Tranche 1
Mon père hypocondriaque, 70 ans au compteur, me demande de lui acheter ses compléments alimentaires parce que « bon, le pharmacien, le docteur, ta mère ne me prennent pas au sérieux… » Je lui achète ses médocs et je dois lui expédier par la poste, puisqu’en bonne fille intelligente dans une relation toxique je me suis barrée à l’autre bout du pays.
Dans mon quotidien de mère 2025, j’ai peu de marge. J’oublie lundi d’imprimer le bordereau d’envoi. Premier message de rappel du paternel : t’as posté mes cachets ? Je lui réponds que ça sera fait dans la semaine. Pas besoin d’être plus précise, je ne suis pas sûre de tenir l’engagement.
Mardi j’y pense ! Hourra. J’imprime, j’emballe, je dépose mercredi matin, première heure. Bim : « tu postes quand mes cachets ? » Réponse : ça part aujourd’hui :)
Jeudi, la semaine s’étire et la fatigue s’accumule. La gamine a un rhume incompatible avec le sommeil, le mari préfère jeter ma cuisine que la manger, et 2h de préparation avec. Rien d’extraordinaire, juste… pesant.
Le message de trop : « Bon, c’est posté, ou pas ? Avec toi c’est toujours pareil, il faut toujours réclamer quelque chose. J’ai pas su le prix non plus. »
Je t’avoue que là les cachets j’ai un peu envie de lui foutre en suppo.
Tranche 2
Je suis bénévole à l’APE, pas seulement pour avoir des copines. Aussi parce que je crois sincèrement en l’égalité des chances. Financer un voyage scolaire, c’est permettre à chaque enfant de vivre une aventure unique… sans culpabilisation familiale.
Cette année, l’instit de CP veut partir en classe verte. La première depuis la Covid. Une vraie occasion pour les enfants, pour l’APE de reprendre vie… et de remotiver les bénévoles.
Évidemment, le tarif est exorbitant : 140€ par enfant pour 3 jours et 2 nuits.
Le bureau de l’association n’est pas très chaud. Ça ne rentre pas dans le budget prévisionnel, les parents s’investissent peu, aucun des gamins des bénévoles n’est concerné…
Mais moi, je lâcherai rien. C’est la vocation d’une APE !
J’organise donc un vide-grenier. Pas simple quand on n’y connaît rien.
J’explique, je démagogue, je pédagogue. Je dis aux parents : « La buvette peut rapporter jusqu’à 2000€, intégralement reversés pour le voyage ! »
Je passe des nuits à compiler des infos. Je demande des avis et j’apprends qu’un bénévole veut juste qu’on lui dise ce qu’il doit faire… pas participer aux décisions.
J-5, il me manque encore des bénévoles.
Je me poste devant l’école avec une vente de gâteaux. Dès qu’un parent de CP approche, je sors mon panneau : « Inscription bénévole au VG ».
Un papa vaguement pressé, deux CP à la main, me passe devant sans un regard. Je le hèle. Il se retourne à peine :
— Ça ira, merci.
Ah bon… Ça ira ?
Je crois que c’est là que j’ai gagné le concours de lancer de gâteau dans la tronche.
Tranche 3
Je suis depuis peu très heureuse sur une plateforme d’écriture en ligne.
Je publie, je commente, je lis. Des échanges quotidiens, des liens avec des inconnus — comme sur un quai de gare littéraire où chacun regarde passer les trains des autres en se croyant voyageur.
Il y a là un monsieur.
Pour entamer nos échanges, il choisit de s’offusquer d’une critique que j’ai faite. Peu flatteuse, oui. Mais quand on me demande mon avis, je le donne. Si tu veux de l’encens, ce n’est pas à moi qu’il faut s’adresser.
Plutôt que de défendre son texte, il attaque ma légitimité à écrire les miens. Plus simple que de parler de littérature.
Je décide pourtant de calmer le jeu. Je reste polie. Respectueuse. La tension s’apaise. L’écrivain vexé devient écrivain victime, puis écrivain en demande de retours sincères.
Et puis il réclame une photo.
Je cède. Avec avertissement.
Mon image est déjà publique ailleurs. Ce n’est pas le sujet. Le sujet, c’est que je ne me confonds ni avec mon corps ni avec mon visage. J’écris. Le reste est accessoire.
À partir de là, je reconnais très bien la pente.
Les demandes changent de nature. Insistances déguisées en douceur. Supplications, culpabilisation.
Un appel téléphonique, par exemple.
Ma voix, je la connais.
J’ai une pratique importante des rencontres virtuelles. J’ai déjà été payée pour dire oh oui, oh oui. Ma voix s’y prête à deux cents pour cent.
Justement.
Rien de ce que je pourrais dire au téléphone n’aurait ici le moindre poids. Tout serait réduit à une hot line. À une disponibilité fantasmée. À un malentendu soigneusement entretenu.
Je refuse. Poliment.
Je refuse encore.
Puis plus sèchement.
Si le gugus revient avec son air de chien battu réclamer une caresse, je crois que cette fois il ne rencontrera ni pédagogie, ni patience.
Mais mon pied.
Tranche 4
Nous sommes dans un nouveau quartier. Tout le monde est nouveau. C’est notre troisième. On connaît la dynamique :
Phase 1 : tout le monde se rencontre, s’affiche, s’aime, se lie.
Phase 2 : on réalise que la seule chose qui nous relie, c’est la géographie. Et que ça ne crée pas d’amitié.
Phase 3 : comment dire à quelqu’un avec qui on a tenté un « copain-copain » que son clebs dans MON jardin pourrait bien être sa merde dans SA boîte aux lettres…
Nous, on a sauté les trois étapes. Moi parce que toute cette dynamique m’épuise, Chéri parce que c’est un ours : s’il communique, c’est pour manger ou grogner. Je préfère laisser le temps créer de vrais liens, et rester froide mais cordiale avec mes voisins — qui pourraient bien avoir un chien crotteur.
Stratégie efficace jusqu’ici. Chéri a même pu insulter les gamins bruyants du voisin sans déclencher de crise diplomatique.
Mais voilà, Noël et Chronopost ont décidé que les colis des voisins devaient passer par chez nous.
À droite, tout va bien. Chacun garde sa distance sécuritaire après l’épisode des gosses.
À gauche, ma charmante voisine ne suit pas la même logique :
« Merci d’avoir réceptionné mon colis, navrée pour le dérangement »
« Avec plaisir, passez quand vous pouvez »
« Nous n’avons pas pu passer aujourd’hui, je suis tellement désolée. »
« Ne vous en faites pas, ça ne nous dérange pas. »
Elle finit par demander deux fois la permission de venir, multiplie les excuses, remercie quatre fois : SMS, mail, mot dans la boîte, message sur le pas de la porte. J’ai fini par lui répondre : si son colis m’avait vraiment dérangée, je l’aurais laissé devant sa porte. Basta. Maintenant, elle s’excuse de respirer.
Phase 4, finalement, c’est peut-être de ne plus ouvrir la porte.
Mon père hypocondriaque, 70 ans au compteur, me demande de lui acheter ses compléments alimentaires parce que « bon, le pharmacien, le docteur, ta mère ne me prennent pas au sérieux… » Je lui achète ses médocs et je dois lui expédier par la poste, puisqu’en bonne fille intelligente dans une relation toxique je me suis barrée à l’autre bout du pays.
Dans mon quotidien de mère 2025, j’ai peu de marge. J’oublie lundi d’imprimer le bordereau d’envoi. Premier message de rappel du paternel : t’as posté mes cachets ? Je lui réponds que ça sera fait dans la semaine. Pas besoin d’être plus précise, je ne suis pas sûre de tenir l’engagement.
Mardi j’y pense ! Hourra. J’imprime, j’emballe, je dépose mercredi matin, première heure. Bim : « tu postes quand mes cachets ? » Réponse : ça part aujourd’hui :)
Jeudi, la semaine s’étire et la fatigue s’accumule. La gamine a un rhume incompatible avec le sommeil, le mari préfère jeter ma cuisine que la manger, et 2h de préparation avec. Rien d’extraordinaire, juste… pesant.
Le message de trop : « Bon, c’est posté, ou pas ? Avec toi c’est toujours pareil, il faut toujours réclamer quelque chose. J’ai pas su le prix non plus. »
Je t’avoue que là les cachets j’ai un peu envie de lui foutre en suppo.
Tranche 2
Je suis bénévole à l’APE, pas seulement pour avoir des copines. Aussi parce que je crois sincèrement en l’égalité des chances. Financer un voyage scolaire, c’est permettre à chaque enfant de vivre une aventure unique… sans culpabilisation familiale.
Cette année, l’instit de CP veut partir en classe verte. La première depuis la Covid. Une vraie occasion pour les enfants, pour l’APE de reprendre vie… et de remotiver les bénévoles.
Évidemment, le tarif est exorbitant : 140€ par enfant pour 3 jours et 2 nuits.
Le bureau de l’association n’est pas très chaud. Ça ne rentre pas dans le budget prévisionnel, les parents s’investissent peu, aucun des gamins des bénévoles n’est concerné…
Mais moi, je lâcherai rien. C’est la vocation d’une APE !
J’organise donc un vide-grenier. Pas simple quand on n’y connaît rien.
J’explique, je démagogue, je pédagogue. Je dis aux parents : « La buvette peut rapporter jusqu’à 2000€, intégralement reversés pour le voyage ! »
Je passe des nuits à compiler des infos. Je demande des avis et j’apprends qu’un bénévole veut juste qu’on lui dise ce qu’il doit faire… pas participer aux décisions.
J-5, il me manque encore des bénévoles.
Je me poste devant l’école avec une vente de gâteaux. Dès qu’un parent de CP approche, je sors mon panneau : « Inscription bénévole au VG ».
Un papa vaguement pressé, deux CP à la main, me passe devant sans un regard. Je le hèle. Il se retourne à peine :
— Ça ira, merci.
Ah bon… Ça ira ?
Je crois que c’est là que j’ai gagné le concours de lancer de gâteau dans la tronche.
Tranche 3
Je suis depuis peu très heureuse sur une plateforme d’écriture en ligne.
Je publie, je commente, je lis. Des échanges quotidiens, des liens avec des inconnus — comme sur un quai de gare littéraire où chacun regarde passer les trains des autres en se croyant voyageur.
Il y a là un monsieur.
Pour entamer nos échanges, il choisit de s’offusquer d’une critique que j’ai faite. Peu flatteuse, oui. Mais quand on me demande mon avis, je le donne. Si tu veux de l’encens, ce n’est pas à moi qu’il faut s’adresser.
Plutôt que de défendre son texte, il attaque ma légitimité à écrire les miens. Plus simple que de parler de littérature.
Je décide pourtant de calmer le jeu. Je reste polie. Respectueuse. La tension s’apaise. L’écrivain vexé devient écrivain victime, puis écrivain en demande de retours sincères.
Et puis il réclame une photo.
Je cède. Avec avertissement.
Mon image est déjà publique ailleurs. Ce n’est pas le sujet. Le sujet, c’est que je ne me confonds ni avec mon corps ni avec mon visage. J’écris. Le reste est accessoire.
À partir de là, je reconnais très bien la pente.
Les demandes changent de nature. Insistances déguisées en douceur. Supplications, culpabilisation.
Un appel téléphonique, par exemple.
Ma voix, je la connais.
J’ai une pratique importante des rencontres virtuelles. J’ai déjà été payée pour dire oh oui, oh oui. Ma voix s’y prête à deux cents pour cent.
Justement.
Rien de ce que je pourrais dire au téléphone n’aurait ici le moindre poids. Tout serait réduit à une hot line. À une disponibilité fantasmée. À un malentendu soigneusement entretenu.
Je refuse. Poliment.
Je refuse encore.
Puis plus sèchement.
Si le gugus revient avec son air de chien battu réclamer une caresse, je crois que cette fois il ne rencontrera ni pédagogie, ni patience.
Mais mon pied.
Tranche 4
Nous sommes dans un nouveau quartier. Tout le monde est nouveau. C’est notre troisième. On connaît la dynamique :
Phase 1 : tout le monde se rencontre, s’affiche, s’aime, se lie.
Phase 2 : on réalise que la seule chose qui nous relie, c’est la géographie. Et que ça ne crée pas d’amitié.
Phase 3 : comment dire à quelqu’un avec qui on a tenté un « copain-copain » que son clebs dans MON jardin pourrait bien être sa merde dans SA boîte aux lettres…
Nous, on a sauté les trois étapes. Moi parce que toute cette dynamique m’épuise, Chéri parce que c’est un ours : s’il communique, c’est pour manger ou grogner. Je préfère laisser le temps créer de vrais liens, et rester froide mais cordiale avec mes voisins — qui pourraient bien avoir un chien crotteur.
Stratégie efficace jusqu’ici. Chéri a même pu insulter les gamins bruyants du voisin sans déclencher de crise diplomatique.
Mais voilà, Noël et Chronopost ont décidé que les colis des voisins devaient passer par chez nous.
À droite, tout va bien. Chacun garde sa distance sécuritaire après l’épisode des gosses.
À gauche, ma charmante voisine ne suit pas la même logique :
« Merci d’avoir réceptionné mon colis, navrée pour le dérangement »
« Avec plaisir, passez quand vous pouvez »
« Nous n’avons pas pu passer aujourd’hui, je suis tellement désolée. »
« Ne vous en faites pas, ça ne nous dérange pas. »
Elle finit par demander deux fois la permission de venir, multiplie les excuses, remercie quatre fois : SMS, mail, mot dans la boîte, message sur le pas de la porte. J’ai fini par lui répondre : si son colis m’avait vraiment dérangée, je l’aurais laissé devant sa porte. Basta. Maintenant, elle s’excuse de respirer.
Phase 4, finalement, c’est peut-être de ne plus ouvrir la porte.