Visite à Pompei

Le 26/05/2026
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par Olivier-G. Moglia
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Thèmes / Débile / Vie quotidienne
Les aventures de Maurice et Gisèle, couple nihiliste, dysfonctionnel et joyeusement obscène, lâchés en liberté à Pompéi pour les vacances d’été. Sous le regard effaré de leur guide, ils rivalisent d’imbécillité, tandis que le volcan suit son propre agenda. Les Bidochons ont bouffé du lion dans cette farce apocalyptique, mise en abyme de la vie à deux, où chaque réplique hurlée claque comme l’élastique d’un slip trop tendu, expression d’existences réduites à des besoins immédiats. Une contribution délicatement vulgaire.
Pompéi, 24 octobre 2025.

Il fait chaud comme dans un four à pizza et j’ai l’impression d’être une garniture étalée sur ce sol de pavés cassés, croûte carbonisée d’un monde qui aurait trop cuit. Le ciel brille comme une plaque en inox et chaque rayon du soleil semble vouloir me scalper un morceau de peau en souvenir. J’ai les chaussettes humides, la nuque poisseuse, et le goût de la crème solaire de Giselle qui m’a contaminé pendant le trajet en bus.
Devant nous, une guide du groupe d’avant hurle en espagnol avec la ferveur d’une vendeuse de mixeur. Son micro grésille, on dirait qu’elle annonce un crash imminent. Le vent transporte son cri jusqu’à nous en même temps que des relents de sueur, de plastique fondu et de vieux os. Ça sent la mort patrimoniale, une mort homologuée par l’UNESCO.

À côté de moi, ma femme Giselle traîne les pieds. Elle ne marche pas, non, elle traîne physiquement des pieds comme si elle essayait de labourer la rue. Elle râle depuis la porte d’entrée.

- ENCORE DES PIERRES, C’EST PAS DES VACANCES !! J’AI FAIM !

Cette salope fait claquer ses sandales toutes les deux secondes, un métronome du désespoir conjugal. J’ai l’impression d’être parti en pèlerinage vers le néant avec une femme qui prie le dieu du jambon-beurre.

Mais je tiens bon. Je m’accroche à l’idée d’un miracle : le lupanar. C’est écrit sur la carte, en tout petit, avec un pictogramme discret, mais je l’ai repéré. Là-bas, quelque part entre la Maison du Faune et la Taverne du Gladiateur, le trésor. Des fresques, de la culture vivante, du sexe de deux mille ans avec la promesse d’une sensualité antique pour un type marié à une femme qui s’énerve dès qu’on prononce le mot colonne.

Notre guide s’appelle Pine Lanssien. Rien que le nom, déjà, ça sent le mec qui corrige les fautes d’accord sur les forums d’histoire antique. Polo beige, sac banane, la tête d’un gars qui croit encore que les touristes s’intéressent à la vie quotidienne des esclaves romains. Il agite sa perche à selfie comme un sceptre.

- Ici, annonce-t-il d’une voix châtrée par trop de lecture de powerpoint, vous avez les vestiges du forum, cœur battant de la cité antique.

Je regarde. Des murs, des cailloux, des trous. On dirait la maquette ratée d’un gamin qui aurait essayé de construire une ville en sucre.

Je marche, je sue, je m’imagine déjà devant les murs peints, les Romains en pleine gymnastique sentimentale. Giselle, elle, tire sur sa casquette. Elle lève les yeux, voit une pierre, en voit une autre, et me dit :

- C’EST LES MÊMES, TES PIERRES. ON DIRAIT UNE DÉCHARGE !
- C’EST DE L’HISTOIRE CONNASSE !
- BAH L’HISTOIRE, CA M’EMMERDE !

Elle a pas tort au fond. Même Pine, notre guide, semble avoir avalé un dvd à force de réciter avec un ton d’émission culturelle destinée aux insomniaques son discours sur la vie antique.

Je fais semblant de l’écouter, obnubilé par mon idée d’aller voir enfin ce fameux lupanar que j’ai vu dans la brochure à l’entrée. Lui, continue de répéter ce discours comme il doit le faire vingt fois par jour. Il a la ferveur molle de ceux qui ne croient plus à ce qu’ils disent mais le répètent pour gagner dix euros de l’heure. Il montre un mur, explique les fresques effacées.

- Imaginez la vie ici, les rires, les marchés, la chaleur.

Je souris. Je n’ai aucun mal à imaginer la chaleur.

Autour de nous, des groupes passent. Des retraités allemands en short technique, des Japonais synchronisés, un couple de Français qui se filme en train de marcher dans l’histoire. Moi, je marche dans ma propre lassitude et Giselle grogne. Elle regarde ses pieds et semble m’en vouloir pour tout : pour la poussière, pour le soleil, pour Pompéi et peut-être pour notre mariage.

Je m’essuie le front, je m’arrête un instant, je sors le plan. Giselle souffle, elle s’évente avec le plan de visite, les veines gonflées aux chevilles. Le mot lupanar brille presque. Je le montre à ma femme.

- REGARDE, C’EST PAS LOIN.
- QUOI ?
- LE LUPANAR. LES FRESQUES. LES…
- AH NON. PAS TES PEINTURES DE CUL. MOI, JE VEUX UN SANDWICH !

Voilà. On y est. Premier acte de la tragédie. Moi, je cherche l’art, enfin le cul et elle, elle cherche du pain. Cela résume assez bien notre couple. Et le Vésuve, là-bas, énorme, immobile, nous regarde comme un vieux gardien de musée qui sait très bien que tout ça va mal finir.

- TU VEUX TOUJOURS UN SANDWICH, MEME AU VATICAN, DANS LA CHAPELLE SIXTINE, TU M’EMMERDAIS AVEC TON SANDWICH !
- OUI MAIS LÀ, JE MEURS.

Elle s’arrête, dramatique, au milieu du chemin. On dirait une figurante dans un péplum tourné sans budget. Le soleil tape sur sa casquette Décathlon, ses lunettes glissent, elle s’essuie le front comme si elle venait d’escalader le Vésuve ou chier le plus beau colombin de sa vie.
Pine, lui, continue son petit spectacle.

- Vous remarquerez la qualité des fresques murales, les pigments rouges, obtenus grâce à l’oxyde de fer…
- L’OXYDE DE FER, C’EST CE QUE J’AI DANS LA GUEULE !

Je la regarde hurler, elle est rouge, gonflée, fatiguée, mais je sens qu’elle prépare une embrouille de compétition. Et j’ai raison.

- DIS, MAURICE, C’ÉTAIT TON IDÉE CETTE SORTIE ?
- CA TE FAIT DU BIEN LA CULTURE, CA T’OBLIGE A MARCHER UN PEU !
- TU N’ETAIS PAS OBLIGE DE CHOISIR UN CREMATORIUM !

Pine, le guide, tente de ramener un peu de paix diplomatique, genre ONU de province.

- Si vous voulez, nous pourrions faire une petite pause à l’ombre, juste ici, devant ce magnifique four à pain du Ier siècle…
- PARFAIT, crie Giselle. JE VAIS M’ASSOIR DEDANS.

Elle dit ça fort. Une famille d’Anglais se retourne. Je salue poliment.

- Si vous voulez, reprend Pine, nous pourrons bientôt visiter le quartier des maisons closes, très célèbre pour ses peintures érotiques, il y a un banc où vous pourrez vous asseoir.
- OHHH, ENFIN, dis-je.
- M’ENFIN, TU VAS PAS ALLER REGARDER TES FRESQUES PLEINES DE BITE QUAND J’AI PAS MANGÉ !

Pine rougit, il bafouille, il commence à raconter comment les maisons closes faisaient partie intégrante du tissu social de Pompéi. J’écoute à moitié et Giselle,n’écoute plus du tout. Elle scrute l’horizon à la recherche d’un distributeur à sandwichs ou d’un signe divin.

- C’est fascinant, dit Pine. L’art romain avait une approche très naturelle du corps.
- MOI AUSSI, dis-je, j’ai une approche tres naturelle du corps des JOLIES FILLES !

Giselle me frappe sur le bras.

- T’ES DÉGUEULASSE.
- MERDE GISELLE, C’EST L’ESPRIT LATIN !

On marche encore dix minutes, Pine explique les traces de roues sur la pierre. Giselle claque des sandales. Moi, je rêve de fresques obscènes. On transpire tous les trois, chacun dans son enfer personnel.

- Ici, dit Pine, c’était la taverne d’un certain Lucius. On y servait du pain, du vin et des fruits secs.
- DU PAIN, DU VIN, DU FROMAGE, ÇA M’IRA TRÈS BIEN, hurle Giselle.

Pine sursaute. Il sourit, mal à l’aise.

- Je crains que tout cela ne soit plus disponible, madame.
- ALORS JE VAIS CREVER.
- T’exagères, dis-je.
- NON. J’AI MAL AUX PIEDS, MAL À LA TÊTE, ET TOUT CE QUE TU TROUVES À FAIRE, C’EST D’ALLER BAVER SUR DES DESSINS DE PUTE ROMAINE.

Je soupire. Pine fait semblant de ne rien entendre.

- Regardez, poursuit-il, ici un graffiti Félix fut ici. C’est une trace directe d’un habitant de l’époque.
- FÉLIX AVAIT RAISON, dit Giselle. IL EST PARTI.

Je me marre. Pine ne rit pas. Le pauvre. Il doit penser qu’on est un couple expérimental, ou une performance artistique sur la vacuité du tourisme. Je regarde Giselle, écarlate, dégoulinante de mauvaise humeur, et je me dis que le vrai miracle de Pompéi, c’est que des gens aient eu envie de vivre ici avant que ça explose.

Giselle ralentit, pose ses mains sur ses hanches comme une syndicaliste du dimanche.

- BON, dit-elle, J’AI ENVIE DE PISSER.

Je la regarde. Elle me sort ça avec le sérieux d’une révélation biblique.

- Et tu veux que je t’applaudisse ?
- NON, MAIS IL FAUT TROUVER DES TOILETTES.
- On est à Pompéi, ma chérie. Les toilettes datent d’avant Jésus-Christ. Je doute qu’il reste du papier.

Elle souffle, dramatique. Pine, toujours prêt à instruire, saisit l’occasion comme un prof qui sent venir sa leçon préférée.

- Les Romains avaient un système d’égouts très ingénieux, vous savez, les latrines publiques…
- LES ROMAINS, JE M’EN FOUS ! coupe Giselle. JE VEUX UN ENDROIT OÙ FAIRE PIPI, PAS UN COURS D’HYDRAULIQUE.

Pine rougit, tripote sa gourde comme un moine avec un chapelet. Je ris.

- TU VEUX FAIRE PIPI ? FAIS PIPI DANS UNE RUELLE. ILS L’ONT TOUS FAIT, CES ROMAINS. C’EST AUTHENTIQUE.
- MAIS T’ES MALADE !
- QUOI, T’AS PEUR QU’ON VOIE TES FESSES ? MÊME LES STATUES EN ONT. ET ELLES, ELLES SE PLAIGNENT PAS.
MAURICE !
- NON MAIS REGARDE, LÀ, ENTRE DEUX MURS, DANS LE PETIT COIN D’HISTOIRE. TU TE METS, TU TE SOULAGES, TU FAIS PARTIE DU PATRIMOINE.

Pine s’interpose, en panique.

- Monsieur, il est strictement interdit de… enfin, ce serait un outrage au site archéologique.

- OUI, OUI, UN OUTRAGE. MAIS AVOUONS, VOUS SEREZ PAS INSENSIBLE SI ELLE BAISSE SA CULOTTE, HEIN ?

Pine devient écarlate. On dirait une fresque en train de s’effacer sous la honte.

- Monsieur, je vous prie de rester… respectueux.
- RESPECTUEUX ? TU N’AIMES PAS MATTER LES PETITES CHATTES ?

Giselle se fige, bouche ouverte, prête à exploser.

- T’ES DÉGUEULASSE. T’ES UN PORC.

Elle tourne les talons, furieuse, sac en bandoulière qui cogne comme une vengeance. Le guide semble sonné comme à la sortie d’un match de boxe.
Je rigole, je regarde autour et je crois voir une flèche gravée sur une pierre, un petit symbole phallique. Ça doit être ça, le Lupanar, L’appel du patrimoine, ma bite devient une boussole et je me mets à courir.

- JE REVIENS, JE CROIS QUE C’EST PAR LÀ !

Pine crie derrière.

- NON, MONSIEUR, CE N’EST PAS DU TOUT PAR LÀ !

Mais trop tard. J’ai la dalle de culture. Je slalome entre des Japonais avec leurs perches à selfie, un couple d’Italiens en short assorti, et j’aperçois une ruelle. Etroite, prometteuse.

Derrière moi, Giselle tente de suivre, mais son pied ripe sur un pavé antique.

- PUTAIN DE CHAUSSURES DE MERDE !

Elle s’écroule. Une chute lente, élégante comme une vache à l’abattoir, presque au ralenti. Pine accourt, chevalier de la bienséance et je reviens vers elle mollement, déçu de ce faux drame qui m’interdit encore d’aller tester une demie molle au royaume des anciens.

- Madame ! Vous allez bien ?
- JE SUIS EN TRAIN DE MOURIR !

Il lui tend la main, la soulève doucement. Elle halète, main sur le genou, regard humide.

- Vous êtes blessée ?

Elle secoue la tête.

- Non… mais… si vous m’aidez à rejoindre la sandwicherie, je vous suce.

Silence. Le vent passe, un pigeon s’envole, la poussière tremble et Pine Lanssien devient livide.

- Pardon ?
- Vous avez bien entendu. Je vous suce. À l’entrée, devant les colonnes, je m’en fous.
- Madame ! C’est… c’est… inacceptable !
- Ce qui est inacceptable, c’est de CREVER DE FAIM DANS UN MUSEE EN PLEIN AIR !

Elle s’essuie le front, reprend sa respiration.

- Alors ? Vous acceptez ?
- Certainement pas !

Elle hausse les épaules, fataliste.

- Dommage. Vous auriez aimé.

Je les regarde tous les deux, riant comme un grand père qui voit deux enfants se chamailler.

- Allez, on va y aller à ta sandwicherie, de toute façon mon cher Pine, vous n’avez rien perdu, elle suce comme un veau au biberon, à vous dégoûter du sexe.
- CONNARD !

Au loin, on entend d’abord un bourdonnement, comme un frigo qui décide de partir en vacances puis un grondement, plus profond, comme si la terre râlait un putain de pet ancien. Les oiseaux se mettent à tourner comme des pièces de monnaie. Je plisse les yeux vers le Vésuve qui est tout bleu et je me dis : tiens, un orage. J’ai l’instinct météorologique d’un homme qui n’a jamais appris la météo, mais bon, intuition.

- ON A UN ORAGE QUI ARRIVE, je crie, histoire de faire sérieux.

Giselle me regarde, soulagée comme une bonne femme à qui on annonce la pause pipi.

- UN ORAGE ? T’ES SÉRIEUX ?
- OUAIS, UN ORAGE VOLCANIQUE, MAIS C’EST PAREIL

Pine marmonne quelque chose sur les signes précurseurs d’activité sismique, des bulles de gaz, la couleur de la lave, des trucs que j’entends comme blablabla scientifique. Moi je vois surtout l’ombre d’un nuage qui claque comme un rideau. Je fais le calcul économique et sentimental le plus simple du monde : sandwicherie = toit = sandwich = paix.

- BON ÉCOUTEZ, je dis. ON BOUGE À LA SANDWICHERIE, ON SE MET À L’ABRI, ON MANGE, ON REVIENDRA APRES POUR LES FRESQUES.

Giselle pousse un cri qui ressemble à un soupir libérateur et, comme une voleuse qui vient de trouver la porte de sortie, elle se colle au guide. Elle baisse la voix, un murmure humide.

- Pine… dit-elle tout bas en se penchant vers son oreille, si tu nous emmènes à la sandwicherie, je te sucerai quand même.

Pine blanchit. Vraiment. On voit presque ses veines faire la queue au guichet de la décence. Il marmonne, il bafouille, il se redresse comme si on venait de lui proposer de tricher à un examen scolaire.

Elle le regarde, yeux mi-clos, avec l’amour d’une araignée qui voit une mouche dans sa toile.
Je me marre. Je suis content parce que la promesse politique de ma femme est plus efficace que mille panneaux ICI ON RASE GRATIS. Pine hésite, puis accepte, comme un prêtre qui renonce à son vœu parce qu’on lui propose une croûte chaude. Il se racle la gorge, se redresse, prend sa perche, redevient l’homme du tourisme.

- Très bien, dit-il, avec la dignité d’un type qui vient de vendre son âme pour deux euros cinquante. Suivez-moi.

On part en file indienne. Les gens autour commencent à regarder le ciel. Des murmures. Du bruit. Certains prennent des vidéos, parce que la panique moderne passe par l’archive. Une vieille dame prie. Un ado poste une story. Moi, je fume une clope parce que j’ai toujours aimé me comporter comme si tout allait mal mais que j’étais prêt à en profiter.

Giselle se colle à moi, épaule contre épaule, l’air d’une femme qui vient d’acheter un billet pour une explosion à prix réduit. Elle ricane, me lance un coup d’œil complice et souffle encore, pour urgence ou pour provocation :

- ET TOI, SI LE VOLCAN SE REVEILLE, IL CRACHERA TOUJOURS PLUS QUE TA PETIT QUEUE MOLLE !

Je lui fais un doigt d’honneur amical. Le Vésuve répond par un grondement plus long, comme s’il approuvait notre petit ménage humain. On avance vers la sandwicherie à l’entrée, Pine devant, la perche levée comme un drapeau, Giselle derrrière, promesse au creux de l’oreille du guide, moi au milieu, parfait spectateur d’un monde qui se casse la gueule en slow motion.

La sandwicherie, enfin. Un cube de tôle collé à l’entrée du site, avec un comptoir en plastique beige, un frigo qui fait le bruit d’un cancer, et trois tables bancales couvertes de miettes archéologiques. Il y a marqué VESUVE SANDWICH DEPUIS 1984 comme si ça donnait du prestige. J’entre le premier, dégoulinant, en mode conquérant de la médiocrité.

- UN CAFÉ !

Je lance ça au serveur, un ado maigre qui me regarde comme si je venais commander un enterrement. Giselle, elle, fonce sur le menu, les yeux affamés.

- UN SANDWICH AU JAMBON ! UN GRAND ! NON, DEUX !
- Tu vas mourir avant le deuxième, je dis.
- AU MOINS LE VENTRE PLEIN.

Elle s’installe sur une chaise branlante, le sac pendu à l’épaule, les cheveux collés, la dignité fondue. Pine reste debout, raide, comme un curé dans un bar de strip-tease. Il tripote sa carte de guide en plastique, regard fuyant, coincé entre la promesse de ma femme et le désir de nous fuir à tout jamais.
Dehors, le ciel a viré violet, le bruit gronde plus fort. Pas un tonnerre normal, non. Un bruit de ventre géant, de pierre qui rote. Les touristes lèvent la tête, certains commencent à courir vers les bus. Un type filme, un autre crie que c’est une reconstitution.

Je sors fumer parce que c’est ma façon de méditer sur la fin du monde. Le vent pue le souffre et la saucisse. Je tire une latte et je rigole. Je me dis que c’est quand même un coup de génie : mourir à Pompéi, pile au bon endroit, comme il y a deux mille ans, le sens du décor, au moins.
À l’intérieur, Giselle croque son sandwich comme si c’était sa dernière communion. Elle a de la mayo sur le menton et la grâce d’un écureuil sous antidépresseurs. Pine s’approche, timide.

- Madame… il faudrait peut-être songer à rejoindre les bus…
- ATTENDS, répond-elle la bouche pleine, J’AI PAS FINI.

Puis, sans prévenir, elle lui attrape le poignet.

- PINE, MURMURE-T-ELLE, JE TE L’AVAIS PROMIS.

Il sursaute.

- Pardon ?
- LA PROMESSE. LA FAMEUSE. TU SAIS. MAURICE EST DEHORS, IL FUME. IL VOIT RIEN.

Elle lui parle avec cette voix sucrée d’avant la catastrophe, celle qu’elle sort quand elle veut quelque chose qu’elle ne mérite pas. Pine recule d’un pas, tout pâle.

- Madame, c’est impossible… c’est… ce n’est pas le moment !
- C’EST TOUJOURS LE MOMENT QUAND LE MONDE VA PÉTER.

Elle tire un peu plus sur son bras, rire nerveux, sandwich encore dans l’autre main, un bout de salade pendu comme un drapeau blanc. Pine bafouille, regarde autour, voit la serveuse qui regarde aussi, perplexe.

Et moi, dehors, j’explose de rire. Les gens hurlent maintenant, pointent le ciel. Je tourne la tête vers le Vésuve qui vient de s’ouvrir comme une bière tiède. Une colonne de feu grimpe, rouge et noire, belle à pleurer. Les pierres tremblent, la poussière s’envole, le monde s’en fout.

Je tire une dernière bouffée, la cendre au bout de ma clope tombe sur les pavés comme une offrande ridicule. Je ris encore, seul, devant l’apocalypse. Giselle hurle à l’intérieur, Pine prie, le ciel s’effondre, et moi je trouve ça beau. Beau comme une carte postale qui brûle.