Ce texte est une plongée intense dans un univers de science-fiction horrifique et psychologique, mêlant des éléments de cosmic horror (à la Lovecraft), de dystopie cyberpunk et de thriller paranoïaque. Je me suis follement amusé à l'écrire, car il ne me ressemble pas.
Nyx-9.
Un clou rouillé planté dans le cul du cosmos, là où la Ceinture de Kuiper s’effiloche comme un vieux pull oublié dans un vestiaire de gare routière. La Corporation Terrienne avait jugé l’endroit trop minable même pour y stocker ses déchets toxiques. « Y’a rien à voir. » Évidemment. C’est toujours écrit en gros sur la porte des endroits où il ne faut surtout pas mettre les pieds. Moi, on m’y avait expédié pour les Archives. Pas les rapports lissés, non. Ceux qu’on enterre sous trois couches de mensonge bureaucratique, estampillés « À brûler avant que quelqu’un ne les lise ». Ceux qui parlent des Autres. Des trucs absents des manuels. Des trucs qui n’auraient jamais dû exister.
J’aurais dû refuser.
Mais quand Lira Kael — un regard qui découpe comme un scalpel rouillé et un sourire qui sent le requin en période de disette — vous agite un chèque capable d’acheter la Tour Eiffel en kit et le Louvre en promo, même un moine se mettrait à danser le moonwalk sur la tombe de sa grand-mère en pleurant des larmes de vodka. Elle m’avait fourgué une puce dans le citron avant le décollage, avec ce conseil en prime : « Écoute bien, mon joli. Ici, les murs parlent. » Elle aurait pu ajouter : « Et ils mentent comme des politiciens en campagne. » Mais Lira Kael, c’était le genre de femme qui économisait ses mots comme un avare ses derniers clopes, et ses sourires comme un vampire ses dernières victimes.
Le Hangar, ou comment réaliser que t’es dans la merde jusqu’au cou
Nyx-9 se dressait là, ulcère d’acier suintant dans le vide, comme un avertissement cosmique : « Barre-toi, petit. » Dès que j’ai posé le pied dans le hangar, j’ai compris pourquoi les mecs avant moi s’étaient tirés sans même prendre leur solde, ni leurs clopes, ni leurs illusions. L’air était épais, chargé d’ozone et d’une odeur de métal pourri qui collait aux dents comme une dette impayée depuis trois vies. On aurait dit que le silence avait bouffé tous les bruits, puis s’était mis à digérer bruyamment, comme un vieux qui ronchonne après un repas trop gras.
Les murs, eux, chuchotaient sans bruit. Graffitis hystériques, équations qui se tortillaient sous les néons mourants comme des vers sur un crochet, symboles griffonnés à la va-vite, comme si leur auteur avait voulu vider son crâne avant qu’il ne lui explose en plein visage. Au milieu, un nom : Elias Voss. Sa cambuse empestait le désespoir en aérosol, ce parfum si particulier des mecs qui savent qu’ils sont déjà morts, mais qui continuent à respirer par habitude. Un bureau tordu, un enregistreur qui crachotait des parasites comme un poumon malade, un flingue bidouillé, et un carnet. Pas un journal intime, non. Un objet. Un truc qui collait aux doigts et à la mémoire, comme si chaque page avait été trempée dans la sueur froide d’un cauchemar éveillé, puis séchée au soleil noir d’une étoile morte.
J’ai avancé. Un pas. Puis un autre. J’ai tendu la main — et le silence a explosé comme une baudruche trop gonflée. Un grincement derrière moi. Je me suis retourné, le flingue en bandoulière, les sens en mode survie. Rien. Juste le couloir vide, les néons qui clignotaient comme des paupières fatiguées après une nuit blanche, et cette putain de certitude, cette intuition de junkie en manque : quelque chose venait de reculer dans l’ombre. Comme si l’espace lui-même avait retenu son souffle pour mieux me mater, comme un prédateur qui joue avec sa proie avant de lui sauter dessus.
Le Journal, ou comment devenir fou en 42 jours chrono
Jour 1 : J’ai entendu une voix dans les haut-parleurs. Elle parlait à l’envers. Ou alors, c’est mon cerveau qui a décidé de faire du zèle et de me jouer des tours. Comme d’hab.
Jour 3 : Ils répondent. Quand je parle, ils me singent. Mais en déformant les mots, comme si ma voix passait à travers un hachoir à viande phonétique. « Bonjour » devient « Roj-nub ». « À l’aide » devient « Edil-à ». Marrant, non ?
Jour 7 : J’ai trouvé des traces de pas dans la poussière. Les miennes. Sauf que je n’étais pas sorti de la cambuse depuis trois jours.
Jour 12 : Ils détestent la lumière. Ils se planquent dans les angles morts, comme des gosses qui jouent à cache-cache mais qui trichent. Mais ils adorent qu’on les cherche. Comme des pervers.
Jour 15 : J’ai vu mon reflet dans un miroir. Il a cligné des yeux après moi.
Jour 18 : J’ai trouvé un rapport. Pas un truc corporate. Celui-là parlait des Autres. Ils ne viennent pas de l’espace. Ils viennent du temps. Ils sont déjà là. Toujours là. « Comme des cafards dans les murs », avait écrit Elias en marge. « Sauf que les cafards, au moins, on peut les écraser. »
Jour 23 : Je ne dors plus. Ils squattent mes rêves. Des versions de moi. Des versions de toi, G.D. (Désolé, mon pote. T’es dans la sauce jusqu’au cou, et la sauce, c’est du mercure liquide.)
Jour 27 : Les marges du carnet gonflent. Les symboles respirent. Comme si un type invisible lisait par-dessus mon épaule et soufflait sur l’encre pour la faire saigner.
Jour 31 : Le silence a une épaisseur. Je le traverse quand personne ne regarde. J’entends des pas. Pas les miens. Pas ceux de personne. Juste des pas. « Comme des éclats de rire étouffés », avait noté Elias.
Jour 34 : Le carnet devient vivant. Le papier se fait chair. L’encre sue sous mes doigts, comme si les mots saignaient à travers la page, comme si chaque lettre était un petit cri étouffé.
Jour 38 : Une page s’arrache toute seule. Une phrase : « Elias attend derrière la porte du fond. » J’ai avalé ma salive. J’ai fermé le carnet. « Trop tard », a murmuré une voix dans ma tête. « Toujours trop tard. »
Jour 42 : Le carnet respire dans ma poche. Il grossit. Il a le poids d’un regard qu’on ne doit pas croiser, le poids d’un secret qu’on ne doit pas entendre. « Comme un cœur qu’on arrache encore battant », avait écrit Elias.
La Cambuse, ou comment se préparer à mourir sans faire de bruit
Dans un tiroir, un flingue. Standard, mais la crosse était gravée de symboles tracés par une main qui devait trembler comme une feuille d’automne sous un ventilateur. Elias avait griffonné en marge : « Ils détestent le bruit. Mais ils kiffent la trouille. » J’ai pris l’arme. Pas parce que je croyais qu’elle servirait à quelque chose. Juste pour avoir quelque chose à serrer. Ça calme les nerfs. Un peu. « Comme une tétine pour adulte », avait noté Elias. « Sauf que la tétine, au moins, elle te donne pas l’illusion de contrôler quoi que ce soit. »
J’ai chargé le flingue. « Un coup pour eux. Un coup pour moi », avait écrit Elias. « Au cas où. »
L’Enregistreur, ou comment entendre la voix de la folie
« Jour 47 : Ils grattent aux portes. » « Jour 48 : Ils grattent dans ma tête. » « Jour 49 : Ils rigolent. » « Jour 50 : Je rigole avec eux. »
Et puis, la dernière entrée, écrite d’une main qui partait en couilles : « G.L., si tu tombes là-dessus, fous le camp. Vite. Et surtout, ne te retourne pas. »
Trop tard.
J’avais déjà entendu le rire. Pas un rire humain. Un truc qui avait quitté le registre audible pour s’incruster directement dans mes os, comme une ritournelle de comptine pourrie, comme un écho de quelque chose qui n’aurait jamais dû exister. « Comme le rire d’un dieu qui aurait perdu la tête », avait noté Elias.
La Porte, ou comment savoir que t’es déjà mort
J’ai refermé le carnet. Et je l’ai vue. La porte. Celle du fond. Elle n’était pas là à mon arrivée. Rouillée, gravée d’une spirale qui me donnait envie de gerber mes tripes. Ouverte, maintenant. De l’autre côté, une lumière qui pulsait comme un cœur en surrégime, comme une blessure qui refuse de se refermer.
« Elias t’attend », a murmuré une voix venue d’un endroit où les lois de la physique faisaient la grève depuis des lustres, où le temps lui-même s’était mis en congés maladie.
Je me suis levé, le flingue braqué. Le rire a éclaté. D’abord lointain. Puis partout. Il sortait des murs. Il naissait dans les fissures. Il grandissait, comme une tache d’huile, comme une maladie, comme une certitude : « T’es dans la merde, G.D. Et cette fois, t’as pas de seau. »
Le Passage, ou comment réaliser que la réalité est une blague de mauvais goût
La porte n’était pas finie. Elle respirait. Derrière, ce n’était pas un couloir. C’était une plaie dans la réalité, un boyau de silence et de lumière blafarde qui s’étirait comme un chewing-gum cosmique, comme une cicatrice mal refermée. Mes pas résonnaient comme des clous qu’on enfonce dans un cercueil, comme des promesses qu’on brise une à une. Quelqu’un marchait à côté de moi. J’ai pas regardé. « Parce que parfois, l’ignorance, c’est tout ce qui te reste », avait écrit Elias.
Elias Voss est apparu — ou peut-être que ce n’était que son ombre, étirée en un rictus qui n’appartenait à aucun temps connu, à aucune réalité tangible. « Tu piges, maintenant ? Le temps, c’est pas une ligne. C’est un cercle. Et on est tous des hamsters dedans. » Sa voix s’est dédoublée. J’ai entendu un autre moi répondre, depuis un futur qui n’avait pas encore eu lieu, depuis un passé qui refusait de mourir. « Comme un écho dans un puits sans fond », avait noté Elias.
J’ai fait un pas — et l’air est devenu lourd, chargé d’une promesse aussi vieille que l’univers : tout peut commencer, tout peut finir, tout peut être réécrit. « Mais rien ne sera jamais effacé », avait ajouté Elias en marge.
La Réalité (ou ce qu’il en reste), ou comment comprendre que t’es juste un pion dans un jeu que tu comprends pas
Mes souvenirs partaient en fumée. La cambuse, l’enregistreur, la porte… Tout se dissolvait en miettes d’échos, en lambeaux de quelque chose qui avait peut-être jamais existé. Le hangar changeait. Les murs se pliaient comme du caoutchouc, la lumière devenait trop lourde, trop silencieuse, comme un secret qu’on porte depuis trop longtemps.
Et puis, l’instant où tout a eu un sens — et aucun : Les Archives n’étaient pas des fichiers. C’étaient des mémoires. Des vies empilées, des strates de réalité qui saignaient, qui transpiraient, qui se souvenaient. Certaines dataient du XXIe siècle. D’autres venaient d’un futur si lointain que le Soleil n’était plus qu’un souvenir de braise froide, une légende oubliée, une blague cruelle. « Comme des couches de peinture sur un mur qui cache un cadavre », avait écrit Elias.
Les Autres, ou comment réaliser que t’es juste de la nourriture sur pattes
Ils ne viennent pas de l’espace. Ils viennent du temps. Ils logent dans les interstices entre les secondes, comme des cloportes sous une moquette pourrie, comme des ombres dans un placard. Ils veulent un passage. Un corps. Le mien. « Parce que la chair, c’est plus facile à posséder que l’âme », avait noté Elias. « Et l’âme, de toute façon, c’est surfait. »
Moi, j’ai hérité du titre de Gardien. « Comme un gardien de prison qui réalise trop tard qu’il est enfermé avec les détenus », avait écrit Elias.
Dernière Transmission, ou comment savoir que t’as déjà perdu
Je n’ai pas livré les Archives à la Corporation. Je les ai planquées là où même le Diable irait pas les chercher, là où même les ombres ont peur de s’aventurer. J’ai balancé un message codé aux Veilleurs, une bande de hackers qui traquent les bugs temporels comme des chasseurs traquent le gibier : « Ne les laissez pas passer. Cramez les récepteurs. Et méfiez-vous des portes qui n’existaient pas hier. Parce que demain, elles existeront peut-être plus. Et vous non plus. »
Aujourd’hui, je crèche dans une bicoque pourrie sur Titan, où les tempêtes de méthane effacent les traces mieux qu’un témoin sous protection, mieux qu’un souvenir refoulé. « Ici, au moins, j’ai l’illusion d’être en sécurité », avais-je pensé. « Illusion », avait ricané Elias dans ma tête.
Ils me chercheront. Ils me trouveront. « Parce que c’est toujours comme ça que ça finit », avait écrit Elias. « Toujours. »
Épilogue (ou comment savoir que la boucle est déjà bouclée)
Parfois, la nuit, je rêve de Nyx-9. Dans mes rêves, la station est nickel. Les couloirs sont éclairés. Elias Voss m’attend devant une porte grande ouverte. Il sourit. « Alors, t’as enfin compris ? Le temps, c’est un cercle. Et on est tous des cons dedans. »
Je me réveille en sursaut. Ma main droite — celle qui a touché l’émetteur — est transparente. Comme si je commençais à m’effacer, pixel par pixel, souvenir par souvenir. « Comme si j’avais jamais existé », avais-je pensé. « Comme si c’était déjà le cas. »
Un jour, peut-être, quelqu’un lira ces lignes. Et il comprendra pourquoi le noir n’est jamais vraiment noir. Pourquoi il s’infiltre dans votre silence pour vous chuchoter que tout est déjà joué depuis le début, que tout est déjà écrit, que tout est déjà trop tard.
« Désolé, G.D. », avait écrit Elias en dernière page. « T’es dans la boucle, maintenant. Et la boucle, elle se referme toujours. »
Un clou rouillé planté dans le cul du cosmos, là où la Ceinture de Kuiper s’effiloche comme un vieux pull oublié dans un vestiaire de gare routière. La Corporation Terrienne avait jugé l’endroit trop minable même pour y stocker ses déchets toxiques. « Y’a rien à voir. » Évidemment. C’est toujours écrit en gros sur la porte des endroits où il ne faut surtout pas mettre les pieds. Moi, on m’y avait expédié pour les Archives. Pas les rapports lissés, non. Ceux qu’on enterre sous trois couches de mensonge bureaucratique, estampillés « À brûler avant que quelqu’un ne les lise ». Ceux qui parlent des Autres. Des trucs absents des manuels. Des trucs qui n’auraient jamais dû exister.
J’aurais dû refuser.
Mais quand Lira Kael — un regard qui découpe comme un scalpel rouillé et un sourire qui sent le requin en période de disette — vous agite un chèque capable d’acheter la Tour Eiffel en kit et le Louvre en promo, même un moine se mettrait à danser le moonwalk sur la tombe de sa grand-mère en pleurant des larmes de vodka. Elle m’avait fourgué une puce dans le citron avant le décollage, avec ce conseil en prime : « Écoute bien, mon joli. Ici, les murs parlent. » Elle aurait pu ajouter : « Et ils mentent comme des politiciens en campagne. » Mais Lira Kael, c’était le genre de femme qui économisait ses mots comme un avare ses derniers clopes, et ses sourires comme un vampire ses dernières victimes.
Le Hangar, ou comment réaliser que t’es dans la merde jusqu’au cou
Nyx-9 se dressait là, ulcère d’acier suintant dans le vide, comme un avertissement cosmique : « Barre-toi, petit. » Dès que j’ai posé le pied dans le hangar, j’ai compris pourquoi les mecs avant moi s’étaient tirés sans même prendre leur solde, ni leurs clopes, ni leurs illusions. L’air était épais, chargé d’ozone et d’une odeur de métal pourri qui collait aux dents comme une dette impayée depuis trois vies. On aurait dit que le silence avait bouffé tous les bruits, puis s’était mis à digérer bruyamment, comme un vieux qui ronchonne après un repas trop gras.
Les murs, eux, chuchotaient sans bruit. Graffitis hystériques, équations qui se tortillaient sous les néons mourants comme des vers sur un crochet, symboles griffonnés à la va-vite, comme si leur auteur avait voulu vider son crâne avant qu’il ne lui explose en plein visage. Au milieu, un nom : Elias Voss. Sa cambuse empestait le désespoir en aérosol, ce parfum si particulier des mecs qui savent qu’ils sont déjà morts, mais qui continuent à respirer par habitude. Un bureau tordu, un enregistreur qui crachotait des parasites comme un poumon malade, un flingue bidouillé, et un carnet. Pas un journal intime, non. Un objet. Un truc qui collait aux doigts et à la mémoire, comme si chaque page avait été trempée dans la sueur froide d’un cauchemar éveillé, puis séchée au soleil noir d’une étoile morte.
J’ai avancé. Un pas. Puis un autre. J’ai tendu la main — et le silence a explosé comme une baudruche trop gonflée. Un grincement derrière moi. Je me suis retourné, le flingue en bandoulière, les sens en mode survie. Rien. Juste le couloir vide, les néons qui clignotaient comme des paupières fatiguées après une nuit blanche, et cette putain de certitude, cette intuition de junkie en manque : quelque chose venait de reculer dans l’ombre. Comme si l’espace lui-même avait retenu son souffle pour mieux me mater, comme un prédateur qui joue avec sa proie avant de lui sauter dessus.
Le Journal, ou comment devenir fou en 42 jours chrono
Jour 1 : J’ai entendu une voix dans les haut-parleurs. Elle parlait à l’envers. Ou alors, c’est mon cerveau qui a décidé de faire du zèle et de me jouer des tours. Comme d’hab.
Jour 3 : Ils répondent. Quand je parle, ils me singent. Mais en déformant les mots, comme si ma voix passait à travers un hachoir à viande phonétique. « Bonjour » devient « Roj-nub ». « À l’aide » devient « Edil-à ». Marrant, non ?
Jour 7 : J’ai trouvé des traces de pas dans la poussière. Les miennes. Sauf que je n’étais pas sorti de la cambuse depuis trois jours.
Jour 12 : Ils détestent la lumière. Ils se planquent dans les angles morts, comme des gosses qui jouent à cache-cache mais qui trichent. Mais ils adorent qu’on les cherche. Comme des pervers.
Jour 15 : J’ai vu mon reflet dans un miroir. Il a cligné des yeux après moi.
Jour 18 : J’ai trouvé un rapport. Pas un truc corporate. Celui-là parlait des Autres. Ils ne viennent pas de l’espace. Ils viennent du temps. Ils sont déjà là. Toujours là. « Comme des cafards dans les murs », avait écrit Elias en marge. « Sauf que les cafards, au moins, on peut les écraser. »
Jour 23 : Je ne dors plus. Ils squattent mes rêves. Des versions de moi. Des versions de toi, G.D. (Désolé, mon pote. T’es dans la sauce jusqu’au cou, et la sauce, c’est du mercure liquide.)
Jour 27 : Les marges du carnet gonflent. Les symboles respirent. Comme si un type invisible lisait par-dessus mon épaule et soufflait sur l’encre pour la faire saigner.
Jour 31 : Le silence a une épaisseur. Je le traverse quand personne ne regarde. J’entends des pas. Pas les miens. Pas ceux de personne. Juste des pas. « Comme des éclats de rire étouffés », avait noté Elias.
Jour 34 : Le carnet devient vivant. Le papier se fait chair. L’encre sue sous mes doigts, comme si les mots saignaient à travers la page, comme si chaque lettre était un petit cri étouffé.
Jour 38 : Une page s’arrache toute seule. Une phrase : « Elias attend derrière la porte du fond. » J’ai avalé ma salive. J’ai fermé le carnet. « Trop tard », a murmuré une voix dans ma tête. « Toujours trop tard. »
Jour 42 : Le carnet respire dans ma poche. Il grossit. Il a le poids d’un regard qu’on ne doit pas croiser, le poids d’un secret qu’on ne doit pas entendre. « Comme un cœur qu’on arrache encore battant », avait écrit Elias.
La Cambuse, ou comment se préparer à mourir sans faire de bruit
Dans un tiroir, un flingue. Standard, mais la crosse était gravée de symboles tracés par une main qui devait trembler comme une feuille d’automne sous un ventilateur. Elias avait griffonné en marge : « Ils détestent le bruit. Mais ils kiffent la trouille. » J’ai pris l’arme. Pas parce que je croyais qu’elle servirait à quelque chose. Juste pour avoir quelque chose à serrer. Ça calme les nerfs. Un peu. « Comme une tétine pour adulte », avait noté Elias. « Sauf que la tétine, au moins, elle te donne pas l’illusion de contrôler quoi que ce soit. »
J’ai chargé le flingue. « Un coup pour eux. Un coup pour moi », avait écrit Elias. « Au cas où. »
L’Enregistreur, ou comment entendre la voix de la folie
« Jour 47 : Ils grattent aux portes. » « Jour 48 : Ils grattent dans ma tête. » « Jour 49 : Ils rigolent. » « Jour 50 : Je rigole avec eux. »
Et puis, la dernière entrée, écrite d’une main qui partait en couilles : « G.L., si tu tombes là-dessus, fous le camp. Vite. Et surtout, ne te retourne pas. »
Trop tard.
J’avais déjà entendu le rire. Pas un rire humain. Un truc qui avait quitté le registre audible pour s’incruster directement dans mes os, comme une ritournelle de comptine pourrie, comme un écho de quelque chose qui n’aurait jamais dû exister. « Comme le rire d’un dieu qui aurait perdu la tête », avait noté Elias.
La Porte, ou comment savoir que t’es déjà mort
J’ai refermé le carnet. Et je l’ai vue. La porte. Celle du fond. Elle n’était pas là à mon arrivée. Rouillée, gravée d’une spirale qui me donnait envie de gerber mes tripes. Ouverte, maintenant. De l’autre côté, une lumière qui pulsait comme un cœur en surrégime, comme une blessure qui refuse de se refermer.
« Elias t’attend », a murmuré une voix venue d’un endroit où les lois de la physique faisaient la grève depuis des lustres, où le temps lui-même s’était mis en congés maladie.
Je me suis levé, le flingue braqué. Le rire a éclaté. D’abord lointain. Puis partout. Il sortait des murs. Il naissait dans les fissures. Il grandissait, comme une tache d’huile, comme une maladie, comme une certitude : « T’es dans la merde, G.D. Et cette fois, t’as pas de seau. »
Le Passage, ou comment réaliser que la réalité est une blague de mauvais goût
La porte n’était pas finie. Elle respirait. Derrière, ce n’était pas un couloir. C’était une plaie dans la réalité, un boyau de silence et de lumière blafarde qui s’étirait comme un chewing-gum cosmique, comme une cicatrice mal refermée. Mes pas résonnaient comme des clous qu’on enfonce dans un cercueil, comme des promesses qu’on brise une à une. Quelqu’un marchait à côté de moi. J’ai pas regardé. « Parce que parfois, l’ignorance, c’est tout ce qui te reste », avait écrit Elias.
Elias Voss est apparu — ou peut-être que ce n’était que son ombre, étirée en un rictus qui n’appartenait à aucun temps connu, à aucune réalité tangible. « Tu piges, maintenant ? Le temps, c’est pas une ligne. C’est un cercle. Et on est tous des hamsters dedans. » Sa voix s’est dédoublée. J’ai entendu un autre moi répondre, depuis un futur qui n’avait pas encore eu lieu, depuis un passé qui refusait de mourir. « Comme un écho dans un puits sans fond », avait noté Elias.
J’ai fait un pas — et l’air est devenu lourd, chargé d’une promesse aussi vieille que l’univers : tout peut commencer, tout peut finir, tout peut être réécrit. « Mais rien ne sera jamais effacé », avait ajouté Elias en marge.
La Réalité (ou ce qu’il en reste), ou comment comprendre que t’es juste un pion dans un jeu que tu comprends pas
Mes souvenirs partaient en fumée. La cambuse, l’enregistreur, la porte… Tout se dissolvait en miettes d’échos, en lambeaux de quelque chose qui avait peut-être jamais existé. Le hangar changeait. Les murs se pliaient comme du caoutchouc, la lumière devenait trop lourde, trop silencieuse, comme un secret qu’on porte depuis trop longtemps.
Et puis, l’instant où tout a eu un sens — et aucun : Les Archives n’étaient pas des fichiers. C’étaient des mémoires. Des vies empilées, des strates de réalité qui saignaient, qui transpiraient, qui se souvenaient. Certaines dataient du XXIe siècle. D’autres venaient d’un futur si lointain que le Soleil n’était plus qu’un souvenir de braise froide, une légende oubliée, une blague cruelle. « Comme des couches de peinture sur un mur qui cache un cadavre », avait écrit Elias.
Les Autres, ou comment réaliser que t’es juste de la nourriture sur pattes
Ils ne viennent pas de l’espace. Ils viennent du temps. Ils logent dans les interstices entre les secondes, comme des cloportes sous une moquette pourrie, comme des ombres dans un placard. Ils veulent un passage. Un corps. Le mien. « Parce que la chair, c’est plus facile à posséder que l’âme », avait noté Elias. « Et l’âme, de toute façon, c’est surfait. »
Moi, j’ai hérité du titre de Gardien. « Comme un gardien de prison qui réalise trop tard qu’il est enfermé avec les détenus », avait écrit Elias.
Dernière Transmission, ou comment savoir que t’as déjà perdu
Je n’ai pas livré les Archives à la Corporation. Je les ai planquées là où même le Diable irait pas les chercher, là où même les ombres ont peur de s’aventurer. J’ai balancé un message codé aux Veilleurs, une bande de hackers qui traquent les bugs temporels comme des chasseurs traquent le gibier : « Ne les laissez pas passer. Cramez les récepteurs. Et méfiez-vous des portes qui n’existaient pas hier. Parce que demain, elles existeront peut-être plus. Et vous non plus. »
Aujourd’hui, je crèche dans une bicoque pourrie sur Titan, où les tempêtes de méthane effacent les traces mieux qu’un témoin sous protection, mieux qu’un souvenir refoulé. « Ici, au moins, j’ai l’illusion d’être en sécurité », avais-je pensé. « Illusion », avait ricané Elias dans ma tête.
Ils me chercheront. Ils me trouveront. « Parce que c’est toujours comme ça que ça finit », avait écrit Elias. « Toujours. »
Épilogue (ou comment savoir que la boucle est déjà bouclée)
Parfois, la nuit, je rêve de Nyx-9. Dans mes rêves, la station est nickel. Les couloirs sont éclairés. Elias Voss m’attend devant une porte grande ouverte. Il sourit. « Alors, t’as enfin compris ? Le temps, c’est un cercle. Et on est tous des cons dedans. »
Je me réveille en sursaut. Ma main droite — celle qui a touché l’émetteur — est transparente. Comme si je commençais à m’effacer, pixel par pixel, souvenir par souvenir. « Comme si j’avais jamais existé », avais-je pensé. « Comme si c’était déjà le cas. »
Un jour, peut-être, quelqu’un lira ces lignes. Et il comprendra pourquoi le noir n’est jamais vraiment noir. Pourquoi il s’infiltre dans votre silence pour vous chuchoter que tout est déjà joué depuis le début, que tout est déjà écrit, que tout est déjà trop tard.
« Désolé, G.D. », avait écrit Elias en dernière page. « T’es dans la boucle, maintenant. Et la boucle, elle se referme toujours. »