Ambiguité, sexe fort et quelques vers.
Camille et Sasha
I
Camille me regarde, plantée devant le miroir en pied : mon corps allongé, les bras graciles et mes seins encore petits recouverts de leur première dentelle offerte à notre vue par ses soins. Mes premiers dessous, choisis avec une délicatesse exigeante pour une femme débutante.
Son regard est protecteur, il pourrait être étouffant dans d’autres circonstances, s’il n’était totalement destiné à mon réconfort et mon plaisir.
Sur le lit deux autres soutiens gorges attendent l’essayage. Tout aussi élégants, sexy sans ostentation, aux bonnets peu profonds. Un bleu nuit, un blanc.
Je lui tourne devant avec des sourires de remerciement pour cette nouvelle élégance enfin permise.
Camille m’aide à grandir et prendre de l’assurance dans ce corps qui s’épanouit. J’attends ses transformations avec impatience et appréhension, avec un mélange d’espoir fondé, de méfiance inconsciente mêlée d’assurance crâne.
Bon comment enlève-t-on ce truc ? Camille s’amuse à me voir les doigts dans le dos, maladroits sur les agrafes et m’énerver encore.
- Trouves-tu que celui-ci m’ira mieux ?
- J’aime bien ce bleu sombre sur ta peau mate, le rouge était très bien aussi.
- Mes seins sont encore bien petits. Ça ne flotte même pas dedans même si l’on dirait qu’il y a une taille en trop. Quand je me penche je n’ai aucune sensation.
- Le blanc sera peut-être mieux, plus discret sous un teeshirt.
- Ce que je n’aime pas c’est la marque que l’on voit sur la peau lorsqu’on le quitte.
- Sers le moins.
Camille a posé ses fesses sur le grand lit en désordre, les jambes en tailleur, dos contre le mur. La chambre est immense, avec un parquet aux larges lames. C’est une pièce magnifique avec des murs blancs que je vais m’employer à décorer avec chaleur. C’est ce que je prétends depuis deux ans que j’y suis et que Camille m’y a installée.
Bien que ses yeux soient toujours posés sur moi, je sais que ses pensées sont aussi préoccupées par le désordre. Ça l’exaspère et j’en attends la remarque comme à chaque fois, et je lui répondrai comme à chaque fois.
Que de livres empilés en tas, par terre, sur des chaises, ceux que j’ai lus ou relus, ceux qui me restent à lire, avant d’en acheter d’autres.
Des livres de poche essentiellement, achetés chez les bouquinistes, à l’odeur de vieux papier avec les pages jaunies et noircies d’annotations intimes devenues impersonnelles, en marge ou entre les lignes. Des livres pour la découverte de cartes d’inconnus en marque page. Enfin, mes livres !
Flaubert que j’aime pour la précision des mots, Stendhal pour l’éloge des amours adultères, de la lâcheté et de la trahison, Despentes pour mon hygiène, John Le Carré pour le secret et la duplicité, James Ellroy pour sa part d’ombre, Mickey Spillane pour les belles rousses assassines, Cocciolli pour Dieu, Steinbeck pour l’avant-guerre de 45, James Lee Burke pour le Bayou, Truman Capote pour le sang-froid, Graham Green pour la retenue, Indridason et Mankel pour le tourisme au Nord du 60ème parallèle, Simenon pour les sandwichs et la bière, Baudelaire pour le vin de l’assassin et l’Albatros que j’ai longtemps attribué à Pierre Loti, et pour les chansons de Ferré, Gary pour l’après-guerre de 45, pour les Russes, les yeux et les idées clairs. Enfin, c’est ce que je m’en dis.
Il y a aussi l’Union Jack Flag en boule sur le lit en mémoire de Bowie.
- Tu gagnerais de la place si c’était rangé
- Ce sont les pères ou les maris qui installent des étagères, pas les filles !
- Malgré notre différence d’âge, je ne suis pas ton père.
- Excuse-moi.
Je regrette encore et aussitôt mon agressivité. Je me plais trop parmi cet amas de littérature, cette source de plaisir en vrac qui me sécurise.
Et je reprends la séance d’essayage, l’exposition de ma féminité nouvelle à Camille qui sourit à ma gaucherie.
- Tu prendras l’habitude
- Ça fait un peu bizarre cette culotte différente.
- Pour un coordonné c’est trop tôt tu le vois bien. Plus tard, ce sera possible et tu seras ravissante.
- Plus tard, plus tard. J’aimerais quand même mieux avoir des seins plus importants, que j’en sente le poids quand je me penche, que ça bouge comme ça.
J’ai enfilé un jean large, sans le boutonner sur mon ventre plat, je virevolte, grimpe sur le lit avec des regards suggestifs et vient me camper à genou devant Camille, le bassin en avant, ouverte, provocante, mes mains à ses joues, à son cou et attrapant son col :
- Embrasse-moi fort, Camille, embrasse-moi fais un effort !
Et elle rit.
Il me vient encore une idée, donne-moi un papier. Elle en prend un qui traine et je griffonne quelques lignes avant de l’épingler au mur, parmi d’autres.
N’est-ce au voile Indécent
Sur mes seins naissants
Soutenus par un peu de dentelle,
Ou au balancier de mes anches devant elle,
Que témoin de son émoi
Je demandais à Camille : « embrasse-moi »
II
Et puis Camille se lève, et regarde dans ma chambre, à la recherche de ce qui a pu changer depuis quelques jours. Le bureau, l’ordinateur avec les papiers épars, des revues littéraires, psychologie magazine, des articles de journaux, le désordre du travail, les photos épinglées au mur dont une de Romain Gary bien sûr, des articles de faits divers, stabilotés pour certains, des photos people, un verre, une trace de rouge sur le bord et un dépôt indéterminé au fond, une tasse avec un sachet de tisane échoué et des auréoles sur l’émail, des boîtes de pastilles vides, une poubelle pleine, peu de poussière, pas de cendrier, des carnets de notes à profusion, de la musique et un petit miroir portable, une boîte avec des clés USB étiquetées. Des mots punaisés au mur toujours plus nombreux.
- Tu as reçu quelqu’un ?
Camille n’est ni possessive, ni jalouse se plaît elle à me dire. Elle veut être dans le contrôle et la maîtrise, alors elle questionne, elle insinue, elle propose, elle induit et elle demande.
- C’est joli Sasha comme prénom, ne trouves-tu pas ?
- Oui. Sasha, j’aimerai. Ça doit être Juif ou Arabe.
- Ou grec, peut être hébreux, mais Juif Tunisien te ressemblera plus.
- Tout un itinéraire pour un prénom si court. Lorsque mon père l’apprendra, ça le tuera.
- C’est ce que tu voulais.
- C’était juste une façon de parler.
- Là aussi ce n’est qu’une façon de parler.
- Tu as raison, je me vois bien en Sasha.
- On changera ton nom aussi, si ça peut te rassurer.
Camille est née à Morlaix, elle est très belle, elle est rousse, avec un nom Juif polonais imprononçable qu’elle cultive et met en avant, parce que ça fait chic dans le melting-pot de l’édition littéraire Parisienne ou de la culture en général prétend-elle. Ce serait sans doute aussi vrai dans une librairie du Finistère, sur une couverture en vitrine.
- Rousse et Bretonne je trouve que ça fait un peu ton sur ton d’origine Celte.
- Bien vu, on te fera aussi un henné.
- Rouge, ce sera drôle un henné rouge !!
Je me fais l’illusion de croire que je finis toujours par avoir ce que je veux avec un peu d’idée et de persévérance. Je rêvais d’être fille, juive tunisienne, je rêvais d’un henné, je rêve de tatouages floraux jusqu’au bord des ongles. Camille me le proposera bientôt.
- Veux-tu une tisane, un thé ?
- C’était quoi dans le verre ?
Je m’en fiche. Ma chère Camille comme tu es prévisible. Quelques petits cailloux ici et là et tu trouves le chemin que je te trace sans jamais te perdre.
- Un reste de mon traitement. Le goût en est infecte, alors j’en laisse un peu dans le fond qui s’évapore.
- Tu triches encore.
- Oh de 1% guère plus et peut-être moins.
- S’il te reste de la Reine des près, j’en veux bien une tasse. Comment supportes-tu ce traitement ?
- J’espère ne pas en perdre mes cheveux. Je n’ai presque plus de pilosité et ça c’est plutôt bien.
- Peut-être es-tu un peu plus irritable, non ?
- Je ne crois pas, et tes attentions et ta présence m’apaisent. Ah et puis je chante un peu plus faux et plus aigu qu’avant.
- C’est dans ta tête.
- Je bande moins.
- Je voudrais bien voir ça.
J’approche mes lèvres des siennes et l’embrasse. Ma langue pointe dans sa bouche tandis que ses mains se glissent dans mon jean suffisamment large pour une caresse entre les cuisses. Je les ouvre volontiers avec de petits mouvements d’oscillation, en poursuivant mon baiser.
- Mais je vois que tout fonctionne encore me souffle Camille à l’oreille. Sa voix est basse, un peu roque.
- Je ne bande plus le matin au réveil et mes nuits sont profondes et sans rêve.
- C’est le traitement. De toute façon tu ne vas pas garder tout ça. Ne t’arrête pas au milieu du gué, engage-toi à fond.
- Nous y revoilà. Pourquoi me pousser vers une opération si radicale. Pour le moment je ne suis pas prêt. Et à l’agitation de ta main je suis bien persuadé que tu ne l’es pas non plus. Pour le moment envisagerons une simple circoncision peut-être ?
- Pour « le moment » j’attendrai que tu sois prête. Et pas de faux fuyant par pitié. Ne sois pas trop sage avec ce corps, change-le. Je prends ton envie de coordonnés comme un bon signe.
Je repense à mon père qui avait un fils unique, un bon élève dont il était fier. Et puis, grandissant ce fils est devenu ce qu’il a appelé une fiotte, le disant comme on crache. Il le pense encore. Alors il en a moins parlé et l’a perdu. Et quand c’est devenu une fille ou presque, alors c’est plus qu’il n’en pouvait voir ou sentir et, malheureux, il m’a chassée de l’air qu’il respire. Une gougnotte entretenue qui plus est, bientôt une Séfarade circoncise dans le lit d’une Ashkénaze. Camille est Ashkénaze.
Il a oublié que son fils a du talent et Camille des ambitions pour moi. Elle a su me découvrir il y a plus de deux ans et m’a installée dans cet appartement, cachée aux convoitises concurrentes et nombreuses. J’ai compris, J’ai eu confiance, et me suis laissée faire avec prudence dans un premier temps et me suis livrée totalement en définitive. Elle saura faire valoir ma beauté, mon intelligence et mon art le moment venu.
Je suis toujours collée à Camille et je la surprends à penser à voix haute : » Je t’ai trouvée et par ma seule volonté, je te fais grandir entre mes mains. »
- En fait je me demande si tu n’es pas jalouse de ma bite. Tu regrettes de ne pas en avoir.
- Ma pauvre Sasha !! Défends-toi de ces raisonnements. Certes, une femme est pleine de dilemmes, mais comment regretter de ne pas en avoir une accrochée sous le ventre, alors qu’elle peut en avoir autant qu’elle veut, quand elle veut, made in Europe, made in Taiwan, made in Africa ou made in USA. Ou pas ! L’offre est pléthorique. Change aussi de schéma de réflexion.
- Peut-être, peut-être. Alors déjà, retire la main de mon caleçon et passe-moi un papier que j’y mette tes dernières pensées.
N’est-ce à ce renflement du désir
Dont mes doigts aiment à se saisir
D’un ébranlement hardi sous le ventre,
Du plaisir de la brune Sasha l’épicentre,
Pour autant que l’on s’aime
D’exquises amours épicènes.
III
Camille est mariée depuis vingt ans à un directeur financier très investi dans ses affaires. Ils sont à l’aise, cultivés avec des idées humanistes. Ils sont d’une bourgeoisie socio-libérale de gauche. Il est souvent à Bruxelles, elle est attachée à Paris et à son indépendance. Elle s’organise pour disposer ainsi de beaucoup de temps et nous en consacrer une bonne partie. Ils forment un bon partenariat, une union équitable, dit-elle souvent. Ils ont trois garçons de 15, 17 et 19 ans, dont elle parle très peu. Elle n’en a aucune photo sur elle.
Chez un grand éditeur parisien Camille est directrice de la collection qu’elle a créée, « Les romans dans la marge ». Elle veut à la première occasion s’émanciper de la maison mère. Sur les conseils de son partenaire de mari, elle a gardé son nom de jeune fille. Elle reste ainsi ouverte à tout changement de situation familiale, personnelle ou professionnelle.
Elle ne m’a jamais rien confié de son enfance, de son adolescence de ses premières amours, elle ne dit jamais « mon nom de jeune fille » et je pense qu’elle a surtout gardé le nom de son père. Si Camille cloisonne ses vies, son patronyme en est incontestablement la liaison.
Quant à moi, je cherche à deviner ses non-dits, sa part de mystère, qui travaillent mon imagination, ma créativité, avant de m’en remettre à elle totalement et sans réserve.
- Je suis complètement dépendante de toi depuis maintenant deux ans. L’appart, la bouffe, les fringues, le traitement médical. Et toi pour seule compagnie. Je suis la recluse sur qui tu fondes des espoirs qui m’effraient un peu par leur démesure.
- N’est-ce pas le cas de chaque femme avant qu’elle ne s’affranchisse.
- Et cela doit-il me rassurer ou m’invites-tu à plus d’indépendance ?
- Travaille, travaille et travaille encore. D’ailleurs, j’ai ramené tes fichiers, avec mes remarques directement dans le texte. Finis ce livre, on apporte les corrections et je publie. Ecris encore et encore tes petits textes et je trouve preneur, en édition littéraire, dans l’édition de chansons. J’ai un carnet de contacts solide. Et puis j’ai commencé à laisser filtrer quelques petites informations du côté de la presse. Dans la semaine, je ferai quelques confidences sur tes origines, ton nom. Elle sera prête quand ton livre sortira. Chaude bouillante et déjà conquise.
- L’imposture de ma généalogie fera long feu. Tu me fais peur.
- Au contraire, il y aura de la controverse entre les convaincus, les sceptiques chroniques et les amateurs de mythes naissants. L’essentiel n’est pas la vérité, l’essentiel est une bonne histoire et le buzz.
Je doute de cette assurance quasi paternelle. Je ne soupçonne pas Camille de mensonge, ni de se mentir. Je soupçonne sa capacité à le faire avec adresse et sans limite. Rien ne semble lui faire obstacle. Ça ne peut-être si simple et si facile.
- J’ai lu. C’est bon, je t’assure, j’aime beaucoup. Maintenant tout est bien ancré dans l’époque. J’ai fait quelques suggestions pour ajouter un peu de relief et de profondeur dans la forme. Affine encore les stéréotypes de l’amant et de sa maîtresse. Il les faut évidents sans être caricaturaux. Et puis estompe les ressemblances avec notre histoire, reste dans la suggestion. Sois plus sensuelle et moins organique, plus féminine. Laisse à la presse le soin de chercher qui sont cet amant et cette maîtresse hors normes, l’union de l’apparence conventionnelle et de l’errance de genre poétique. Et puis ajoute un personnage ou une histoire, un arrière-plan, qui vienne flirter avec le sujet du livre, sans le heurter, sans en modifier le dérouler. Juste pour avoir une sorte de fond de scène, un mystère en filigrane, une filouterie crapuleuse au second étage pour les manchettes qui détourne l’attention du lecteur,
- Nestor Burma, enquête et filature,
- une concierge indélicate qui fouille les poubelles et espionne,
- un inspecteur du syndic de la copropriété,
- un facteur qui ouvre le courrier,
- un fonctionnaire de police assermenté.
- Oui, en tous cas avec un personnage de second plan sans caractère, banal. Et repense l’appartement. Les murs blancs de la chambre, la position du lit où l’on se couche, le parquet de chêne clair, sa fenêtre d’où, l’été, entre une lumière jusque tard le soir depuis le boulevard Richard-Lenoir, la chaleur atténuée par l’ombre des arbres, la fenêtre du salon sur la rue Jean-Pierre Timbaud, plus sombre à cause de son étroitesse et qui donne une atmosphère cosy avec des éclairages chauds, des originaux aux murs, la petite cuisine sur une cour intérieure, le hall d’entrée, la porte, le palier, le troisième étage, les escaliers. Je ne veux pas, le succès venant, me retrouver avec des lecteurs intrusifs sous mes fenêtres, comme cet homme là-bas, en imper, dans l’ombre sous le porche.
- Où ça ?
- Il s’est caché.
- Tu m’intrigues.
- Alors tu as compris mes conseils. Trouve-nous un autre quartier dans Paris. J’attends la fin avec appétit.
Penaud ou penaude ? Il faudra que je m’y fasse. J’ai suivi Camille tout au long de sa divagation immobilière, jusqu’au retour dans la chambre dont elle a ouvert grand la fenêtre. Je suis attentive à la conseillère pour mon seul bien être tant que j’en vie, au mouvement de ses lèvres, à sa jupe que je soulève, une main sur sa poitrine que j’envie à mes seins décevants, la droite dans sa culotte sur le devant ou rien ne dépasse, et je colle mon ventre à ce corps que j’embrasse. Camille sens tu que je bande encore.
Il me reste le dernier chapitre à écrire et j’hésite entre trois versions pour lesquelles j’ai accumulé des notes. Toutes me plaisent de la fin heureuse que Camille trouvera trop adolescente, à celle désastreuse et cynique inspirée de restes de testostérone en passant par la plus subtile de mon nouveau genre. Mais je ne veux pas en laisser le choix à Camille.
- Il faut que je me sauve. Avant de partir, passe-moi un papier, les quelques lignes seront de moi pour ton mur.
Tu écris de Camille et Sasha la romance,
Nos heurts, mes exigences, ta clémence
Au rythme de tes phrases et de ma lecture
Au son de tes mots, et de ton écriture.
Cependant Il y manque encore la fin
Et cette absence me laisse sur ma faim
Comme l’abstinence d’un dernier chapitre
Duquel bientôt je me ferai l’arbitre.
IV
Le soir est arrivé sans crier gare tant j’ai travaillé aujourd’hui. C’est pareil depuis trois jours. Je ne sais rien de ce qui s’est passé dans la rue, comme dans le monde. Je suis restée collée à mes textes. Trois jours sans voir Camille non plus. Et enfin arrive une distraction qui sonne et frappe à la porte.
Ce serait la police nationale, en quête de témoins dans le cadre d’une enquête de voisinage. Alors bien sûr je fais entrer cette échappatoire. Il est en civil de taille moyenne, de corpulence moyenne, la peau claire, châtain avec les cheveux courts et drus sans coupe particulière, il ne les perd même pas, les yeux marrons, je dirais 45 ans environ, sans signe particulier, sans accent, vêtu d’un trench mastic la ceinture nouée dans le dos, des chaussures cirées, à lacets, marron, un badge à la ceinture, les mains soignées, un chandail bleu marine à col rond sur une chemise bleue pale, sans cravate. Je pense à tout cela en désordre, comme ça vient. Et un jean clair sans accrocs.
- Pourquoi me regardez vous comme ça, on se connaîtrait ?
- Non, je ne pense pas, je sors peu.
- Vous n’avez pas de judas à votre porte, vous devriez être plus méfiante.
- On se méfie toujours d’un Judas.
- Mettez un œilleton alors. Et vous ne me demandez pas ma carte de police ?
- Je ne sais pas à quoi ça ressemble en vrai.
- Je m’appelle Franck.
Il me confirme par là son âge approximatif. Et c’est bien un prénom de mec-mec d’avant les années 80, il n’y a pas de doute. Et je ressentirais sans doute quelques papillons dans le ventre si avec un effort il n’était d’apparence aussi moyenne.
- Petit, j’ai connu un Franck. Franck Zaza, il était roux.
- Enfant, je n’étais pas roux, et ne le suis pas plus aujourd’hui. Vous ne confondez pas avec Franck Zappa ?
- Il était brun.
- Mon épouse est rousse. Je peux vous demander confirmation de votre nom, c’est pour le témoignage ?
- Sasha, mais qu’aurais-je à vous dire ?
- Sasha comment ?
- Sasha suffira.
- Je mets le nom de la sonnette ?
- Non, c’est celui de l’amie qui m’héberge. C’est à quel sujet ?
Il me dit s’agir d’une histoire de violence conjugale dans l’immeuble. Une femme au second, forte et soupçonneuse, jalouse et violente. Et cet homme banal qui avait sorti son calepin le remet dans son trench, verrouille ma porte, en retire les clés et se met à passer de pièce en pièce sans se gêner, comme pour s’assurer que tout y est conforme. A quoi ? Je ne sais pas s’il a le droit et je ne dis rien, mais il pourrait demander.
- Sur la boîte et sur la sonnette, le nom de votre amie, c’est aussi celui de ma femme.
- Une homonymie ?
- C’est également le mien bien sûr. J’ignorais que nous avions un appartement ici.
Je réfléchis incrédule, j’assimile et ça me prend pas mal de temps. Ce silence est très long !
- Je ne comprends pas !! Alors c’est vous l’Ashkénaze et elle ne l’est pas !
- Elle s’est convertie il y a plus d’un an.
- Et vous, vous êtes soupçonneux et jaloux, pas directeur financier pour un sou, et flic, le mec d’apparence banale.
Et il me raconte. Camille n’a pas laissé trainer grand-chose. La clé USB. Juste de quoi lui mettre la puce à l’oreille, le faire réagir, lui permettre de se monter le bourrichon tout seul pendant quelques jours. Il a échafaudé d’heure en heure, de jour en jour. Et puis elle est rentrée très tard avec de l’arrogance et de mauvaises raisons, et elle a embrouillé des histoires presque vraisemblables. Alors il échafaude toujours, parce que c’est son métier, qu’il est soupçonneux, avec des cheveux drus et plantés bas sur le front.
Je me sens pantelante et très égarée.
Il remet la main dans sa poche, d’où il pourrait ressortir son calepin pour prendre des notes, parce que ça rassure, mais c’est une arme qu’il tient. Tiens !
Elle est sans doute réglementaire mais les circonstances sont inappropriées. Je lève les mains très haut par un zèle excessif, sidérée d’abord et peut-être aussi pour susciter son indulgence. Il s’en fout, s’assoit devant l’ordinateur regarde ce que j’ai écrit ces derniers jours, regarde mes notes, récupère toutes les clés USB, en garde une, détruit les autres et me demande de me remettre au travail.
- Vous allez finir votre livre. Vous écrivez tout depuis mon arrivée, toutes vos pensées, votre surprise, vos émotions, vos regrets éventuels. Quand c’est fini je relis, et si c’est vraisemblable, si c’est bon, si ça me plaît je vous fiche la paix, sinon je vous tue. Des questions ?
J’essaie de lui faire comprendre que la salope nous a manipulé, lui et moi.
Il ne veut pas entendre qu’il n’est que l’arme de la duplicité d’une perverse, qu’il est l’assassin par procuration d’une usurpatrice et que s’il tire, elle s’en tirera avec la compassion intriguée de la presse.
Il est fou, il s’en fout.
Je le supplie qu’il ne fasse rien d’irréparable, lui demande de la retenue, de mesurer les conséquences dramatiques pour ses enfants.
Ils n’en n’ont pas, elle n’en a jamais voulu.
- Dites-moi, elle est bien directrice de collection pour une grande maison d’édition ?
Il prend les tasses et les verres qui trainent sur le bureau et part les laver dans la cuisine. Il ne m’entend pas, se met à faire une vaisselle des dernières assiettes qui prennent un bain moussant dans l’évier depuis la veille. Et puis il revient, regarde mes livres éparpillés, commence à les ranger par ordre alphabétique contre la plinthe en deux zones bien distinctes, les lus et les non lus. Il me demande s’il peut jeter les papiers chiffonnés et les met dans la corbeille. Il regarde nos derniers petits textes et les réépingle bien droits sur le mur. Les deux sizains, le huitain, nos deux écritures.
Il prend les deux soutien-gorge sur une chaise, les regarde un instant.
- Ils vous plaisent ? J’ai vu quand elle les a achetés et je l’ai suivie. Je vous ai vues à la fenêtre. Je les range où ?
Je lui indique le premier tiroir de la commode en noyer.
- Elle n’est pas dans le livre.
Et puis il refait le lit, et tire dessus, l’Union Jack qui était en berne depuis quelques temps déjà. Je suis atterrée par cet affairement domestique, mais mon chapitre avance.
Il tourne toute la soirée dans l’appartement à tout remettre dans son ordre comme avant un départ en vacances.
Vers 22 heures il me demande si je veux manger ou boire, me fait un sandwich, et m’ouvre une bière.
La menace de son arme, son calme et sa détermination apparente associés à son extravagance ménagère me font des shoots d’adrénaline et j’ai terminé le livre d’une traite, les idées claires comme les yeux de Gary. Je relis une fois les dix dernières pages sans apporter de correction et je relève la tête. Face au bureau, il m’observe en souriant depuis un moment déjà. C’est rassurant. Il me demande de m’assoir sur le lit, prend ma place et lit attentivement, hochant la tête avec un balancement d’épaules. Je reste silencieuse, priant que ça lui plaise. C’est long, comme s’il relisait plusieurs fois chaque paragraphe. Il sourit par moment, puis me regarde très content, ravi.
- J’aime beaucoup, ça me plait vraiment.
Il branche ma clé USB pour une sauvegarde complète du livre et de tous mes textes, puis efface les fichiers du disque. J’ai juste eu le temps d’en envoyer une copie à mon père et d’en supprimer toute trace. J’aimerais qu’il les lise.
- Camille est vraiment éditrice ? Vous ne m’avez pas répondu.
- Oui, elle est ambitieuse, ce sera une grande éditrice. Je suis bien persuadé que votre livre fera un très gros succès.
J’ai essayé de poursuivre la conversation sans résultat. Il a voulu faire des selfies avec moi, il m’a prise en photo dans différentes pièces de l’appartement, un mélange de reportage de fan et de journalisme people, et il les a envoyés à ses copains du commissariat et à son chef.
Et puis il m’a regardée et a tiré. De sang-froid.
Mais je convoite tes mérites
Et si peu probable que je n’en hérite
Avant que le cœur ne se tarisse
Il fallait bien que je te trahisse
Et que je t’envoie un mari légitime
Fort jaloux de nos états intimes
Qui, Incrédule devant ton corps sage
Fît une tâche rouge à ton corsage
Comme une image de fait divers
D’une balle de révolver.
I
Camille me regarde, plantée devant le miroir en pied : mon corps allongé, les bras graciles et mes seins encore petits recouverts de leur première dentelle offerte à notre vue par ses soins. Mes premiers dessous, choisis avec une délicatesse exigeante pour une femme débutante.
Son regard est protecteur, il pourrait être étouffant dans d’autres circonstances, s’il n’était totalement destiné à mon réconfort et mon plaisir.
Sur le lit deux autres soutiens gorges attendent l’essayage. Tout aussi élégants, sexy sans ostentation, aux bonnets peu profonds. Un bleu nuit, un blanc.
Je lui tourne devant avec des sourires de remerciement pour cette nouvelle élégance enfin permise.
Camille m’aide à grandir et prendre de l’assurance dans ce corps qui s’épanouit. J’attends ses transformations avec impatience et appréhension, avec un mélange d’espoir fondé, de méfiance inconsciente mêlée d’assurance crâne.
Bon comment enlève-t-on ce truc ? Camille s’amuse à me voir les doigts dans le dos, maladroits sur les agrafes et m’énerver encore.
- Trouves-tu que celui-ci m’ira mieux ?
- J’aime bien ce bleu sombre sur ta peau mate, le rouge était très bien aussi.
- Mes seins sont encore bien petits. Ça ne flotte même pas dedans même si l’on dirait qu’il y a une taille en trop. Quand je me penche je n’ai aucune sensation.
- Le blanc sera peut-être mieux, plus discret sous un teeshirt.
- Ce que je n’aime pas c’est la marque que l’on voit sur la peau lorsqu’on le quitte.
- Sers le moins.
Camille a posé ses fesses sur le grand lit en désordre, les jambes en tailleur, dos contre le mur. La chambre est immense, avec un parquet aux larges lames. C’est une pièce magnifique avec des murs blancs que je vais m’employer à décorer avec chaleur. C’est ce que je prétends depuis deux ans que j’y suis et que Camille m’y a installée.
Bien que ses yeux soient toujours posés sur moi, je sais que ses pensées sont aussi préoccupées par le désordre. Ça l’exaspère et j’en attends la remarque comme à chaque fois, et je lui répondrai comme à chaque fois.
Que de livres empilés en tas, par terre, sur des chaises, ceux que j’ai lus ou relus, ceux qui me restent à lire, avant d’en acheter d’autres.
Des livres de poche essentiellement, achetés chez les bouquinistes, à l’odeur de vieux papier avec les pages jaunies et noircies d’annotations intimes devenues impersonnelles, en marge ou entre les lignes. Des livres pour la découverte de cartes d’inconnus en marque page. Enfin, mes livres !
Flaubert que j’aime pour la précision des mots, Stendhal pour l’éloge des amours adultères, de la lâcheté et de la trahison, Despentes pour mon hygiène, John Le Carré pour le secret et la duplicité, James Ellroy pour sa part d’ombre, Mickey Spillane pour les belles rousses assassines, Cocciolli pour Dieu, Steinbeck pour l’avant-guerre de 45, James Lee Burke pour le Bayou, Truman Capote pour le sang-froid, Graham Green pour la retenue, Indridason et Mankel pour le tourisme au Nord du 60ème parallèle, Simenon pour les sandwichs et la bière, Baudelaire pour le vin de l’assassin et l’Albatros que j’ai longtemps attribué à Pierre Loti, et pour les chansons de Ferré, Gary pour l’après-guerre de 45, pour les Russes, les yeux et les idées clairs. Enfin, c’est ce que je m’en dis.
Il y a aussi l’Union Jack Flag en boule sur le lit en mémoire de Bowie.
- Tu gagnerais de la place si c’était rangé
- Ce sont les pères ou les maris qui installent des étagères, pas les filles !
- Malgré notre différence d’âge, je ne suis pas ton père.
- Excuse-moi.
Je regrette encore et aussitôt mon agressivité. Je me plais trop parmi cet amas de littérature, cette source de plaisir en vrac qui me sécurise.
Et je reprends la séance d’essayage, l’exposition de ma féminité nouvelle à Camille qui sourit à ma gaucherie.
- Tu prendras l’habitude
- Ça fait un peu bizarre cette culotte différente.
- Pour un coordonné c’est trop tôt tu le vois bien. Plus tard, ce sera possible et tu seras ravissante.
- Plus tard, plus tard. J’aimerais quand même mieux avoir des seins plus importants, que j’en sente le poids quand je me penche, que ça bouge comme ça.
J’ai enfilé un jean large, sans le boutonner sur mon ventre plat, je virevolte, grimpe sur le lit avec des regards suggestifs et vient me camper à genou devant Camille, le bassin en avant, ouverte, provocante, mes mains à ses joues, à son cou et attrapant son col :
- Embrasse-moi fort, Camille, embrasse-moi fais un effort !
Et elle rit.
Il me vient encore une idée, donne-moi un papier. Elle en prend un qui traine et je griffonne quelques lignes avant de l’épingler au mur, parmi d’autres.
N’est-ce au voile Indécent
Sur mes seins naissants
Soutenus par un peu de dentelle,
Ou au balancier de mes anches devant elle,
Que témoin de son émoi
Je demandais à Camille : « embrasse-moi »
II
Et puis Camille se lève, et regarde dans ma chambre, à la recherche de ce qui a pu changer depuis quelques jours. Le bureau, l’ordinateur avec les papiers épars, des revues littéraires, psychologie magazine, des articles de journaux, le désordre du travail, les photos épinglées au mur dont une de Romain Gary bien sûr, des articles de faits divers, stabilotés pour certains, des photos people, un verre, une trace de rouge sur le bord et un dépôt indéterminé au fond, une tasse avec un sachet de tisane échoué et des auréoles sur l’émail, des boîtes de pastilles vides, une poubelle pleine, peu de poussière, pas de cendrier, des carnets de notes à profusion, de la musique et un petit miroir portable, une boîte avec des clés USB étiquetées. Des mots punaisés au mur toujours plus nombreux.
- Tu as reçu quelqu’un ?
Camille n’est ni possessive, ni jalouse se plaît elle à me dire. Elle veut être dans le contrôle et la maîtrise, alors elle questionne, elle insinue, elle propose, elle induit et elle demande.
- C’est joli Sasha comme prénom, ne trouves-tu pas ?
- Oui. Sasha, j’aimerai. Ça doit être Juif ou Arabe.
- Ou grec, peut être hébreux, mais Juif Tunisien te ressemblera plus.
- Tout un itinéraire pour un prénom si court. Lorsque mon père l’apprendra, ça le tuera.
- C’est ce que tu voulais.
- C’était juste une façon de parler.
- Là aussi ce n’est qu’une façon de parler.
- Tu as raison, je me vois bien en Sasha.
- On changera ton nom aussi, si ça peut te rassurer.
Camille est née à Morlaix, elle est très belle, elle est rousse, avec un nom Juif polonais imprononçable qu’elle cultive et met en avant, parce que ça fait chic dans le melting-pot de l’édition littéraire Parisienne ou de la culture en général prétend-elle. Ce serait sans doute aussi vrai dans une librairie du Finistère, sur une couverture en vitrine.
- Rousse et Bretonne je trouve que ça fait un peu ton sur ton d’origine Celte.
- Bien vu, on te fera aussi un henné.
- Rouge, ce sera drôle un henné rouge !!
Je me fais l’illusion de croire que je finis toujours par avoir ce que je veux avec un peu d’idée et de persévérance. Je rêvais d’être fille, juive tunisienne, je rêvais d’un henné, je rêve de tatouages floraux jusqu’au bord des ongles. Camille me le proposera bientôt.
- Veux-tu une tisane, un thé ?
- C’était quoi dans le verre ?
Je m’en fiche. Ma chère Camille comme tu es prévisible. Quelques petits cailloux ici et là et tu trouves le chemin que je te trace sans jamais te perdre.
- Un reste de mon traitement. Le goût en est infecte, alors j’en laisse un peu dans le fond qui s’évapore.
- Tu triches encore.
- Oh de 1% guère plus et peut-être moins.
- S’il te reste de la Reine des près, j’en veux bien une tasse. Comment supportes-tu ce traitement ?
- J’espère ne pas en perdre mes cheveux. Je n’ai presque plus de pilosité et ça c’est plutôt bien.
- Peut-être es-tu un peu plus irritable, non ?
- Je ne crois pas, et tes attentions et ta présence m’apaisent. Ah et puis je chante un peu plus faux et plus aigu qu’avant.
- C’est dans ta tête.
- Je bande moins.
- Je voudrais bien voir ça.
J’approche mes lèvres des siennes et l’embrasse. Ma langue pointe dans sa bouche tandis que ses mains se glissent dans mon jean suffisamment large pour une caresse entre les cuisses. Je les ouvre volontiers avec de petits mouvements d’oscillation, en poursuivant mon baiser.
- Mais je vois que tout fonctionne encore me souffle Camille à l’oreille. Sa voix est basse, un peu roque.
- Je ne bande plus le matin au réveil et mes nuits sont profondes et sans rêve.
- C’est le traitement. De toute façon tu ne vas pas garder tout ça. Ne t’arrête pas au milieu du gué, engage-toi à fond.
- Nous y revoilà. Pourquoi me pousser vers une opération si radicale. Pour le moment je ne suis pas prêt. Et à l’agitation de ta main je suis bien persuadé que tu ne l’es pas non plus. Pour le moment envisagerons une simple circoncision peut-être ?
- Pour « le moment » j’attendrai que tu sois prête. Et pas de faux fuyant par pitié. Ne sois pas trop sage avec ce corps, change-le. Je prends ton envie de coordonnés comme un bon signe.
Je repense à mon père qui avait un fils unique, un bon élève dont il était fier. Et puis, grandissant ce fils est devenu ce qu’il a appelé une fiotte, le disant comme on crache. Il le pense encore. Alors il en a moins parlé et l’a perdu. Et quand c’est devenu une fille ou presque, alors c’est plus qu’il n’en pouvait voir ou sentir et, malheureux, il m’a chassée de l’air qu’il respire. Une gougnotte entretenue qui plus est, bientôt une Séfarade circoncise dans le lit d’une Ashkénaze. Camille est Ashkénaze.
Il a oublié que son fils a du talent et Camille des ambitions pour moi. Elle a su me découvrir il y a plus de deux ans et m’a installée dans cet appartement, cachée aux convoitises concurrentes et nombreuses. J’ai compris, J’ai eu confiance, et me suis laissée faire avec prudence dans un premier temps et me suis livrée totalement en définitive. Elle saura faire valoir ma beauté, mon intelligence et mon art le moment venu.
Je suis toujours collée à Camille et je la surprends à penser à voix haute : » Je t’ai trouvée et par ma seule volonté, je te fais grandir entre mes mains. »
- En fait je me demande si tu n’es pas jalouse de ma bite. Tu regrettes de ne pas en avoir.
- Ma pauvre Sasha !! Défends-toi de ces raisonnements. Certes, une femme est pleine de dilemmes, mais comment regretter de ne pas en avoir une accrochée sous le ventre, alors qu’elle peut en avoir autant qu’elle veut, quand elle veut, made in Europe, made in Taiwan, made in Africa ou made in USA. Ou pas ! L’offre est pléthorique. Change aussi de schéma de réflexion.
- Peut-être, peut-être. Alors déjà, retire la main de mon caleçon et passe-moi un papier que j’y mette tes dernières pensées.
N’est-ce à ce renflement du désir
Dont mes doigts aiment à se saisir
D’un ébranlement hardi sous le ventre,
Du plaisir de la brune Sasha l’épicentre,
Pour autant que l’on s’aime
D’exquises amours épicènes.
III
Camille est mariée depuis vingt ans à un directeur financier très investi dans ses affaires. Ils sont à l’aise, cultivés avec des idées humanistes. Ils sont d’une bourgeoisie socio-libérale de gauche. Il est souvent à Bruxelles, elle est attachée à Paris et à son indépendance. Elle s’organise pour disposer ainsi de beaucoup de temps et nous en consacrer une bonne partie. Ils forment un bon partenariat, une union équitable, dit-elle souvent. Ils ont trois garçons de 15, 17 et 19 ans, dont elle parle très peu. Elle n’en a aucune photo sur elle.
Chez un grand éditeur parisien Camille est directrice de la collection qu’elle a créée, « Les romans dans la marge ». Elle veut à la première occasion s’émanciper de la maison mère. Sur les conseils de son partenaire de mari, elle a gardé son nom de jeune fille. Elle reste ainsi ouverte à tout changement de situation familiale, personnelle ou professionnelle.
Elle ne m’a jamais rien confié de son enfance, de son adolescence de ses premières amours, elle ne dit jamais « mon nom de jeune fille » et je pense qu’elle a surtout gardé le nom de son père. Si Camille cloisonne ses vies, son patronyme en est incontestablement la liaison.
Quant à moi, je cherche à deviner ses non-dits, sa part de mystère, qui travaillent mon imagination, ma créativité, avant de m’en remettre à elle totalement et sans réserve.
- Je suis complètement dépendante de toi depuis maintenant deux ans. L’appart, la bouffe, les fringues, le traitement médical. Et toi pour seule compagnie. Je suis la recluse sur qui tu fondes des espoirs qui m’effraient un peu par leur démesure.
- N’est-ce pas le cas de chaque femme avant qu’elle ne s’affranchisse.
- Et cela doit-il me rassurer ou m’invites-tu à plus d’indépendance ?
- Travaille, travaille et travaille encore. D’ailleurs, j’ai ramené tes fichiers, avec mes remarques directement dans le texte. Finis ce livre, on apporte les corrections et je publie. Ecris encore et encore tes petits textes et je trouve preneur, en édition littéraire, dans l’édition de chansons. J’ai un carnet de contacts solide. Et puis j’ai commencé à laisser filtrer quelques petites informations du côté de la presse. Dans la semaine, je ferai quelques confidences sur tes origines, ton nom. Elle sera prête quand ton livre sortira. Chaude bouillante et déjà conquise.
- L’imposture de ma généalogie fera long feu. Tu me fais peur.
- Au contraire, il y aura de la controverse entre les convaincus, les sceptiques chroniques et les amateurs de mythes naissants. L’essentiel n’est pas la vérité, l’essentiel est une bonne histoire et le buzz.
Je doute de cette assurance quasi paternelle. Je ne soupçonne pas Camille de mensonge, ni de se mentir. Je soupçonne sa capacité à le faire avec adresse et sans limite. Rien ne semble lui faire obstacle. Ça ne peut-être si simple et si facile.
- J’ai lu. C’est bon, je t’assure, j’aime beaucoup. Maintenant tout est bien ancré dans l’époque. J’ai fait quelques suggestions pour ajouter un peu de relief et de profondeur dans la forme. Affine encore les stéréotypes de l’amant et de sa maîtresse. Il les faut évidents sans être caricaturaux. Et puis estompe les ressemblances avec notre histoire, reste dans la suggestion. Sois plus sensuelle et moins organique, plus féminine. Laisse à la presse le soin de chercher qui sont cet amant et cette maîtresse hors normes, l’union de l’apparence conventionnelle et de l’errance de genre poétique. Et puis ajoute un personnage ou une histoire, un arrière-plan, qui vienne flirter avec le sujet du livre, sans le heurter, sans en modifier le dérouler. Juste pour avoir une sorte de fond de scène, un mystère en filigrane, une filouterie crapuleuse au second étage pour les manchettes qui détourne l’attention du lecteur,
- Nestor Burma, enquête et filature,
- une concierge indélicate qui fouille les poubelles et espionne,
- un inspecteur du syndic de la copropriété,
- un facteur qui ouvre le courrier,
- un fonctionnaire de police assermenté.
- Oui, en tous cas avec un personnage de second plan sans caractère, banal. Et repense l’appartement. Les murs blancs de la chambre, la position du lit où l’on se couche, le parquet de chêne clair, sa fenêtre d’où, l’été, entre une lumière jusque tard le soir depuis le boulevard Richard-Lenoir, la chaleur atténuée par l’ombre des arbres, la fenêtre du salon sur la rue Jean-Pierre Timbaud, plus sombre à cause de son étroitesse et qui donne une atmosphère cosy avec des éclairages chauds, des originaux aux murs, la petite cuisine sur une cour intérieure, le hall d’entrée, la porte, le palier, le troisième étage, les escaliers. Je ne veux pas, le succès venant, me retrouver avec des lecteurs intrusifs sous mes fenêtres, comme cet homme là-bas, en imper, dans l’ombre sous le porche.
- Où ça ?
- Il s’est caché.
- Tu m’intrigues.
- Alors tu as compris mes conseils. Trouve-nous un autre quartier dans Paris. J’attends la fin avec appétit.
Penaud ou penaude ? Il faudra que je m’y fasse. J’ai suivi Camille tout au long de sa divagation immobilière, jusqu’au retour dans la chambre dont elle a ouvert grand la fenêtre. Je suis attentive à la conseillère pour mon seul bien être tant que j’en vie, au mouvement de ses lèvres, à sa jupe que je soulève, une main sur sa poitrine que j’envie à mes seins décevants, la droite dans sa culotte sur le devant ou rien ne dépasse, et je colle mon ventre à ce corps que j’embrasse. Camille sens tu que je bande encore.
Il me reste le dernier chapitre à écrire et j’hésite entre trois versions pour lesquelles j’ai accumulé des notes. Toutes me plaisent de la fin heureuse que Camille trouvera trop adolescente, à celle désastreuse et cynique inspirée de restes de testostérone en passant par la plus subtile de mon nouveau genre. Mais je ne veux pas en laisser le choix à Camille.
- Il faut que je me sauve. Avant de partir, passe-moi un papier, les quelques lignes seront de moi pour ton mur.
Tu écris de Camille et Sasha la romance,
Nos heurts, mes exigences, ta clémence
Au rythme de tes phrases et de ma lecture
Au son de tes mots, et de ton écriture.
Cependant Il y manque encore la fin
Et cette absence me laisse sur ma faim
Comme l’abstinence d’un dernier chapitre
Duquel bientôt je me ferai l’arbitre.
IV
Le soir est arrivé sans crier gare tant j’ai travaillé aujourd’hui. C’est pareil depuis trois jours. Je ne sais rien de ce qui s’est passé dans la rue, comme dans le monde. Je suis restée collée à mes textes. Trois jours sans voir Camille non plus. Et enfin arrive une distraction qui sonne et frappe à la porte.
Ce serait la police nationale, en quête de témoins dans le cadre d’une enquête de voisinage. Alors bien sûr je fais entrer cette échappatoire. Il est en civil de taille moyenne, de corpulence moyenne, la peau claire, châtain avec les cheveux courts et drus sans coupe particulière, il ne les perd même pas, les yeux marrons, je dirais 45 ans environ, sans signe particulier, sans accent, vêtu d’un trench mastic la ceinture nouée dans le dos, des chaussures cirées, à lacets, marron, un badge à la ceinture, les mains soignées, un chandail bleu marine à col rond sur une chemise bleue pale, sans cravate. Je pense à tout cela en désordre, comme ça vient. Et un jean clair sans accrocs.
- Pourquoi me regardez vous comme ça, on se connaîtrait ?
- Non, je ne pense pas, je sors peu.
- Vous n’avez pas de judas à votre porte, vous devriez être plus méfiante.
- On se méfie toujours d’un Judas.
- Mettez un œilleton alors. Et vous ne me demandez pas ma carte de police ?
- Je ne sais pas à quoi ça ressemble en vrai.
- Je m’appelle Franck.
Il me confirme par là son âge approximatif. Et c’est bien un prénom de mec-mec d’avant les années 80, il n’y a pas de doute. Et je ressentirais sans doute quelques papillons dans le ventre si avec un effort il n’était d’apparence aussi moyenne.
- Petit, j’ai connu un Franck. Franck Zaza, il était roux.
- Enfant, je n’étais pas roux, et ne le suis pas plus aujourd’hui. Vous ne confondez pas avec Franck Zappa ?
- Il était brun.
- Mon épouse est rousse. Je peux vous demander confirmation de votre nom, c’est pour le témoignage ?
- Sasha, mais qu’aurais-je à vous dire ?
- Sasha comment ?
- Sasha suffira.
- Je mets le nom de la sonnette ?
- Non, c’est celui de l’amie qui m’héberge. C’est à quel sujet ?
Il me dit s’agir d’une histoire de violence conjugale dans l’immeuble. Une femme au second, forte et soupçonneuse, jalouse et violente. Et cet homme banal qui avait sorti son calepin le remet dans son trench, verrouille ma porte, en retire les clés et se met à passer de pièce en pièce sans se gêner, comme pour s’assurer que tout y est conforme. A quoi ? Je ne sais pas s’il a le droit et je ne dis rien, mais il pourrait demander.
- Sur la boîte et sur la sonnette, le nom de votre amie, c’est aussi celui de ma femme.
- Une homonymie ?
- C’est également le mien bien sûr. J’ignorais que nous avions un appartement ici.
Je réfléchis incrédule, j’assimile et ça me prend pas mal de temps. Ce silence est très long !
- Je ne comprends pas !! Alors c’est vous l’Ashkénaze et elle ne l’est pas !
- Elle s’est convertie il y a plus d’un an.
- Et vous, vous êtes soupçonneux et jaloux, pas directeur financier pour un sou, et flic, le mec d’apparence banale.
Et il me raconte. Camille n’a pas laissé trainer grand-chose. La clé USB. Juste de quoi lui mettre la puce à l’oreille, le faire réagir, lui permettre de se monter le bourrichon tout seul pendant quelques jours. Il a échafaudé d’heure en heure, de jour en jour. Et puis elle est rentrée très tard avec de l’arrogance et de mauvaises raisons, et elle a embrouillé des histoires presque vraisemblables. Alors il échafaude toujours, parce que c’est son métier, qu’il est soupçonneux, avec des cheveux drus et plantés bas sur le front.
Je me sens pantelante et très égarée.
Il remet la main dans sa poche, d’où il pourrait ressortir son calepin pour prendre des notes, parce que ça rassure, mais c’est une arme qu’il tient. Tiens !
Elle est sans doute réglementaire mais les circonstances sont inappropriées. Je lève les mains très haut par un zèle excessif, sidérée d’abord et peut-être aussi pour susciter son indulgence. Il s’en fout, s’assoit devant l’ordinateur regarde ce que j’ai écrit ces derniers jours, regarde mes notes, récupère toutes les clés USB, en garde une, détruit les autres et me demande de me remettre au travail.
- Vous allez finir votre livre. Vous écrivez tout depuis mon arrivée, toutes vos pensées, votre surprise, vos émotions, vos regrets éventuels. Quand c’est fini je relis, et si c’est vraisemblable, si c’est bon, si ça me plaît je vous fiche la paix, sinon je vous tue. Des questions ?
J’essaie de lui faire comprendre que la salope nous a manipulé, lui et moi.
Il ne veut pas entendre qu’il n’est que l’arme de la duplicité d’une perverse, qu’il est l’assassin par procuration d’une usurpatrice et que s’il tire, elle s’en tirera avec la compassion intriguée de la presse.
Il est fou, il s’en fout.
Je le supplie qu’il ne fasse rien d’irréparable, lui demande de la retenue, de mesurer les conséquences dramatiques pour ses enfants.
Ils n’en n’ont pas, elle n’en a jamais voulu.
- Dites-moi, elle est bien directrice de collection pour une grande maison d’édition ?
Il prend les tasses et les verres qui trainent sur le bureau et part les laver dans la cuisine. Il ne m’entend pas, se met à faire une vaisselle des dernières assiettes qui prennent un bain moussant dans l’évier depuis la veille. Et puis il revient, regarde mes livres éparpillés, commence à les ranger par ordre alphabétique contre la plinthe en deux zones bien distinctes, les lus et les non lus. Il me demande s’il peut jeter les papiers chiffonnés et les met dans la corbeille. Il regarde nos derniers petits textes et les réépingle bien droits sur le mur. Les deux sizains, le huitain, nos deux écritures.
Il prend les deux soutien-gorge sur une chaise, les regarde un instant.
- Ils vous plaisent ? J’ai vu quand elle les a achetés et je l’ai suivie. Je vous ai vues à la fenêtre. Je les range où ?
Je lui indique le premier tiroir de la commode en noyer.
- Elle n’est pas dans le livre.
Et puis il refait le lit, et tire dessus, l’Union Jack qui était en berne depuis quelques temps déjà. Je suis atterrée par cet affairement domestique, mais mon chapitre avance.
Il tourne toute la soirée dans l’appartement à tout remettre dans son ordre comme avant un départ en vacances.
Vers 22 heures il me demande si je veux manger ou boire, me fait un sandwich, et m’ouvre une bière.
La menace de son arme, son calme et sa détermination apparente associés à son extravagance ménagère me font des shoots d’adrénaline et j’ai terminé le livre d’une traite, les idées claires comme les yeux de Gary. Je relis une fois les dix dernières pages sans apporter de correction et je relève la tête. Face au bureau, il m’observe en souriant depuis un moment déjà. C’est rassurant. Il me demande de m’assoir sur le lit, prend ma place et lit attentivement, hochant la tête avec un balancement d’épaules. Je reste silencieuse, priant que ça lui plaise. C’est long, comme s’il relisait plusieurs fois chaque paragraphe. Il sourit par moment, puis me regarde très content, ravi.
- J’aime beaucoup, ça me plait vraiment.
Il branche ma clé USB pour une sauvegarde complète du livre et de tous mes textes, puis efface les fichiers du disque. J’ai juste eu le temps d’en envoyer une copie à mon père et d’en supprimer toute trace. J’aimerais qu’il les lise.
- Camille est vraiment éditrice ? Vous ne m’avez pas répondu.
- Oui, elle est ambitieuse, ce sera une grande éditrice. Je suis bien persuadé que votre livre fera un très gros succès.
J’ai essayé de poursuivre la conversation sans résultat. Il a voulu faire des selfies avec moi, il m’a prise en photo dans différentes pièces de l’appartement, un mélange de reportage de fan et de journalisme people, et il les a envoyés à ses copains du commissariat et à son chef.
Et puis il m’a regardée et a tiré. De sang-froid.
Mais je convoite tes mérites
Et si peu probable que je n’en hérite
Avant que le cœur ne se tarisse
Il fallait bien que je te trahisse
Et que je t’envoie un mari légitime
Fort jaloux de nos états intimes
Qui, Incrédule devant ton corps sage
Fît une tâche rouge à ton corsage
Comme une image de fait divers
D’une balle de révolver.