La Zone - Un peu de brute dans un monde de finesse

Auteur Sujet: Tri sélectif : Mill  (Lu 17927 fois)

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Tri sélectif : Mill
« le: juillet 21, 2007, 11:44:51 »
Dialogue à sens unique à vocation thérapeutique
Posté le 31/05/2007
par Mill



Dialogue à sens unique à vocation thérapeutique.

« Non… »
« Non, j’vous dis. »
« Ah ! mais merde ! Foutez-moi la paix ! »
« Non ! J’ai pas cent balles. Et j’donne si j’veux, d’abord. »
« Putain, mais tu vas m’lâcher, oui ? Tu vois pas qu’j’suis pressé ? J’ai pas qu’ça à foutre, MOI ! Alors, tu m’entends ? LACHE-MOI LES BASQUES ! »
« Quoi ? T’as dit quoi au juste ? »
« On a pas gardé les cochons ensemble… T’es gonflé, dis donc. J’te tutoie parce que tu m’emMERDES ! J’suis dans la rue, je marche tranquille, j’fais chier personne et faut qu’y ait un connard de parasite de mes deux qui vienne me péter les roufles. Et en plus, ça râle parce que j’y dis « tu ». J’hallucine… »
« Si j’tutoie mon patron quand j’suis énervé ? D’accord. En plus tu la ramènes. Tu veux p’têt que j’perde mon boulot et que j’vienne te disputer ton bout d’trottoir et tes trois cartons ? »
« Ecoutez-le… Philosophe de mes couilles ! T’as trouvé un vieux bouquin dans une poubelle et tu t’la pètes normalien, penseur social de troisième classe… Tu t’prends pour qui, Diogène ? Si tu veux qu’on te respecte, essaie de le mériter. Tu crois pas ? »
« Mais non, j’le respecte pas, mon patron ! Tu mélanges tout, bordel. Lui, il peut m’virer. Alors que toi, tu peux juste me les casser grave de grave. Et p’têt ben me r’filer tes poux, j’imagine. Allez, fous l’camp… Allez ! »
« J’te parle comme je veux, clodo de merde. Mais si tu veux l’savoir, mon chien, j’y parlais mieux, avant qu’mon ex l’embarque dans ses valises. »
« Meuh non, ça fait un bail. C’est du passé, tout ça… MAIS PUTAIN ! C’EST PAS TES OIGNONS ! »
« Elle a tout pris, ouais. J’ai même pas pu garder l’appart’. Heureusement qu’j’ai un boulot qui rapporte, sinon j’aurais fini comme toi, c’est sûr. »
« Dis pas n’importe quoi, bordel ! Evidemment qu’t’es fini. F.I.N.I., Fi-Ni. Tu vas passer le restant de ta vie à te geler les miches chaque nuit, sans ami, sans amour, et personne se souviendra jamais de toi, tête de nœud. Un jour, on retrouvera ton cadavre dans une mare de pisse et ce sera tout. Quant à moi, pique-assiettes à la mords-moi-le-nœud, je s’rai bien au chaud dans mon pieu, une gonzesse à portée d’main et d’la bouffe plein mon frigo. »
« Ben ouais. Je bosse moi. Qu’est-ce tu crois ? La vie, c’est pas du tout cuit. J’ai pas joué les feignasses, moi.  J’me suis levé tôt, moi. J’parie qu’j’ai pris autant d’claques que toi. »
« Je sais, j’connais pas ta vie. Tu connais la mienne, peut-être ? »
« Ah ouais ? Pourtant, j’vois bien que tu m’juges, toi aussi. Tu penses peut-être que tu vaux mieux que moi parce que t’es pas rentré dans l’rang… Ha ! J’me marre. C’est un peu facile, non ? T’as pas d’loyer, toi. Tu paies pas d’impôt. Tu vis avec ce qu’on te donne et t’as pas une ex et un vieux clébs à entretenir. T’as pas à supporter un connard de vingt-cinq ans qui s’permet de te donner des ordres parce qu’il sort d’HEC, de Sciences Po ou j’sais pas quoi. »
« Mais elle me plaît, ma vie, PUTAIN ! J’arrête pas de te le répéter. Je suis super heureux, capice ? »
« Ecoute, petite fiente chiée par un anus syphilitique, sache que les gens heureux hurlent, eux aussi, quand on les emmerde. Et c’est c’que tu fais depuis un foutu quart d’heure : TU M’EMMERDES ! Alors maintenant, t’es gentil, mais… tiens ! Voilà, t’es content ? Tu les as eus, tes deux euros. »
« Ouais, c’est ça, allez. A la semaine prochaine, même jour, même heure. »
« Et achète-toi un divan, merde ! Ca f’ra plus sérieux. »
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Hyenne

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Re:Tri sélectif : Mill
« Réponse #1 le: juillet 23, 2007, 10:49:29 »
Beaucoup mieux que le dernier texte publié du même auteur.

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Re:Tri sélectif : Mill
« Réponse #2 le: juillet 30, 2007, 21:28:35 »
Ce texte est recommandé par des éleveurs de champions ( = Winteria, qui l'a bien aimé, mais qui ne l'a pas jugé assez zonard pour passer sur le site).

***

L'impossible narration de Ferdinand Chanel
Posté le 15/02/2007
par Mill



L’impossible narration de Ferdinand Chanel.


La toute récente disparition du jeune maître de la plume, Ferdinand Chanel, n’a causé que de trop vagues remous au sein du grand public. Trop vagues parce que, vu l’éclat de son oeuvre, paradoxalement méconnue, réduite, singulière, son nom méritait davantage qu’une banale épitaphe ou un article bâclé en dernière page d’une gazette sans prestige ni panache. Ceux qui ont eu la chance et le plaisir de lire son oeuvre retiendront sans doute son Horizons nouveaux comme l’un des romans les plus inventifs et controversés de notre siècle, accouplant à la perfection son style magique et enflammé à une intrigue digne des plus grands classiques.
Horizons nouveaux fut rédigé de telle sorte que le lecteur ne peut éviter de s’identifier à chacun des personnages, comme autant de facettes de sa personnalité. L’histoire, quoique largement originale, ne forme qu’un prétexte à une quête personnelle, apparemment menée par le personnage principal - lequel varie selon l’identité du lecteur - mais qui devient, au fil du roman, celle du lecteur. Celui-ci n’achève sa lecture qu’à grand-peine, tant il lui semble douloureux de s’en séparer, comme s’il s’agissait d’une part de lui-même, qu’il lui faudrait abandonner sans espoir aucun de la retrouver par la suite.
Comme il est de coutume pour les rares irruptions de génie dans le vaste domaine de la littérature, les critiques furent d’abord étrangement circonspectes vis-à-vis de ce premier roman, n’assimilant, dans un premier temps, qu’une part bien dérisoire de ce que Ferdinand Chanel entendait transmettre. En fin de compte, on pourrait supposer que les auteurs de ces critiques se sentirent submergés par l’abondance de sentiments, contrastés au possible, qui accompagnait irrévocablement la lecture des dits écrits. Il est par ailleurs remarquable que nos éminents critiques, lesquels se distinguent régulièrement par leurs opinions fanatiques, chargées d’a priori et de conventions, ne parvinrent à esquisser, au départ, qu’un avis incrédule, presque étonné, et dont on ne retenait qu’une vague notion d’incertitude et d’incompréhension habilement masquée par les formules de circonstance.*

[* Note de l'auteur : 1 On se rappellera notamment la fameuse éloge de M. Jean-Luc T..., chroniqueur littéraire au journal Le M..., lequel tentait de justifier son manque de clairvoyance et de compréhension par “(une) absence quasi-totale de repères et de références littéraires, habilement équilibrée par un esprit de la mise en scène comparable au plus grands conteurs d’histoires de ce siècle, j’ai nommé John Irving et H.G. Wells.” Il est difficile de ne pas sourire à la lumière de cette remarque si l’on se remémore celle de l’un de ses éminents collègues, M. Pierre-Henri F..., lequel vantait davantage “la culture littéraire qui transparaît volontiers entre (les) lignes (du roman), rachetant ainsi son manque de précision et sa faiblesse d’atmosphère.”]

Puis, au fil des discussions, au cours de ces réunions littéraires qu’affectionne notre sacro-sainte élite, l’on réalisa soudain qu’il n’était pas chose aisée que de définir une telle oeuvre avec la précision qui lui était due. D’autant plus que les critiques s’annulaient les unes les autres, se contredisant dans la plupart des cas, se complétant plus rarement, et bien peu s’étonnèrent du fait que des personnes ayant exprimé des vues aussi diverses, voire opposées, sur Horizons nouveaux, puissent finalement l’apprécier avec autant d’harmonie.
Ainsi les critiques favorables à ce nouveau talent ne tardèrent-elles pas à affluer, les miennes entre autres, ce qui toutefois n’empêcha pas le roman de très mal se vendre, étant donné l’impopularité du thème et de son traitement. Ferdinand Chanel n’écrivait ni pour son temps, ni pour la postérité, ni même pour lui, serait-on tenté de dire. Ceci expliquant cela, on comprend mieux l’indifférence du personnage vis-à-vis des critiques autant que du public, visiblement boudeur et peu intéressé. Son ambition, que l’on n’hésiterait pas à qualifier d’inhumaine, tant elle peut apparaître étrangère aux yeux de l’homme commun, dépassait les limites de nos pâles conceptions terrestres. Ferdinand Chanel souhaitait contenir l’homme en une page, le monde en un seul conte, l’univers en un roman.

Je rencontrai Ferdinand Chanel à deux reprises au cours de mon existence. La première se caractérisa par une certaine continuité. Nous étions en effet deux étudiants modèles, chacun à sa manière, tous deux engagés dans des études de lettres à l’avenir alléchant. Futurs scribouillards, nous n’en doutions pas, mais si j’envisageais ma future existence avec cette désinvolture propre à notre jeunesse, lui ne cachait pas son angoisse, profonde et terrible, la peur de n’être qu’une plume parmi d’autres, un poète de second ordre dans une encyclopédie. Il affichait néanmoins une sérénité tranquille et détachée, image parfaite de celui qui n’attend rien mais qui sait parfaitement qu’il l’obtiendra. Nous n’étions ni amis ni confidents, et les rares paroles qu’il nous arrivait d’échanger s’imprégnaient automatiquement de cette détestable froideur qui n’appartient qu’aux rivaux, quel que soit le statut de cette rivalité. Nous nous quittâmes sans un au revoir, sans nous quitter, en quelque sorte, et il ne serait pas mentir que d’affirmer que j’espérais ne pas entendre de ses nouvelles de sitôt. A cette époque déjà, je pressentais chez ce curieux personnage comme un inavouable talent, un véritable feeling qui me dépassait à tel point que je ne le pouvais juger autrement que comme l’expression corrompue d’un esprit diabolique. Le lecteur l’aura compris, je suppose, j’avais peur de son talent. Non pour ce qu’il pourrait impliquer par la suite, lorsque lui et moi entamerions nos carrières respectives, autant que concurrentes, mais à cause du pouvoir - quel autre mot pourrait ici convenir? - qu’il suggérait. Je dois avouer que sur ce point, je manque de vocabulaire. Lui n’aurait pas souffert de telles faiblesses.
Notre deuxième rencontre, qui fut aussi la dernière, se déroula dans mon bureau, un certain nombre d’années plus tard, la veille de son suicide. Lorsque je le vis entrer, avec sa veste en toile de jean aux coudes usés, il me sembla saisir une nuance qui flottait dans la pièce, dont l’atmosphère me parut tout à coup pervertie par sa présence. La notion d’arbitraire envahit naturellement mes pensées, sans pour autant m’éclairer sur le pourquoi d’une telle intrusion. Je n’avais qu’une certitude en cet instant: le hasard n’existait plus. Lui, l’écrivain, et moi, le critique, étions subitement réduits à un jeu littéraire que nous ne maîtrisions pas.
Notre conversation, dénuée de chaleur et de nostalgie, ne dura qu’à peine plus d’une heure. Lorsqu’il quitta les lieux, j’étais on ne peut plus conscient de sa détresse mentale, intellectuelle, et je savais, au plus profond de mon être, qu’il ne dépasserait pas la journée du lendemain. A aucun moment je ne dis ni ne fis rien pour le dissuader de son suicide imminent, et ce pour plusieurs raisons. D’abord, aucun d’entre nous n’aborda cet aspect de la question durant notre entrevue, et si celle-ci traînait en filigrane dans le moindre de ses gestes, contaminant ses regards, simultanément inexpressifs et désespérés, je n’envisageais le drame que comme une éventualité, une décision qu’il serait seul à prendre et qu’aucun argument ne saurait influencer. Il eut été inutile de le placer sous surveillance pour le protéger de lui-même. Après tout, on ne peut pas forcer quelqu’un à rester en vie s’il a décidé du contraire.
Cependant, je ne fis aucune tentative en ce sens parce que celle-ci se serait avérée malheureuse. Ferdinand Chanel avait choisi de mourir avant même de pénétrer dans cette pièce, avant même, me hasarderai-je, d’avoir eu l’idée de me rendre visite. Comment puis-je me permettre de telles affirmations - remarquez que je parle d’affirmations et non de conjectures? C’est difficile à dire... Il portait, sur son visage frêle, les stigmates d’un mal irrévocable, une douleur intérieure qu’une seule et unique personne était capable de déchiffrer. Avait-il lu dans mon esprit, dans le passé? Absurde... Pourtant, quelle sorte d’inconcevable intuition l’avait-elle effleuré, lui révélant cette vieille terreur que j’avais éprouvée, des années auparavant, en devinant l’inexprimable ampleur de son talent?
Le plus sage serait de lui laisser la parole et d’écouter sa voix sèche et timide discourir sur les multiples méandres d’un tel dédale. Mais à défaut de rapport exact, je laisse à ma mémoire, si odieusement précise, le soin de dévoiler notre dernière discussion, et avec elle, les vraies causes de sa mort.

“Tu te souviens de moi.” Ce fut son entrée en matière, efficace et directe, fidèle à ses habitudes. J’économisai un acquiescement.
Il posa son corps rigide et coincé sur le fauteuil qui faisait face au mien, un noir bureau s’interposant entre nous. Il tenait sur ses genoux maigres une chemise en plastique, légère en apparence, à laquelle il ne cessa d’infliger de nerveuses caresses durant notre dialogue.
"Je n’ai que deux questions à te poser, cher Ferdinand. Comment et pourquoi."
Il ne m’entendit pas, ou feignit ne pas comprendre, et entama, fébrile, ce qui m’apparut d’abord comme un monologue dénué de tout propos.
"Il est si loin, le temps où, pauvres et simples étudiants, nous nous ignorions l’un l’autre, sans jamais admettre devant quiconque, et encore moins devant nous-mêmes, l’admiration réciproque, quoique fragile, qui nous unissait follement, au-delà de nos passions et de nos différences. Une union des plus paradoxales, je l’admets, puisque chacun de nous fuyait l’autre, et avec quelle insistance, avec quelle sagacité! Jamais rapports humains ne se sont montrés plus froids, distants, et par là même faussés par une espèce de sanglant préjugé qui voulait que, ayant tout en commun, nous nous repoussions l’un l’autre, comme les deux pôles identiques de deux aimants."
En l’écoutant ainsi divaguer au gré de ses états d’âme, je n’avais d’autre choix que de m’étonner à chaque vérité divulguée par ses deux lèvres moites. Avais-je été aussi délibérément aveugle à pareille évidence? Je m’abreuvais de ses paroles, frappé de stupeur et de consternation: son visage était imprimé de sa fin déjà toute proche, mais ses mots parlaient en amis.
“Pourtant, poursuivit-il, insatiable, nous n’avons jamais laissé de nous remémorer l’un l’autre, comme deux parasites en symbiose, en des termes souvent conflictuels, parfois grossiers, chacun prisonnier de l’autre et de ses capacités. Toi, le critique, le découvreur, l’analyste littéraire, et moi, l’écrivain, tisseur d’intrigues et fabricant d’émotions."
Je n’osais l’interrompre. J’éprouvais pour son oeuvre le plus profond respect, et pour lui-même une saisissante et fidèle inimitié que je n’avais jamais pu élucider. C’est donc dans un esprit d’inquiétante neutralité que je recevais ses réponses, des réponses à des questions qui m’avaient jalousement tourmenté depuis l’université.
“N’est-il pas sidérant, et par là même fascinant, le mystère de l’homme, qui ne parvient jamais qu’à aimer son prochain, sans toutefois l’aimer entièrement, d’une manière absolue? Certains considèrent que l’homme n’aime que lui-même, mais je serais tenté de croire que c’est justement cette part de lui-même qui le répugne et qu’il n’accepte pas chez l’autre. Tu ne m’as pas rejeté pour nos différences, critique cher à ma plume, mais pour ce qui pouvait éventuellement nous rapprocher, ce selon quoi l’on pouvait se sentir autorisé à nous comparer, et dite opération t’aurait désavantagé, selon certain point de vue. De mon côté, ce n’est pas ton insouciance et ton esprit d’auto-dérision qui m’ont rebuté, mais tes qualités d’homme de lettres, celles que je ne possède pas, celles qui t’ont mené à un certain type de succès, charmant critique, ou bien devrais-je dire, si je décidais d’adopter ce fameux soupçon d’ironie qui te va si bien, sainte parole d’évangile dans les milieux lettrés.
“Tout ceci est déplorable, condamnable à la rigueur, si, désespérément, l’on s’efforce de se situer par rapport à une éthique qui n’a plus rien d’humain, mais le résultat est là, curieusement regrettable et banal. Tu as suivi ton instinct d’être humain et j’ai eu la faiblesse de t’imiter, ou de te devancer, qui peux le dire? Moi qui vainement rêvais de m’élever vers d’autres sphères, d’autres perspectives..."
Je crois me souvenir qu’il a marqué une pause à cet instant. S’il est juste d’indiquer cette interruption au lecteur, ce n’est pas dans le cadre d’un rapport précis et objectif des paroles de Ferdinand Chanel. Ce qui m’impulse - oui, c’est bien d’impulsion qu’il s’agit ici - à noter ce détail, apparemment sans conséquence, c’est cette vague émotion que j’ai ressenti, lors de ce bref intermède, en ne remarquant dans ses yeux qu’une étrange pâleur, vibrante et translucide, un voile émaillé qui masquait l’étincelle commune aux yeux d’un être humain. Lorsque je repense toutefois à ce qui semblait une fine pellicule de gaze sur la surface de ses organes, étrangement immobiles, je ne puis échapper à un double sentiment de perte et de vertige. Perte de la consistance, de la matière de mon corps. Quant au vertige, comment l’expliquer? Je ne sais plus, au juste, si son regard s’était simplement vidé de sa vitalité ou si c’était l’insondable espace, l’univers sans orientation ni couleur, qui, on ne sait comment, s’était greffé à sa vue.*

[Note de la Rédaction : Ceci n’est évidemment que la reconstruction fictive d’un état d’esprit antérieur à ce qui constitue le dénouement de cet article. L’on peut dire sans crainte que feu M. Arthur K. a en quelque sorte “triché” avec les faits pour préserver un certain suspense à sa confession. Ceci n’est par ailleurs valable que si l’on admet pleinement la sincérité de ses propos et l’exactitude des faits relatés. ]

"Je crois deviner tes pensées - ton visage est un livre ouvert et chacune de ses rides une phrase révélatrice. J’y suis bel et bien parvenu, à cette éthique, cette impossible conception que tous devraient adopter, si le courage, bien sûr, ne leur manquait pas. Je ne puis les blâmer. Ne suis-je pas finalement devenu à la fois le plus heureux et le plus malheureux des hommes?
“Ne sois pas trop sévère à l’égard de ma condescendance, probablement déplacée, selon tes vieux critères décrépits. Je me situe bien au-delà de ta compréhension, et donc, de ta bénédiction. D’ailleurs, c’est en partie pour te faire profiter de ma découverte que je suis ici. En partie seulement. En ce qui concerne le comment, j’ai simplement expliqué à ta secrétaire que nous nous étions connus à la faculté, ce qui n’est qu’un faux mensonge, sur lequel j’ai brodé, me prétendant ton fier et inconsolable ami.
"Tu as dû t’enfermer pendant des mois, lançai-je, encore un peu étourdi par son discours, pour en arriver à de telles conclusions, lesquelles, je le reconnais, ne manquent pas d’originalité et d’à-propos.
"Je ne suis pas, je n’ai jamais été très ouvert sur le monde extérieur, préférant à la réalité des sens, bien illusoire, le monde de l’esprit. Je ne me suis donc pas plus retranché que de coutume, quand bien même la tentation de m’isoler définitivement fut parfois grande. Et cette originalité dont tu me parles, elle n’est que vaine flatterie venant de ta part. Nombreux sont ceux qui ont exprimé des idées similaires aux miennes, hormis le fait qu’elles ne m’appartiennent pas. Je ne me distingue de mes prédécesseurs que sur un point précis: je ressens ce que je dis, je le vis et le comprends. Il n’y a là rien de théorique... Non, je ne me suis pas cloîtré dans la pénombre à rêvasser en poète, ces “travaux” ne sont pas non plus le fruit logique et attendu d’une grave dépression, j’ai simplement écrit un conte."
Sans doute mon visage, déjà largement décomposé, devait montrer l’évidence d’une indécise incrédulité, car il osa un sourire fin, imperceptible, avant d’enchaîner, infatigable:
"Il n’est pas long, il tient sur une page. Je l’ai ici avec moi, dans cette pochette. Forteresse tangible et donc bien dérisoire pour son contenu lumineux, incompressible, illimité...
- Quel est son titre?
- Il n’y en a pas, mais si ce conte devait être publié, ce qui n’arrivera jamais, il y aurait de fortes chances pour qu’il s’intitule “Univers”.
- “Univers”? Pourquoi pas “L’univers”?
- Qui peut dire s’il n’existe qu’un seul univers, et si c’était le cas, comment s’assurer de son éternité?"
Ses toutes dernières observations, quoique marmonnées sans aucune sorte intonation, me parurent sarcastiques, ce qui ne me plaisait qu’à moitié. Il donnait l’impression d’être l’unique personne à même de résoudre de telles énigmes.
"Pourrais-je le lire?
- Je t’en prie, murmura-t-il, soudain mielleux. Pour ton information personnelle, sache que les deux seules autres personnes à l’avoir lu l’ont interprété de manières parfaitement distinctes et opposées...
- C’est donc le prolongement logique d’Horizons nouveaux.
- Une analyse certes plausible, mais ceci dépasse le roman, lequel, trop ambitieux pour atteindre la hauteur de ses prétentions, ne me satisfait qu’en tant qu’ébauche. Maintenant écoute-moi, écoute-moi bien. Les deux personnes à qui j’ai proposé la lecture de ce manuscrit étaient de parfaits imbéciles, trop ancrés dans leurs illusions d’existence et de réalité pour saisir le sens exact de la chose. Je confesse que c’est cet aspect peu affriolant de leur personnalité qui a motivé mon choix. Je voulais faire une expérience.
“L’un a littéralement dévoré le texte en cinq minutes, l’autre s’est vu amputer d’une demi-heure de son précieux temps, et ce sans décoller une seule fois les yeux de cette page. D’autre part, si le premier y a relativement apprécié un récit de science-fiction - distrayant, mais point trop s’en faut - l’autre m’a confié, avec son air complice faussement palpitant, qu’il avait beaucoup peiné sur les arguments de mon essai sur la linguistique des pays d’Asie du sud-est. Comprends-tu ce que cela signifie?"
J’acquiescai, mais en réalité, mon geste était purement mécanique. Ma seule certitude: je n’avais pas le choix. Ses yeux me regardaient, terribles et enfoncés dans leur vapeur sans forme. Je n’avais pas le choix. Il fallait voir ces yeux, vous dis-je...
Alors j’ai agrippé la feuille de papier, souple, svelte, inoffensive. Ma main jouait le rôle d’une serre qui n’aurait pu lâcher prise, l’eût-elle seulement désiré. J’ai ajusté mes lunettes d’un geste nerveux de l’autre main, que j’imaginais libre. Et mes yeux ont effleuré le texte, timidement, puis se sont égratignés. L’univers, ou un univers, ou le schéma d’un univers, de tout univers, la structure de tout et de n’importe quoi, de ses grandes lignes, celles qu’aucun esprit ne saurait concevoir, jusqu’au moindre détail, futile et inopportun. Autour de moi, la pièce se mouvait en tout sens, appliquant mille sortes de mouvements et déplacements que j’avais ignorées jusque là. Puis brusquement, il n’y avait plus de bureau, plus de placard, plus un seul mur, toutes frontières disparues, ou confondues, pour ne laisser place qu’au vide, seulement le vide, un néant informe et prodigieux dont je faisais partie intégrante mais que je ne comprenais pas, que je ne comprenais plus. Et puis des images, bien sûr, Dieu sait combien - mais quel Dieu? - défilèrent sous mes yeux épouvantés, aussi bien simultanément que successivement, les noyant d’anachronismes et paradoxes, si bien que ce qui subsistait de ma conscience avait oublié que le contact de mon doigt sur le papier, de mes pupilles sur les lettres tracées à l’encre noire, de mes dents blanches sur mes lèvres striées de sang, ne formaient pas qu’une fiction.
Je vis des millions de vies se dérouler devant moi, toutes au même moment, sans nul souci d’ordres logique, chronologique ou autres, pour recommencer aussitôt jusqu’à n’en plus finir. Parallèlement à ces existences chaotiques, s’étalait le spectacle, mille fois répété, mille fois reflété, d’une explosion cosmique, un accouchement planétaire - ou bien plusieurs, une infinité? J’observai également, affreusement tiraillé entre une terreur mesquine et le détachement le plus total, les abracadabrantes déambulations de personnages que j’avais crus légendaires et intouchables, et leurs comportements, tant de fois loués dans ces livres et poèmes dont j’épiais la genèse, l’écriture de chaque ligne, jugeant chaque correction et chaque page déchirée, me gavaient de tristesse et de bonheur, un mélange inconfortable et radieux qui ne me lâchait plus. Désenchantement, cynisme forcé, fatalisme indolent, autant d’attitudes qui me submergeaient tour à tour sans jamais vraiment me quitter. Ulysse tyrannisant son peuple, Homère se crevant les yeux pour ne forger qu’un mythe, Arthur, plongeant la lame chaude et cruelle d’Excalibur dans la chair de ceux qui avaient eu la malchance d’être nés ses ennemis, Dédale, construisant son labyrinthe pour y enfermer un enfant, monstrueux de naissance, Minos, emprisonnant Dédale dans son ultime chef-d’oeuvre, et puis les autres, les personnages réels, ceux dont la légende reste à prouver, Shakespeare, pratiquant le péché d’Onan sur un pauvre chérubin, Molière, négligeant sa dernière scène et mourant dans son lit, Voltaire, Hawthorne, Lovecraft et Poe, tous dénaturés, ou plus vrais que nature, et Borges, les yeux comme moi perdus dans un Aleph, où il m’aperçut sans doute, le fixant du regard. Leurs personnages d’encre et de papier évoluèrent à leur tour, sans vraiment se dissocier de leurs créateurs, puis des créateurs de leurs créateurs, et le rictus d’un Hyde amer et désoeuvré me secoua dans toute mon horreur. Je visitai les pyramides, avant qu’elles ne soient érigées, dressai leurs plans en silence et embaumai les pharaons avant leur naissance. Je parcourus les couloirs de la grande bibliothèque d’Alexandrie, ne m’attardant pas sur ses ouvrages, que j’avais vus naître et brûler plus de cent fois déjà. Les jardins de Babylone ne m’impressionnèrent pas, je me sentais repus, délirant, sur le point d’éclater.
Enfin, je me vis, moi, sous toutes mes formes, écrites ou parlées, visuelles, auditives, sous tous les angles existants, y compris ceux qui nous sont inconnus, à tous les âges de ma vie, de mon corps jeune et frétillant à la poussière de mon cadavre. Je vis chacune de mes pensées, chacune de mes émotions, certaines pourtant reléguées à un casier délabré de ma mémoire, et je vis celles de chaque homme et de chaque femme, celles de chaque être vivant, depuis la première création, dont on nous a tant parlé, et qui, hélas, n’existe pas. Je vis cela, et bien plus encore, odeurs et parfums, souvenirs encore vierges, et je crois que je serais resté ainsi indéfiniment si une main asséchée ne m’avait arraché à ce piège aux mille tournures.
La soudaineté du retour à la normale me désorienta pendant de longues minutes. Je me sentais à l’étroit, dans ce corps imparfait, limité, dans la petite boîte de mon crâne aussi bien que dans cette pièce réduite dont les murs blanc poreux et les étagères chargées de livres et d’encyclopédies ne me seraient jamais plus d’aucune utilité. Je respirai de longues bouffées d’oxygène - je jugeai l’expérience douloureuse et m’efforçai de retrouver une respiration ordinaire, moins brutale pour mes poumons trop fragiles. Ferdinand Chanel me regardait, désabusé et souriant.
"Tu as tenu quinze secondes, c’est un joli score."
Je refusais de le croire, mais je sentais qu’il avait raison. Pire encore, je savais qu’il était sincère. N’avais-je pas déjà vécu la scène, dans ce tourbillon de folie? Je réalisai que la suite de notre entrevue serait irrémédiablement plate et sans effet. Nous ne pouvions plus, l’un et l’autre, connaître ni surprise ni étonnement. Nous savions précisément ce que l’autre pensait, ce que l’autre allait dire, et le moindre au revoir perdrait toute spontanéité avant même d’être prononcé.
Nous nous fîmes néanmoins nos adieux, sans y croire, et il quitta la pièce, puis la vie le lendemain.

J’ai tenu dix jours et n’en tiendrai pas un de plus. Je connais chacune de mes pensées, mes actes ne sont ni spontanés ni réfléchis. J’ai perdu tout instinct, tout libre-arbitre, et pourtant, j’ai l’intime conviction qu’il en est mieux ainsi. Ne me demandez pas pourquoi. Vous ne comprendriez pas.
J’irai poster cette lettre tantôt, mon dernier article. La revue littéraire dont je fus le rédacteur en chef pendant plus de dix ans devrait la publier ne varietur. Il s’agit d’un scoop, après tout, et de toute façon, je sais. L’on me croira fou, puis l’on m’oubliera, et un jour lointain, l’on exhumera mes cendres et leur épitaphe, ce texte, pour chanter ma mémoire et celle de mon initiateur. Ne riez pas, je le sais, je l’ai vu.
Ce soir, j’ouvrirai les vannes de gaz de mon appartement, puis j’irai me coucher de bonne heure, un verre d’alcool à portée de main. Du whisky pur avec deux glaçons de taille inégale. J’aurai fumé ma dernière cigarette en écoutant la radio et ne me serai pas étonné d’entendre Morrison proclamer la fin, sa seule amie, encore une coïncidence ratée. Dommage... En d’autres circonstances, j’aurais trouvé cela poétique, effrayant, savoureux.
Je sais que je ne pourrai pas m’endormir tout de suite et feuilletterai quelques volumes. Je lirai, dans l’ordre, “The Raven” et “Annabel Lee” d’Edgar Poe, ainsi que le “Wakefield” de Hawthorne, “Las ruinas circulares”, “Ajedrez”, et bien sûr “El Zahir” et “El Aleph” de Borges, puis je m’endormirai, tranquille mais désolé, sombrant rapidement dans un sommeil sans rêves dont je n’émergerai pas.
Je sais tout cela, puisque je l’ai vu, et je n’y peux rien changer. Ce n’est pas une question de destin. Je vous ai dit que vous ne comprendriez pas.
Cependant, je sais aussi qu’il y avait une faille dans les explications de Ferdinand Chanel, qu’il avait volontairement omis de me signaler. Toutes ses idées avaient sonné juste à mes oreilles de non-initié, mais ne m’avait-il pas prévenu qu’il me cachait l’essentiel, qu’il n’était pas venu uniquement parce qu’il me savait digne de partager son secret, le plus fabuleux des secrets?
Lui qui s’était prétendu détaché de toute passion humaine, lui qui se voulait au-dessus, porté par son éthique supérieure et universelle, m’avait purement et simplement administré une vengeance, la plus cruelle qui soit. C’est en cela que je le dépasse dans l’application de ses propres théories, qui ne sont pourtant pas les siennes. En effet, je lui pardonne, et ça aussi, hélas, il le savait.

 
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Re:Tri sélectif : Mill
« Réponse #3 le: août 06, 2007, 21:07:48 »
Je ne suis pas étonné de retrouver Ferdinand Chanel dans le forum. C'est pas zonard. Par contre, le dialogue à sens unique me semblait coller au cahier des charges. I'm curious.

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Re:Tri sélectif : Mill
« Réponse #4 le: août 19, 2007, 20:43:24 »
Il y a quelque temps, nihil m'a refusé ce texte.

Moi aussi, j'ai été punk.


Papé-pépé-papie, père-à-papa, et pas qu'un peu, cultivant pipes-à-trips dans petits pots polyglottes, maniait la langue comme moi la plume, fébrile et maladroit, soucieux de parures et luxure, négligeant trames et détails pour semer du non-sens entre les lignes de ses silences impromptus, car voilà qu'il se signe, s'exalte et trépigne, moi aussi, j'ai été punk, qu'il s'écrie, c'est écrit, décrit, transcrit, je fus infime et minime, une goutte, une tache éparpillée, pauvre cellule sans agrégat, j'avais yeux moites, incandescents, les lèvres closes et tout à dire, bon sang d'bon dieu, pépé transpire, souffle et suffoque, mais fiston, c'est ainsi, je fus la conscience secrète d'un ersatz sociétal, le symbole méconnu d'un échantillon restreint, mais représentatif, et je l'vois qui s'touche les tiffes, tire une taffe, bredouille une bafouille, grogrone puis entonne, ah Gavroche, j'avais mèches en bataille, fringues en vadrouille et trous dans fringues, des épingles à nourrice se nourrissaient de mes jeans, tous plus obscurs que le Grand Soir, qui se pointerait peut-être, un de ces quatre matins, moi aussi, grand môme, je fus punk, digne héritier d'un Sid post-moderne et destroy, puis pourri qu'un Johnny, dents blanches et voix honnie, chantant faux louanges à une reine, qui était à la fois bien plus et bien moins qu'une reine, tu me vois délabré, mais toi, gamin, sais-tu, avec tes marques étiquetées, le code-barre de tes vignettes, les touches atones de ton phophone, j'étais colère et j'étais haine, fixant les règles au jour le jour, les clauses fanées de danses mortes-nées, mimant combats et capoeira, m'usant l'envers des grolles à coups de taloches dans les dents, ben oui, fiston, moi aussi j'ai traîné, après-minuit, cannettes de Kro en poche, z'yeux plus cernés que Butch et l'Kid, joints vissés dans mâchoire, narines filtrant fumées douces, moi aussi j'ai eu gangs-et-bandes-et-groupes, de rock, de punk, de pop, de pop-rock tendance punk jazzifié, électro-funk modifié, brûlant micros et cordes de grattes, hurlant no way et no future à qui ne souhaitait rien entendre, m'escrimant en vain contre des spectres si cravatés que symétrie s'impose, adieu aux courbes et au blasphème, moi aussi j'ai perdu.
« Modifié: septembre 19, 2007, 16:43:50 par nihil »

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Re:Tri sélectif : Mill
« Réponse #5 le: septembre 19, 2007, 16:50:54 »
Premier jour d'un nouvel âge d'or
Posté le 07/06/2007
par Mill



Premier jour d’un nouvel âge d’or.

Au milieu des ruines, quatre tables, dressées avec fantaisie, les attendaient.
« Tout semble se dérouler exactement comme prévu, pensa le général Bamf. »
Il ne fallut que quelques secondes à son œil clinique et froid de militaire surentraîné pour s’assurer de la bonne disposition des tables et du nombre de sièges requis. Il ne manquait rien.
Les quatre tables formaient un carré incongru au milieu des débris. Leurs pieds de métal noir reposaient à même le sol et semblaient ne faire qu’un avec la terre sale où se mêlaient encore cendres et rebuts. Le général nota avec satisfaction que chacune des tablées avait été préparée en fonction de la délégation qu’elle allait accueillir. Boissons et nourriture avaient été sélectionnés expressément dans le but de satisfaire chacune des quatre communautés représentées. L’on avait soumis, de même, le choix des objets décoratifs à l’approbation des divers ambassadeurs. A chacun sa cocarde, ses couleurs et ses traditions culinaires.
Le général s’était montré intraitable : des fruits depuis longtemps disparus, comme le litchi, l’ananas, la banane ou la cerise avaient été recréés artificiellement. Viandes et poissons provenaient de répliques clonées des rares animaux encore existants. Les alcools proposés sortaient tous du même laboratoire. Le général avait toutefois eut maintes occasions d’apprécier la saveur de quelques-uns uns de ces ersatz et il n’y avait jamais rien trouvé à redire.
Le vent était tombé et la température ambiante plutôt agréable. Le cadre restait sinistre mais avaient-ils seulement le choix ? Le monde entier venait de subir vingt longues années de guerre totale. Nul ne pouvait effacer cette souffrance. Les accords de paix seraient donc rédigés et signés dans une zone dévastée, encore imprégnée des violences et des horreurs qui avaient ravagé la planète.
La perspective d’un tel décor avait tout d’abord inquiété le général Bamf. Il en saisissait l’intérêt symbolique mais redoutait des réactions contradictoires, dues à certaines émotions susceptibles de ressurgir dans la foulée. Pour calmer à la fois ses inquiétudes et l’agressivité potentielle des quarante représentants, le général s’était arrangé pour inoculer à chaque parcelle de nourriture un soupçon d’Euphora, une drogue de synthèse très légère.
« On en avale un chouïa et on se sent relaxé et confiant, lui avait-on expliqué. Tout le monde devient beau et l’on veut être ami avec tout le monde. » L’atmosphère serait simplement plus détendue et le ton plus amical.
La rencontre s’annonçait donc sous les meilleurs hospices. Sauf que la Présidente australozélandaise affichait un retard certain. Bamf l’avait encore entrevue, la semaine passée, pour finaliser des points de détail au sujet de la réunion. D’une raideur presque cadavérique, la Présidente arborait sa panoplie la plus austère et son visage de marbre blanc. Cette femme était un robot. Comment pouvait-elle être en retard ?
Les quatre délégations s’approchèrent silencieusement de leurs places respectives. Il n’y eut pas de cohue, de maladresse, pas un mot plus haut que l’autre.
En face de la table du général, les représentants de l’Empire eurochinois contemplaient tous, incrédules, les trois bouteilles de Saint-Emilion, cuvée 2012, qui trônaient insolemment entre les nems et la vodka.
A leur gauche, la délégation africaine s’extasiait sur des fruits que certains de ses membres n’avaient jamais vus qu’au cinéma. Mais l’abondance de fruits tropicaux, de fallafels et de tajines n’empêchaient pas les plus avides – ou affamés – de lorgner sur les whiskys, cognacs, vins français et autres ouzos de la tablée eurochinoise. Le général Bamf entendit distinctement une voix chuchoter :
« Y en a toujours que pour les mêmes. »
Face à l’Afrique, la délégation australozélandaise attendait toujours sa Présidente. L’unique aborigène présent constatait avec dégoût que les plats exposés n’arrivaient pas à la cheville de ce qu’il apercevait sur les tables voisines. Il se consola avec une cannette de Forster’s.
La délégation Supraméricaine n’attendit même pas que les autres invités se soient assis pour entamer ses hamburgers, burritos et autres chilis. Ils mangeaient en parlant fort et lâchaient un rot tonitruant après chaque gorgée de soda. Le général, lui, ne mangeait pas. Installé à la droite du Président Smith-Ramirez, il observait les convives, distribuait ses sourires de fonctionnaire et rongeait péniblement son frein.
Jusqu’ici, seul le retard de la Présidente australozélandaise posait problème. Les autres représentants ne pouvaient entamer la moindre négociation en son absence et reportaient toute leur attention sur la boustifaille.
« Oui, mais quand ces messieurs-dames auront tout bu, tout mangé, elle a intérêt à être là. Sinon, c’est cuit. »
Il frémit à l’idée qu’un tel échec pourrait éventuellement replonger le monde dans le chaos des deux décennies fraîchement écoulées. A cet instant, son vibromobile lui chatouilla le haut de la cuisse droite. Il tira rapidement l’appareil de sa poche revolver, répondit, murmura un « Bien ! » radieux, accentua son sourire. Un hélicar déposerait la Présidente australozélandaise à proximité du point de rencontre dans les cinq prochaines minutes.
Il n’en fallut que dix et la surprise fut de taille. Lorsque la Présidente se présenta enfin à ses interlocuteurs, chacun put se rendre compte qu’elle venait très vraisemblablement de se convertir à la Secte Universelle de l’Extrême Jouissance.
On ne pouvait certes pas se tromper. Selon les préceptes de la Secte, par ailleurs mondialement reconnue et acceptée, les disciples s’engagent à pratiquer une activité sexuelle constante dans le but d’atteindre un état extatique quasi-permanent. Le plaisir le plus intense s’accapare ainsi de l’esprit des adeptes et lui ôte par voie de conséquence toute velléité belliqueuse. C’est pourquoi cette femme, jadis glaciale et fermée, arrivait aujourd’hui sur un trône de cuir rose, les jambes nues et la poitrine au vent, un étrange instrument phallique en perpétuel mouvement entre ses appétissantes cuisses d’ex-vieille fille.
« Je suis prête à tout… entendre, articula-t-elle entre deux gémissements. »
Silence dans l’assistance. Désarroi de Bamf.
Ce fut le Premier Consul africain, un énorme Noir au crâne lisse et luisant, qui entama la discussion. Par réaction, peut-être, à l’attitude très franchement lascive de la dernière arrivée, il orienta d’emblée les débats vers des considérations ultra techniques.
Le général salua intérieurement cette initiative mais n’en remarqua pas moins les incessants coups d’œil que certains esprits échauffés adressaient à la table australozélandaise, où les corps commençaient à se mélanger.
« J’avoue, bredouilla l’Empereur chinois, qui menait la délégation eurochinoise, que je suis quelque peu… gêné par… ces ébats. »
La Présidente australozélandaise, désormais entièrement nue, changeait de partenaire et de position comme d’autres se resservaient à boire : sans cesse et avec délectation. Elle n’en participait pas moins aux débats.
« Rejoignez-moi, suggéra-t-elle amoureusement. Rejoignez-moi. »
Et là, sous leurs yeux, elle eut une envolée. Le général s’étonna qu’on put faire preuve d’autant de lyrisme en étant si occupé par ailleurs, mais fut forcé d’admettre que la Présidente suivait une tactique toute personnelle. Si les autres représentants cédaient à ses avances, ils se retrouveraient tous embrigadés d’office dans la Secte.
Et l’autre qui pérorait :
« Si vous me cédez, vous serez, vous aussi, soumis aux dogmes de l’Extrême Jouissance… »
Le général songeait que les dogmes, quels qu’ils fussent, seraient probablement ravis de mettre la main sur les quatre territoires qui composent la planète Terre. Le général songeait beaucoup mais n’osait rien. A la différence de son homologue eurochinois, une espèce de bellâtre italo-slovaque qui venait de se jeter dans les jupes de la Présidente, la bouche grande ouverte.
« Nos corps à tous ne seront plus qu’un et nos querelles n’auront plus lieu d’être. Nous serons unis dans le plaisir et pour le plaisir. »
Plus d’ennemi, plus de haine, plus de frontières. Avec, en prime, la perspective alléchante de faire l’amour sur les restes d’un festin divinement arrosé. Perspicace, le général Bamf put lire sur le visage de chaque personne présente que l’idée avait fait son chemin.
Déjà, des cravates se dénouaient, des jupes se relevaient, des mains s’insinuaient ça et là. Il comprit qu’il avait définitivement perdu le contrôle de la situation. Il s’aperçut également qu’il avait faim et soif.
Ce fut là la fin de toute guerre et le début d’un nouvel âge d’or.





Message complémentaire : Pour la petite histoire, cette nouvelle a participé à un concours de nouvelles où il fallait écrire la suite de : "Au milieu des ruines, quatre tables, dressées avec fantaisie, les attendaient." Nouvelle classée 106e sur 118 parce que, selon le jury, "trop délirante". Je pouffe un brin, pas vous?

 
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MILL

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Re:Tri sélectif : Mill
« Réponse #6 le: septembre 19, 2007, 17:01:33 »
Dommage qu'il finisse dans le forum, celui-ci. Je l'aimais bien, malgré tout.

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Re:Tri sélectif : Mill
« Réponse #7 le: septembre 24, 2007, 16:00:31 »
Notre-Dame de mon cul.
Posté le 03/09/2007
par Mill



Notre-Dame de mon cul.

J'ai travaillé, y a quelque temps, sur les tours de Notre-Dame.
Les touristes japonais me prenaient pour Quasimodo.
Et moi, j'me consolais en taquinant le quidam
Qui, essoufflé dans l'escalier, recrachait ses boyaux.

J'me souviens, quand j'y bossais, j'me disais : "T'auras pas d'mal
A te souvenir de combien de marches il faut se taper
Pour aller prendre son poste tout là-haut, vigie spatiale."
En fait, j'ai oublié. J'crois bien que j'ai r'foulé.

Il y avaient des chimères qui n'avaient plus rien du caillou.
A force de r'garder en l'air, l'esprit délire et désespère,
Et ces fameuses chimères, je les semais un peu partout.
Je les voyais dans mes rêves, dans le métro, dans ma bière.

Pour ce qui touche aux gorgones, y avaient pas que les statues.
J'ai vu des gens si moches crapahuter là-dedans
Qu'on se serait cru, facile, au marché des invendus,
A la foire aux monstres blêmes, humains et emmerdants.

Des dieux, j'en ai vu peau d'balle sur cette Olympe désastreuse.
Notre staff était beauf, Cabu même en aurait pleuré.
Mesquinerie sur mesquinerie d'une petite chef paresseuse,
Flanquée d'son escogriffe au cerveau d'un balai.

J'me rappelle la Yougoslave au bras arraché
Par des bombes sans frontières, et donc démocratiques.
Elle et moi, en tout honneur, avions choisi de rigoler
Pour oublier que notre salaire avait quelque chose de symbolique.

Et tout ce petit monde se déchirait le ventre,
Se bastonnait la gueule en faisant des courbettes.
La pire, c'était l'administratrice de cet antre,
Qui avait mué l'hypocrisie en art et en fête.

Qu'est-ce que j'ai pu lire, qu'est-ce que j'ai pu glander…
Je surveillais que dalle, je me laissais envahir
Par une sorte de courant qui me faisait hiberner.
Heureusement qu'ils m'ont viré avant le dernier soupir.

Parce qu'il y a des mecs qui passent, là-d'dans, toute une existence.
Y a des cons qui s'emmerdent à crever d'ennui.
Je refuse d'infuser, je préfère tenter ma chance,
Et l'absence de mouvement, je la garde pour mes nuits.

Et encore, moi qui aime l'amour et les nuits agitées,
Je crois que je ne suis pas fait pour jouer la sentinelle,
A Notre-Dame ou ailleurs. J'ai épousé la liberté
Et c'est d'elle que je tiens,
D'elle que je tiens mes deux ailes.


 
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Re:Tri sélectif : Mill
« Réponse #8 le: septembre 24, 2007, 16:56:49 »
whaaaaa la feinte..... Est ce qu'on aurait publié "la princesse de Clèves de ma chatte" sur la Zone rien qu'a cause du titre modifié ?

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Re:Tri sélectif : Mill
« Réponse #9 le: septembre 25, 2007, 13:52:54 »
Allons, allons, ce n'est qu'une chanson. L'histoire est vraie. J'ai vraiment travaillé sur le circuit de visite des tours de Notre-Dame et il y a vraiment eu des touristes japonais pour me demander, le plus sérieusement du monde : "Etes-vous Quasimodo?"

lapinchien

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Re:Tri sélectif : Mill
« Réponse #10 le: septembre 25, 2007, 22:00:32 »
putain, Mill c'est Grand Corps Malade en vrai...

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Re:Tri sélectif : Mill
« Réponse #11 le: septembre 26, 2007, 11:51:04 »
Petit Corps Repoussant serait plus juste.

nihil

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Re:Tri sélectif : Mill
« Réponse #12 le: octobre 19, 2007, 21:46:09 »
Une patience.
Posté le 03/09/2007
par Mill



Une patience.


La première carte qu’il me fut donné de voir m’apparut sous la forme immaculée d’un as de coeur aux bords lisses et droits, dont les coins arrondis n’avaient, comme moi, jamais frôlé la moindre particule d’oxygène. Ma conscience encore inexpérimentée n’osa oublier le dessin symétrique du chiffre premier qui, d’un rouge grimaçant, imprimait une sensation de vie sur la blancheur sans taches du carton. Je ne saurais dire si j’en eus le souffle coupé, ou quelque autre platitude, mais cette première image se grava sur ma rétine avec tant d’intensité qu’aujourd’hui encore, je me surprends à rêver de sa texture sans défaut, son teint sans moucheture, m’incitant malgré moi à négliger le va-et-vient de mes doigts craquelés de rides, inaugurant ainsi une série de multiples combinaisons que je ne remarque qu’après coup, mais que les règles du jeu m’interdisent de reconstituer.
Une fois seulement, la fureur et la honte m’ont convaincu de transgresser la coutume, de glisser mon index sous les cartes que j’avais reléguées à cet envers de la pioche dont la figure tournée vers moi m’a toujours paru une sentence aussi insolente qu’irrévocable. Je n’ai jamais retenté l’expérience depuis. Toutes mes tentatives de séparer les cartes que recouvrait la toute première de la pile -la seule mobile de tout le paquet- ne me valurent qu’une cinglante douleur sous chacun de mes ongles, ainsi qu’une frustration morale que le temps n’est parvenu à atténuer qu’en partie. Une angoisse somme toute assez compréhensible s’est depuis superposée à ce sentiment d’échec permanent, comme si je pressentais que je ne suis pas le véritable maître de ces cartes et que leur contrôle ne dépend pas plus de moi que je ne dépends d’elle. Car il est vrai que je puis interrompre mes gestes, trahir le mouvement réputé continu de cette partie qui refuse de s’achever, pour me plonger en une contemplation dérisoire de la table de jeu. C’est devenu chez moi une habitude. Mon regard vogue alors de carte en carte, étudiant chaque suite, chaque possibilité nouvelle qui pourrait s’offrir à son expertise, puis, finalement, lorsque le jeu s’annonce irrévocablement bloqué, j’observe, un à un, les quatre petits paquets de cartes que je ne compléterai jamais, ceux qui se situent au-dessus des suites aux couleurs entremêlées, et dont la carte qui supporte le tout ne peut correspondre qu’à un as (contrairement aux suites bigarrées qui doivent s’effectuer dans un ordre décroissant, en commençant par le roi) et m’attriste inutilement sur l’as de trèfle demeuré solitaire.
En temps normal, c’est à ce stade de mélancolie avancée que mes nerfs s’emballent, m’obligeant à reprendre ma tâche avec ce mélange d’amour et de résignation, piochant alors une nouvelle carte qui s’en ira probablement rejoindre la corbeille, du fait de la fragilité de mes facultés d’observation. Mes émotions m’ont quelques fois submergé avec tant de hargne que plusieurs associations heureuses ont esquivé mon esprit par ailleurs relativement vif et logique. Toutefois, il m’est également arrivé de retarder le jeu avec d’autant plus de malice, de passion, d’impatience, que ces interruptions me concèdent la possibilité d’analyser ma condition avec davantage de vision.
C’est grâce à l’un de ces intervalles plus que momentanés que j’ai découvert que je n’étais rien d’autre qu’un buste rivé à une colonne dont je ne devine pas la matière. Mes bras, prisonniers de cette géométrie relativement naturelle, se distinguent par leurs dimensions réduites qui ne les autorisent qu’à balayer la table de jeu, geste sacrilège que je n’ai pu me résoudre à esquisser, et qui, par conséquent, leur interdisent de palper les substances qui composent la partie inférieure de mon être. De même, les articulations de mon cou ne m’offrent qu’une perspective limitée des objets qui m’entourent. En fait d’objets, il n’est en face de moi qu’une surface plane, dépourvue de couleur, dont l’unique propriété consiste à me renvoyer le reflet de mon dos, ce qui m’a toujours sensiblement étonné, puisqu’une inexplicable intuition me souffle sans cesse à l’oreille qu’il en devrait être autrement. Je me souviens que le jour où j’ai remarqué cette chose, j’ai pensé en premier lieu qu’il s’agissait d’un second joueur aux prises avec une situation tout aussi énigmatique que la mienne. Mon absence d’organe vocal m’imposa le silence et je ne pus que tenter de l’atteindre de mes bras trop courts, trop menus; je n’osai lui lancer l’une des cartes de la pioche, de peur de rompre l’équilibre du jeu, et il me fallut accepter ce supplice apparent, tout en réalisant avec une indicible horreur, que lui ne connaîtrait jamais la présence de l’un de ses semblables à quelques mètres à peine en arrière. Je frémis une nouvelle fois en comprenant brusquement qu’une tierce personne s’agitait également dans mon dos, peut-être... dans l’espoir de me révéler son existence, de partager cette solitude insupportable et monotone qui semblait former notre lot commun.
Au fur et à mesure de mes observations, je finis par distinguer des coïncidences répétées entre nos conceptions du jeu et de la vie en général. Lui et moi décidions de concert d’une même pause, durant un laps de temps identique, reprenant la partie avec une synchronie stupéfiante, bougeant les bras selon des gestes similaires et adoptant des poses en tout point semblables, sans jamais varier d’un iota. Nous étions bien la seule et même personne.
Je répugne néanmoins à m’attarder sur la déduction qui m’est immédiatement apparue en comprenant le statut d’image à cent quatre-vingt degrés de celui qui se trouve en face de moi. Il est parallèlement envisageable qu’une image analogue subisse le même calvaire à mes arrières, ce qui devrait signifier, en toute logique, que je ne suis moi-même que le contenu d’un miroir, mais en fin de compte, reflet ou original, chacun de nous exprime la même pensée, effectue les mêmes manipulations et respire le même air. L’entité unique que nous formons -combien sommes nous, au juste?- vit dans la solitude la plus totale.
Le jeu auquel je suis forcé de jouer porte bien son nom: la patience. Il possède en outre une appellation beaucoup moins appropriée: la réussite, synonyme de succès, de conclusion heureuse et sans lendemain. Je n’y suis pas encore.
Je ne sais qui a fixé les lois du jeu; elles sont gravés dans mon esprit. L’as de coeur que je tirai à ma première ingérence ne me surprit que par sa beauté mathématique, la perfection de ses dimensions, de son dessin, la douceur de sa peau tiède, comme si quelqu’un l’avait caressé un instant auparavant... Je sus où le placer sans me poser la moindre question, tout comme je sus, avec cette exactitude irréfléchie qui voudrait m’éloigner de l’idée même de pensée, où je devais poser les cartes suivantes.
Le jeu est éternel, mais non pas interminable. J’ai pioché puis translaté des millions de cartes, beaucoup ont échoué dans la corbeille, mais celle-ci comme la pioche, son reflet ou son moule inversé, ne varient que légèrement en épaisseur. Le nombre de cartes est infini, mais non pas indéfinissable. Les cartes nécessaires à l’achèvement du jeu palpitent quelque part à l’intérieur de l’un de ces paquets, et un jour viendra où je les caresserai des doigts et du regard. Chaque suite descendante sera complétée, puis viendra le tour des suites ascendantes, dont l’intégralité apparaît comme une condition indispensable à ma délivrance.
Le jeu réserve toutefois quelques déconcertantes surprises. Certaines de ses cartes n’ont ni chiffre ni figure à présenter à mes pupilles d’esthète. Ni pique, ni coeur, ni trèfle, ni carreau, elles relèvent parfois de la noirceur absolue, à moins qu’une main discrète les aient raturées de cinglantes successions de symboles inconnus, à la signification relativement sous-jacente mais aucunement traduisible en un langage intelligible et sensé. D’autres encore, quasiment déchiffrables, mais tout aussi obscures, du point de vue sémantique, exhibent des phrases inachevées dont l’intention m’échappe mais dans lesquelles je reconnais clairement l’influence d’un allié invisible. L’une d’elles expliquait en ces termes:
“Si la septième carte après le valet de pique s’apparente à la neige, celle qui la suit apporte une réponse.”
Ou encore:
“Il n’est de phalanges que dans le doigt de Dieu...”
Et enfin:
“Le jeu des possibles n’est qu’une improbabilité parmi d’autres. Quelle connexion, quelle combinaison...”
Mais je me rappelle une dernière inscription qui, je me souviens, troubla mon esprit d’une manière insoluble:
“En espagnol: el Solitario.”
Avec le temps, mes doigts se sont usés, tout autant que les cartes, dont les plis sans élégance me renvoient ma vieillesse fripée à la figure. Le dos de mon reflet avachi, pesant et faible, souligne la lenteur exécrable de mes pseudo mouvements, et il me faut redoubler de concentration pour mener à bien les suites décroissantes entamées, me semble-t-il, des siècles plus tôt. Je ne sais ce que c’est qu’un siècle, mais l’une des inscriptions laissait transparaître une notion temporelle à la fois importante et fragile.
Faites que je tombe sur le deux de trèfle...

 
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Re:Tri sélectif : Mill
« Réponse #13 le: novembre 03, 2007, 15:47:06 »
La routine
Posté le 13/08/2007
par Mill



Chérie, prends vite ton manteau et saute dans tes deux bas. Enfile donc ta robe noire, nous serons assortis. Je ne promets rien pour la cravate, mais j’aurai noué mon col Mao quelque part entre la gorge et l’œsophage. Cesse donc ces simagrées, ce miroir se fout de toi. Il ne te renvoie qu’un reflet tandis que je t’inonde d’amour. Tu reluis, tes yeux brillent, ta peau me noie de son éclat. Je te suivrai partout, tu le sais, mais cette fois c’est à toi de me suivre.
Vois : je laisse la porte ouverte, je t’ai tourné le dos et je franchis le seuil. Je sens tes yeux cloués quelque part, là, dans mon dos. Je les sens qui s’agrippent. Je ne m’en vais pas puisque tu me suis déjà. En descendant les marches, dans la cage d’escalier, j’entends les talons de tes bottes cogner le parquet. Ca résonne comme une mélodie de Varèse à mes oreilles d’assoiffé. Car tu me suis, je le sais, tu me suis et je sais : promesses de mille caresses qui, tôt ou tard, me surprendront. Sous un porche, dans le noir, dans une cabine d’essayage, dans un ciné, sous un pont.
Je sais qu’une fois dans la rue, tu ne me lâcheras plus des yeux, mais tu me laisseras de l’avance, et se glisseront entre nous ombres, badauds et passants. Nous marcherons, chacun seul mais ensemble, du même pas, à peine éloignés l’un de l’autre. Je sais qu’une fois dehors, passé quelques trottoirs, j’aurais le dard enflammé et le futal érigé au niveau du bas-ventre. Je visualiserai ton corps, tes jambes suaves et longues, et leur gaine de résille, en bon fétichiste primaire. Je t’imaginerai surgir de sous un banc, d’une voiture, de je ne sais quel stratagème ourdi pour me séduire. Mais séduit, je le suis déjà. Il te suffit d’un mot, d’un souffle, d’un murmure, et moi j’explose dans mon calbut, je crache, je jute, je Nirvana.
Je suis inquiet. D’habitude, tu ne fais pas autant traîner. Tu aimes attiser mon désir, tout en excitant le tien, mais je commence à ne plus pouvoir penser. Je ne suis plus que sensations exquises, effleurements délicats... Cette fine brise, sur ma peau transpirante, joue les aphrodisiaques. A chacun de mes pas, la toile de mon jeans me malaxe délicieusement le gland. Mes couilles écrasées ne me font guère souffrir. Je pense à toi, mon ange, je te vois en extase, je t’imagine jouir. Gorge tendue et jambes au ciel, le corps vrillé, verrouillé. Saccades, soubresauts, et ta chair qui s’expose et s’ouvre. Je te vois, je te sens, je te touche. Je n’en peux plus, je suis à bout, je brûle d’une passion inassouvie. Si tu étais là, ma pute, je te casserais le cul.
Je me retourne. J’ai craqué. J’ai brisé une de nos règles mais il est vrai que je ne joue plus. Je te cherche. Je balaye la foule de mon regard fiévreux dans l’espoir d’apercevoir ta chevelure animale et ta robe hypothétique. Des chevelures, j’en vois plein, des robes, tout autant, et si toi tu n’es pas là, je me rends compte que, merde, cette salope en skaï me semble bien bonne. Aussi bonne que sa copine à jupette écossaise. Il serait temps que tu surgisses, mon ange. Je ne crois pas pouvoir tenir encore longtemps. Tout m’excite et tout me surexcite. Le moindre signe de vie alentour me transporte au-delà. C’est comme si j’avais envie de tout baiser, comme si je pouvais, d’un coup, prendre chaque personne présente en deux temps, trois mouvements, tous ensemble et simultanément.
Une des salopes court-vêtues a laissé tomber une paire de lunettes noires. Je me précipite et ramasse, fais mine de les essayer, j’arrive à les faire rire. Mon désir exacerbe mes talents de courtisan, et bientôt, elles s’agenouilleront, avides, et libèreront mon glaive de son douteux fourreau.
Elles résistent pourtant. Ces putains osent me résister en ce moment où, justement, j’aurais tant besoin de leur défoncer le premier orifice qu’elles voudraient bien me prêter. Je me fais pressant, j’insiste. Heureusement, je les charme. Elles semblent hésiter. Je souris, carnassier, lorsqu’elles me proposent de prendre un verre. J’arrive à masquer ma colère. Elles ne voient donc rien ?
Soulagez-moi, par pitié, prenez-moi tout de suite, illico, sur-le-champ ! Mélangeons-nous sans prévenir, sur ce trottoir jonché de merdes. Pourquoi causer ? De toute façon, je mentirai, tairai mon nom, pincerai vos gambettes sous la table. Je me collerai à vous, me frotterai sans vergogne. J’ai dans la poche des menottes et un rouleau de chatterton. Je sens qu’on va s’amuser, tous les trois. Bien entendu, je vous suis. Je serais fou de marcher ailleurs que derrière vous. Je mate vos petits culs, je les lorgne, les dévore du regard. Mes yeux se soudent à vos jambes, et moi, je me rapproche. Plus ou moins consciemment. Vingt centimètres de plus et nous nagerons ensemble dans vos mignons sous-vêtements.
Dans le bar, je choisis un coin sombre. L’endroit paraît désert. Assises, vous êtes encore plus désirables. Le buste cambré sur vos fesses à l’air – car les jupettes, ça remonte – vos jambes si nues que je pourrais les bouffer, la peau tendue sur vos genoux. Je ne tiens plus. Quelque chose se brise à l’intérieur et je perds le contrôle. J’empoigne la rouquine à jupe écossaise par les cheveux et lui fracasse le nez contre la petite table en formica, pile entre le cendrier et un exemplaire du Figaro. L’autre réagit brillamment en se couvrant la bouche de ses deux mains et en me fixant de ses yeux bleus, tellement écarquillés que je pourrais la fourrer par-là, si l’envie m’en prenait. Au lieu de ça, je la chope par le front et lui cogne plusieurs fois l’arrière du crâne contre le crépi, derrière elle.
Je suppose que le serveur n’a rien vu. En tout cas, je m’en fous. Je ne réfléchis plus. Profitant de leur état de semi-conscience, je menotte l’une des filles, scotche les avant-bras de sa copine, et libère enfin Popaul. L’une après l’autre, plusieurs fois de suite, par tous les trous, entre les seins, et si le serveur se pointe, je l’invite à nous rejoindre. Alors, je lime, fornique, besogne et lustre. Dès que l’une des deux putes fait mine de revenir à elle, je lui explose la mâchoire, la menace de la tuer, la routine. Peut-être qu’à force de cogner, j’ai fini par en tuer une, je ne saurais dire. Toujours est-il que, lorsque je suis parti, les deux filles dormaient toutes deux à poings fermés.

« Ah, t’es rentrée ?
- Ouais… T’as vu ? On s’est perdu.
- Ben ouais. T’as fait quoi ?
- Oh… la routine. Et toi ?
- Pareil. La routine. »

 
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Re: Tri sélectif : Mill
« Réponse #14 le: janvier 06, 2008, 16:06:58 »
Enième retour au Jardin-Dédale
Posté le 06/01/2008
par Mill



Enième retour au Jardin-Dédale.

Y a toujours un écureuil dans les asiles de fous,
Où les âmes glacées s’effeuillent en se cognant les genoux,
Parce que bobo par-ci, parce que bobo par-là.

Ils se plient dans un cercueil dont on enfonce les clous
Directement dans l’œil de cadavres un peu mous,
Parce que leurs maux se crient sans encre sur les doigts.

Sinistres, ils déambulent dans une cage à lapin,
Se la jouent funambules en se brûlant les mains.
A tant frôler Soleil on finit comme Icare.

Y a ceux qui font des bulles en songeant à demain,
S’étouffent avec les tubercules de leur propre jardin
Et plongent dans le sommeil pour mieux jouir du brouillard.

Ils s’ignorent en silence et brillent par leur absence,
Soulignent les conséquences de leur pseudo démence
En souillant de leur verbe la plus vieille des frontières.

Ils s’accrochent à leur errance, l’associent à malchance,
S’entremêlent les sens, concluent à l’inexistence
De leurs pensées acerbes, humaines et délétères.

Toi qui vis ta vie d’homme normal et normé,
Qui collectionnes les soucis comme d’autres les cachets,
Tu les vois comme des fous, imbéciles et sans couilles.

Toi qui vis ta folie sans oser t’avouer
Que tu bouffes les pissenlits, à l’avance, à t’étouffer,
Tu n’en restes pas moins dans les clous à tisser ta quenouille.

 
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