DROGUISTAN - 1.10 - Tartiner du beurre

Le 13/03/2026
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par Nino St Félix, Laetitia Giudicelli
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Rubriques / Droguistan
Voici un nouvel épisode de Droguistan, ce cloaque littéraire où l'on patauge avec une complaisance malsaine dans la fange d'une France en décomposition. On s'apprête à suivre les pérégrinations de ce déchet humain nommé Ferenc à travers une suite d'ignominies où la puanteur des cuves à compost ne sera qu'un doux parfum face à la noirceur des âmes qu'il s'apprête à croiser. L'intrigue va probablement s'enfoncer encore plus bas, là où la dignité n'est qu'un lointain souvenir et où chaque rencontre promet une nouvelle forme de souillure physique ou morale, juste pour le plaisir de nous étaler la misère au visage.
DROGUISTAN - Partie 1 - chapitre 10/33

France, an de grâce 2034. L'impensable s'est produit. Personne (sauf sur BFM) ne l'aurait cru. Mais n'en disons pas plus. Voici l'histoire de Ridge et ses acolytes : rédigée comme du Balzac sous Tranxen, elle est publiée façon Eugène Sue épileptique. Merci encore à la Zone d'oser l'accueillir. Bienvenu au royaume du Dragon.
Ferenc regarde à droite, à gauche, en haut, en bas. Ça lui rappelle une danse de sa jeunesse, juste avant la Grosse Bêtise. Y’a vingt-cinq ans déjà, au moins. Ça l’ennuie un peu de laisser derrière lui la liasse inachevée de Des mérites et erreurs involontaires collectives et individuelles en Union Soviétique, de Lénine à Khrouchtchev, ses 874 pages (sans compter les annexes) recouvertes de son écriture serrée, spasmodique, à peine déchiffrable. Son projet pour un Meilleur Monde (et pas l’inverse). Mais il a bien compris le message. Difficile de diriger un ministère depuis le mitard. Il doit s’en sortir tout seul, et tel le serpent, se défaire de son ancienne peau. Alors il se glisse dans le tuyau. Ça passe juste, ses épaules bloquent un peu malgré l’huile de cuisson dont il s’est enduit, de la tête aux pieds. Il se tortille, ce serait trop bête de rester bloqué là. Il imagine ceux qui vont le trouver au petit matin, avec juste sa vieille tête couturée de cicatrices qui dépasse du tuyau ; et tous les blocards trop ravis de l’utiliser comme garage à pines, sous le regard hilare des matons.
Et puis d’un coup, pop, ça glisse Alice, et Ferenc se retrouve au pays des merveilles - ou, plus exactement, dans l’énorme cuve à compost, entre les épluchures d’avocat, de patate et d’oranges, le marc de café et les noyaux d’olives, un nombre étonnant de capotes usagées et quelques seringues qu’il essaie d’éviter, et même un bâtonnet Justin Bridou presque intact - mais si même les rats ne l’ont pas touché....
Il se blottit dans un recoin, ferme les yeux. L’odeur ne l’incommode pas. Là-bas, dans le désert, après avoir fini l’entraînement au bazooka, et juste avant la prière, ils lui faisaient nettoyer les chiottes. 178 barbus réglés comme des coucous, chacun déposant son colombin à heure fixe, l’un après l’autre. Ils se torchaient de la main droite, faute de papier. Certains utilisaient du sable mouillé. Leurs sillons étaient si durs et craquelés comme le sol d’un lac asséché, que les maboules disaient ne plus rien sentir. Mais Ferenc, qui avait toujours eu le sien fort sensible, n’en croyait rien. Leur merde puait comme toutes les merdes, ils chiaient comme tous les mécréants du monde, et, comme tous les crétins de l’univers, ils avaient besoin d’un larbin pour nettoyer tout ça.

Ferenc rouvre les yeux. Le camion se déplace. Un gros rat, effrayé, lui escalade la tête, se réfugie sur son crâne nu, et se poste là, tremblant. Au bout d’un moment, Ferenc choisit de lui donner un nom. Ce sera Abu Sahl al-Murābit. Abus.
Ferenc repense à Abu. C’était un grand syrien, mince et maniéré, avec une barbe qui refusait de pousser ailleurs que sur les rebords d’un visage doux qu’il essayait, en vain, de rendre sévère. Il demandait des conseils à Ferenc, qui lui, n’avait jamais souri de sa vie. Ils s’entendaient bien - en secret bien sûr.
Ferenc se sent bizarre. Il n’a pas repensé à Abu depuis si longtemps. Il caresse le rat qui couine, et plante ses petites griffes dans la peau de son crâne recouvert de pelures de courgette. Oui, y’ a pas, se dit Ferenc. Tartiner du beurre sur l’anus d’un camarade, ça te lie à lui pour l’éternité. Quelque chose que Staline et ses potes n’ont jamais compris.
La tendresse.
Le camion pile. Puis la benne s’incline, s’ouvre. Ferenc prend Abus dans ses bras, et se laisse glisser, emporté avec les autres déchets, indistinct.
Faire corps. Ne pas résister, ne pas lutter.
Devenir libre.