L’UN…
1593, quelque part en Dordogne
Un long hurlement modulé et rauque, celui du chef de meute, auquel répondent les jappements aigus des louveteaux affamés, troue le silence de la nuit glaciale. Et me plonge dans un effroi abject. Délabré par le poids des ans et la débauche, acagnardé dans mon fauteuil favori, mon corps tremble et se raidit. Les loups. La disette de cet hiver sans fin a pris le dessus sur leur peur ancestrale des hommes. Ils sont là, à quelques mètres de moi. Jamais ils ne se sont aventurés si près du manoir. Sentent-ils la faiblesse, la douleur de l’absence, l’odeur de la carogne ? C’est donc déjà la fin ? J’aimerais oublier la douleur physique qui me broie les reins, et surtout celle qui broie mon âme sans relâche, partir tout simplement. Une chimère car mon œuvre sur terre n’est point achevée….
C’est nuit de lune pleine. A travers le carreau trouble, j’entrevois les silhouettes noueuses et vaguement menaçantes des chênes plantés par feu mon père, Pierre Eyquem, dans une autre vie. Leurs branches qui ploient sous une épaisse couche neigeuse, un univers fantôme stérile qui fait écho à la froidure qui se répand dans mes os. Et derrière, les silhouettes informes des loups massés. Ils ont l’air si nombreux.
1593, quelque part en Dordogne
Un long hurlement modulé et rauque, celui du chef de meute, auquel répondent les jappements aigus des louveteaux affamés, troue le silence de la nuit glaciale. Et me plonge dans un effroi abject. Délabré par le poids des ans et la débauche, acagnardé dans mon fauteuil favori, mon corps tremble et se raidit. Les loups. La disette de cet hiver sans fin a pris le dessus sur leur peur ancestrale des hommes. Ils sont là, à quelques mètres de moi. Jamais ils ne se sont aventurés si près du manoir. Sentent-ils la faiblesse, la douleur de l’absence, l’odeur de la carogne ? C’est donc déjà la fin ? J’aimerais oublier la douleur physique qui me broie les reins, et surtout celle qui broie mon âme sans relâche, partir tout simplement. Une chimère car mon œuvre sur terre n’est point achevée….
C’est nuit de lune pleine. A travers le carreau trouble, j’entrevois les silhouettes noueuses et vaguement menaçantes des chênes plantés par feu mon père, Pierre Eyquem, dans une autre vie. Leurs branches qui ploient sous une épaisse couche neigeuse, un univers fantôme stérile qui fait écho à la froidure qui se répand dans mes os. Et derrière, les silhouettes informes des loups massés. Ils ont l’air si nombreux.
Palimpseste temporel
Parce que c’était lui, parce que c’était moi
L’UN…
1593, quelque part en Dordogne
Un long hurlement modulé et rauque, celui du chef de meute, auquel répondent les jappements aigus des louveteaux affamés, troue le silence de la nuit glaciale. Et me plonge dans un effroi abject. Délabré par le poids des ans et la débauche, acagnardé dans mon fauteuil favori, mon corps tremble et se raidit. Les loups. La disette de cet hiver sans fin a pris le dessus sur leur peur ancestrale des hommes. Ils sont là, à quelques mètres de moi. Jamais ils ne se sont aventurés si près du manoir. Sentent-ils la faiblesse, la douleur de l’absence, l’odeur de la carogne ? C’est donc déjà la fin ? J’aimerais oublier la douleur physique qui me broie les reins, et surtout celle qui broie mon âme sans relâche, partir tout simplement. Une chimère car mon œuvre sur terre n’est point achevée….
C’est nuit de lune pleine. A travers le carreau trouble, j’entrevois les silhouettes noueuses et vaguement menaçantes des chênes plantés par feu mon père, Pierre Eyquem, dans une autre vie. Leurs branches qui ploient sous une épaisse couche neigeuse, un univers fantôme stérile qui fait écho à la froidure qui se répand dans mes os. Et derrière, les silhouettes informes des loups massés. Ils ont l’air si nombreux.
Lentement, comme à regret, mon regard se détourne pour se poser sur le portrait qui trône au centre de ma librairie. Impossible de le rater. Des yeux sombres et intenses, à l’expression énigmatique, qui semblent m’observer sans indulgence. Etienne. Un coup de poignard me transperce le cœur. Il me manque tant.
Ma morbide rêverie est interrompue par un timide grattement à la porte.
— Père ?
C’est Léonor, la dernière de mes filles. Quant à son prénom, c’est aussi celui de mon épouse, pour laquelle je n’ai qu’une affection modérée. Les cinq autres damoiselles n’ont pas vécu, et sont enterrées dans le parc, près de la chapelle. Ainsi donc, la valetaille congédiée ou morte de la peste, il ne reste désormais au château que ma dernière fille et moi. Sa mère s’est retirée sur ses terres, me jugeant acariâtre. Mais l’amitié maritale est une intelligence qui se refroidit…
Quant à Marie de Gournay, ma fille de cœur, l’unique à m’aider dans mon ouvrage, elle a dû hélas dû s’absenter pour rendre visite à une sienne tante aux agonies, à quelques trente lieues d’ici.
Léonor, interrompt le train de mes pensées. Elle entre, et rajuste fermement les brides de mon bonnet de nuit sous mon menton :
— Monsieur mon père, comment vous sentez-vous, à cette heure?
— Et comment devrais-je me sentir madame ma fille ? Je me meurs, vous l’ignorez ? Cette maladie de la pierre, qui a emporté mon père, aura raison de moi sous peu.
— Mais père, vous disiez grand bien des eaux suisses, de cette cure dans les montagnes. N’a-t-elle donc point éteint votre terrible douleur, ou du moins apaisé vos organes enflammés ?
Un ricanement d’outre-tombe, presque satanique, s’échappe de ma gorge enflée.
— Mon crépuscule est arrivé Léonor, ne le niez pas.
Du doigt, je pointe le deuxième tableau accroché au mur, en contrepoint du portrait d’Etienne. Il m’a été offert par un mien ami de Toulouse, Bernard de l’Adour. Il l’a peint après que son entière famille a été emportée par la mort noire. La Peste. Et sur la paroi crépie de blanc, la nature morte tranche. C’est une vanité… Une tête de mort ricanante y fait office de vase pour un bouquet de roses flétries. Adour a pris le soin d’ajouter un message sur sa toile : memento mori, souviens toi que tu vas mourir. Comme si mon esprit pouvait l’oblitérer…
Léonor proteste :
— Assez de cette sinistre ritournelle père ! Vous vous complaisez à l’écart du monde, dans cette tourelle humide et remplie d’araignées. Demain vous prendrez l’air. Je ferai mander Pamphile et Philippine de la métairie. Ils vous promèneront dans le parc pour chasser vos noires pensées, bien chaudement blotti sous des peaux d’ours et …
Tout à coup, un nouveau hurlement de loup, plus puissant que le précédent, interrompt sa diatribe. Mais celui-ci est différent. Il a des accents presque… humains. Saisis d’épouvante, nous nous regardons. Les légendes de garous sont tenaces dans la région. Pas plus tard qu’en juin dernier, on a retrouvé Jacquot, un garçon du village, couvert de morsures, les jambes dévorées, dans une futaie non loin d’ici. Et sa sœur a rapporté avoir vu cette silhouette lupine dressée sur deux jambes humaines, qui dérobait son frère au cœur de cette nuit de pleine lune.
Le hurlement cesse brutalement. Léonor me tend le hanap d’étain qu’elle a apporté :
— Votre breuvage vespéral.
Un coup d’œil à la boisson, et je balance rageusement le gobelet à terre.
— Par le sang du Christ ma fille, combien de fois devrai-je vous le dire ? Vous me servez encore votre ennuyeuse décoction de gaiac, fougère de chêne, réglisse, jujube et que sais-je encore, copieusement miellée pour tenter d’en cacher l’infâme saveur ! Portez-moi céans un pichet de piquette du cellier !
Les mains sur les hanches, mon unique progéniture me considère d’un air réprobateur.
— Fort bien monsieur mon père. La gravelle vous ronge pourtant. Je vous prie de vous remémorer de ces cris d’agonie que vous poussâtes lors de votre dernière crise de colique. De ces tranchées qui vous fendaient la panse, de…
— Assez ma mie ! Portez-moi donc un cataplasme de lait de chèvre et mie de pain. Mais laissez-moi au moins me remettre à mon ouvrage. Il me faut terminer la retranscription de la dernière partie des écrits d’Etienne.
— Parlons-en donc de votre grande œuvre, ces fameux « Essais ». Si vous m’en croyez, leur rédaction peut être remise à demain matin. D’ailleurs, il me peine de vous dire Monsieur mon père que…tout le monde se moque bien de votre prose. Quand vous aurez trépassé, elle passera prestement aux oubliettes.
— Peste soit de l’insolente !
La jouvencelle n’en démord pas et, du coin de l’œil, observe les citations de Plutarque, Catulle ou Cicéron que j’ai fait peindre sur les poutres de ma bibliothèque. Ce projet insensé m’a coûté une fortune. Les artisans ont dû peindre au-dessus les phrases que j’avais fait écrire en mémoire de mon très cher ami. Et maintenant, depuis plus de dix années, je me tue à la tâche de lui rendre hommage.
— Assez perdu de temps. Passez-moi donc ma plume et mon encrier.
A contrecœur, Léonor me tend ma plume d’oie biseautée favorite et le flacon d’argent qu’Etienne m’offrit jadis en gage d’amitié éternelle, par une journée ensoleillée à Périgueux, peu de temps avant… Une douleur terrible me vrille les tempes, au souvenir du terrible été de l’an 1563. Tout a commencé par ce flux de ventre, et dix jours plus tard, l’affaire était consommée.
J’étends ma dextre raide, aux doigts tordus tels des sarments, vers le morceau de peau tannée. Laborieusement, tel le soc d’une charrue qui trace son sillon dans une terre ingrate et caillouteuse, ma plume trace ses mots sur un parchemin cent fois réutilisé, sur le discours amoureux gratté d’un poète égéen disparu.
Chapitre 28 : « De l’amitié »
— Ma suffisance ne va pas si avant que d’oser entreprendre un tableau riche, poli, et formé selon l’art. Je m’avise d’en emprunter un à Etienne de la Boétie, qui honorera tout le reste de cette besogne.
Un toussotement discret interrompt ma muse. C’est Léonor, elle ne s’est point encor’ retirée. Sa voix s’est radoucie :
— Père, si vous m’y autorisez… Le Seigneur a cru bon de rappeler votre très noble ami, le Sieur de La Boétie auprès de lui, depuis fort longtemps. Il est mort en chrétien. Pourquoi continuer de vous tourmenter ainsi ?
D’un grondement furieux, je la renvoie pour me consacrer sans frein à mon ouvrage. Que pourrait-elle y entendre de ma folie ?
L’écriture m’enveloppe, me fouette, et bientôt le monde extérieur cesse d’exister. Ma plume glisse enfin, libérée. Les heures défilent à une cadence effrénée, et, au moment où je m’y attends le moins, les cloches de notre chapelle sonnent mâtines. Comme en écho, la horde des loups hurle à nouveau, plus proche il me semble, puis s’interrompt dans un glapissement de douleur. Et c’est à cet instant précis que, venus de nulle part, une série de bruits sourds, comme une canonnade, ébranlent les murs du manoir. Les planches pleines d’échardes sous mes pieds semblent frémir. Délogé par les vibrations, un livre tombe d’une des étagères hautes de la bibliothèque et atterrit sur mes genoux. Etonné, je pose un instant ma plume et frotte mes yeux las.
L’ouvrage a l’air très ancien, plus ancien que nombre de mes manuscrits antiques. Il est épais et boursouflé, comme usé par les doigts innombrables qui l’ont manipulé. Et quelle couverture ! On y découvre gravée l’image du dieu Chronos, pourvu de ses trois terrifiantes têtes, taurine, léonine et humaine.
Un grimoire ?
Une sensation de déjà-vu s’empare de moi. Je ne connais pas ce livre et pourtant je le connais… Qui l’a introduit dans ma bibliothèque ? Et surtout quand ?
Un frisson d’excitation pure, comme je n’en ai point ressenti depuis tant d’années, me parcourt. Je peux presque sentir le sang accélérer dans mes veines.
Le titre du livre est Saturni machina. La machine de Saturne, dieu du temps. Soudain, il s’ouvre, comme de lui-même. A une page souvent consultée sans nul doute. Une gravure me saute aux yeux. On distingue l’esquisse malhabile d’un vieil homme laid et souffreteux, recroquevillé sur lui-même, une plume d’oie à la main. J’halète soudain. Quel mauvais tour me joue-t-on là ? Puis les pages sont prises de leur propre danse de Saint Guy, elles volent en arrière, comme sous l’effet d’un vent d’autan, dans ma librairie aux portes calfeutrées.
Plus bas dans l’escalier, il me semble percevoir comme un piétinement, un grondement sourd. Qu’est-ce donc ?
Je crois crier mais ma voix n’est qu’un croassement :
— Est-ce vous Léonor ?
Et tout à coup, la porte de la librairie s’ouvre en grand ! Une troupe grouillante de monstres noirs, aux yeux de braise et aux canines féroces, m’entoure. A leur tête, une créature hybride dressée sur ses pattes arrière.
Une phrase des « Métamorphoses » d’Ovide, un de mes auteurs préférés, me revient subitement à la mémoire :
Lycaon, le cruel roi d’Arcadie, fut transformé en loup par Zeus.
La Bête s’empare de mon pauvre corps, me mord, me dévore, puis me jette en pâture à ses congénères. J’entends mes propres hurlements de souffrance et le son terrifiant de mes os déchiquetés par ses mâchoires puissantes, sous le regard peint et indifférent d’Etienne.
Memento mori…C’est donc ainsi que l’on meurt.
…………………………………………………………………………………..
Je suis réveillé par les cloches de tierce, un carillon vigoureux et plein de joie comme je ne n’en ai point entendu depuis longtemps. A tâtons, je cherche le manuscrit des « Essais ». Il n’est plus à côté de moi. Tombé peut-être, ou alors emporté par Léonor. Il y a un instant, j’agonisais sur le sol dur. Où sont passés Lycaon, la meute, mon squelette rongé ?
J’agite frénétiquement ma clochette pour appeler ma fille. Aucune réaction. Un coup d’œil à la fenêtre. Dehors, la neige sur les branches a disparu. Fondue ? Le ciel azuréen est éclatant de lumière.
Un cri retentit :
— Michel !
Machinalement, je regarde mes mains. Mes doigts hier tordus s’y trouvent droits comme des baguettes Les veines proéminentes si laides qui sinuaient à leur surface, tel le réseau hydrographique de ma chère Dordogne, se sont aplanies. D’ailleurs, à y bien penser, je ne me trouve plus calé dans un fauteuil branlant sous une peau d’ours mal dégrossie, mais confortablement installé dans un lit.
Quelle est donc cette diablerie ?
Courroucé, je m’exclame :
— Léonor ! Ne me fais point attendre, monte céans !
Ma voix résonne étrangère à mes propres oreilles. A la fois plus claire et moins assurée.
La porte s’ouvre enfin.
— Par la Sainte Vierge protectrice des affligés, Léo…
Perdrais-je la tête ?
Devant moi, ce n’est pas ma fille mais bien… mon père !
— Dépêche-toi, je suis attendu à la mairie de Bordeaux. Quant à toi, aurais-tu oublié que tu plaides aujourd’hui en chambre au Parlement ? Le carrosse est attelé.
— Mais mon père, vous êtes mor…
Non, je ne peux pas dire cela. Le froncement de sourcils de mon père, prémices d’une de ses célèbres colères fameuses, m’en dissuade.
— Pè… père, où est passée Léonor ?
Mon illustre père est revêtu de ses atours d’apparat, sa tenue de maire. La grande robe de velours cramoisi rehaussée de dorures. Il n’a pas de temps à consacrer à mes états d’âme. Je le déçois si souvent ! Un estudiant paillard et aviné, voici ce qu’il pense de moi. Ce matin mon géniteur me considère d’un œil interloqué, tout en m’extirpant de ma couche :
— Léonor ? Que me chantes-tu là ? Aurais-tu comme souvent abusé de vin aigrelet de nos fûts ? Je n’ai point connaissance de jouvencelle ainsi nommée. Par Dieu, hâte-toi, nous avons longue route à faire d’ici à Bordeaux.
Sans douceur, il me drape de la robe noire des conseillers au Parlement de Bordeaux, ajuste la fraise de dentelle rigide autour de mon cou. La porte du manoir s’ouvre toute grande, sans grincer. Quelqu’un (mais qui) l’a donc huilée depuis hier soir. Dehors, c’est un véritable concert, mésanges et passereaux s’égosillent, l’herbe verdoie et les roses de ma mère sont écloses. Le pigeonnier, qui hier menaçait de s’effondrer, laisse échapper un vol de palombes. Autour de nous, des serviteurs en livrées s’affairent.
Pas le temps de m’appesantir. Le carrosse, péniblement tiré par nos pauvres haridelles, s’élance sur la poussiéreuse route de Bordeaux. Dix-huit lieues nous séparent du tribunal, une journée de route environ.
Lorsque sonnent les Vêpres, nous faisons halte pour la nuit à St Emilion, dans un relais où mon père a ses habitudes. Le cocher bouchonne les chevaux fourbus et nous nous attablons dans la salle enfumée de l’auberge.
Bertrand, le patron, un homme trapu à la panse replète, nous apporte de frugales écuelles de poularde rôtie et de blettes, ainsi qu’un coquemar de piquette des vignes locales.
A une tablée proche de la nôtre, un groupe de voyageurs à la mine sombre converse en messe basse. L’un d’entre eux s’exclame soudain :
— Ainsi donc Martigues, nous passerions le Rubicon !?
Ses compagnons lui enjoignent prestement de baisser le ton. Je suis intrigué. Quel est donc le sujet de leur échange passionné ?
Bertrand revient, traînant des pieds dans ses savates, et nous porte du pain de froment plus solide qu’un roc, accompagné de fromage de bique ranci.
Je l’interpelle :
— Aubergiste, qui sont ces hommes ?
D’un ton respectueux, il chuchote, tout en me désignant d’un doigt sale un jouvenceau blond frisé au port altier :
— Il s’agit du comte de la Mornais et sa suite, des gentilshommes calvinistes rochelais qui font route vers Bordeaux. D’ailleurs messeigneurs, je suis au regret de vous annoncer que toutes mes chambres sont occupées. J’ai fait disposer des bottes de paille dans l’étable pour vos seigneuries…
Mon père courroucé l’apostrophe :
— Ai-je l’air d’avoir un nom à coucher dehors ?
Sans répondre, l’homme jette un coup d’œil furtif et apeuré à la troupe de réformés. Au flanc des gentilshommes, rapières et dagues scintillent. Seraient-ils venus pour en découdre ? Il lève les mains en signe d’impuissance et s’éloigne précipitamment.
Est-ce la fatigue du voyage, les cahots de notre antédiluvien carrosse qui m’ont rompu la colonne, qui m’empêchent de réfléchir distinctement ? Ma pensée est brumeuse comme un matin d’automne dans une buissonade périgourdine.
Mon père quant à lui, a le teint bilieux et les rictus involontaires des mauvais jours. Même s’il reste stoïque, je sais que la gravelle, cette implacable maladie de la pierre, lui transperce le dos de coups de lance chauffée au fer rouge. La médecine est impuissante, il sait qu’il n’en a plus pour très longtemps.
Une certitude incongrue me traverse.
Qualis pater, talis filius…
Tel père, tel fils !
Je souffrirai aussi un jour le martyre, cette maladie m’emportera à mon tour. En miroir de l’expression souffreteuse de mon géniteur, mon propre visage se tord à son tour, aiguillonné par une douleur fantôme. Mes mains me font aussi curieusement souffrir. Lorsque je les regarde, elles apparaissent enflées, comme vieillies. Mes oreilles bourdonnent, une douleur intense me traverse le crâne. La flamme de l’unique chandelle de suif sur la table vacille un instant et tout disparait autour de moi. Et la plainte du garou, de la créature hybride démoniaque qui dévore ma ventraille, croque mes os, vrille mes tympans.
La chandelle se rallume comme par magie. Dans sa lueur vacillante, j’entraperçois les traits de mon père, comme décomposés.
Sa voix aussi me parait sépulcrale :
— Assez bu mon fils ! Cette vinasse peu gouleyante est plus redoutable qu’il n’y parait. Allons-nous en prendre un peu de repos.
Il hèle notre hôte :
— Où es-tu passé drôle !
Bertrand reparait, la mine chafouine. Armé d’une lanterne, il nous guide jusqu’à l’étable où, épuisés, nous nous endormons sur la paille dure. Peu me chaut les nauséabondes exhalaisons des bouses, l’inconfort de la couche piquante, les bestioles qui nous dévorent, je sombre directement dans une torpeur profonde.
A l’aube, je suis réveillé brusquement. Dehors, tout proche, un loup hurle longuement. Un concert de mugissements bovins apeurés lui fait écho. Le sang dans mes veines se transforme en minuscules stalactites glacés, je suis sans voix pour hurler à mon tour, pétrifié de terreur ! Car j’ai entendu ce bruit récemment… mais quand ?
Dehors, dans la cour, Emile, le cocher, cuve sa piquette, affalé sur l’herbe jaunie.
— Réveille-toi fainéant !
Mon père lui envoie sans crier gare un coup de pied dans les côtes, de son soulier pointu. Tandis que le faquin attelle les chevaux, encore hagard, nous avalons sur le pouce un bol de brouet graillonneux. La salle est vide, les nobles rochelais ont déjà repris la route.
Nous repartons, les chevaux menés grand train par Emile jusqu’au Parlement.
A l’arrivée, mon père me balance une bourse bien remplie d’écus sonnants et trébuchants, et me fait déposer au tribunal, puis prend le chemin de l’Hôtel de ville.
Mon cerveau rentre alors en ébullition. Mon digne géniteur n’était-il point trépassé jusqu’il y a peu ? Quel est donc ce charmement ? On m’a ensorcelé ?
Je tressaille. On m’a heurté ! Je lève les yeux et croise ceux d’un grand jeune homme, lui aussi vêtu comme moi de la robe noire des magistrats.
Il parait contrit :
— Mille grâces messire, je vaquais, plongé dans mes préoccupations…
Sa voix fleure bon l’accent de sarladais, des terres voisines des nôtres. Un peu plus grand que moi, porte beau, et semble avoir mon âge.
Il poursuit :
— Mais nous n’avons point été introduits ! On me nomme, Etienne, de La Boétie, conseiller en ce Parlement.
— Messire quel honneur ! J’ai ouï de fort intéressantes choses à votre sujet et même eu le bonheur de lire votre ouvrage dans mes années estudiantines. Votre théorie, ce sont les esclaves qui font les tyrans, me fascine au plus haut point.
— Vous êtes ma foi trop aimable. On m’attend pour une plaidoirie en chambre mais buvons donc quelques chopines tout à l’heure à l’auberge de la mère Basile, juste en face.
Je renonce à comprendre. J’ai juste fait un rêve étrange. J’étais à l’hiver de ma vie, souffrant, seul et éploré. Mais maintenant le chaud soleil de ce mois de juin dissipe les brumes de Morphée. Une journée de plaidoiries m’appelle.
Lorsque nones sonnent, je me hâte à grands pas vers l’auberge. Mon cœur cogne tel un bûcheron dans ma poitrine, comme pour une galante rencontre.
Etienne est déjà là, en train de déguster une chope d’hypocras, ce mélange de vin de miel, de cannelle, de clous de girofle et de gingembre. La mère Basile y ajoute un ingrédient secret, qui a fait sa renommée auprès des étudiants de Bordeaux.
J’observe mon nouvel ami. Tout à l’heure il m’a paru avoir mon âge mais je réalise maintenant qu’il me précède de quelques années. Dame Nature ne lui point fait de grands cadeaux. C’est sa prestance naturelle, ce feu d’intelligence si vif qui brûle en lui, qui compense la physionomie un peu ingrate. D’ailleurs il jouit ici d’une grande popularité. A chaque instant on vient le saluer, échanger des vers ou un trait d’esprit avec lui. Il semble ici connu de tous, sauf de moi. C’est un défilé constant à ses côtés, au point qu’étrangement, je m’en sens taraudé par la jalousie.
Enfin attablés seuls, une portion de civet de lièvre fumant dans nos écuelles, il m’interroge :
— Ainsi donc c’est vous l’unique fils du maire Pierre Eyquem, sire de Montaigne ? Lourde charge par ces temps incertains.
— J’en conviens. Mais mon père a toujours rêvé de cette charge et s’en sort à merveille, même si sa santé n’est point forte. Quant à vous, si ce n’est point être trop indiscret, qu’en est-il de votre père, de vos parents ?
— Hélas cher jouvenceau, je n’ai point eu comme vous la chance d’avoir un père aimant, féru d’éducation antique. Ou peut-être l’ai-je eue, mais trop brièvement… Je fus orphelin très jeune. Et c’est donc à mon oncle, prénommé comme moi Etienne que je dois toute mon éducation, ainsi que mon goût pour les textes antiques.
Un orphelin ! Ma poitrine se serre à l’idée des souffrances que la perte de ses parents lui a infligées.
Pour noyer notre douleur, je hèle la mère Basile, qui nous apporte un nouveau pichet d’hypocras. L’aubergiste est ma foi fort accorte, son abondant poitrail agréablement mis en valeur par un corsage de serge bleue trop ajusté. Je lui adresse un clin d’œil paillard :
— Viens donc par ici que je te trousse ribaude !
Ma conduite parait affliger Etienne.
— Refroidissez donc vos ardeurs messire !
Piqué, je relâche la donzelle qui s’enfuit comme si les chiens de l’Enfer étaient à ses trousses. Je reviens à Etienne. En dépit des nombreux pichets d’hypocras vidés qui encombrent les tréteaux poisseux, , son expression est résolument mélancolique.
Il a ces mots curieux, comme s’il savait ce que je ne sais point :
— Pressons-nous Michel, la débauche est une perte de temps. Et tu sais pourtant qu’il nous est compté.
Que veut-il dire par là ? Une violente douleur me transperce le crâne et brièvement, j’ai la vision d’un vieil homme affalé au sol, tendant la main vers un portrait avant d’expirer.
Trop d’hypocras sans nul doute.
Mais trêve de mélancolie, carpe diem, carpe horas ! La vision maléfique se dissipe et nous bavardons avec autant d’animation que deux vieux compères. Qui pourrait imaginer que notre amitié virile ne date que de quelques heures ?
Mon nouvel ami me confie qu’âgé de dix-sept ans seulement, il a écrit le pamphlet qui fait sa gloire, ce fameux « Discours de la servitude volontaire » qui circule sous le manteau. Et que c’est cette précocité qui lui a permis d’entrer au Parlement avant l’âge requis.
Des criements furieux retentissent soudain, vers le fond de la taverne.
— Mortecouille, estrillons les parpaillots ! Sus, sus aux hérétiques ! Boutons-les à la pointe de l’estoc ! Raclures, chiures de chiotte !
Nous nous ruons pour voir ce qu’il en est. Une bataille rangée a éclaté entre deux groupes d’hommes !
Adossés au comptoir en repli, je reconnais quatre ou cinq des gentilshommes rochelais de l’auberge de Saint Emilion. Ils sont pris à partie par un groupe de brutes bien supérieures en nombre, avinées et armées de coutelas, bien décidées à les expédier ad patres. Devant, protégeant ses compagnons, je reconnais le jeune et blond comte de La Mornais, fer tiré, qui s’apprête à vendre chèrement sa vie et celle de ses compagnons. Ils frappent sans relâche, d’estoc et de taille mais les assaillants sont si nombreux qu’il ne faut pas être grand clerc pour deviner qu’ils seront bientôt tous occis.
— Pardieu, je vais les trucider !
Etienne est prêt à se ruer à la rescousse, à en découdre avec sa dague, pour les défendre. Je le retiens in extremis. Seul contre ces soudards, il court à sa perte.
Nous décidons de faire diversion.
Je hurle :
— La prévôté ! Ils arrivent !
Déconcertés, les ruffians relâchent leur attention et, par la grâce de Dieu, les parpaillots ensanglantés en profitent pour s’extraire de la meute vociférante. Ils entament une manœuvre de retraite, tout en trainant le corps d’un de leurs amis. Le damoiseau parait bien occis. De son pourpoint lacéré émergent ses entrailles sanguinolentes. Etienne leur ouvre grand et prestement la porte, dague à la main, tandis que je surveille ses arrières. Au passage, Mornais nous adresse un signe de la tête en remerciement. Les protestants se replient et s’enfuient, trébuchant sur les pavés inégaux de la rue, proférant moults jurons.
Après leur départ, une femme maigre au teint de pain d’épice, les oreilles percées de nombreux anneaux d’argent, s’approche de nous, un sourire de bateleuse figé sur les lèvres.
Son attifement est composé d’oripeaux bigarrés, jetés au hasard sur son dos. D’un geste autoritaire, elle s’empare d’une des mains de mon nouvel ami. Il recule instinctivement, comme mordu par une vipère !
— Vade retro, sorcière de l’Enfer, n’approche pas ou je rappelle le Prévôt !
— A ta guise mon bon seigneur.
Puis me désignant hardiment :
— Et celui-ci ? Me laissera t-il lui conter la bonne aventure ? On m’appelle Rosalia, native de Bohême.
Je ne sais quelle mouche me pique à cet instant dans la taverne bruyante et enfumée. Moi qui consacre mes nuits à l’étude des philosophes antiques et au culte de la Raison, j’extrais quelques sols de la bourse offerte par mon père, et les jette à ses pieds :
— Vas-y bonne femme, dévoile mon avenir !
La bohémienne empoche l’argent bien vitement, puis s’empare avidement de ma dextre, craignant sans nul doute que je ne change d’avis. Elle en étudie longuement la paume, avec une intense concentration. Un pli profond d’incertitude se dessine entre ses sourcils broussailleux d’un noir intense.
Précautionneusement, comme une coupelle de cristal, elle repose ma main droite, et recommence son manège avec la gauche. Son expression a basculé vers l’inquiétude. Quand elle reprend la parole, sa voix est presque chevrotante :
— Par ma foi de magicienne, es-tu damelot ou vieulx homme ? Onc n’ai contemplé telle ligne de vie tant sinueuse. Qui es-tu ?
La stupéfaction, puis une ire puissante s’emparent de moi :
— Retourne au Styx maudite sorceresse à l’haleine empoisonnée ! Tes prédictions sont viciées. Les sornettes m’écorchent les oreilles et je m’en vais trancher les tiennes pour faire bonne mesure !
Belliqueux, poussé par les chopines, je m’empare de la dague d’Etienne et m’apprête à lui trancher le col. Nos yeux se rencontrent, les siens brillant de la folle noirceur héritée de sa lignée d’Egypte. Pourquoi alors me souviens-je une partie de chasse à laquelle mon auguste père m’avait convié il y a deux ou trois années de cela ? Le cor sonnait sans relâche au fond du sombre bois, implacable, et la jeune biche, acculée par la meute, se débattait dans de grands tourments d’épouvante. Cherchant l’issue qu’elle ne trouva point. Les piqueurs la tailladèrent toute vive, la mirent à mort avec force réjouissance, jetant sa tripe aux chiens courants. La bohémienne n’a pas menti, elle cherche aussi une sortie, tremblante, les yeux luisants de peur et de rage contenue.
Une exclamation dissipe ma funeste vision.
— Revenez parmi nous Michel !
Etienne me saisit rondement et reprend sa dague, tandis que devant nous, la diseuse de bonne aventure s’ébroue, comme ramenée à la réalité. De son corsage, elle retire les maigres piécettes que je lui ai allouées et les pose dans ma main.
— Reprends ton écot. Pour toi, je suis impuissante. Ta destinée n’est qu’un dédale sans fin, et ton âme appartient au Malin.
Puis, sans prévenir, elle s’empare à nouveau de la main d’Etienne :
— Je vois ici de la clarté mais sache que vous êtes liés tous les deux, pour toujours ! Et pour toi, je vois des choses terribles, une mort précoce, dans des douleurs si grandes que le Christ aurait eu peine à les supporter, des humeurs âcres, des tranchées qui te coupent en ton milieu.
Je secoue la créature déraisonnée :
-— Sais-tu bien qui je suis ? Mon père est le maire de cette ville ! Estime-toi heureuse si à cet instant le sang ne jaillit pas à gros bouillons de ton cou de poulette mal nourrie.
Mais Etienne retient ma main à nouveau. Sa complexion, sanguine plus tôt dans l’après-midi, est devenue couleur de vieil ivoire, un cadavre ambulant :
— De grâce Michel, je veux entendre ce qu’elle a à dire. Lorsque j’étais enfant, peu de temps avant la mort de ma mère, un jeune mendiant dans une rue de Sarlat m’a fait une prédiction similaire.
Sans reprendre son souffle, la femme débite son boniment :
— Oye mon discours avec grande attention. Si la main de ton compagnon est fuligineuse, la tienne est plus cristalline qu’un torrent de montagne au printemps. Tu vivras si tu prêtes grande attention à mes paroles. Dans cinq années d’ici très exactement, tu seras à Paris avec tes amis poètes, Baïf et Ronsard. Une longue lettre te parviendra, j’en ai entrevu les lignes en lettres de feu dans ta paume. Il te sera demandé de te rendre en Agenais, pour des affaires de parpaillots. Refuse, sous aucun prétexte tu ne devras faire ce voyage car ce sera ta fin. Le mal noir te guette au détour des chemins. Tu contracteras la terrible maladie. Tu n’arriveras pas vivant à Agen.
Etienne semble maintenant au bord de l’évanouissement. Quant à moi, j’étouffe. N’ai-je point déjà entendu phrase similaire ? Votre ami a contracté des flux de ventre, des tranchées… Il a dû s’aliter et vous réclame avec grande urgence. Comment est-ce possible ? Je viens pourtant de rencontrer ce sémillant sieur de la Boétie cet après-midi. Je regarde mes mains. D’ailleurs sont-ce bien les miennes ? Sous l’effet de l’alcool, elles me paraissent tordues et les veines y sont saillantes.
La bohémienne achève sa harangue:
— Je t’en conjure Seigneur, lorsque tu recevras ce courrier, reste à Paris chez le sieur de Ronsard. Ainsi tu éviteras les miasmes qui causeront ta perte.
Tandis qu’elle parle à mon ami fasciné, mon regard est attiré par un dessin maladroit sur la main de la sorcière. Je cligne des yeux. Ce dessin m’est familier. Je l’ai déjà vu ? Où ? Quand ? Trois têtes montées sur un corps de serpent. Un homme, un taureau, un lion. Chronos. Seigneur, mon mal de crâne empire. Et il me semble que la bohémienne m’adresse un clin d’œil hideux. Tout à l’heure c’était une jouvencelle au pas sémillant. Maintenant, je réalise que son visage est flétri et ses yeux jaunis par de malsaines humeurs bilieuses. Est-ce bien la même personne ? Et soudain, elle n’est plus là, elle s’est éclipsée, comme si elle, comme toute cette folle journée, n’était que le produit de mon imagination mourante. Il faut que je la rattrape !
Je me lève, manquant renverser les rustiques tréteaux souillés d’hypocras dans ma précipitation, sors quelques pièces d’argent de ma bourse…
— C’est ma tournée monseigneur, quelle intéressante soirée en votre compagnie ! Mon père m’attend. Voyons-nous demain au tribunal !
J’aurais dû profiter de cette soirée, ce lendemain n’arrivera jamais. Et la bohémienne a disparu. Face dans le ruisseau rempli d’ordures, il ne reste que le cadavre du jouvenceau huguenot, ce matin encore si rempli de vie. Une phrase me traverse l’esprit… memento mori
……………………………………………………………………………………………….
L’AUTRE…
Plus tard, Paris, la place de Grève
Je peux pourtant jurer sur la Sainte Vierge qu’il y a quelques heures à peine je l’ai vu de mes propres yeux vu, impuissant et révulsé, de mes propres yeux vu, agoniser lentement, pendu sur un gibet dressé pour l’occasion. Le bourreau lui a passé la corde au cou, il n’a pas bronché. C’est à peine si un rictus méprisant effleure ses lèvres lorsqu’un prédicateur décharné de la Compagnie de Jésus se lève pour haranguer le vulgaire. L’homme n’a que maigre chair sur les os, une robe de bure sale et trouée, et ses yeux luisants paraissent ceux d’un aliéné :
— Les signes sont là misérables hérétiques. La fin est proche, les signes du Malin sont là et ils ne trompent pas. A Cracovie, il y a quelques jours à peine, un révérend père s’est rendu au chevet d’un infant bicéphale, porteur de la marque du Démon. Jésus revient, non pas le Christ rédempteur mais le Christ des cavaliers de l’apocalypse, le Christ du Jugement dernier. Repentez-vous blasphémateurs. Les flammes du bûcher préfigurent celles de l’Enfer qui vous attend, c’est la purification de la souillure du péché. Eradiquons une bonne fois pour toutes la gangrène parpaillote avant que le poison ne se répande, le venin du serpent qui sape les fondations… »
L’interrompant, Anne a alors crié, la voix claire :
— Mes amis ! Je ne suis pas ici comme un larron ou un meurtrier, mais c’est pour l’Evangile. Que soient vaincus l’oppresseur papiste, les fornicateurs et la simonie, la corruption des âmes et des corps ! Vive Calvin, vive la Liberté, la Réforme vivra après moi ! Mes frères, vengez ma mort !
Sur un signe de l’inquisiteur lassé de cette adresse, Jouënne, l’exécuteur des basses œuvres du Roi, fait brutalement taire le condamné en lui pliant la nuque d’un coup de poing. Ensuite, il lui fait prestement son affaire en lui glissant le nœud coulant de la corde rêche autour du col. La plèbe ravie, s’ébaudit du spectacle édifiant qu’on lui offre.
Indifférents au martyre d’autrui, les gens sont venus assister au spectacle en famille, parlent fort. Je vois même un père qui rit à gorge déployée, désignant le gibet à son fils :
— Voyez cette drôlerie Amaury, comme sa langue comiquement est tirée, la face violacée et les yeux prêts à quitter leur orbite.
Frères humains qui après nous vivez…
Ces vers d’un ancien gueux, le sieur Villon ce me semble, m’enfièvrent le cerveau.
Et soudain, je ne rêve pas… Anne du Bourg est mort et bien mort, mais sa voix grave que je reconnaitrais entre mille me hèle. Suis-je fol dingo à présent ?
J’ai pourtant vu sa piteuse dépouille virevolter dans la bise glaciale, puis détachée du gibet, transportée comme une charogne sur le charriot du bourreau pour être attachée sur le bûcher.
Devant mes yeux, mon ami mort se tord désespérément de souffrance pour échapper aux flammes. Mes oreilles sifflent, le sang me bat aux tempes. La camarde nous cerne, elle est partout. Deux squelettes grotesques armés de faux gigantesques dansent la sarabande autour de nous, bras tendus vers les cieux indifférents, pour me narguer. Le vent complice me porte une plainte déchirante.
— Etieeeenne, Etienne, aie merci, sauve, sauve-moi du brasier …
C’en est trop, je ne peux plus l’ignorer. Tel un taurillon en rut qui a vu une génisse, je m’élance, me rue vers l’autodafé, à la rescousse de mon maître.
Une ferme poignée me retient.
— As-tu raison perdue ? Où penses-tu donc aller de ce pas ? Vois comme ce corps martyrisé se consume à la vitesse d’un fagot de sarments desséchés. Crois-en ma vieille sagesse, l’âme de ton mentor s’est enfuie depuis longtemps. Ce qui reste ici-bas, les flammes crépitantes qui le lèchent languissamment l’ont changé en une chose innommable.
Non ! Je ne peux pas croire qu’Anne du Bourg, cet esprit subtil féru de morale antique, ne sera bientôt plus qu’un tas d’ossements calcinés jeté dur le fumier.
J’éructe, vomis le flux de bile acide qui me brûle les entrailles :
— Que cent fois soient maudits le roi Henri II et sa descendance !
— Par Dieu, modère tes paroles et regarde derrière nous blanc-bec. La prévôté nous observe. Un geste de ta part, une parole mal placée, et toi et moi irons-nous réchauffer sur les braises incandescentes, aux côtés du seigneur de Bourg.
Je me ressaisis. La vengeance se mange froide, aussi froide que le vent qui gèle les larmes sur mes joues. Mon compagnon de ce matin n’a que quelques années de plus que moi, mais son apparence est celle d’un vieillard cacochyme. Pas étonnant qu’il ait si peu de succès avec la gent féminine… Il marche voûté et m’ouït à peine lorsque je m’adresse à lui. Sa physionomie est maladive, sa poitrine creuse laisse échapper une toux catarrheuse. Hippocrate lui attribuerait un tempérament phlegmatique, et sans doute peu d’années à vivre.
Je me tourne vers lui, moitié criant pour qu’il m’entende :
— Tu parles avec sagesse Pierre. Ma haine est si forte qu’elle bouillonne en moi telle une potion vénéneuse dans le chaudron d’une de ces sorcières qu’on brûlera demain ici-même. Mais j’entends résister à la tyrannie, le monde saura qui était ce roi impie.
— Mais le traître Henri n’a-t-il point reçu la monnaie de sa pièce ? On dit qu’au tournoi des Tournelles, la méchante lance du seigneur de Montmorency lui a crevé l’œil et qu’il a agonisé durant. Devant la reine Catherine, mais aussi devant sa vieille maîtresse, la dame de Poitiers. A cette heure mon cher, Satan l’aura traîné, pendu et équarri.
— Certes, mais en dépit de sa mort, la sentence contre mon maître, dont le seul crime aura été de demander clémence pour les réformés, a tout de même été exécutée. Je l’en tiens donc responsable, lui et sa descendance.
— Mon très cher La Boétie, le temps est implacable. Tout coule, on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve..
— Est-ce bien l’instant de montrer ta connaissance des Anciens, de citer Héraclite ? Te crois-tu en compagnie de tes pédants amis de la Pleïade ?
— Oublions Héraclite…Laisse Orphée te réconforter. Permets-moi de t’annoncer que cette fin ignominieuse et tes tourments ont taquiné ma muse, qui était curieusement silencieuse ces derniers jours. Accepteras-tu que je dédie les quelques modestes rimes qui me viennent à l’esprit à ton maître bien-aimé ? Oye- les donc…
De mon mestre adoré les flammes du bûcher
La chair tendre et les os ainsi viennent lécher
De grâce pardonnez-moi ces rimes empoisonnées
Et de ce pas allons ensemble nous griser
— Par le linceul du Christ, sale rimailleur au rabais, que la peste te métamorphose en bubon de pus malodorant sur le champ ! Epargne-moi votre fichu verbiage littéraire ? Sais-tu où je me mets Calliope ???
C’est ça le problème avec Ronsard, il est tant obsédé par ce damné Clément Marot et ses sonnets. Je me sens si seul en cet instant. Comment puis-je être en proie à une solitude si absolue ? Furtivement, je repense à Michel, ce jeune magistrat croisé au tribunal de Bordeaux. On dirait que plusieurs vies se sont s’être écoulées depuis notre repas à la taverne de la mère Basile. Il me réconforterait lui, me prendrait la main peut-être. A cette idée saugrenue, le rouge me monte aux joues. Les sodomites brûlent aussi beaucoup sur des bûchers par les temps qui courent. Mes larmes coulent sans discontinuer, en minuscules perles glacées.
Autour de nous, la vie continue pourtant. Des marmots se chamaillent et jouent à la queue leu leu, une femme déguste un cornet d’oublies. Des colonnes blanches et grises tourbillonnent dans le matin glacé. Un mélange de neige et de cendres. Une puanteur indicible de couenne de porc brûlée nous mange les yeux, et s’insinue dans nos bouches, nos gorges, nos poumons.
Ronsard me pousse du coude, sans discrétion aucune :
— Regarde les… Nous ne sommes point les seuls à arborer grise mine.
A quelques pas de nous, une troupe de gentilshommes huguenots, bras croisés et silencieux, contemplent le supplicié en silence. Mort pour avoir intercédé en leur faveur. Ils esquissent un discret signe de croix, tandis que ses compagnons considèrent avec un mépris teinté d’inquiétude la populace tumultueuse qui les entoure.
L’un d’entre eux tourne la tête et son regard se pose sur nous, moi et mon compagnon qui me soutient tant bien que mal. Sa mise est sévère, pourpoint noir, collerette et braguette discrètes à la mode des gentilshommes huguenots qui dédaignent les outrances insensées de la noblesse de cour catholiques.
Il s’avance vers moi, et, à travers le voile de mon affliction je le reconnais !
— Thibault, comte de Mornais. Nous nous croisâmes l’an passé dans de tristes circonstances, à Bordeaux. Nous vous devons une fière chandelle, à vous et votre ami, le sieur de Montaigne. Sans vous, nous serions tous passés de vie à trépas.
L’un et l’autre… La chute
-Portez-le dans sa chambre et faites quérir un confesseur, il se meurt !
La voix stridente de mon épouse, Françoise Léonor de La Chassaigne, me parvient étouffée.
Je gis sur ma couche, brisé. Mon visage est fort meurtri. Au toucher, il me parait avoir adopté une forme différente qu’à l’ordinaire, des entailles et des bosses inconnues le parcourent. Que m’est-il arrivé ? Ma mémoire est comme effacée. Mnémosyne la facétieuse serait-elle passée par là ? Au mur, l’horloge affiche quatre heures.
La porte de ma chambre est béante, et des bribes de conversations me parviennent du corridor. On me croit déjà mort et l’on fait des arrangements pour mes funérailles. Je suis encore dans la fleur de l’âge mais j’irai bientôt rejoindre mon père devant la chapelle du château, sous les chênes.
Mon épouse est presque hystérique, j’ignorais qu’elle avait tant de flamme en elle :
— l avait pourtant bien un cheval bien aisé !
— C’est que Madame, on m’a dit de me taire pour ne point vous irriter…
— Parle, drôle, ou tu seras derechef congédié !
— C’est un de ses gens, monté sur un puissant roussin à la bouche désespérée, qui fondit sur lui…
— Et ??
— Votre auguste époux, qui gambadait sans encombre, fut projeté sur le sol rude du chemin, et y resta sans plus de sentiment qu’une souche.
Un brouhaha se fait entendre dans l’escalier. J’affecte de dormir lorsqu’une troupe de gens entre dans la chambre, mon épouse en tête. On me secoue sans ménagement :
— Noble époux, réveillez-vous par la grâce du Tout-Puissant. Il vous faut nettoyer vos innombrables fautes ou vous partirez en état de péché mortel !
J’ouvre un œil. Un jeune moine tonsuré, qu’onc ne vis-je de toute mon existence, se tient au bord de ma couche. On m’assure qu’il est venu pour m’administrer le Saint Viatique et l’Extrême-Onction. Il fait mine de sortir de sous son surplis les saintes huiles et la communion, puis se tourne vers ma femme et les gens de maison massés autour de lui :
— Que tous s’en aillent à présent, le rituel m’enjoint de rester seul avec le moribond.
Sa voix, qui devrait m’apaiser, bien au contraire me plonge dans un abîme de terreur. Profonde, elle ne s’accorde point à sa physionomie juvénile, mais parait le timbre d’un homme à l’automne de son existence, qui a l’habitude d’être obéi. Mais d’où sort donc cet étrange confesseur ? Et pourquoi le père Martin, qui officie dans notre chapelle, n’est-il point à mon côté en ces dernières minutes cruciales de mon passage terrestre ?
Le moine ferme la porte, tourne même dans la serrure une grosse clef dorée. J’aurais juré que cette clef n’était point là auparavant. Dans le lit, mes courbatures se sont atténuées et mon visage est comme engourdi.
Le temps me semble comme suspendu dans la chambre trop chaude. Aucun bruit ne filtre du dehors, c’est un mausolée. Au mur, l’horloge, dont on aura sans doute omis de remonter le mécanisme, affiche toujours quatre heures. Pourtant, dehors, le soleil commence déjà à décliner.
L’homme semble avoir grandi et forci. Il occupe tout l’espace de la pièce, une sensation d’oppression m’étouffe.
— Tu me parais plus chanoine que moine. Je t’en conjure, fais ton office et qu’on en finisse.
Il commence à m’oindre le front des saintes huiles, tout en marmonnant d’incompréhensibles oraisons qui sans que j’en comprenne la raison, font couler un torrent glacial sur ma nuque.
Mais soudain, un regain de vigueur me saisit.
— Que dis-tu ? Par ma foi, je reprends du poil de la bête, la tombe attendra un peu !
Il m’admoneste alors d’un ton trop familier :
— Ce n’est point si aisé Michel. Il te faut dresser maintenant la liste de tes péchés.
Je rassemble mes esprits, puis énonce d’une voix hésitante :
— Pas plus tard qu’hier j’engloutis presque un pintadeau entier…La gourmandise…
— Laissons de côté ce péché véniel veux-tu bien ! Parlons plutôt de tes plus lourdes fautes.
— Il se peut que n’ai point dévolu à mon aimable épouse l’attention qu’elle méritait. Nous faisons chambre à part.
— Nous savons tous les deux que son principal attrait était sa dot mais passons encore… Sais-tu que la fornication est un péché mortel ? Dois-je te rappeler le sixième commandement ?
— Tu ne commettras pas d’acte impur. Oui je le reconnais, j’ai commis l’adultère, à maintes et maintes reprises, mais que celui qui n’a jamais péché me jette la première pierre ! L’esprit du siècle est à la débauche, je ne suis point pire que tant d’autres. La liste de mes mésalliances m’échappe aujourd’hui. Absolvez- moi mon père !
— Garderais-tu le plus important pour la fin ? Il n’y a pas que les actes impies, certes, ton périple insensé dans les couches de femmes de notables de Bordeaux ne t’honore pas. Mais songe encor’ aux impures pensées que tu as omises. Etienne de La Boetie, ton « ami ». L’Eglise condamne avec fermeté le péché de Sodome, tu mérites le bûcher.
— Par pitié, moine, qu’y pouvais-je ? L’amour n’est point négociable, absolve-moi !
— Et ce n’est pas tout misérable. Tu oublies ton soutien aux hérétiques calvinistes de la Réforme. Renie les ou je ne te pourrai t’épargner la damnation éternelle.
A cet instant, le moine sourit d’une manière si atroce que mes entrailles se liquéfient, comme s’amusant d’une plaisanterie que lui seul comprendrait.
— Oui-da, je me repens, j’abjure, je ferai tout ce que tu veux mais par Dieu, cesse de me torturer ! Qui es-tu donc ? Quel traitre t’a confié tous les secrets de mon âme ? Ai-je nourri une vipère dans mon sein ? Ou encore, mais par la Sainte Vierge c’est impossible, es-tu clairvoyant ? Aie merci, qu’on en finisse !
Désespéré, j’abjure en un instant tout ce pour quoi j’ai vécu.
Un rictus sardonique s’étire sur les lèvres du prêtre. Une odeur répugnante se répand dans la chambre, provoquant chez moi des hoquets de nausée. Le soufre, la pièce empeste le soufre.
— Voilà bientôt quatre années que celui qui t’était tant cher, ton ami, ton frère, ton double, a trépassé et pourrit sous la terre. Souviens-toi des sidérants cris de douleur qu’il a poussés dans ses derniers instants. Il tentait de garder sa dignité mais a tout de même dû ahaner avant de partir. Souviens-toi comme tu as caché tes larmes lorsqu’avant de s’éteindre ses dernières paroles ont été pour toi :Mon frère, mon frère, me refusez-vous donc une place ? Depuis, toute lumière a disparu de ta morne vie, tu erres dans l’obscurité.
Je proteste, dans un état de forte agitation :
— Tu mens moine de l’Enfer ! J’ai ma famille, la mairie de Bordeaux où je succède à mon père…
— Ton « père » ! Laisse-moi rire. Tu veux dire « ton père adoptif » ? Les rumeurs de ta bastardise vont bon train. Nul ne sait qui est ton véritable géniteur.
Je voudrais crier maintenant, appeler mes gens pour battre l’importun, mais le son de ma voix sort plus fluet de ma gorge que celui d’un infant au maillot.
L’étrange visiteur, car je ne peux plus le nommer moine, me saisit alors le visage dans ses mains :
— Le Temps Michel, le temps ne s’écoule pas pour toi sur une ligne continue. Il décrit des courbes, des va et vient pour certains d’entre nous. Je peux t’offrir une alternative qui te permettra de passer plus de temps avec l’être aimé. Mais oye moi avec grande attention : il y a un prix à payer…
Je suis maintenant suspendu telle une marionnette à son fil à son regard de malice.
Il rit et insiste :
— As-tu enfin deviné mon nom à présent Michel ? On me donne de nombreux noms… Tu me côtoyas jadis, et me reverra souvent. Je suis le pestiféré noirci aux bubons suintants, jeté dans la carriole des morts, exhibé dans les rues de Bordeaux, je suis aussi le ruisseau de pourpre cardinalice de la Saint Barthélémy qui irrigue Paris ; je suis tant et tant encor’. Regarde de tous tes yeux, je suis Légion…
Et je jure devant l’Eternel que c’est la vérité vraie, que sous mes yeux enfiévrés, le jeune moine devenu homme mature se métamorphose à présent en femme. Elle est maigre, vêtue d’oripeaux bariolés, et effectue devant moi quelques pas d’une danse gitane, qui font cliqueter les anneaux d’argent qu’elle porte à ses oreilles percées.
— Rosalia… Par le sang du Christ, c’est donc toi la magicienne ? Tu es parvenue à t’introduire dans ma demeure sous un déguisement ?
La bohémienne rit aux éclats et se retransforme. Cette fois, c’est le jeune prêtre qui est de retour. Il remballe ses flacons et, de sous son inépuisable surplis, extirpe un rouleau de parchemin qu’il me tend, ainsi qu’une plume d’oie :
— Signe ici seigneur de Montaigne, et demain tu auras tout oublié. Tu vivras encore presque trente ans et pourras te consacrer à… ceux que tu aimes.
— Passe-moi un encrier !
—Nul besoin d’un encrier !
D’un revers de ses ongles acérés, l’homme, si c’en est bien un, m’entaille le bras. Il trempe la plume dans mon sang. Je remarque que le parchemin semble avoir été gratté pour être réutilisé moultes fois. Sous le texte qu’on me tend, apparaissent des encres anciennes, presqu’effacées :
— Un palimpseste ?
Un nouveau ricanement grinçant, tel une plainte lupine. Sa face est devenue bestiale, ses yeux sont luisants de méchanceté et ses canines proéminentes dépassent de sa bouche, sa gueule.
— Crois-moi, tu n’es pas le seul dans ton cas !
Malgré ma fatigue, et la sueur qui dégouline sur mes doigts dans la pièce surchauffée, je m’applique à déchiffrer le texte que le faux religieux a concocté à grand soin.
Le treize de juillet de l’an de grâce 1537, en son domaine de Montaigne, le sieur Michel Eyquem accepte de céder… le reste continue en latin compliqué dont je ne saisis pas toutes la nuance.
Le moine se moque, dans un hideux rictus qui découvrent des dents trop pointues :
— N’oublie pas, lis bien toutes les clauses, il y en a 666, en hommage à Néron.
Sans grandes illusions, je renonce à lire, comme un benêt, pressé de vivre.
Puis peut-être m’assoupis car je ne vois pas le faux prêtre reprendre son parchemin et ouvrir la porte avec sa grande clef d’or.
Le bruit de la porte, ouverte avec fracas, me réveille. C’est Françoise Léonore qui pénètre dans la chambre en trombe, suivie de deux valets. Elle s’arrête, comme un chien de chasse qui a levé un lièvre, et renifle avec insistance, l’air mécontente :
— Pardieu, quels sont donc ces miasmes épouvantables ? Ça sent la putréfaction ici, qu’on aère sur le champ.
Puis se tournant vers moi, pensant que la barque de Charon voguait déjà sur les eaux noires de l’Achéron, elle reste stupéfaite, puis s’exclame benoîtement :
— Noël, Noël, Alleluia, mon illustre époux est revenu d’entre les morts !
Je lui adresse un petit signe de la main, et croasse :
— J’ai fait un rêve fort étrange. Le moine, où est-il passé ? Comment se nomme-t-il ?
— La fièvre vous aura fait délirer monsieur mon époux mais, par la grâce du Tout-Puissant, vous avez repris vos sens et vous voici devant moi frais comme un gardon. Pour tout vous dire, lorsque vous étiez au plus mal, à quatre heures, j’ai mandé quérir un prêtre mais nul ne s’est présenté aux grilles du château.
— Mais… personne n’est venu m’administrer les derniers sacrements ?
— Personne n’est entré dans cette pièce, j’ai prié sans relâche devant la porte de la chambre.
Soulagé, mais aussi étrangement déçu, je m’apprête à me rendormir quand un détail attire mon attention : une estafilade irrégulière, comme un coup d’ongle mal taillé, me balafre l’avant-bras gauche.
Un valet déboule soudain dans la chambre, échevelé et en transpiration. Il halète, il a dû grimper quatre à quatre les vastes escaliers qui mènent aux étages.
— Messire, il se trouve en bas un conseiller du Parlement de Bordeaux fort empressé. Il requiert une audience.
— Un magistrat ? Je suis en convalescence, j’ai fait une grave chute…
— Celui lui a été bien signifié. Mais… c’est qu’il n’en démord pas monseigneur.
— A-t-il dit son nom ?
— C’est le sieur de La Boétie messire.
Parce que c’était lui, parce que c’était moi
L’UN…
1593, quelque part en Dordogne
Un long hurlement modulé et rauque, celui du chef de meute, auquel répondent les jappements aigus des louveteaux affamés, troue le silence de la nuit glaciale. Et me plonge dans un effroi abject. Délabré par le poids des ans et la débauche, acagnardé dans mon fauteuil favori, mon corps tremble et se raidit. Les loups. La disette de cet hiver sans fin a pris le dessus sur leur peur ancestrale des hommes. Ils sont là, à quelques mètres de moi. Jamais ils ne se sont aventurés si près du manoir. Sentent-ils la faiblesse, la douleur de l’absence, l’odeur de la carogne ? C’est donc déjà la fin ? J’aimerais oublier la douleur physique qui me broie les reins, et surtout celle qui broie mon âme sans relâche, partir tout simplement. Une chimère car mon œuvre sur terre n’est point achevée….
C’est nuit de lune pleine. A travers le carreau trouble, j’entrevois les silhouettes noueuses et vaguement menaçantes des chênes plantés par feu mon père, Pierre Eyquem, dans une autre vie. Leurs branches qui ploient sous une épaisse couche neigeuse, un univers fantôme stérile qui fait écho à la froidure qui se répand dans mes os. Et derrière, les silhouettes informes des loups massés. Ils ont l’air si nombreux.
Lentement, comme à regret, mon regard se détourne pour se poser sur le portrait qui trône au centre de ma librairie. Impossible de le rater. Des yeux sombres et intenses, à l’expression énigmatique, qui semblent m’observer sans indulgence. Etienne. Un coup de poignard me transperce le cœur. Il me manque tant.
Ma morbide rêverie est interrompue par un timide grattement à la porte.
— Père ?
C’est Léonor, la dernière de mes filles. Quant à son prénom, c’est aussi celui de mon épouse, pour laquelle je n’ai qu’une affection modérée. Les cinq autres damoiselles n’ont pas vécu, et sont enterrées dans le parc, près de la chapelle. Ainsi donc, la valetaille congédiée ou morte de la peste, il ne reste désormais au château que ma dernière fille et moi. Sa mère s’est retirée sur ses terres, me jugeant acariâtre. Mais l’amitié maritale est une intelligence qui se refroidit…
Quant à Marie de Gournay, ma fille de cœur, l’unique à m’aider dans mon ouvrage, elle a dû hélas dû s’absenter pour rendre visite à une sienne tante aux agonies, à quelques trente lieues d’ici.
Léonor, interrompt le train de mes pensées. Elle entre, et rajuste fermement les brides de mon bonnet de nuit sous mon menton :
— Monsieur mon père, comment vous sentez-vous, à cette heure?
— Et comment devrais-je me sentir madame ma fille ? Je me meurs, vous l’ignorez ? Cette maladie de la pierre, qui a emporté mon père, aura raison de moi sous peu.
— Mais père, vous disiez grand bien des eaux suisses, de cette cure dans les montagnes. N’a-t-elle donc point éteint votre terrible douleur, ou du moins apaisé vos organes enflammés ?
Un ricanement d’outre-tombe, presque satanique, s’échappe de ma gorge enflée.
— Mon crépuscule est arrivé Léonor, ne le niez pas.
Du doigt, je pointe le deuxième tableau accroché au mur, en contrepoint du portrait d’Etienne. Il m’a été offert par un mien ami de Toulouse, Bernard de l’Adour. Il l’a peint après que son entière famille a été emportée par la mort noire. La Peste. Et sur la paroi crépie de blanc, la nature morte tranche. C’est une vanité… Une tête de mort ricanante y fait office de vase pour un bouquet de roses flétries. Adour a pris le soin d’ajouter un message sur sa toile : memento mori, souviens toi que tu vas mourir. Comme si mon esprit pouvait l’oblitérer…
Léonor proteste :
— Assez de cette sinistre ritournelle père ! Vous vous complaisez à l’écart du monde, dans cette tourelle humide et remplie d’araignées. Demain vous prendrez l’air. Je ferai mander Pamphile et Philippine de la métairie. Ils vous promèneront dans le parc pour chasser vos noires pensées, bien chaudement blotti sous des peaux d’ours et …
Tout à coup, un nouveau hurlement de loup, plus puissant que le précédent, interrompt sa diatribe. Mais celui-ci est différent. Il a des accents presque… humains. Saisis d’épouvante, nous nous regardons. Les légendes de garous sont tenaces dans la région. Pas plus tard qu’en juin dernier, on a retrouvé Jacquot, un garçon du village, couvert de morsures, les jambes dévorées, dans une futaie non loin d’ici. Et sa sœur a rapporté avoir vu cette silhouette lupine dressée sur deux jambes humaines, qui dérobait son frère au cœur de cette nuit de pleine lune.
Le hurlement cesse brutalement. Léonor me tend le hanap d’étain qu’elle a apporté :
— Votre breuvage vespéral.
Un coup d’œil à la boisson, et je balance rageusement le gobelet à terre.
— Par le sang du Christ ma fille, combien de fois devrai-je vous le dire ? Vous me servez encore votre ennuyeuse décoction de gaiac, fougère de chêne, réglisse, jujube et que sais-je encore, copieusement miellée pour tenter d’en cacher l’infâme saveur ! Portez-moi céans un pichet de piquette du cellier !
Les mains sur les hanches, mon unique progéniture me considère d’un air réprobateur.
— Fort bien monsieur mon père. La gravelle vous ronge pourtant. Je vous prie de vous remémorer de ces cris d’agonie que vous poussâtes lors de votre dernière crise de colique. De ces tranchées qui vous fendaient la panse, de…
— Assez ma mie ! Portez-moi donc un cataplasme de lait de chèvre et mie de pain. Mais laissez-moi au moins me remettre à mon ouvrage. Il me faut terminer la retranscription de la dernière partie des écrits d’Etienne.
— Parlons-en donc de votre grande œuvre, ces fameux « Essais ». Si vous m’en croyez, leur rédaction peut être remise à demain matin. D’ailleurs, il me peine de vous dire Monsieur mon père que…tout le monde se moque bien de votre prose. Quand vous aurez trépassé, elle passera prestement aux oubliettes.
— Peste soit de l’insolente !
La jouvencelle n’en démord pas et, du coin de l’œil, observe les citations de Plutarque, Catulle ou Cicéron que j’ai fait peindre sur les poutres de ma bibliothèque. Ce projet insensé m’a coûté une fortune. Les artisans ont dû peindre au-dessus les phrases que j’avais fait écrire en mémoire de mon très cher ami. Et maintenant, depuis plus de dix années, je me tue à la tâche de lui rendre hommage.
— Assez perdu de temps. Passez-moi donc ma plume et mon encrier.
A contrecœur, Léonor me tend ma plume d’oie biseautée favorite et le flacon d’argent qu’Etienne m’offrit jadis en gage d’amitié éternelle, par une journée ensoleillée à Périgueux, peu de temps avant… Une douleur terrible me vrille les tempes, au souvenir du terrible été de l’an 1563. Tout a commencé par ce flux de ventre, et dix jours plus tard, l’affaire était consommée.
J’étends ma dextre raide, aux doigts tordus tels des sarments, vers le morceau de peau tannée. Laborieusement, tel le soc d’une charrue qui trace son sillon dans une terre ingrate et caillouteuse, ma plume trace ses mots sur un parchemin cent fois réutilisé, sur le discours amoureux gratté d’un poète égéen disparu.
Chapitre 28 : « De l’amitié »
— Ma suffisance ne va pas si avant que d’oser entreprendre un tableau riche, poli, et formé selon l’art. Je m’avise d’en emprunter un à Etienne de la Boétie, qui honorera tout le reste de cette besogne.
Un toussotement discret interrompt ma muse. C’est Léonor, elle ne s’est point encor’ retirée. Sa voix s’est radoucie :
— Père, si vous m’y autorisez… Le Seigneur a cru bon de rappeler votre très noble ami, le Sieur de La Boétie auprès de lui, depuis fort longtemps. Il est mort en chrétien. Pourquoi continuer de vous tourmenter ainsi ?
D’un grondement furieux, je la renvoie pour me consacrer sans frein à mon ouvrage. Que pourrait-elle y entendre de ma folie ?
L’écriture m’enveloppe, me fouette, et bientôt le monde extérieur cesse d’exister. Ma plume glisse enfin, libérée. Les heures défilent à une cadence effrénée, et, au moment où je m’y attends le moins, les cloches de notre chapelle sonnent mâtines. Comme en écho, la horde des loups hurle à nouveau, plus proche il me semble, puis s’interrompt dans un glapissement de douleur. Et c’est à cet instant précis que, venus de nulle part, une série de bruits sourds, comme une canonnade, ébranlent les murs du manoir. Les planches pleines d’échardes sous mes pieds semblent frémir. Délogé par les vibrations, un livre tombe d’une des étagères hautes de la bibliothèque et atterrit sur mes genoux. Etonné, je pose un instant ma plume et frotte mes yeux las.
L’ouvrage a l’air très ancien, plus ancien que nombre de mes manuscrits antiques. Il est épais et boursouflé, comme usé par les doigts innombrables qui l’ont manipulé. Et quelle couverture ! On y découvre gravée l’image du dieu Chronos, pourvu de ses trois terrifiantes têtes, taurine, léonine et humaine.
Un grimoire ?
Une sensation de déjà-vu s’empare de moi. Je ne connais pas ce livre et pourtant je le connais… Qui l’a introduit dans ma bibliothèque ? Et surtout quand ?
Un frisson d’excitation pure, comme je n’en ai point ressenti depuis tant d’années, me parcourt. Je peux presque sentir le sang accélérer dans mes veines.
Le titre du livre est Saturni machina. La machine de Saturne, dieu du temps. Soudain, il s’ouvre, comme de lui-même. A une page souvent consultée sans nul doute. Une gravure me saute aux yeux. On distingue l’esquisse malhabile d’un vieil homme laid et souffreteux, recroquevillé sur lui-même, une plume d’oie à la main. J’halète soudain. Quel mauvais tour me joue-t-on là ? Puis les pages sont prises de leur propre danse de Saint Guy, elles volent en arrière, comme sous l’effet d’un vent d’autan, dans ma librairie aux portes calfeutrées.
Plus bas dans l’escalier, il me semble percevoir comme un piétinement, un grondement sourd. Qu’est-ce donc ?
Je crois crier mais ma voix n’est qu’un croassement :
— Est-ce vous Léonor ?
Et tout à coup, la porte de la librairie s’ouvre en grand ! Une troupe grouillante de monstres noirs, aux yeux de braise et aux canines féroces, m’entoure. A leur tête, une créature hybride dressée sur ses pattes arrière.
Une phrase des « Métamorphoses » d’Ovide, un de mes auteurs préférés, me revient subitement à la mémoire :
Lycaon, le cruel roi d’Arcadie, fut transformé en loup par Zeus.
La Bête s’empare de mon pauvre corps, me mord, me dévore, puis me jette en pâture à ses congénères. J’entends mes propres hurlements de souffrance et le son terrifiant de mes os déchiquetés par ses mâchoires puissantes, sous le regard peint et indifférent d’Etienne.
Memento mori…C’est donc ainsi que l’on meurt.
…………………………………………………………………………………..
Je suis réveillé par les cloches de tierce, un carillon vigoureux et plein de joie comme je ne n’en ai point entendu depuis longtemps. A tâtons, je cherche le manuscrit des « Essais ». Il n’est plus à côté de moi. Tombé peut-être, ou alors emporté par Léonor. Il y a un instant, j’agonisais sur le sol dur. Où sont passés Lycaon, la meute, mon squelette rongé ?
J’agite frénétiquement ma clochette pour appeler ma fille. Aucune réaction. Un coup d’œil à la fenêtre. Dehors, la neige sur les branches a disparu. Fondue ? Le ciel azuréen est éclatant de lumière.
Un cri retentit :
— Michel !
Machinalement, je regarde mes mains. Mes doigts hier tordus s’y trouvent droits comme des baguettes Les veines proéminentes si laides qui sinuaient à leur surface, tel le réseau hydrographique de ma chère Dordogne, se sont aplanies. D’ailleurs, à y bien penser, je ne me trouve plus calé dans un fauteuil branlant sous une peau d’ours mal dégrossie, mais confortablement installé dans un lit.
Quelle est donc cette diablerie ?
Courroucé, je m’exclame :
— Léonor ! Ne me fais point attendre, monte céans !
Ma voix résonne étrangère à mes propres oreilles. A la fois plus claire et moins assurée.
La porte s’ouvre enfin.
— Par la Sainte Vierge protectrice des affligés, Léo…
Perdrais-je la tête ?
Devant moi, ce n’est pas ma fille mais bien… mon père !
— Dépêche-toi, je suis attendu à la mairie de Bordeaux. Quant à toi, aurais-tu oublié que tu plaides aujourd’hui en chambre au Parlement ? Le carrosse est attelé.
— Mais mon père, vous êtes mor…
Non, je ne peux pas dire cela. Le froncement de sourcils de mon père, prémices d’une de ses célèbres colères fameuses, m’en dissuade.
— Pè… père, où est passée Léonor ?
Mon illustre père est revêtu de ses atours d’apparat, sa tenue de maire. La grande robe de velours cramoisi rehaussée de dorures. Il n’a pas de temps à consacrer à mes états d’âme. Je le déçois si souvent ! Un estudiant paillard et aviné, voici ce qu’il pense de moi. Ce matin mon géniteur me considère d’un œil interloqué, tout en m’extirpant de ma couche :
— Léonor ? Que me chantes-tu là ? Aurais-tu comme souvent abusé de vin aigrelet de nos fûts ? Je n’ai point connaissance de jouvencelle ainsi nommée. Par Dieu, hâte-toi, nous avons longue route à faire d’ici à Bordeaux.
Sans douceur, il me drape de la robe noire des conseillers au Parlement de Bordeaux, ajuste la fraise de dentelle rigide autour de mon cou. La porte du manoir s’ouvre toute grande, sans grincer. Quelqu’un (mais qui) l’a donc huilée depuis hier soir. Dehors, c’est un véritable concert, mésanges et passereaux s’égosillent, l’herbe verdoie et les roses de ma mère sont écloses. Le pigeonnier, qui hier menaçait de s’effondrer, laisse échapper un vol de palombes. Autour de nous, des serviteurs en livrées s’affairent.
Pas le temps de m’appesantir. Le carrosse, péniblement tiré par nos pauvres haridelles, s’élance sur la poussiéreuse route de Bordeaux. Dix-huit lieues nous séparent du tribunal, une journée de route environ.
Lorsque sonnent les Vêpres, nous faisons halte pour la nuit à St Emilion, dans un relais où mon père a ses habitudes. Le cocher bouchonne les chevaux fourbus et nous nous attablons dans la salle enfumée de l’auberge.
Bertrand, le patron, un homme trapu à la panse replète, nous apporte de frugales écuelles de poularde rôtie et de blettes, ainsi qu’un coquemar de piquette des vignes locales.
A une tablée proche de la nôtre, un groupe de voyageurs à la mine sombre converse en messe basse. L’un d’entre eux s’exclame soudain :
— Ainsi donc Martigues, nous passerions le Rubicon !?
Ses compagnons lui enjoignent prestement de baisser le ton. Je suis intrigué. Quel est donc le sujet de leur échange passionné ?
Bertrand revient, traînant des pieds dans ses savates, et nous porte du pain de froment plus solide qu’un roc, accompagné de fromage de bique ranci.
Je l’interpelle :
— Aubergiste, qui sont ces hommes ?
D’un ton respectueux, il chuchote, tout en me désignant d’un doigt sale un jouvenceau blond frisé au port altier :
— Il s’agit du comte de la Mornais et sa suite, des gentilshommes calvinistes rochelais qui font route vers Bordeaux. D’ailleurs messeigneurs, je suis au regret de vous annoncer que toutes mes chambres sont occupées. J’ai fait disposer des bottes de paille dans l’étable pour vos seigneuries…
Mon père courroucé l’apostrophe :
— Ai-je l’air d’avoir un nom à coucher dehors ?
Sans répondre, l’homme jette un coup d’œil furtif et apeuré à la troupe de réformés. Au flanc des gentilshommes, rapières et dagues scintillent. Seraient-ils venus pour en découdre ? Il lève les mains en signe d’impuissance et s’éloigne précipitamment.
Est-ce la fatigue du voyage, les cahots de notre antédiluvien carrosse qui m’ont rompu la colonne, qui m’empêchent de réfléchir distinctement ? Ma pensée est brumeuse comme un matin d’automne dans une buissonade périgourdine.
Mon père quant à lui, a le teint bilieux et les rictus involontaires des mauvais jours. Même s’il reste stoïque, je sais que la gravelle, cette implacable maladie de la pierre, lui transperce le dos de coups de lance chauffée au fer rouge. La médecine est impuissante, il sait qu’il n’en a plus pour très longtemps.
Une certitude incongrue me traverse.
Qualis pater, talis filius…
Tel père, tel fils !
Je souffrirai aussi un jour le martyre, cette maladie m’emportera à mon tour. En miroir de l’expression souffreteuse de mon géniteur, mon propre visage se tord à son tour, aiguillonné par une douleur fantôme. Mes mains me font aussi curieusement souffrir. Lorsque je les regarde, elles apparaissent enflées, comme vieillies. Mes oreilles bourdonnent, une douleur intense me traverse le crâne. La flamme de l’unique chandelle de suif sur la table vacille un instant et tout disparait autour de moi. Et la plainte du garou, de la créature hybride démoniaque qui dévore ma ventraille, croque mes os, vrille mes tympans.
La chandelle se rallume comme par magie. Dans sa lueur vacillante, j’entraperçois les traits de mon père, comme décomposés.
Sa voix aussi me parait sépulcrale :
— Assez bu mon fils ! Cette vinasse peu gouleyante est plus redoutable qu’il n’y parait. Allons-nous en prendre un peu de repos.
Il hèle notre hôte :
— Où es-tu passé drôle !
Bertrand reparait, la mine chafouine. Armé d’une lanterne, il nous guide jusqu’à l’étable où, épuisés, nous nous endormons sur la paille dure. Peu me chaut les nauséabondes exhalaisons des bouses, l’inconfort de la couche piquante, les bestioles qui nous dévorent, je sombre directement dans une torpeur profonde.
A l’aube, je suis réveillé brusquement. Dehors, tout proche, un loup hurle longuement. Un concert de mugissements bovins apeurés lui fait écho. Le sang dans mes veines se transforme en minuscules stalactites glacés, je suis sans voix pour hurler à mon tour, pétrifié de terreur ! Car j’ai entendu ce bruit récemment… mais quand ?
Dehors, dans la cour, Emile, le cocher, cuve sa piquette, affalé sur l’herbe jaunie.
— Réveille-toi fainéant !
Mon père lui envoie sans crier gare un coup de pied dans les côtes, de son soulier pointu. Tandis que le faquin attelle les chevaux, encore hagard, nous avalons sur le pouce un bol de brouet graillonneux. La salle est vide, les nobles rochelais ont déjà repris la route.
Nous repartons, les chevaux menés grand train par Emile jusqu’au Parlement.
A l’arrivée, mon père me balance une bourse bien remplie d’écus sonnants et trébuchants, et me fait déposer au tribunal, puis prend le chemin de l’Hôtel de ville.
Mon cerveau rentre alors en ébullition. Mon digne géniteur n’était-il point trépassé jusqu’il y a peu ? Quel est donc ce charmement ? On m’a ensorcelé ?
Je tressaille. On m’a heurté ! Je lève les yeux et croise ceux d’un grand jeune homme, lui aussi vêtu comme moi de la robe noire des magistrats.
Il parait contrit :
— Mille grâces messire, je vaquais, plongé dans mes préoccupations…
Sa voix fleure bon l’accent de sarladais, des terres voisines des nôtres. Un peu plus grand que moi, porte beau, et semble avoir mon âge.
Il poursuit :
— Mais nous n’avons point été introduits ! On me nomme, Etienne, de La Boétie, conseiller en ce Parlement.
— Messire quel honneur ! J’ai ouï de fort intéressantes choses à votre sujet et même eu le bonheur de lire votre ouvrage dans mes années estudiantines. Votre théorie, ce sont les esclaves qui font les tyrans, me fascine au plus haut point.
— Vous êtes ma foi trop aimable. On m’attend pour une plaidoirie en chambre mais buvons donc quelques chopines tout à l’heure à l’auberge de la mère Basile, juste en face.
Je renonce à comprendre. J’ai juste fait un rêve étrange. J’étais à l’hiver de ma vie, souffrant, seul et éploré. Mais maintenant le chaud soleil de ce mois de juin dissipe les brumes de Morphée. Une journée de plaidoiries m’appelle.
Lorsque nones sonnent, je me hâte à grands pas vers l’auberge. Mon cœur cogne tel un bûcheron dans ma poitrine, comme pour une galante rencontre.
Etienne est déjà là, en train de déguster une chope d’hypocras, ce mélange de vin de miel, de cannelle, de clous de girofle et de gingembre. La mère Basile y ajoute un ingrédient secret, qui a fait sa renommée auprès des étudiants de Bordeaux.
J’observe mon nouvel ami. Tout à l’heure il m’a paru avoir mon âge mais je réalise maintenant qu’il me précède de quelques années. Dame Nature ne lui point fait de grands cadeaux. C’est sa prestance naturelle, ce feu d’intelligence si vif qui brûle en lui, qui compense la physionomie un peu ingrate. D’ailleurs il jouit ici d’une grande popularité. A chaque instant on vient le saluer, échanger des vers ou un trait d’esprit avec lui. Il semble ici connu de tous, sauf de moi. C’est un défilé constant à ses côtés, au point qu’étrangement, je m’en sens taraudé par la jalousie.
Enfin attablés seuls, une portion de civet de lièvre fumant dans nos écuelles, il m’interroge :
— Ainsi donc c’est vous l’unique fils du maire Pierre Eyquem, sire de Montaigne ? Lourde charge par ces temps incertains.
— J’en conviens. Mais mon père a toujours rêvé de cette charge et s’en sort à merveille, même si sa santé n’est point forte. Quant à vous, si ce n’est point être trop indiscret, qu’en est-il de votre père, de vos parents ?
— Hélas cher jouvenceau, je n’ai point eu comme vous la chance d’avoir un père aimant, féru d’éducation antique. Ou peut-être l’ai-je eue, mais trop brièvement… Je fus orphelin très jeune. Et c’est donc à mon oncle, prénommé comme moi Etienne que je dois toute mon éducation, ainsi que mon goût pour les textes antiques.
Un orphelin ! Ma poitrine se serre à l’idée des souffrances que la perte de ses parents lui a infligées.
Pour noyer notre douleur, je hèle la mère Basile, qui nous apporte un nouveau pichet d’hypocras. L’aubergiste est ma foi fort accorte, son abondant poitrail agréablement mis en valeur par un corsage de serge bleue trop ajusté. Je lui adresse un clin d’œil paillard :
— Viens donc par ici que je te trousse ribaude !
Ma conduite parait affliger Etienne.
— Refroidissez donc vos ardeurs messire !
Piqué, je relâche la donzelle qui s’enfuit comme si les chiens de l’Enfer étaient à ses trousses. Je reviens à Etienne. En dépit des nombreux pichets d’hypocras vidés qui encombrent les tréteaux poisseux, , son expression est résolument mélancolique.
Il a ces mots curieux, comme s’il savait ce que je ne sais point :
— Pressons-nous Michel, la débauche est une perte de temps. Et tu sais pourtant qu’il nous est compté.
Que veut-il dire par là ? Une violente douleur me transperce le crâne et brièvement, j’ai la vision d’un vieil homme affalé au sol, tendant la main vers un portrait avant d’expirer.
Trop d’hypocras sans nul doute.
Mais trêve de mélancolie, carpe diem, carpe horas ! La vision maléfique se dissipe et nous bavardons avec autant d’animation que deux vieux compères. Qui pourrait imaginer que notre amitié virile ne date que de quelques heures ?
Mon nouvel ami me confie qu’âgé de dix-sept ans seulement, il a écrit le pamphlet qui fait sa gloire, ce fameux « Discours de la servitude volontaire » qui circule sous le manteau. Et que c’est cette précocité qui lui a permis d’entrer au Parlement avant l’âge requis.
Des criements furieux retentissent soudain, vers le fond de la taverne.
— Mortecouille, estrillons les parpaillots ! Sus, sus aux hérétiques ! Boutons-les à la pointe de l’estoc ! Raclures, chiures de chiotte !
Nous nous ruons pour voir ce qu’il en est. Une bataille rangée a éclaté entre deux groupes d’hommes !
Adossés au comptoir en repli, je reconnais quatre ou cinq des gentilshommes rochelais de l’auberge de Saint Emilion. Ils sont pris à partie par un groupe de brutes bien supérieures en nombre, avinées et armées de coutelas, bien décidées à les expédier ad patres. Devant, protégeant ses compagnons, je reconnais le jeune et blond comte de La Mornais, fer tiré, qui s’apprête à vendre chèrement sa vie et celle de ses compagnons. Ils frappent sans relâche, d’estoc et de taille mais les assaillants sont si nombreux qu’il ne faut pas être grand clerc pour deviner qu’ils seront bientôt tous occis.
— Pardieu, je vais les trucider !
Etienne est prêt à se ruer à la rescousse, à en découdre avec sa dague, pour les défendre. Je le retiens in extremis. Seul contre ces soudards, il court à sa perte.
Nous décidons de faire diversion.
Je hurle :
— La prévôté ! Ils arrivent !
Déconcertés, les ruffians relâchent leur attention et, par la grâce de Dieu, les parpaillots ensanglantés en profitent pour s’extraire de la meute vociférante. Ils entament une manœuvre de retraite, tout en trainant le corps d’un de leurs amis. Le damoiseau parait bien occis. De son pourpoint lacéré émergent ses entrailles sanguinolentes. Etienne leur ouvre grand et prestement la porte, dague à la main, tandis que je surveille ses arrières. Au passage, Mornais nous adresse un signe de la tête en remerciement. Les protestants se replient et s’enfuient, trébuchant sur les pavés inégaux de la rue, proférant moults jurons.
Après leur départ, une femme maigre au teint de pain d’épice, les oreilles percées de nombreux anneaux d’argent, s’approche de nous, un sourire de bateleuse figé sur les lèvres.
Son attifement est composé d’oripeaux bigarrés, jetés au hasard sur son dos. D’un geste autoritaire, elle s’empare d’une des mains de mon nouvel ami. Il recule instinctivement, comme mordu par une vipère !
— Vade retro, sorcière de l’Enfer, n’approche pas ou je rappelle le Prévôt !
— A ta guise mon bon seigneur.
Puis me désignant hardiment :
— Et celui-ci ? Me laissera t-il lui conter la bonne aventure ? On m’appelle Rosalia, native de Bohême.
Je ne sais quelle mouche me pique à cet instant dans la taverne bruyante et enfumée. Moi qui consacre mes nuits à l’étude des philosophes antiques et au culte de la Raison, j’extrais quelques sols de la bourse offerte par mon père, et les jette à ses pieds :
— Vas-y bonne femme, dévoile mon avenir !
La bohémienne empoche l’argent bien vitement, puis s’empare avidement de ma dextre, craignant sans nul doute que je ne change d’avis. Elle en étudie longuement la paume, avec une intense concentration. Un pli profond d’incertitude se dessine entre ses sourcils broussailleux d’un noir intense.
Précautionneusement, comme une coupelle de cristal, elle repose ma main droite, et recommence son manège avec la gauche. Son expression a basculé vers l’inquiétude. Quand elle reprend la parole, sa voix est presque chevrotante :
— Par ma foi de magicienne, es-tu damelot ou vieulx homme ? Onc n’ai contemplé telle ligne de vie tant sinueuse. Qui es-tu ?
La stupéfaction, puis une ire puissante s’emparent de moi :
— Retourne au Styx maudite sorceresse à l’haleine empoisonnée ! Tes prédictions sont viciées. Les sornettes m’écorchent les oreilles et je m’en vais trancher les tiennes pour faire bonne mesure !
Belliqueux, poussé par les chopines, je m’empare de la dague d’Etienne et m’apprête à lui trancher le col. Nos yeux se rencontrent, les siens brillant de la folle noirceur héritée de sa lignée d’Egypte. Pourquoi alors me souviens-je une partie de chasse à laquelle mon auguste père m’avait convié il y a deux ou trois années de cela ? Le cor sonnait sans relâche au fond du sombre bois, implacable, et la jeune biche, acculée par la meute, se débattait dans de grands tourments d’épouvante. Cherchant l’issue qu’elle ne trouva point. Les piqueurs la tailladèrent toute vive, la mirent à mort avec force réjouissance, jetant sa tripe aux chiens courants. La bohémienne n’a pas menti, elle cherche aussi une sortie, tremblante, les yeux luisants de peur et de rage contenue.
Une exclamation dissipe ma funeste vision.
— Revenez parmi nous Michel !
Etienne me saisit rondement et reprend sa dague, tandis que devant nous, la diseuse de bonne aventure s’ébroue, comme ramenée à la réalité. De son corsage, elle retire les maigres piécettes que je lui ai allouées et les pose dans ma main.
— Reprends ton écot. Pour toi, je suis impuissante. Ta destinée n’est qu’un dédale sans fin, et ton âme appartient au Malin.
Puis, sans prévenir, elle s’empare à nouveau de la main d’Etienne :
— Je vois ici de la clarté mais sache que vous êtes liés tous les deux, pour toujours ! Et pour toi, je vois des choses terribles, une mort précoce, dans des douleurs si grandes que le Christ aurait eu peine à les supporter, des humeurs âcres, des tranchées qui te coupent en ton milieu.
Je secoue la créature déraisonnée :
-— Sais-tu bien qui je suis ? Mon père est le maire de cette ville ! Estime-toi heureuse si à cet instant le sang ne jaillit pas à gros bouillons de ton cou de poulette mal nourrie.
Mais Etienne retient ma main à nouveau. Sa complexion, sanguine plus tôt dans l’après-midi, est devenue couleur de vieil ivoire, un cadavre ambulant :
— De grâce Michel, je veux entendre ce qu’elle a à dire. Lorsque j’étais enfant, peu de temps avant la mort de ma mère, un jeune mendiant dans une rue de Sarlat m’a fait une prédiction similaire.
Sans reprendre son souffle, la femme débite son boniment :
— Oye mon discours avec grande attention. Si la main de ton compagnon est fuligineuse, la tienne est plus cristalline qu’un torrent de montagne au printemps. Tu vivras si tu prêtes grande attention à mes paroles. Dans cinq années d’ici très exactement, tu seras à Paris avec tes amis poètes, Baïf et Ronsard. Une longue lettre te parviendra, j’en ai entrevu les lignes en lettres de feu dans ta paume. Il te sera demandé de te rendre en Agenais, pour des affaires de parpaillots. Refuse, sous aucun prétexte tu ne devras faire ce voyage car ce sera ta fin. Le mal noir te guette au détour des chemins. Tu contracteras la terrible maladie. Tu n’arriveras pas vivant à Agen.
Etienne semble maintenant au bord de l’évanouissement. Quant à moi, j’étouffe. N’ai-je point déjà entendu phrase similaire ? Votre ami a contracté des flux de ventre, des tranchées… Il a dû s’aliter et vous réclame avec grande urgence. Comment est-ce possible ? Je viens pourtant de rencontrer ce sémillant sieur de la Boétie cet après-midi. Je regarde mes mains. D’ailleurs sont-ce bien les miennes ? Sous l’effet de l’alcool, elles me paraissent tordues et les veines y sont saillantes.
La bohémienne achève sa harangue:
— Je t’en conjure Seigneur, lorsque tu recevras ce courrier, reste à Paris chez le sieur de Ronsard. Ainsi tu éviteras les miasmes qui causeront ta perte.
Tandis qu’elle parle à mon ami fasciné, mon regard est attiré par un dessin maladroit sur la main de la sorcière. Je cligne des yeux. Ce dessin m’est familier. Je l’ai déjà vu ? Où ? Quand ? Trois têtes montées sur un corps de serpent. Un homme, un taureau, un lion. Chronos. Seigneur, mon mal de crâne empire. Et il me semble que la bohémienne m’adresse un clin d’œil hideux. Tout à l’heure c’était une jouvencelle au pas sémillant. Maintenant, je réalise que son visage est flétri et ses yeux jaunis par de malsaines humeurs bilieuses. Est-ce bien la même personne ? Et soudain, elle n’est plus là, elle s’est éclipsée, comme si elle, comme toute cette folle journée, n’était que le produit de mon imagination mourante. Il faut que je la rattrape !
Je me lève, manquant renverser les rustiques tréteaux souillés d’hypocras dans ma précipitation, sors quelques pièces d’argent de ma bourse…
— C’est ma tournée monseigneur, quelle intéressante soirée en votre compagnie ! Mon père m’attend. Voyons-nous demain au tribunal !
J’aurais dû profiter de cette soirée, ce lendemain n’arrivera jamais. Et la bohémienne a disparu. Face dans le ruisseau rempli d’ordures, il ne reste que le cadavre du jouvenceau huguenot, ce matin encore si rempli de vie. Une phrase me traverse l’esprit… memento mori
……………………………………………………………………………………………….
L’AUTRE…
Plus tard, Paris, la place de Grève
Je peux pourtant jurer sur la Sainte Vierge qu’il y a quelques heures à peine je l’ai vu de mes propres yeux vu, impuissant et révulsé, de mes propres yeux vu, agoniser lentement, pendu sur un gibet dressé pour l’occasion. Le bourreau lui a passé la corde au cou, il n’a pas bronché. C’est à peine si un rictus méprisant effleure ses lèvres lorsqu’un prédicateur décharné de la Compagnie de Jésus se lève pour haranguer le vulgaire. L’homme n’a que maigre chair sur les os, une robe de bure sale et trouée, et ses yeux luisants paraissent ceux d’un aliéné :
— Les signes sont là misérables hérétiques. La fin est proche, les signes du Malin sont là et ils ne trompent pas. A Cracovie, il y a quelques jours à peine, un révérend père s’est rendu au chevet d’un infant bicéphale, porteur de la marque du Démon. Jésus revient, non pas le Christ rédempteur mais le Christ des cavaliers de l’apocalypse, le Christ du Jugement dernier. Repentez-vous blasphémateurs. Les flammes du bûcher préfigurent celles de l’Enfer qui vous attend, c’est la purification de la souillure du péché. Eradiquons une bonne fois pour toutes la gangrène parpaillote avant que le poison ne se répande, le venin du serpent qui sape les fondations… »
L’interrompant, Anne a alors crié, la voix claire :
— Mes amis ! Je ne suis pas ici comme un larron ou un meurtrier, mais c’est pour l’Evangile. Que soient vaincus l’oppresseur papiste, les fornicateurs et la simonie, la corruption des âmes et des corps ! Vive Calvin, vive la Liberté, la Réforme vivra après moi ! Mes frères, vengez ma mort !
Sur un signe de l’inquisiteur lassé de cette adresse, Jouënne, l’exécuteur des basses œuvres du Roi, fait brutalement taire le condamné en lui pliant la nuque d’un coup de poing. Ensuite, il lui fait prestement son affaire en lui glissant le nœud coulant de la corde rêche autour du col. La plèbe ravie, s’ébaudit du spectacle édifiant qu’on lui offre.
Indifférents au martyre d’autrui, les gens sont venus assister au spectacle en famille, parlent fort. Je vois même un père qui rit à gorge déployée, désignant le gibet à son fils :
— Voyez cette drôlerie Amaury, comme sa langue comiquement est tirée, la face violacée et les yeux prêts à quitter leur orbite.
Frères humains qui après nous vivez…
Ces vers d’un ancien gueux, le sieur Villon ce me semble, m’enfièvrent le cerveau.
Et soudain, je ne rêve pas… Anne du Bourg est mort et bien mort, mais sa voix grave que je reconnaitrais entre mille me hèle. Suis-je fol dingo à présent ?
J’ai pourtant vu sa piteuse dépouille virevolter dans la bise glaciale, puis détachée du gibet, transportée comme une charogne sur le charriot du bourreau pour être attachée sur le bûcher.
Devant mes yeux, mon ami mort se tord désespérément de souffrance pour échapper aux flammes. Mes oreilles sifflent, le sang me bat aux tempes. La camarde nous cerne, elle est partout. Deux squelettes grotesques armés de faux gigantesques dansent la sarabande autour de nous, bras tendus vers les cieux indifférents, pour me narguer. Le vent complice me porte une plainte déchirante.
— Etieeeenne, Etienne, aie merci, sauve, sauve-moi du brasier …
C’en est trop, je ne peux plus l’ignorer. Tel un taurillon en rut qui a vu une génisse, je m’élance, me rue vers l’autodafé, à la rescousse de mon maître.
Une ferme poignée me retient.
— As-tu raison perdue ? Où penses-tu donc aller de ce pas ? Vois comme ce corps martyrisé se consume à la vitesse d’un fagot de sarments desséchés. Crois-en ma vieille sagesse, l’âme de ton mentor s’est enfuie depuis longtemps. Ce qui reste ici-bas, les flammes crépitantes qui le lèchent languissamment l’ont changé en une chose innommable.
Non ! Je ne peux pas croire qu’Anne du Bourg, cet esprit subtil féru de morale antique, ne sera bientôt plus qu’un tas d’ossements calcinés jeté dur le fumier.
J’éructe, vomis le flux de bile acide qui me brûle les entrailles :
— Que cent fois soient maudits le roi Henri II et sa descendance !
— Par Dieu, modère tes paroles et regarde derrière nous blanc-bec. La prévôté nous observe. Un geste de ta part, une parole mal placée, et toi et moi irons-nous réchauffer sur les braises incandescentes, aux côtés du seigneur de Bourg.
Je me ressaisis. La vengeance se mange froide, aussi froide que le vent qui gèle les larmes sur mes joues. Mon compagnon de ce matin n’a que quelques années de plus que moi, mais son apparence est celle d’un vieillard cacochyme. Pas étonnant qu’il ait si peu de succès avec la gent féminine… Il marche voûté et m’ouït à peine lorsque je m’adresse à lui. Sa physionomie est maladive, sa poitrine creuse laisse échapper une toux catarrheuse. Hippocrate lui attribuerait un tempérament phlegmatique, et sans doute peu d’années à vivre.
Je me tourne vers lui, moitié criant pour qu’il m’entende :
— Tu parles avec sagesse Pierre. Ma haine est si forte qu’elle bouillonne en moi telle une potion vénéneuse dans le chaudron d’une de ces sorcières qu’on brûlera demain ici-même. Mais j’entends résister à la tyrannie, le monde saura qui était ce roi impie.
— Mais le traître Henri n’a-t-il point reçu la monnaie de sa pièce ? On dit qu’au tournoi des Tournelles, la méchante lance du seigneur de Montmorency lui a crevé l’œil et qu’il a agonisé durant. Devant la reine Catherine, mais aussi devant sa vieille maîtresse, la dame de Poitiers. A cette heure mon cher, Satan l’aura traîné, pendu et équarri.
— Certes, mais en dépit de sa mort, la sentence contre mon maître, dont le seul crime aura été de demander clémence pour les réformés, a tout de même été exécutée. Je l’en tiens donc responsable, lui et sa descendance.
— Mon très cher La Boétie, le temps est implacable. Tout coule, on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve..
— Est-ce bien l’instant de montrer ta connaissance des Anciens, de citer Héraclite ? Te crois-tu en compagnie de tes pédants amis de la Pleïade ?
— Oublions Héraclite…Laisse Orphée te réconforter. Permets-moi de t’annoncer que cette fin ignominieuse et tes tourments ont taquiné ma muse, qui était curieusement silencieuse ces derniers jours. Accepteras-tu que je dédie les quelques modestes rimes qui me viennent à l’esprit à ton maître bien-aimé ? Oye- les donc…
De mon mestre adoré les flammes du bûcher
La chair tendre et les os ainsi viennent lécher
De grâce pardonnez-moi ces rimes empoisonnées
Et de ce pas allons ensemble nous griser
— Par le linceul du Christ, sale rimailleur au rabais, que la peste te métamorphose en bubon de pus malodorant sur le champ ! Epargne-moi votre fichu verbiage littéraire ? Sais-tu où je me mets Calliope ???
C’est ça le problème avec Ronsard, il est tant obsédé par ce damné Clément Marot et ses sonnets. Je me sens si seul en cet instant. Comment puis-je être en proie à une solitude si absolue ? Furtivement, je repense à Michel, ce jeune magistrat croisé au tribunal de Bordeaux. On dirait que plusieurs vies se sont s’être écoulées depuis notre repas à la taverne de la mère Basile. Il me réconforterait lui, me prendrait la main peut-être. A cette idée saugrenue, le rouge me monte aux joues. Les sodomites brûlent aussi beaucoup sur des bûchers par les temps qui courent. Mes larmes coulent sans discontinuer, en minuscules perles glacées.
Autour de nous, la vie continue pourtant. Des marmots se chamaillent et jouent à la queue leu leu, une femme déguste un cornet d’oublies. Des colonnes blanches et grises tourbillonnent dans le matin glacé. Un mélange de neige et de cendres. Une puanteur indicible de couenne de porc brûlée nous mange les yeux, et s’insinue dans nos bouches, nos gorges, nos poumons.
Ronsard me pousse du coude, sans discrétion aucune :
— Regarde les… Nous ne sommes point les seuls à arborer grise mine.
A quelques pas de nous, une troupe de gentilshommes huguenots, bras croisés et silencieux, contemplent le supplicié en silence. Mort pour avoir intercédé en leur faveur. Ils esquissent un discret signe de croix, tandis que ses compagnons considèrent avec un mépris teinté d’inquiétude la populace tumultueuse qui les entoure.
L’un d’entre eux tourne la tête et son regard se pose sur nous, moi et mon compagnon qui me soutient tant bien que mal. Sa mise est sévère, pourpoint noir, collerette et braguette discrètes à la mode des gentilshommes huguenots qui dédaignent les outrances insensées de la noblesse de cour catholiques.
Il s’avance vers moi, et, à travers le voile de mon affliction je le reconnais !
— Thibault, comte de Mornais. Nous nous croisâmes l’an passé dans de tristes circonstances, à Bordeaux. Nous vous devons une fière chandelle, à vous et votre ami, le sieur de Montaigne. Sans vous, nous serions tous passés de vie à trépas.
L’un et l’autre… La chute
-Portez-le dans sa chambre et faites quérir un confesseur, il se meurt !
La voix stridente de mon épouse, Françoise Léonor de La Chassaigne, me parvient étouffée.
Je gis sur ma couche, brisé. Mon visage est fort meurtri. Au toucher, il me parait avoir adopté une forme différente qu’à l’ordinaire, des entailles et des bosses inconnues le parcourent. Que m’est-il arrivé ? Ma mémoire est comme effacée. Mnémosyne la facétieuse serait-elle passée par là ? Au mur, l’horloge affiche quatre heures.
La porte de ma chambre est béante, et des bribes de conversations me parviennent du corridor. On me croit déjà mort et l’on fait des arrangements pour mes funérailles. Je suis encore dans la fleur de l’âge mais j’irai bientôt rejoindre mon père devant la chapelle du château, sous les chênes.
Mon épouse est presque hystérique, j’ignorais qu’elle avait tant de flamme en elle :
— l avait pourtant bien un cheval bien aisé !
— C’est que Madame, on m’a dit de me taire pour ne point vous irriter…
— Parle, drôle, ou tu seras derechef congédié !
— C’est un de ses gens, monté sur un puissant roussin à la bouche désespérée, qui fondit sur lui…
— Et ??
— Votre auguste époux, qui gambadait sans encombre, fut projeté sur le sol rude du chemin, et y resta sans plus de sentiment qu’une souche.
Un brouhaha se fait entendre dans l’escalier. J’affecte de dormir lorsqu’une troupe de gens entre dans la chambre, mon épouse en tête. On me secoue sans ménagement :
— Noble époux, réveillez-vous par la grâce du Tout-Puissant. Il vous faut nettoyer vos innombrables fautes ou vous partirez en état de péché mortel !
J’ouvre un œil. Un jeune moine tonsuré, qu’onc ne vis-je de toute mon existence, se tient au bord de ma couche. On m’assure qu’il est venu pour m’administrer le Saint Viatique et l’Extrême-Onction. Il fait mine de sortir de sous son surplis les saintes huiles et la communion, puis se tourne vers ma femme et les gens de maison massés autour de lui :
— Que tous s’en aillent à présent, le rituel m’enjoint de rester seul avec le moribond.
Sa voix, qui devrait m’apaiser, bien au contraire me plonge dans un abîme de terreur. Profonde, elle ne s’accorde point à sa physionomie juvénile, mais parait le timbre d’un homme à l’automne de son existence, qui a l’habitude d’être obéi. Mais d’où sort donc cet étrange confesseur ? Et pourquoi le père Martin, qui officie dans notre chapelle, n’est-il point à mon côté en ces dernières minutes cruciales de mon passage terrestre ?
Le moine ferme la porte, tourne même dans la serrure une grosse clef dorée. J’aurais juré que cette clef n’était point là auparavant. Dans le lit, mes courbatures se sont atténuées et mon visage est comme engourdi.
Le temps me semble comme suspendu dans la chambre trop chaude. Aucun bruit ne filtre du dehors, c’est un mausolée. Au mur, l’horloge, dont on aura sans doute omis de remonter le mécanisme, affiche toujours quatre heures. Pourtant, dehors, le soleil commence déjà à décliner.
L’homme semble avoir grandi et forci. Il occupe tout l’espace de la pièce, une sensation d’oppression m’étouffe.
— Tu me parais plus chanoine que moine. Je t’en conjure, fais ton office et qu’on en finisse.
Il commence à m’oindre le front des saintes huiles, tout en marmonnant d’incompréhensibles oraisons qui sans que j’en comprenne la raison, font couler un torrent glacial sur ma nuque.
Mais soudain, un regain de vigueur me saisit.
— Que dis-tu ? Par ma foi, je reprends du poil de la bête, la tombe attendra un peu !
Il m’admoneste alors d’un ton trop familier :
— Ce n’est point si aisé Michel. Il te faut dresser maintenant la liste de tes péchés.
Je rassemble mes esprits, puis énonce d’une voix hésitante :
— Pas plus tard qu’hier j’engloutis presque un pintadeau entier…La gourmandise…
— Laissons de côté ce péché véniel veux-tu bien ! Parlons plutôt de tes plus lourdes fautes.
— Il se peut que n’ai point dévolu à mon aimable épouse l’attention qu’elle méritait. Nous faisons chambre à part.
— Nous savons tous les deux que son principal attrait était sa dot mais passons encore… Sais-tu que la fornication est un péché mortel ? Dois-je te rappeler le sixième commandement ?
— Tu ne commettras pas d’acte impur. Oui je le reconnais, j’ai commis l’adultère, à maintes et maintes reprises, mais que celui qui n’a jamais péché me jette la première pierre ! L’esprit du siècle est à la débauche, je ne suis point pire que tant d’autres. La liste de mes mésalliances m’échappe aujourd’hui. Absolvez- moi mon père !
— Garderais-tu le plus important pour la fin ? Il n’y a pas que les actes impies, certes, ton périple insensé dans les couches de femmes de notables de Bordeaux ne t’honore pas. Mais songe encor’ aux impures pensées que tu as omises. Etienne de La Boetie, ton « ami ». L’Eglise condamne avec fermeté le péché de Sodome, tu mérites le bûcher.
— Par pitié, moine, qu’y pouvais-je ? L’amour n’est point négociable, absolve-moi !
— Et ce n’est pas tout misérable. Tu oublies ton soutien aux hérétiques calvinistes de la Réforme. Renie les ou je ne te pourrai t’épargner la damnation éternelle.
A cet instant, le moine sourit d’une manière si atroce que mes entrailles se liquéfient, comme s’amusant d’une plaisanterie que lui seul comprendrait.
— Oui-da, je me repens, j’abjure, je ferai tout ce que tu veux mais par Dieu, cesse de me torturer ! Qui es-tu donc ? Quel traitre t’a confié tous les secrets de mon âme ? Ai-je nourri une vipère dans mon sein ? Ou encore, mais par la Sainte Vierge c’est impossible, es-tu clairvoyant ? Aie merci, qu’on en finisse !
Désespéré, j’abjure en un instant tout ce pour quoi j’ai vécu.
Un rictus sardonique s’étire sur les lèvres du prêtre. Une odeur répugnante se répand dans la chambre, provoquant chez moi des hoquets de nausée. Le soufre, la pièce empeste le soufre.
— Voilà bientôt quatre années que celui qui t’était tant cher, ton ami, ton frère, ton double, a trépassé et pourrit sous la terre. Souviens-toi des sidérants cris de douleur qu’il a poussés dans ses derniers instants. Il tentait de garder sa dignité mais a tout de même dû ahaner avant de partir. Souviens-toi comme tu as caché tes larmes lorsqu’avant de s’éteindre ses dernières paroles ont été pour toi :Mon frère, mon frère, me refusez-vous donc une place ? Depuis, toute lumière a disparu de ta morne vie, tu erres dans l’obscurité.
Je proteste, dans un état de forte agitation :
— Tu mens moine de l’Enfer ! J’ai ma famille, la mairie de Bordeaux où je succède à mon père…
— Ton « père » ! Laisse-moi rire. Tu veux dire « ton père adoptif » ? Les rumeurs de ta bastardise vont bon train. Nul ne sait qui est ton véritable géniteur.
Je voudrais crier maintenant, appeler mes gens pour battre l’importun, mais le son de ma voix sort plus fluet de ma gorge que celui d’un infant au maillot.
L’étrange visiteur, car je ne peux plus le nommer moine, me saisit alors le visage dans ses mains :
— Le Temps Michel, le temps ne s’écoule pas pour toi sur une ligne continue. Il décrit des courbes, des va et vient pour certains d’entre nous. Je peux t’offrir une alternative qui te permettra de passer plus de temps avec l’être aimé. Mais oye moi avec grande attention : il y a un prix à payer…
Je suis maintenant suspendu telle une marionnette à son fil à son regard de malice.
Il rit et insiste :
— As-tu enfin deviné mon nom à présent Michel ? On me donne de nombreux noms… Tu me côtoyas jadis, et me reverra souvent. Je suis le pestiféré noirci aux bubons suintants, jeté dans la carriole des morts, exhibé dans les rues de Bordeaux, je suis aussi le ruisseau de pourpre cardinalice de la Saint Barthélémy qui irrigue Paris ; je suis tant et tant encor’. Regarde de tous tes yeux, je suis Légion…
Et je jure devant l’Eternel que c’est la vérité vraie, que sous mes yeux enfiévrés, le jeune moine devenu homme mature se métamorphose à présent en femme. Elle est maigre, vêtue d’oripeaux bariolés, et effectue devant moi quelques pas d’une danse gitane, qui font cliqueter les anneaux d’argent qu’elle porte à ses oreilles percées.
— Rosalia… Par le sang du Christ, c’est donc toi la magicienne ? Tu es parvenue à t’introduire dans ma demeure sous un déguisement ?
La bohémienne rit aux éclats et se retransforme. Cette fois, c’est le jeune prêtre qui est de retour. Il remballe ses flacons et, de sous son inépuisable surplis, extirpe un rouleau de parchemin qu’il me tend, ainsi qu’une plume d’oie :
— Signe ici seigneur de Montaigne, et demain tu auras tout oublié. Tu vivras encore presque trente ans et pourras te consacrer à… ceux que tu aimes.
— Passe-moi un encrier !
—Nul besoin d’un encrier !
D’un revers de ses ongles acérés, l’homme, si c’en est bien un, m’entaille le bras. Il trempe la plume dans mon sang. Je remarque que le parchemin semble avoir été gratté pour être réutilisé moultes fois. Sous le texte qu’on me tend, apparaissent des encres anciennes, presqu’effacées :
— Un palimpseste ?
Un nouveau ricanement grinçant, tel une plainte lupine. Sa face est devenue bestiale, ses yeux sont luisants de méchanceté et ses canines proéminentes dépassent de sa bouche, sa gueule.
— Crois-moi, tu n’es pas le seul dans ton cas !
Malgré ma fatigue, et la sueur qui dégouline sur mes doigts dans la pièce surchauffée, je m’applique à déchiffrer le texte que le faux religieux a concocté à grand soin.
Le treize de juillet de l’an de grâce 1537, en son domaine de Montaigne, le sieur Michel Eyquem accepte de céder… le reste continue en latin compliqué dont je ne saisis pas toutes la nuance.
Le moine se moque, dans un hideux rictus qui découvrent des dents trop pointues :
— N’oublie pas, lis bien toutes les clauses, il y en a 666, en hommage à Néron.
Sans grandes illusions, je renonce à lire, comme un benêt, pressé de vivre.
Puis peut-être m’assoupis car je ne vois pas le faux prêtre reprendre son parchemin et ouvrir la porte avec sa grande clef d’or.
Le bruit de la porte, ouverte avec fracas, me réveille. C’est Françoise Léonore qui pénètre dans la chambre en trombe, suivie de deux valets. Elle s’arrête, comme un chien de chasse qui a levé un lièvre, et renifle avec insistance, l’air mécontente :
— Pardieu, quels sont donc ces miasmes épouvantables ? Ça sent la putréfaction ici, qu’on aère sur le champ.
Puis se tournant vers moi, pensant que la barque de Charon voguait déjà sur les eaux noires de l’Achéron, elle reste stupéfaite, puis s’exclame benoîtement :
— Noël, Noël, Alleluia, mon illustre époux est revenu d’entre les morts !
Je lui adresse un petit signe de la main, et croasse :
— J’ai fait un rêve fort étrange. Le moine, où est-il passé ? Comment se nomme-t-il ?
— La fièvre vous aura fait délirer monsieur mon époux mais, par la grâce du Tout-Puissant, vous avez repris vos sens et vous voici devant moi frais comme un gardon. Pour tout vous dire, lorsque vous étiez au plus mal, à quatre heures, j’ai mandé quérir un prêtre mais nul ne s’est présenté aux grilles du château.
— Mais… personne n’est venu m’administrer les derniers sacrements ?
— Personne n’est entré dans cette pièce, j’ai prié sans relâche devant la porte de la chambre.
Soulagé, mais aussi étrangement déçu, je m’apprête à me rendormir quand un détail attire mon attention : une estafilade irrégulière, comme un coup d’ongle mal taillé, me balafre l’avant-bras gauche.
Un valet déboule soudain dans la chambre, échevelé et en transpiration. Il halète, il a dû grimper quatre à quatre les vastes escaliers qui mènent aux étages.
— Messire, il se trouve en bas un conseiller du Parlement de Bordeaux fort empressé. Il requiert une audience.
— Un magistrat ? Je suis en convalescence, j’ai fait une grave chute…
— Celui lui a été bien signifié. Mais… c’est qu’il n’en démord pas monseigneur.
— A-t-il dit son nom ?
— C’est le sieur de La Boétie messire.