DROGUISTAN - 1.8 - Le Roisident

Le 06/03/2026
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par Nino St Félix, Laetitia Giudicelli
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Rubriques / Droguistan
En 2034, la France bascule après l’élection de Philippe de Villiers, devenu un « Roisident » à la dérive monarchique et autoritaire. La première année ressemble à une comédie monarchique sous anxiolytiques, jusqu’au moment où le vieillard tente de réinventer la Justice du Roi et casse l’État comme on casse un jouet. La machine judiciaire se grippe, l’économie souterraine prospère, les banlieues flambent et l’anarchie s’installe. Un attentat au Tour de France achève de retourner l’opinion, pendant que le pouvoir s’enfonce dans la répression et le délire verbal. Dans ce chaos émerge le Dragon, drogue et symbole de la révolte, indissociable de Ridge, désormais désirée et redoutée de tous.
DROGUISTAN - Partie 1 - chapitre 8/33

France, an de grâce 2034. L'impensable s'est produit. Personne (sauf sur BFM) ne l'aurait cru. Mais n'en disons pas plus. Voici l'histoire de Ridge et ses acolytes : rédigée comme du Balzac sous Tranxen, elle est publiée façon Eugène Sue épileptique. Merci encore à la Zone d'oser l'accueillir. Bienvenu au royaume du Dragon.
Lorsque Philippe de Villiers est élu, le 23 mai 2031, le vieillard arrive au couronnement de sa carrière politique. Lui qui, toutes ces années, a été en butte aux moqueries, aux calomnies, aux menaces et aux pires humiliations. Lui, l’homme blessé qui n’a jamais perdu la foi, l’homme battu qui n’a jamais courbé l’échine, le roi oublié que les années, sur son trône, n’ont pas épargné, retrouve une nouvelle jeunesse. Au château de Vincennes, où il installera son bureau - même s’il gouvernera essentiellement depuis son fief, au Puy du Fou -, il apparaît au balcon le soir de son élection et, à la foule furieuse, déchaînée telle un océan de frustrations dans une tempête d’espoirs, s’adresse vêtu d’un manteau bleu d’hermine conçu par John Galliano, qui évoque la mise de Charlemagne, façon Moulin Rouge. Il lève les mains et la foule se tait. Les journalistes, stupéfaits et conquis, parlent aussitôt du « moment de Vincennes » ou du « pacte de grâce ». La photo, fameuse, du « Roisident au balcon », ornera durant son (court) mandat toutes les officines publiques, bien que PDV assure ne pas organiser un « culte de la personnalité » autour de la sienne. On le verra d’ailleurs, chez Marc Olivier Fogiel, s’amuser d’un montage de photos de cette journée historique, sur fond de Macarena.

La première année du règne est idyllique. La nation a compris le message. C’est le retour du roi. Les cercles économiques, d’abord méfiants, se rallient, ravis de l’ultra-libéralisme utopique (et naïf) de leur nouveau champion. La classe politique, inexistante depuis les événements du Trocadéro, apporte son soutien mou-passif. Julien Dray et Aymeric Caron dénoncent « une démocratie qui tend le cou », et finissent en prison pour outrage. Les médias boivent du petit lait, la voix stridente et légèrement décadente de PDV amuse, distrait, capte l’attention. Le vieillard n’est pas avare de saillies, drôles, cruelles, maladroites mais piquantes, et parfois poétiques, comme lorsque à la mort de Yannick Noah (qu’il appelle « Yannick Boa ») il lance, à l’occasion des funérailles nationales : « Il aura mêlé à la saga française un peu de son Africa, un peu de café à notre lait, un peu de folie à notre courage, ce matassin venu du chaud ».

Les choses se corsent lorsque PDV veut réinstaurer la Justice du Roi, alors même que la République subsiste. Il doit faire revoir la constitution, mais sa base s’effrite, craignant de perdre ses propres privilèges. Les juges démissionnent symboliquement, pensant -à tort- que leurs lettres seront refusées.
Sans le savoir, le semi-sénile De Villiers vient de se tirer une balle dans le pied. La Justice, à l’arrêt, peine à se réorganiser. Des milliers de non-lieux sont prononcés par les substituts appointés au petit bonheur la chance à la sortie de l’école de magistrature. Cela donne un véritable coup de fouet à l’économie souterraine, d’autant plus que les forces de l’ordre, au summum de la démotivation, fonctionnent elles aussi au ralenti. A chaque fait divers les banlieues prennent feu, sous l’impulsion des néo-anarchistes, qui encouragent la violence anti-institutionnelle sous toutes ses formes. Le 14 juillet 2032, le Roisident, dont il apparaît de plus en plus qu’il est manipulé par son entourage, lui-même phagocyté par les rejetons du top 10 des Fortunes de France, assiste à l’arrivée du tour de France au Puy du Fou. Las, un drone furtif lâche une mine anti-personnelle sous la roue de Firmin Defranc, qui serait devenu le premier vainqueur français du tour de France « clean » depuis Roger Walkowiak. L’explosion provoque, outre une centaine de morts, un émoi considérable. Mais, alors qu’on aurait pu penser à un effet « Je suis Defranc », l’opinion publique, lassée et choquée par la révélation concomitante des « nocturnales » organisées par le Roisident aux frais du contribuable, se retourne contre le pouvoir en place. Les médias, les grands patrons et les pharmaciens sont pris au dépourvu. « La France a fermé les yeux, elle s’est assoupie, mais elle se réveille grognon, la gueule qui pue et avec un gros poilu qui ronfle dans son lit, la tronche cachée sous son Picsou » écrit Beigbeder. Pour les sociologues, le pays atteint la phase suivante du deuil de sa grandeur, après le déni : la colère.

Or, les portes de l’anarchie sont grandes ouvertes. L’armée est mobilisée, le couvre-feu de triste mémoire réinstauré. Plusieurs villes, dont Rennes, Bastia et La Souterraine, se trouvent en état de siège. En représailles, les forces de l’ordre démantèlent de nombreux camps sauvages anarchistes et libertaires. Les combats durent tout l’été, par ailleurs, une fois encore, caniculaire.
De Villiers fait une infection urinaire : il multiplie les allocutions télévisées ubuesques dans lesquelles il déverse son fiel sur les « pédérastes renégats » et les « fonctionnaires-sémaphores » , les « mécréants bougnoules » et les « païens refoulés », ajoute de l’huile, à grandes lampées, sur l’incendie qui s’étend aux campagnes.

Bien qu’il ne l’ai jamais officiellement admis, Tahgui, en « soutien à la liberté d’expression », fournit des tonnes de bidons remplis de Dragon aux insurgés. Les généraux brandissent fièrement les sachets verdâtres à l’écran, comme s’ils venaient de mettre en échec le Malin en personne. Là encore l’effet obtenu est inverse à celui espéré. Tout le monde, à présent, connaît le Dragon, tout le monde connaît Ridge, et tout le monde, ou presque, le désire et le craint.