DROGUISTAN - Partie 1 - chapitre 15/33
France, an de grâce 2034. L'impensable s'est produit. Personne (sauf sur BFM) ne l'aurait cru. Mais n'en disons pas plus. Voici l'histoire de Ridge et ses acolytes : rédigée comme du Balzac sous Tranxen, elle est publiée façon Eugène Sue épileptique. Merci encore à la Zone d'oser l'accueillir. Bienvenu au royaume du Dragon.
France, an de grâce 2034. L'impensable s'est produit. Personne (sauf sur BFM) ne l'aurait cru. Mais n'en disons pas plus. Voici l'histoire de Ridge et ses acolytes : rédigée comme du Balzac sous Tranxen, elle est publiée façon Eugène Sue épileptique. Merci encore à la Zone d'oser l'accueillir. Bienvenu au royaume du Dragon.
Kalach pénètre dans l’hémicycle confiant : cette nouvelle came, elle tient bien aux tripes, y’a pas. Les effets secondaires surgissent bien, mais tard dans la nuit, 7 à 8 heures après la prise « digestive ». Nettement plus prévisible, fiable : ça lui permet de s’organiser, et pour la première fois depuis bien longtemps il n’est pas obligé de porter une couche sous son pantalon de costume. D’ailleurs, il est jaloux des Dragons qui l’entourent. Eux ont le droit de porter des joggings, même si la plupart ont revêtu leurs pantalons renforcés d’intervention. Rien que ça, c’est un signal : et Kalach peut voir, avec satisfaction, que les députés, toutes factions confondues, ont bien noté le message. Ils lui adressent des petits sourires crispés, des signes de tête un peu moins appuyés que d’habitude.
Kalach sait décrypter chaque geste, chaque expression. Il a eu du mal au début. Il préférait rester dans son bureau, à s’enfiler du Dragon par poignées. Mais Ridge en a eu assez ; il a décidé qu’il fallait que son Secrétaire général sorte un peu, se reprenne en main. Quand il est venu le chercher dans la clinique, à Malakoff, Ridge a été clair : tu te ressaisis, ou tu retournes dans la rue. Et par « dans la rue », Kalach et lui savaient très bien ce qu’il entendait : « sous un pont », au mieux. Retour à la case départ.
Alors, il est devenu ministre chargé des relations avec le Parlement - tout en gardant son rôle de grand chambellan. Ça a un peu rué dans les brancards. Cette peste de Violette a hurlé au loup constitutionnel, avec le reste de la meute : « mélange des genres », « coup d’Etat permanent », et conneries dans le genre. Mais Ridge l’a à la bonne, donc ils l’ont laissé hurler au loup. Et il avait raison. Plus c’est gros, plus ça passe ; un petit contrefeu - la visite du Pape au Puy du Fou pour la commémoration de l’attentat -, et on en parlait déjà plus.
— Moustache…
Il fait un signe au molosse qui s’interpose. Ces Dragons se sont adaptés avec une telle rapidité aux ors de la République, que c’en est parfois effrayant : Kalach se demande ce qu’ils deviendront lorsque Ridge - parce que ça arrivera, tôt ou tard - quittera le devant de la scène. Ils sont en train de créer une armée de monstres… et même la came ne suffira pas à contrôler ces types-là.
— Député Merad. Comment allez-vous ?
Kalach n’oublie pas les démêlés qui les ont opposés, autrefois. L’artiste qui se dressait, drapé de sa cape d’invulnérabilité, contre « cette drogue infâme, qui transforme les enfants en monstres et les monstres en enfants ». Cape qu’il a bien vite retournée, quand les premiers effets de Parkinson lui ont fermé les portes des plateaux de tournages, et que le Dragon s’est avéré le seul produit capable d’apaiser ses tremblements. Merad baisse la voix, et jette des regards méfiants autour d’eux.
— Moustache… Je dois vous prévenir. Ils vont voter contre. Toute la frange de Griveaux et Mauresmo.
Kalach hausse les épaules. C’est la faction« légaliste » de la majorité. Ils sont toujours écartelés, pour la forme du moins. Rien d’inquiétant.
— Plus les solipsistes de Jeannot Lapin, ajoute Merad après une pause, tout à fait cinématographique.
Kalach ne peut s’empêcher lui aussi, gros plan sur sa gorge, de déglutir. Jeannot Lapin est un vieux de la vieille. Il sort des caravanes lui aussi, mais n’a pas su totalement opérer sa mue. Et il reste aussi influent qu’incontrôlable.
— Ne vous inquiétez pas, mon vieux. Ça va bien se passer. On a tout prévu.
Les débats commencent. Isadora, qui semble en bien meilleure forme depuis qu’elle a accepté le poste de présidente de l’Assemblée, porte un bustier rose qui met en valeur sa poitrine. Elle tape du marteau et obtient le silence. Kalach repense à elle, en pleurs, son mascara qui dégouline sur ses joues, quelques semaines plus tôt, dans son bureau. Le suppliant de la relever de ses fonctions de Premier ministre. Excédée par les attaques, les menaces sur sa famille - il avait pourtant prévenu Ridge : pas d’enfants - et surtout, les photomontages. Détruite, physiquement et mentalement. Il aurait pu en profiter, il a d’ailleurs hésité, sauvé de justesse par une crampe d’estomac. Et maintenant elle sourit, lui adresse un clin d’œil amical.
A côté de lui, le ministre du Dragon, le très influent Barnabé de La Verrière, lui met un coup de coude.
— Elle est comment, ta Cambodgienne ?
— Super, murmure Kalach
Il n’aime pas être en dette.
— Elle n’est coupée à rien, mon vieux. C’est de la merde à 5000 euros le gramme. J’espère que t’y vas mollo. Et que tu restes discret.
Kalach repense aux 6 cachets quotidiens qu’il s’envoie depuis trois semaines, et aux soirées qu’il organise chaque soir dans son appartement de fonction à l’Elysée, durant lesquelles il se montre très partageur, à défaut d’autre chose.
— T’inquiète, Barny.
De la Verrière sourit : il ressemble à un vieux crocodile satyrique, tout fripé et reniflant, avec ses yeux vert émeraude, et ses mains fines qui n’ont jamais rien tenu de plus lourd qu’un stylo. Barny, comme dit Ridge, est leur « clé de voûte ». Pas question de le dégager, quelles que soient ses conneries. C’est lui qui fait le lien avec la « bonne société », du moins ce qu’il en reste.
— T’as repensé à ma proposition ? glisse Kalach.
Barny renifle, fait tournoyer son stylo et adresse un grand sourire à la députée écologiste qui, sur leur gauche, écarte, sous son pupitre, les jambes à son attention.
— Moustache… tu sais que je t’adore. Mais… J’ai bien réfléchi, ouais. Autant que possible, tu me connais. Ton plan, là… J’ai vu ce qu’ils ont fait à Isadora. Je sais que j’ai l’air solide, comme ça. Mais me retrouver en première ligne… Me faire cracher dessus par tout le monde, à part Ridge… Non, merci, mon pote. C’est gentil mais je passe mon tour.
Kalach s’y attendait. La suite, un peu moins.
— Non, à mon avis, la seule solution, c’est que Ridge nomme comme Premier ministre… Ridge.
Kalach sourit, il pense à une boutade. Mais pour une fois, Barny ne plaisante pas. Il a même l’air très sérieux. Et, en réalité… après tout…
— Passons maintenant à l’examen de proposition de loi « Justice du Dragon », portée par le gouvernement, et présentée par le Secrét…pardon, le ministre des Relations avec le Parlement, Monsieur Moust…pardon, monsieur Kalach.
Quelques rires dans l’assemblée. Il se lève pour prendre la parole.
— Mesdames et messieurs les députés, chers représentants du peuple, j’ai l’honneur de porter devant vous ce jour un projet cher au président Tahgui, qui figurait en seconde position dans son programme lors de l’élection présidentielle anticipée de 2033. Nul besoin, pour la plupart d’entre nous, qui étions alors aux premières loges dans nos secteurs respectifs, de rappeler la flambée de violence à laquelle nous avons assisté à l’été 2032. Violence souvent légitime, contre un État rétrograde, une République mesquine et indécente, et un despote-bouffon à l’agonie. Mais violence aussi, parfois, gratuite, égoïste et opportuniste, envers de braves citoyens, d’innocents consommateurs de Dragon qui ne cherchaient qu’à soigner leurs maux, stigmatisés sans raison par des groupuscules crypto-fascistes qui…
— Moustache ! s’écrie Jeannot Lapin, qui se dresse sur sa droite, au cœur de l’immense majorité des Ridgiens. Arrête de nous prendre pour des lapins de garenne. Tu sais comme moi que c’était un putain de bordel, et que les consommateurs de Dragon étaient pas tous du « bon » côté !
Barny, qui semblait sur le point de s’endormir, se lève aussitôt et pointe un doigt accusateur sur le gros Jeannot.
— Tu peux parler, ouais ! T’étais planqué dans ton terrier, bien au chaud, foutu… rongeur de bites molles !
— Qu’est-ce qu’elle veut, la princesse ? Elle a pas pris son petit coup dans le derrière hier soir ? rétorque Lapin, furieux, retenu à grand peine par ses camarades.
— S’il vous plaît ! Taisez-vous, ou j’ordonne une suspension…
Isadora baisse les yeux vers Kalach, et se ravise.
— Ou je vous fais exclure de l’hémicycle, lance-t-elle à Jeannot.
— Et vous aussi, ajoute-t-elle en désignant Barny d’un air désolé.
Kalach sent qu’il est déjà trop tard. Il reprend malgré tout : les caméras tournent.
— Face à ces abus, trop longtemps constatés, et partant du postulat que le Dragon assure la sérénité de l’âme et le dynamisme de la société, nous considérons qu’il est nécessaire que le président de la République, dans l’éventualité de nouveaux états d’urgence, puisse s’appuyer sur les Citoyens Éclairés. C’est pourquoi nous souhaitons l’adoption de la loi « Justice du Dragon », qui prévoit que chaque utilisateur du Dragon dûment assermenté pourra, sur demande du Président , assurer a posteriori et de facto, la justice de proximité dans le rayon de crimes et délits que détermine le projet de loi…
— C’est de l’enculage en règle ! éructe Jeannot. Vous êtes en train de nous monter une putain de dictature. Et nous ? Sur le terrain ? On servira à quoi ? On va redevenir des petits dealers de zone, pour flatter leur peuple et notre Grand Dragon Suprême ? C’est ça l’idée ? Vous vous êtes bien servis de nous, pas vrai ?
Barny se lève à nouveau, mais Kalach lui fait signe de se rasseoir. Isadora frappe de son marteau, sans effet. Derrière Jeannot, des centaines de députés tombent le masque. Ils en ont assez d’être les larbins de Ridge. On leur avait promis du pouvoir, de la reconnaissance, des avantages en nature, et se retrouvent à coordonner des réseaux de pharmacies. Retour dans la rue, pour eux aussi. Quelque part, il les comprend. Et il se souvient des consignes de Ridge. Hélas, il est trop tard. Kalach repense aux pilules qui l’attendent chez lui. Qui l’aideront à oublier.
Il se tourne vers les Dragons postés aux entrées de l’hémicycle, fait un signe de tête à Ultima, leur leader opérationnel. Go pour Hydre.
Aussitôt, les portes sont refermées, la connexion réseau désactivée ; la lumière s’éteint, les caméras ne filment plus rien. A la surprise succède la colère, puis très vite l’inquiétude. Des petites lumières s’allument, et balaient la pénombre. Un sifflement. Kalach attrape le bras de Barny, qui, comme toujours, a oublié les consignes. Les autres ministres et Isadora ont été briefés aussi.
Les Dragons connaissent leur boulot. Ils commencent la Purge : les tirs de silencieux retentissent au-dessus d’eux, tel le chant d’un petit oiseau. Cela dure deux ou trois minutes. Les cris cessent peu à peu.
À un moment, Ultima et ses hommes récupèrent les ministres, et les guident vers la sortie. Dans la pénombre, à la lumière du panneau de sortie d’urgence, Kalach aperçoit le visage hagard de Barny. Le pauvre fait, tout à coup, son âge réel - à peine cinquante ans, même s’il en paraît soixante-dix le reste du temps.
— Allez, mon vieux. Ridge les avait prévenus.
— Mais pourquoi… Pourquoi tout le monde ?
Kalach hausse les épaules. Sous la pile de corps, il doit y avoir celui de Merad. Ça lui fait un petit pincement au cœur.
— On doit évacuer, leur intime Ultima.
— Elle avait choisi le mauvais camp, Barnabé. Tu n’y es pour rien.
Là, dans le coin, devant eux, gît le corps de la députée écologiste, les jambes toujours écartées.
Kalach sait décrypter chaque geste, chaque expression. Il a eu du mal au début. Il préférait rester dans son bureau, à s’enfiler du Dragon par poignées. Mais Ridge en a eu assez ; il a décidé qu’il fallait que son Secrétaire général sorte un peu, se reprenne en main. Quand il est venu le chercher dans la clinique, à Malakoff, Ridge a été clair : tu te ressaisis, ou tu retournes dans la rue. Et par « dans la rue », Kalach et lui savaient très bien ce qu’il entendait : « sous un pont », au mieux. Retour à la case départ.
Alors, il est devenu ministre chargé des relations avec le Parlement - tout en gardant son rôle de grand chambellan. Ça a un peu rué dans les brancards. Cette peste de Violette a hurlé au loup constitutionnel, avec le reste de la meute : « mélange des genres », « coup d’Etat permanent », et conneries dans le genre. Mais Ridge l’a à la bonne, donc ils l’ont laissé hurler au loup. Et il avait raison. Plus c’est gros, plus ça passe ; un petit contrefeu - la visite du Pape au Puy du Fou pour la commémoration de l’attentat -, et on en parlait déjà plus.
— Moustache…
Il fait un signe au molosse qui s’interpose. Ces Dragons se sont adaptés avec une telle rapidité aux ors de la République, que c’en est parfois effrayant : Kalach se demande ce qu’ils deviendront lorsque Ridge - parce que ça arrivera, tôt ou tard - quittera le devant de la scène. Ils sont en train de créer une armée de monstres… et même la came ne suffira pas à contrôler ces types-là.
— Député Merad. Comment allez-vous ?
Kalach n’oublie pas les démêlés qui les ont opposés, autrefois. L’artiste qui se dressait, drapé de sa cape d’invulnérabilité, contre « cette drogue infâme, qui transforme les enfants en monstres et les monstres en enfants ». Cape qu’il a bien vite retournée, quand les premiers effets de Parkinson lui ont fermé les portes des plateaux de tournages, et que le Dragon s’est avéré le seul produit capable d’apaiser ses tremblements. Merad baisse la voix, et jette des regards méfiants autour d’eux.
— Moustache… Je dois vous prévenir. Ils vont voter contre. Toute la frange de Griveaux et Mauresmo.
Kalach hausse les épaules. C’est la faction« légaliste » de la majorité. Ils sont toujours écartelés, pour la forme du moins. Rien d’inquiétant.
— Plus les solipsistes de Jeannot Lapin, ajoute Merad après une pause, tout à fait cinématographique.
Kalach ne peut s’empêcher lui aussi, gros plan sur sa gorge, de déglutir. Jeannot Lapin est un vieux de la vieille. Il sort des caravanes lui aussi, mais n’a pas su totalement opérer sa mue. Et il reste aussi influent qu’incontrôlable.
— Ne vous inquiétez pas, mon vieux. Ça va bien se passer. On a tout prévu.
Les débats commencent. Isadora, qui semble en bien meilleure forme depuis qu’elle a accepté le poste de présidente de l’Assemblée, porte un bustier rose qui met en valeur sa poitrine. Elle tape du marteau et obtient le silence. Kalach repense à elle, en pleurs, son mascara qui dégouline sur ses joues, quelques semaines plus tôt, dans son bureau. Le suppliant de la relever de ses fonctions de Premier ministre. Excédée par les attaques, les menaces sur sa famille - il avait pourtant prévenu Ridge : pas d’enfants - et surtout, les photomontages. Détruite, physiquement et mentalement. Il aurait pu en profiter, il a d’ailleurs hésité, sauvé de justesse par une crampe d’estomac. Et maintenant elle sourit, lui adresse un clin d’œil amical.
A côté de lui, le ministre du Dragon, le très influent Barnabé de La Verrière, lui met un coup de coude.
— Elle est comment, ta Cambodgienne ?
— Super, murmure Kalach
Il n’aime pas être en dette.
— Elle n’est coupée à rien, mon vieux. C’est de la merde à 5000 euros le gramme. J’espère que t’y vas mollo. Et que tu restes discret.
Kalach repense aux 6 cachets quotidiens qu’il s’envoie depuis trois semaines, et aux soirées qu’il organise chaque soir dans son appartement de fonction à l’Elysée, durant lesquelles il se montre très partageur, à défaut d’autre chose.
— T’inquiète, Barny.
De la Verrière sourit : il ressemble à un vieux crocodile satyrique, tout fripé et reniflant, avec ses yeux vert émeraude, et ses mains fines qui n’ont jamais rien tenu de plus lourd qu’un stylo. Barny, comme dit Ridge, est leur « clé de voûte ». Pas question de le dégager, quelles que soient ses conneries. C’est lui qui fait le lien avec la « bonne société », du moins ce qu’il en reste.
— T’as repensé à ma proposition ? glisse Kalach.
Barny renifle, fait tournoyer son stylo et adresse un grand sourire à la députée écologiste qui, sur leur gauche, écarte, sous son pupitre, les jambes à son attention.
— Moustache… tu sais que je t’adore. Mais… J’ai bien réfléchi, ouais. Autant que possible, tu me connais. Ton plan, là… J’ai vu ce qu’ils ont fait à Isadora. Je sais que j’ai l’air solide, comme ça. Mais me retrouver en première ligne… Me faire cracher dessus par tout le monde, à part Ridge… Non, merci, mon pote. C’est gentil mais je passe mon tour.
Kalach s’y attendait. La suite, un peu moins.
— Non, à mon avis, la seule solution, c’est que Ridge nomme comme Premier ministre… Ridge.
Kalach sourit, il pense à une boutade. Mais pour une fois, Barny ne plaisante pas. Il a même l’air très sérieux. Et, en réalité… après tout…
— Passons maintenant à l’examen de proposition de loi « Justice du Dragon », portée par le gouvernement, et présentée par le Secrét…pardon, le ministre des Relations avec le Parlement, Monsieur Moust…pardon, monsieur Kalach.
Quelques rires dans l’assemblée. Il se lève pour prendre la parole.
— Mesdames et messieurs les députés, chers représentants du peuple, j’ai l’honneur de porter devant vous ce jour un projet cher au président Tahgui, qui figurait en seconde position dans son programme lors de l’élection présidentielle anticipée de 2033. Nul besoin, pour la plupart d’entre nous, qui étions alors aux premières loges dans nos secteurs respectifs, de rappeler la flambée de violence à laquelle nous avons assisté à l’été 2032. Violence souvent légitime, contre un État rétrograde, une République mesquine et indécente, et un despote-bouffon à l’agonie. Mais violence aussi, parfois, gratuite, égoïste et opportuniste, envers de braves citoyens, d’innocents consommateurs de Dragon qui ne cherchaient qu’à soigner leurs maux, stigmatisés sans raison par des groupuscules crypto-fascistes qui…
— Moustache ! s’écrie Jeannot Lapin, qui se dresse sur sa droite, au cœur de l’immense majorité des Ridgiens. Arrête de nous prendre pour des lapins de garenne. Tu sais comme moi que c’était un putain de bordel, et que les consommateurs de Dragon étaient pas tous du « bon » côté !
Barny, qui semblait sur le point de s’endormir, se lève aussitôt et pointe un doigt accusateur sur le gros Jeannot.
— Tu peux parler, ouais ! T’étais planqué dans ton terrier, bien au chaud, foutu… rongeur de bites molles !
— Qu’est-ce qu’elle veut, la princesse ? Elle a pas pris son petit coup dans le derrière hier soir ? rétorque Lapin, furieux, retenu à grand peine par ses camarades.
— S’il vous plaît ! Taisez-vous, ou j’ordonne une suspension…
Isadora baisse les yeux vers Kalach, et se ravise.
— Ou je vous fais exclure de l’hémicycle, lance-t-elle à Jeannot.
— Et vous aussi, ajoute-t-elle en désignant Barny d’un air désolé.
Kalach sent qu’il est déjà trop tard. Il reprend malgré tout : les caméras tournent.
— Face à ces abus, trop longtemps constatés, et partant du postulat que le Dragon assure la sérénité de l’âme et le dynamisme de la société, nous considérons qu’il est nécessaire que le président de la République, dans l’éventualité de nouveaux états d’urgence, puisse s’appuyer sur les Citoyens Éclairés. C’est pourquoi nous souhaitons l’adoption de la loi « Justice du Dragon », qui prévoit que chaque utilisateur du Dragon dûment assermenté pourra, sur demande du Président , assurer a posteriori et de facto, la justice de proximité dans le rayon de crimes et délits que détermine le projet de loi…
— C’est de l’enculage en règle ! éructe Jeannot. Vous êtes en train de nous monter une putain de dictature. Et nous ? Sur le terrain ? On servira à quoi ? On va redevenir des petits dealers de zone, pour flatter leur peuple et notre Grand Dragon Suprême ? C’est ça l’idée ? Vous vous êtes bien servis de nous, pas vrai ?
Barny se lève à nouveau, mais Kalach lui fait signe de se rasseoir. Isadora frappe de son marteau, sans effet. Derrière Jeannot, des centaines de députés tombent le masque. Ils en ont assez d’être les larbins de Ridge. On leur avait promis du pouvoir, de la reconnaissance, des avantages en nature, et se retrouvent à coordonner des réseaux de pharmacies. Retour dans la rue, pour eux aussi. Quelque part, il les comprend. Et il se souvient des consignes de Ridge. Hélas, il est trop tard. Kalach repense aux pilules qui l’attendent chez lui. Qui l’aideront à oublier.
Il se tourne vers les Dragons postés aux entrées de l’hémicycle, fait un signe de tête à Ultima, leur leader opérationnel. Go pour Hydre.
Aussitôt, les portes sont refermées, la connexion réseau désactivée ; la lumière s’éteint, les caméras ne filment plus rien. A la surprise succède la colère, puis très vite l’inquiétude. Des petites lumières s’allument, et balaient la pénombre. Un sifflement. Kalach attrape le bras de Barny, qui, comme toujours, a oublié les consignes. Les autres ministres et Isadora ont été briefés aussi.
Les Dragons connaissent leur boulot. Ils commencent la Purge : les tirs de silencieux retentissent au-dessus d’eux, tel le chant d’un petit oiseau. Cela dure deux ou trois minutes. Les cris cessent peu à peu.
À un moment, Ultima et ses hommes récupèrent les ministres, et les guident vers la sortie. Dans la pénombre, à la lumière du panneau de sortie d’urgence, Kalach aperçoit le visage hagard de Barny. Le pauvre fait, tout à coup, son âge réel - à peine cinquante ans, même s’il en paraît soixante-dix le reste du temps.
— Allez, mon vieux. Ridge les avait prévenus.
— Mais pourquoi… Pourquoi tout le monde ?
Kalach hausse les épaules. Sous la pile de corps, il doit y avoir celui de Merad. Ça lui fait un petit pincement au cœur.
— On doit évacuer, leur intime Ultima.
— Elle avait choisi le mauvais camp, Barnabé. Tu n’y es pour rien.
Là, dans le coin, devant eux, gît le corps de la députée écologiste, les jambes toujours écartées.