir-là le meilleur que pouvait m’offrir la vie.
Nous nous serrâmes dans nos bras en sortant de la brasserie. En le saluant encore d’une main levée, tandis qu’il traversait la place de la Rotonde en direction du quartier Mazarin, je notai que le brouillard descendait sur la ville, assez rapidement, et comme annoncé dans les bulletins météo. Sans m’en émouvoir, je pris vers la rue Espariat et m’enfonçai dans le vieil Aix.

Mon téléphone pesait dans la poche arrière de mon jean. Perdre sa main dans la chatte d’un démon crypto-japonais, sérieusement… Le 06 de la jolie serveuse s’y trouvait. Passe-lui un coup de fil, fais-le. Il n’était pas si tard. À présent que le malaise né du conte de Paul s’était estompé, la douce ivresse de toutes ces bières abattait mes scrupules. Je pouvais bien jouer un peu les têtes brûlées, en hommage à l’étudiant dragueur que j’étais plusieurs années auparavant. Ne te trompe pas de rues. Tu sais rentrer chez toi les yeux fermés.
Je pouvais rentrer chez moi les yeux fermés, et bien heureusement. Car le brouillard fondit sur nous et nous enveloppa d’un coup de telle manière que tout disparut, sans trace ! La ruelle dans laquelle je cheminais s’évanouit proprement. Je pouvais toujours sentir le sol sous mes pieds mais je n’y voyais plus à trente centimètres. Les façades autour de moi étaient soudain hors de vue, comme hors d’atteinte.
Je stoppai mes pas, sous le coup d’un début de claustrophobie. Une masse sombre jaillit soudain devant moi et avant que je puisse m’écarter pour éviter le choc, me heurta, pas assez violemment cependant pour me mettre à terre.
« Oh ! Pardon !! » s’écria le bonhomme qui venait de me rentrer dedans. « Pardon, pardon !! »
- Pas de mal ! lui répondis-je en tournant sur moi-même mais il avait déjà disparu, avalé par la brume épaisse et laiteuse.
« Attention ! » s'exclama une voix, quelque part. Un autre cri, assourdi, lui répondit. Cela se passait-il devant moi ? En arrière ? Les sons eux-mêmes semblaient se perdre, aveugles, sans repère. Tendant les bras derrière moi, je reculai prudemment, imaginant que je finirais bien par rencontrer un mur. Ce qui arriva. Appelle la serveuse. J’approchai le téléphone de mon visage pour voir l’écran et composer le numéro. Il y eut deux sonneries, après quoi on décrocha.
Sophie était heureuse de mon coup de fil. Nous plaisantâmes un instant au sujet de la brume qui mangeait la ville puis, lorsqu’elle apprit que je décollais dans quelques heures à peine pour l’Écosse, elle me proposa de passer chez elle. « Au mépris de toute prudence », concéda-t-elle avec un petit rire, mais c’était une soirée spéciale, l’occasion était belle et ne se reproduirait pas de sitôt. Je ne pouvais qu’approuver, dodelinant de la tête comme un idiot. Un idiot ravi.
Pourquoi nounou ?
Sophie habitait dans un petit appartement de la rue Bédarrides, à deux pas de ma position actuelle, ce que je considérai alors comme une grande chance. Je devrais arriver à l’atteindre sans encombre, simplement en ne m’écartant jamais du mur contre lequel je m’appuyais. C’est vrai, ça. Pourquoi nounou ? Paul… fieffé menteur.
Il n’y avait aucun rapport au métier de nounou dans son histoire. À part ces termes, « la nounou rieuse », aucune autre mention de quelque chose s’y rapportant. Alors pourquoi nounou ? Pourquoi pas boulangère, ou ingénieure ?
Je songeais à cela, le nez collé au boîtier des sonnettes, m’éclairant de l’écran de mon téléphone pour tenter de distinguer les noms des résidents, et repérer celui de Sophie. Dans mon dos s’écoulait le brouillard, il remontait la rue invisible, rejoignant d’autres segments de lui-même, immense créature gazeuse, tentaculaire. Je trouvai le bon bouton. Avec le nom de Sophie. Ishida. Je pressai le bouton, un buzz me répondit dans la foulée. Je poussai la porte.
À peine m’eut-elle fait entrer chez elle que nous nous ruâmes l’un sur l’autre, affamés, enragés peut-être. Nos souffles se mêlèrent dans un baiser sauvage, nos langues se trouvèrent, et je soulevai son pull, lui ôtai tant bien que mal son soutien-gorge tandis qu’elle me repoussait de tout son corps vers sa chambre. Nous tombâmes l’un sur l’autre sur le lit, achevâmes de nous déshabiller à la maigre lueur d’une lampe de papier et je glissai à la hâte entre ses cuisses. Les empoignant fermement, je les lui ouvris avant de plaquer ma bouche contre sa fente que je trouvai épilée et lisse sous ma langue impatiente. Un premier orgasme la fouetta vite, et c’est le visage maculé d’elle que je remontai à sa rencontre, curieux de ses seins menus plantés de larges tétons bruns. Je sentis une main se refermer sur ma queue dure, je me sentis guidé vers sa chatte dans laquelle je glissai d’un seul coup de rein. Plusieurs pensées fugaces se télescopaient dans mon esprit nimbé d’ivresse, sous la forme de mots volants arrachés au dictionnaire du moment. Capote, disait l’une de ces pensées. Connerie, lui répondait une autre. Mouillée, encore. Nounou.
J’allais et venais dans son ventre, tendu au-dessus d’elle. Agrippée à mes bras, Sophie m’accompagnait de profonds mouvements du bassin, et nous n’arrivions pas à séparer nos deux bouches. Elle jouit une seconde fois et ses râles précipitèrent mon plaisir, je m’arrachai à elle in extremis pour zébrer sa peau de longues traînées chaudes, poisseuses.
Bousculés par l’urgence qui nous avait saisis, nous eûmes besoin de plusieurs minutes pour reprendre notre souffle, et toucher terre de nouveau. Charmé, saoul, je vis Sophie se lever du lit et filer dans une pièce attenante qui devait être la salle de bains. Impudique, elle laissa la porte entrouverte. L’entendre pisser me remit sur les rails. La bite au garde-à-vous, je sautai du lit à mon tour et la rejoignis.
Je la trouvai debout à une fenêtre qu’elle tenait ouverte, et régalai ma vue de ses épaules, la chute de ses reins, son cul menu parfaitement arrondi. J’allais lui suggérer de refermer, le froid envahissant la petite pièce mais elle parla la première.
« Tu as vu ce brouillard ? » me demanda-t-elle. « On dirait qu’il est vivant, non ? » Je voulus lui répondre mais elle reprit. « Oui » dit-elle, « Il l’est. Regarde-le passer, ce grand serpent. » Tendant une main vers l’extérieur, elle fit le geste de caresser quelque chose. « Sa fourrure me chatouille… » Je l’entendis rire doucement.
Puis son rire monta. Monta encore. Enfla dans la pièce. Un rire perçant, qui ne s’arrêtait plus, qui me vrillait le crâne. Je grimaçai sous l’agression. Mon cœur se mit à cogner dans ma poitrine tandis qu’une main de glace se refermait sur mon cœur. J’avais peur, soudain. Affreusement peur.
Sophie se retourna vers moi, son joli visage hideusement déformé par ce rire démoniaque qui refusait de s’arrêter.

FIN