Heraklès Navet et l'affaire du diplôme fantôme

Le 20/06/2026
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par Lindsay S
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Dossiers / Herakles Navet
Qu’est-ce qu’on irait s’emmerder avec la bande à Fifi quand il y a Lindsay S. qui nous rappelle ici tout son talent comique. L'homme a la tête de brassicassée se lance dans une enquete a hauts risques au sein de l'univers tendu de la kinésitherapie. Une poilade au troisième degré du début à la fin : même la saturation de comparaisons empruntées parfois chez Kiloutou vient alimenter la structure complexe de ce récit délirant. Le mélange improbable entre Maigret et les Monty Python, avec Gary Oldman dans le rôle de Navet et Pierre Niney dans celui du coupable. De cette soupe-là, on en redemande.
Sale journée pour Héraklès... Encore une enquête pénible qui se présentait. Les bouteilles vides s'entassant dans la pièce et les factures impayées sur le bureau... Il n'a pas le choix, il va devoir infiltrer la très élitiste communauté annécienne des sportifs.
Ça avait commencé comme un samedi classique, gueule de bois et fléchettes sur le visage de son ex chien détective, quand Max le kiné des Ultra-trailers avait poussé la porte avec fracas, un peu comme un surfeur balancerait ses cheveux blonds humides derrière son épaule...

Lui aussi a une bonne tête de chien, se dit Héraklès en raclant d’un revers de main les déchets de son bureau pour les faire tomber au sol. Max, l'archétype du héros fantasy au QE d'une huître s'assied donc face à notre détective bas de gamme.

— Qu'est-ce qui vous amène mon garçon ? La voix rauque et cassée par l'alcool, le tabac et le chagrin résonne dans le bureau dont les meubles ont été vendus, leurs contenus dispersés au sol comme des dolmens à Carnac.

— J'veux vous engager, j'ai un problème.

— Adultère ? Kidnapping ?... Vol ?

— Diffamation ! éclate Max dévasté.

Héraklès sort du tiroir un vieux mouchoir (qui fut blanc c'est sûr) et le secoue des miettes du goûter de la jolie voisine qui vient parfois le sucer, pour le tendre à Max comme à une veuve éplorée. Ça lui rappelle que lui aussi est triste pour son fidèle Sherclocklebs.

Max regarde le mouchoir comme il regarde les vieilles dames qui se présentent à son cabinet avec leur PTH toute neuve, secoue la tête, renifle et poursuit :

— Quelqu'un dit que je n'ai pas de diplôme, que je suis un charlatan. Si ça se sait, j'vais perdre mes clients. Je veux juste faire mon métier comme il faut et aider ces gens à se dépasser et à s'améliorer. Je dois savoir qui et pourquoi.

— Ah mon garçon... je peux en effet discrètement —toussote— infiltrer votre patientèle et trouver des indices. Mais ça va vous coûter bonbon.

— L'argent n'est pas un problème.

Héraklès gribouille 3-4 lignes sur un papier à moitié vierge, ajoute une ligne FRAIS et TVA, calcule (mal) 24% et déchire la feuille pour tendre à Max le morceau qui le concerne.

— 30% à la signature.

Max manque de s'étouffer puis il réfléchit... sort le cash de son microshort — la bosse qui donnait à Navet des envies de mettre le freluquet dehors disparaît — il tend la somme demandée.

— Parfait, murmure Navet en recomptant. Je serai chez vous lundi. À quelle heure le premier patient ?

Le RDV est pris. Navet file chez Decathlon et s'arrête chez son bailleur en rentrant. Il lui reste 24 h pour avoir l'air d'un patient de Max, le célèbre kiné des stars.

Lundi matin, 6h Navet pose son sac de sport savamment élimé dans la salle d'attente. Il a enfilé son body de cycliste avec poche ventrale, parfaite pour cacher un téléphone enregistreur. Il planque ses béquilles dans un coin, pour attendrir les mamies.

Il est paré.

La salle d’attente de Max ressemble à un temple moderne de la souffrance volontaire. Posters de trailers torse nu, slogans pseudo-motivants du type « La douleur n’est qu’une information », et une odeur de baume du tigre qui pique les yeux.

Navet s’assied sur une chaise en plastique — ergonomique ? — et jauge les lieux. Trois mamies en polaire rose le dévisagent comme un jury de concours canin. Une murmure :

— Oh le pauvre… il a l’air cassé de partout.

Parfait. Les béquilles fonctionnent. Navet baisse la tête, inspire, laisse échapper un gémissement calculé, juste assez pour attendrir les mamies.

La porte du cabinet s’ouvre. Max entre, rayonnant comme un paladin de MMORPG en short fluo. Il a l’air frais, trop frais pour un lundi 6h. Héraklès se demande s’il dort dans un caisson cryogénique entre deux séances.

— Bonjour à tous ! lance Max, avec un enthousiasme capable de faire vomir un moine bouddhiste.

Les mamies fondent. Navet se crispe. Il n’est pas là pour admirer le sourire Colgate du kiné, mais pour débusquer le corbeau qui veut ruiner sa carrière.

Max consulte sa tablette, fronce les sourcils, puis appelle :

— Monsieur… Navet?

Héraklès Navet se lève lentement, attrape ses béquilles et avance en boitant d’un pas théâtral. Les regards attendris derrière lui valident sa prestation.

Le cabinet de Max mélange matériel high-tech, plantes vertes noyées et trophées de trail posés comme des preuves d’un culte personnel. Max referme la porte.

— Alors, qu’est-ce qui vous amène ? demande-t-il, sérieux.

Navet s’installe sur la table d’examen, soupire long comme un dimanche pluvieux, et improvise :

— C’est… mon genou. Il fait un bruit bizarre. Comme… un pigeon qui râle.

Max hoche la tête, concentré, comme si c’était parfaitement normal.

— Vous faites du sport ?

— Beaucoup… trop, répond Navet, grave et mystérieux.

— Je comprends. Les sportifs se poussent toujours trop loin.

Impassible, il hoche la tête.

Au moment où Max se penche pour attraper un tube de gel, la porte s’entrouvre. Une femme, la cinquantaine, regard perçant, queue de cheval stricte, apparait.

— Max, dit-elle d’une voix glaciale. On doit parler. Maintenant.

Max blêmit. Navet redresse une oreille. Il connait ce ton. Le ton de quelqu’un qui sait quelque chose. Quelqu’un capable de faire tomber le corbeau.

— C’est urgent. Très urgent.

Max avale sa salive.

— Navet… euh… Monsieur Navet, je reviens dans une minute.

Immédiatement, Héraklès enclenche l'enregistrement et se rapproche de la porte.
Il ne capte que quelques mots, mais "Diplôme" en fait partie, c'est une certitude.
Tout à cette écoute, il ne remarque pas que la porte derrière lui s'est ouverte sur un jeune homme, même short fluo et un air de famille : l'associé de Max.
- Mais qu'est ce que..? Je peux vous aider Monsieur?
Navet hulule pour mimer une crampe et sautille légèrement. Peut être que l'homme ne comprendra pas la véritable raison de sa position (ventre collé à la porte du fond).
-Oui je vous en prie, aidez-moi !
Le soignant zélé dégaine le tube de crème, repose les mêmes questions, obtient le même bruit de pigeon et tartine le genou de notre détective sous couverture.
Celui-ci en profite :
— Où avez vous fait vos études jeune homme?
— Kevin!
— Kevin?
— Oui, vous pouvez m’appeler Kevin. J’suis allé à Rennes, z’ont une excellente école.
— Oh… Et Max aussi ?
— Nan ! Max, il est allé en Belgique. Pas les mêmes conditions.

Le massage du genou se poursuit sans un bruit. Les voix étouffées de Max et de la blonde parviennent par bribes à travers la porte.

— Ça a l’air de chauffer…
— Ça ? Non. Max est avec Jennifer. C’est notre énergéticienne. Elle veut récupérer le bureau du fond parce que c’est plus Feng shui.
— Hum… ?
— Mais si, vous savez, le Feng shui ? Un poisson rouge à droite, un miroir en face, et hop ! 10 € de plus de l’heure à la facturation.

Héraklès sent ses poils se durcir sous la crème, et l’odeur alcoolisée lui rappelle sa gueule de bois.

Il reste à l’écoute et ne relance pas la discussion. Max semble avoir accédé à la demande de « Jennifer », et le voilà de retour. Kevin s’empresse de filer en s’excusant. Max examine le genou, maintenant luisant et glissant comme une savonnette.

— Vous vous sentez mieux ?

Héraklès lui fait un clin d’œil et demande :

— Et toi, garçon ? Comment ça se passe ?

— Jennifer ? Oh non, c’est pas elle. Elle croit au karma. Si elle tentait un truc pareil, elle serait foutue pour les dix prochaines années.
— OK. J’vais retourner en salle d’attente et ouvrir l’œil. J’ai un autre rendez-vous dans quatre heures.

Max raccompagne donc Navet en salle d’attente et appelle une des mamies. Elle se lève prestement et clopine avec lui dans le couloir.

Il reste une Mamie Chamallow. Héraklès se laisse tomber sur la chaise et soupire.

— Une petite pause avant de repartir… Ça fait un bien fou, quand même.

La mamie lève les yeux de Paris Match et sourit.

— Oui, Max est excellent. Quel dommage qu’il faille prendre rendez-vous aussi longtemps à l’avance.

— Vous venez souvent ?

La vieille dame glousse.

— Papi, si tu veux me faire du gringue, trouve un peu plus original !

Navet hausse un sourcil.

Tirant avantage de la situation, il poursuit :

— Vous seriez partante ? Je pensais que toutes les patientes ici craquaient sur le beau Max.
— Non, bien sûr que non. C’est vrai qu’il est craquant, mais niveau cervelle, c’est assez creux.

Jennifer arrive et invite Mamie Chamallow à la suivre.

— Au plaisir, alors !

Héraklès se remet en position. La prochaine vague de patients va arriver.

La salle d’attente est calme. Navet pique du nez. C’est en sursaut qu’il se réveille face à un gamin d’à peine dix ans.

Sa mère ? Ou sa grand-mère ? Difficile à dire tant la femme est tirée et botoxée. Elle rappelle son enfant :

— Charles-Samuel ?! Je t’ai demandé de ne pas déranger le monsieur.
— Excusez-moi, monsieur, à cet âge, ils sont tellement curieux.

Héraklès met bien 20 secondes à se souvenir d'où et pourquoi il est là. Ca croasse dans sa tête.

Puis il saisit la perche au rebond.

— C’est bien vrai ! Et tellement vivant ! s'exclame-t-il en regardant Charles-Samuel d'un air faussement admiratif.
— Alors, mon p’tit ? Tu veux devenir kiné comme Max ?

La mère se récrie…
— Fichtre, non ! Charles-Samuel veut être coiffeur de stars, c’est autrement plus quali !
— Ça reste du soin ! Un peu moins d’études, peut-être ?
— Parlez-m’en ! Figurez-vous que j’ai entendu dire que Max n’aurait pas son diplôme…
— Diantre… Euh, pardon, de quoi ?
— Mais oui ! J’étais là, et j’attendais avec Charles-Samuel. De l’autre côté de la porte — elle désigne la salle UV — se trouvaient un homme et une femme qui parlaient de la princesse Diana. C’est pour ça que j’ai tendu l’oreille. Mais assez vite, la discussion a dérivé, et la femme a demandé à l’homme s'il n'avait pas fait assez de mal avec cette information.
— Mais non ?
— Vous y croyez, vous ?
— Oh, moi, Charles-Samuel vient pour Kevin. Max est bien trop snob.
— Ah… Vous avez vu qui c’était ?
— Non. Kevin est venu nous chercher avant qu’ils ne sortent de la pièce.

Navet prend des notes sur l’enregistreur :

Jennifer, l’énergéticienne, est trop branchée karma. Kevin ne pouvait pas être à deux endroits en même temps.
Mais il semblerait que ce soit un homme…

Héraklès Navet se lève. Son genou lui fait vraiment mal, maintenant.

Il cherche l’accueil, et surtout la secrétaire.

Un petit panneau, très américain, trône sur la banque : Mlle Jeanne.

Ça lui rappelle quelque chose… mais quoi ?

Peut-être une ancienne maîtresse. Il n’a jamais vraiment aimé que son chien, de toute façon.

Il tente une approche :

— M’selle ? Je suis M. Navet. J’ai rendez-vous avec Max à 10 h. Mais… je me demandais si vous auriez un autre créneau pour mon rendez-vous.

Mlle Jeanne extirpe de sous la monticule de papiers de son bureau un agenda pailleté bleu océan. La couverture porte un "Respire. Bouge. Rayonne". Elle l’ouvre : il y a là des rendez-vous en cinq couleurs différentes sur chaque créneau.

Héraklès siffle d’admiration.

— C’est vous qui gérez les rendez-vous de tout le monde ici ?
— Oui, oui ! glousse la jeune fille, stylo dans les cheveux, lunettes sur le nez et cicatrice d’acné sur la joue.

— Impressionnant ! Pourquoi cinq couleurs ?
— Rose pour Jennifer, bleu pour Kevin, vert pour Max, violet pour Sophie et marron pour M. Paddle. récite Mlle Jeanne en levant les doigts un par un.

— Intelligent !

Héraklès sait maintenant qu’il lui faut cet agenda. Son corbeau est là!
— Je n’ai pas le plaisir de connaître Sophie ou M. Paddle.
— Sophie, elle vient seulement les lundis et les vendredis. Elle fait de la réflexologie, de la naturopathie, de la CNV… et du macramé.
— Et M. Paddle ?
— Ah lui, c’est le boss.
— Ah ? Je croyais que le cabinet était à Max.
— Nan… mais c’est un peu kiff-kiff. M. Paddle est son père.

Pour notre détective, c’est évident : c’est le père, le seul homme qu’il n’avait pas identifié, mais qui était donc cette femme avec lui dans la cabine UV.

Il poursuit donc l’interrogatoire :

— Max s’entend bien avec son père ?
— Oh non, vous pensez ! Ils se chamaillent constamment. M. Paddle dit TOUT LE TEMPS à Max qu’il ne lui a pas payé ses études pour qu’il tripote des mamies.

Ah. Navet est extrêmement déçu. Il voyait le bout, mais son enthousiasme retombe comme un soufflé.

Il se reconcentre sur l’agenda…
Comment l’obtenir de Mlle Jeanne…

Héraklès fixe l’agenda pailleté comme un cambrioleur observe un coffre-fort. Il en a vu des objets convoités dans sa carrière : un diamant volé, un testament falsifié, un chien empaillé… mais jamais un agenda turquoise « Respire. Bouge. Rayonne. ».

Il se racle la gorge.

— Mademoiselle Jeanne… vous êtes vraiment indispensable ici, non ?

Elle rougit comme une tomate bio.

— Oh… vous trouvez ?

— Absolument. Sans vous, ce cabinet s’écroulerait plus vite qu’un trailer sans ses bâtons.

Elle glousse. Mauvais signe : elle est en train de s’attacher. Navet déteste ça. Les gens qui s’attachent finissent toujours par lui demander de rembourser quelque chose.

Il tente une diversion :

— Vous permettez que je regarde l’agenda ? C’est fascinant, toute cette organisation.

Elle hésite. Elle protège son agenda comme une mère poule protège son poussin le plus moche.

— Oh… je ne sais pas… C’est très personnel, vous savez. Les rendez-vous, c’est sacré.

Héraklès sourit. Un sourire de vieux renard qui a déjà volé des preuves dans des endroits bien plus surveillés qu’un cabinet de kiné Feng shui.

— Je comprends. Je comprends parfaitement. Mais voyez-vous… mon genou… il me fait atrocement mal.

Il pousse un gémissement. Pas trop. Juste ce qu’il faut pour évoquer un homme qui a vu la mort, la douleur, et un marathon de TF1 un dimanche soir.

Jeanne panique.

— Oh mon Dieu ! Vous voulez un glaçon ? Une tisane ? Une séance d’EFT ?

— Non… juste… un créneau. Un petit créneau. Et peut-être… que je regarde l’agenda pour voir ce qui vous arrange.

Elle mordille son stylo. Elle réfléchit. Elle est à deux doigts de céder.

Mais soudain, un bruit sec retentit : CLAC. La porte du bureau du fond vient de se refermer.

Jeanne sursaute.

— Oh ! M. Paddle arrive. Je dois lui préparer son café.

Elle referme l’agenda d’un coup sec, le glisse sous une pile de dossiers, et file comme une biche stressée.

Navet reste seul. Avec une certitude : l’agenda est la clé. Et une autre certitude : il va devoir le voler.

Il se lève, genou douloureux, moral en vrac, mais détermination intacte.

Il s’approche du comptoir. Regarde autour. Personne.

Il tend la main vers la pile de dossiers…

Une voix grave tonne derrière lui :

— Je peux savoir ce que vous faites, Monsieur Navet ?

Il se retourne lentement.

Devant lui, un homme massif, polo trop serré, regard de père déçu depuis 1987.

M. Paddle.

Le boss.

Le père.

Le suspect.

Navet ravale sa salive. Son genou craque. Son cerveau aussi.

La partie devient sérieuse.

M. Paddle le fixe comme un vigile qui aurait surpris un enfant en train de voler un Carambar.

— Vous touchez souvent aux affaires des autres, Monsieur Navet ?

Héraklès se redresse, remet en place son body de cycliste, tente de retrouver un semblant de dignité. Son genou craque comme un vieux parquet.

— Je… je cherchais un mouchoir.
— Sous cet agenda ?
— On ne sait jamais où la vie cache ses surprises.

Paddle ne sourit pas. Il ne sourit probablement jamais. Il a la mâchoire d’un homme qui a passé trente ans à dire « Max, tu me déçois ».

Navet observe l’homme. Large. Solide. Le genre de type qui pourrait étrangler un buffle mais qui, paradoxalement, a l’air de fondre dès qu’on prononce « mon fils ».

Et soudain, ça lui saute au visage. Comme une évidence. Comme un pigeon qui râle dans un genou.

Ce type n’a aucune raison de saboter Max. Max, c’est son investissement. Son héritage. Son retour sur capital émotionnel. Son ROI familial.

Un père ne flingue pas la poule aux œufs d’or. Il la gave. Il la protège. Il la critique, certes, mais il ne la détruit pas.

Navet soupire intérieurement. Encore une fausse piste. Encore un coupable trop évident pour être vrai. Il y a trop de pigeons dans cette affaire et pas assez de corbeaux.

Paddle s’approche, pose une main lourde sur le comptoir.

— Vous avez un problème, Monsieur Navet ?
— Toujours. Mais pas avec vous.

Paddle hoche la tête, satisfait comme un homme qui vient d’éviter une conversation sur les émotions.

— Alors laissez l’agenda tranquille. Jeanne y tient plus qu’à son salaire.

Il tourne les talons et disparaît dans le couloir, laissant derrière lui une odeur de café serré et d’autorité paternelle.

Navet reste planté là, penaud, genou douloureux, cerveau en vrac.

Le père n’est pas coupable. Il le sait. Il le sent. Il en est sûr.

Ce qui veut dire une seule chose :

Le vrai corbeau est encore dans les murs.

Et l’agenda pailleté, lui, n’a jamais été aussi indispensable.

M. Paddle disparu dans le couloir, Héraklès reste immobile quelques secondes, comme un cambrioleur qui attend que l’alarme cesse de clignoter. Puis il entend des pas légers, rapides, nerveux : Jeanne revient.

Pas le temps de réfléchir. Pas le temps d’hésiter. Pas le temps d’écouter le vieux pigeon asthmatique logé dans son genou.

Il plonge la main sous la pile de dossiers, agrippe l’agenda pailleté « Respire. Bouge. Rayonne » et le tire d’un coup sec. Le carnet glisse, manque de tomber, mais il le rattrape contre son torse comme un bébé koala.

Il se retourne, file vers le couloir, ouvre la première porte venue : Salle UV.

Il entre. Il referme. Il souffle.

La pièce est vide, baignée d’une lumière violette qui donne à tout un air de boîte de nuit pour retraités. Une odeur de crème solaire hors saison flotte dans l’air.

Navet s’assied sur un tabouret, ouvre l’agenda avec dévotion.

— Charles-Samuel… Charles-Samuel… Où es-tu, petit coiffeur des étoiles…

Il tourne les pages. Les couleurs sautent aux yeux : rose, bleu, vert, violet, marron. Un arc-en-ciel thérapeutique.

Puis il trouve : La semaine précédente. Jeudi. 9 h 30. Charles-Samuel.

Il note tout sur son enregistreur, d’une voix basse et professionnelle :

— Présents au créneau : Kevin en bleu… Max en vert… Jennifer en rose… Sophie pas là… M. Paddle en marron… et… qui est ce… « Invité spécial - cabine UV » ?

Il fronce les sourcils. Il zoome mentalement. Il relit.

— « Invité spécial - cabine ». Pas de nom. Pas d’initiales. Juste ça.

Il continue à dicter :

— Donc… au moment où la mère botoxée a entendu parler de la princesse Diana et du chantage… il y avait : Max, Kevin, Jennifer, Paddle… et un mystérieux invité spécial.

Il referme l’agenda.

Il se lève.

Son genou craque comme un vieux biscuit.

Il se dirige vers la porte.

Il pose la main sur la poignée.

Et là, il entend des voix dans le couloir.

— Jeanne, tu n’as pas vu l'agenda ?
— Non, M. Paddle, je… je croyais que vous l’aviez pris.
— Je ne touche jamais à ce truc. On dirait un cahier de coloriage pour licornes.

Navet blêmit.

Il regarde l’agenda dans ses mains.

Il regarde la porte.

Il regarde la cabine UV.

Il souffle.

— Merde.

La partie vient de se compliquer.

Kevin surgit de la cabine UV comme un diable sortant d’une lampe… Enfin, comme un génie, mais un génie qui aurait raté son CAP pâtisserie et se serait rabattu sur la kiné.

Il cligne des yeux dans la lumière violette, torse nu, short fluo, peau brillante de crème SPF 50. On dirait un saumon huilé qui aurait pris vie.

— M’sieur Navet… je vous ai entendu.

Navet se fige, l’agenda pailleté serré contre lui comme un enfant pris avec un pot de confiture.

— Ah.
— Ah ouais. Tout. Depuis « Respire. Bouge. Rayonne » jusqu’à « Invité spécial ».
— Ah.

Kevin s’approche, l’air grave. Un air grave sur Kevin, c’est comme un air intelligent sur un poisson rouge : ça surprend.

— Vous êtes pas un vrai patient, hein.

Navet soupire. Il a été percé à jour par un homme dont le QI rivalise avec celui d’un crustacé breton. Ça pique un peu.

— Disons que je suis… en mission.
— Pour Max.

Kevin bombe le torse, fier comme un coq sous stéroïdes.

— Je le savais. Je le savais que vous étiez pas là pour un genou de pigeon.
— C’était crédible pourtant.
— Non. Vous avez trop de vocabulaire.

Navet encaisse. Il n’a pas le temps de s’offusquer : Kevin continue, soudain très sérieux.

— Écoutez… Max, c’est mon boss. Mon mentor. Mon modèle.
— Ton modèle ?
— Ouais. Il m’a appris plein de trucs. Comment tenir un tube de gel sans en mettre partout. Comment parler aux mamies. Comment faire semblant de comprendre le Feng shui de Jennifer.

Il pose une main sur l’épaule de Navet, solennel.

— Si le cabinet ferme… je devrai retourner à Plouc-les-Bains, dans la baie de Douarnenez.
— Charmant coin.
— Plutôt crever.

Navet hoche la tête. Il comprend. Il ne sait pas pourquoi, mais il comprend.

Kevin baisse la voix.

— Je vais vous aider, M’sieur Navet.
— Pourquoi ?
— Parce que Max mérite pas ça. Et parce que… j’ai entendu un truc, moi aussi.

Navet se redresse.

— Quoi donc ?
— L’invité spécial. Je sais qui c’est.

Silence. La lumière UV bourdonne. Le suspense est presque palpable.

— C’est qui, Kevin ?
— C’est…

Il regarde autour de lui, comme si les murs pouvaient écouter.

— C’est quelqu’un que Max veut pas voir ici. Quelqu’un qui lui veut pas du bien.
— Un ennemi ?
— Pire.
— Pire qu’un ennemi ?
— Ouais.

Kevin avale sa salive.

— C’est son ex.

Navet cligne des yeux. Il s’attendait à un rival professionnel, un patient mécontent, un gourou du Feng shui. Pas ça.

— Son ex ?
— Ouais. Et elle… elle est pas du genre à laisser tomber.

Navet sent son genou le lancer. Ou alors c’est son instinct de détective.

Une chose est sûre : L’affaire vient de prendre un tournant sentimental. Et ça, c’est toujours mauvais signe.

La lumière UV clignote.

Kevin parle encore, mais Navet n’écoute plus. Un mot a déclenché quelque chose. Un mot terrible. Un mot qui sent la trahison et la pâtée tiède.

Rupture.

Navet ferme les yeux. Et tout revient.

C’était un mardi. Toujours les mardis. Les jours où les gens prennent de mauvaises décisions.

Sherclocklebs, son fidèle compagnon, son flair sur pattes, son Watson canin, était assis sur le tapis, la queue immobile. Mauvais signe. Une queue immobile chez un chien, c’est comme un silence chez un supporter un soir de match : ça annonce un drame.

— Sherclocklebs… qu’est-ce qu’il y a, mon vieux ?

Le chien ne répond pas. Évidemment. Mais dans ses yeux, Navet lit quelque chose. Une distance. Une résolution.

Puis on frappe à la porte.

TOC TOC TOC.

Navet ouvre.

Et là… Elle est là. La reine des pulls en laine. La duchesse des crimes domestiques.

Jessica Fletcher.

Arabesque en personne. Avec son sourire de grand-mère qui sait tout, voit tout, et résout tout en tricotant.

— Bonjour, Monsieur Navet. Je viens chercher Sherclocklebs.

Navet cligne des yeux.

— Pardon ?

Elle sourit. Doux. Implacable.

— Il a choisi.
— Choisi… quoi ?
— Moi.

Sherclocklebs s’avance. Il porte un petit foulard rouge.

Navet chancelle.

— Tu… tu me quittes ? Pour… elle ?

Le chien aboie. Bref. Professionnel.

Jessica Fletcher pose une main sur son épaule.

— Ne le prenez pas mal. Vous êtes… compétent. À votre manière.

Sherclocklebs sort. Sans se retourner.

La porte se referme.

Navet reste seul. Avec son cœur en vrac. Et une bouteille de whisky qui, elle, n'a jamais rompu.



Kevin claque des doigts devant lui.

— M’sieur Navet ? Vous êtes tout violet. C’est la lumière UV ou… ?

Navet rouvre les yeux. Il ravale sa douleur. Il ravale son passé. Il ravale tout.

— Rien. Juste… un souvenir.

Kevin hoche la tête, compatissant comme un golden retriever qui aurait lu un livre de développement personnel.

— Alors… on fait quoi pour l’ex de Max ?

Navet se redresse. Son genou craque. Son âme aussi.

— On la trouve.
— Et après ?
— On avise.

Parce que les ex… Il sait ce que ça peut faire. Il sait ce que ça peut détruire.

Et il ne laissera pas Max finir comme lui : abandonné sur un tapis, sans foulard rouge.

Kevin attrape l’agenda pailleté comme si c’était une bombe artisanale. Il le cale sous son bras, sort de la salle UV en marchant vite — trop vite pour quelqu’un qui sort d’une séance bronzage, pas assez vite pour quelqu’un qui veut avoir l’air innocent.

Navet colle son oreille contre la porte.

— Jeanne ! s’exclame Kevin, la voix un peu trop aiguë pour être honnête.
— Oui ?
— J’avais… euh… l’agenda.
— L’agenda ?
— Oui. Je… je devais vérifier un truc. Pour… pour Max.
— Pour Max ?
— Oui. Il m’a demandé.
— Ah bon ?
— Oui oui oui. Tout à fait. Absolument. Cent pour cent.

Silence.

Navet imagine Jeanne, les bras croisés, lunettes sur le nez, cicatrice d’acné frémissante.

Puis elle répond :

— Bon… d’accord. Mais la prochaine fois, tu me demandes.
— Promis juré craché.
— Pas craché, Kevin.
— Oui, pardon.

La conversation se termine sur un bruit de pages qu’on repose, puis de stylos qu’on réorganise. Kevin revient dans la salle UV en refermant la porte derrière lui comme un agent secret qui aurait réussi sa première mission sans déclencher l’alarme.

Il bombe le torse.

— C’est bon.
— Elle a rien vu ?
— Rien du tout. Je suis un ninja.

Navet le regarde. Un ninja, vraiment. Un ninja en short fluo, bronzé à l’UV, qui sent la crème solaire à la noix de coco.

— Bien joué, Kevin.
— Et j’ai une info. Une grosse.

Il se penche, comme s’il allait révéler un secret d’État.

— L’ex de Max revient aujourd’hui.
— Aujourd’hui ?
— Oui. À 16 h.
— Comment tu sais ça ?
— J’ai entendu Paddle le dire à Max. Il voulait pas, mais elle a insisté. Et quand elle insiste…
— Elle obtient ce qu’elle veut.
— Exactement.

Navet sent une petite sueur froide lui glisser dans le dos. Les ex. Toujours les ex. Toujours les mêmes dégâts.

Il range son enregistreur, se redresse, et son genou proteste comme un vieux tiroir Ikea.

— Très bien. Je reviens à 15 h 30.
— Avec le même déguisement ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que si je reviens avec les mêmes béquilles, les mamies vont vouloir m’adopter.

Kevin hoche la tête, convaincu.

— Vous allez mettre quoi ?
— Je verrai.
— Vous allez boire ?
— Je vais déjeuner.
— Donc boire.
— Kevin…
— Oui ?
— Tais-toi.

Navet sort de la salle UV, traverse le couloir en boitant, et quitte le cabinet avec la détermination d’un homme qui sait qu’il lui reste trois heures pour se saouler juste assez pour être crédible, mais pas trop pour rester debout.

Il pousse la porte du cabinet.

L’air frais le frappe.

Il inspire.

— 15 h 30, murmure-t-il. Nouveau déguisement. Nouvelle identité. Nouvelle chance de comprendre qui veut la peau du kiné des trailers.

Et surtout : ne pas penser à Sherclocklebs.

Il descend la rue en direction du premier bistrot ouvert.

Le déjeuner peut commencer.

Quand il pousse la porte du cabinet avec l’assurance d’un homme qui a déjà perdu toute dignité depuis longtemps, il a sous son bras un paddle gonflable, encore humide, qu’il a rempli dans les toilettes du bistrot.

Sur lui : une combinaison de plongée intégrale, noire, moulante, qui met en valeur absolument rien. Il a même gardé les palmes, qu’il porte comme des pantoufles de géant.

Il avance en flap flap flap, chaque pas résonnant comme un phoque qui applaudit.

Les mamies présentes lèvent la tête, médusées.

— Oh mon Dieu… souffle l’une.
— C’est un… sportif ? demande l’autre, incertaine.
— Ou un otarie échappée du zoo, murmure la troisième.

Navet s’assoit, paddle posé contre sa cuisse, palmes croisées, l’air de quelqu’un qui trouve ça parfaitement normal.

Il sort un magazine de trail trouvé dans la salle, le tient à l’envers, et attend.


Kevin passe la tête dans la salle d’attente

Il manque de s’étouffer.

— M’sieur Navet… mais…
— Chut. Je suis incognito.
— Incog… quoi ?
— Laisse tomber.

Kevin hoche la tête, impressionné. Pour lui, c’est un camouflage de niveau commando marine.

— Elle arrive à 16 h, hein.
— Je sais.
— Vous êtes sûr que… ça… c’est le bon déguisement ?
— Kevin, j’ai infiltré des sectes, des clubs de bridge, un élevage de lamas et un mariage breton.
— Et ça a marché ?
— Non. Mais là, ça va marcher.

Kevin repart, convaincu comme un enfant à qui on dit que les fées existent.


Navet regarde l’horloge. 15 h 42.

Il inspire profondément. La combinaison sent le caoutchouc chaud et la bière renversée.

Une mamie s’approche timidement.

— Vous… vous allez nager dans le lac ?
— Toujours.
— Mais… il fait 3 degrés.
— Je suis un homme de défis.
— Et… les palmes ?
— Pour aller plus vite.
— Et le paddle ?
— Pour aller plus loin.

Elle hoche la tête, impressionnée. Les mamies adorent les sportifs suicidaires.


15h59 La porte du cabinet s’ouvre.

Un courant d’air glacé traverse la salle d’attente.

Les mamies se figent.

Kevin apparaît dans le couloir, livide.

— Elle est là.

Navet se redresse. Son paddle tombe au sol dans un PLOF mou. Il l’ignore.

Il fixe l’entrée.

Et là…

Une silhouette se découpe dans l’encadrement de la porte. Talons. Manteau long. Cheveux impeccables. Regard capable de congeler un volcan.

L’ex de Max.

Elle avance.

Chaque pas résonne comme un verdict.

Navet avale sa salive.

— Ça commence, murmure-t-il.

Et il n’a jamais eu l’air aussi ridicule. Ni aussi prêt.

Elle entre dans la salle d’attente comme si elle entrait sur un plateau télé. C'est elle, la femme qui a déjà vendu 200 000 exemplaires de L’Huître et moi et qui considère que c’est un service rendu à l’humanité.

Sa voix grave résonne :

— Bonjour.

Les mamies sursautent. Navet aussi. On dirait un baryton coincé dans un corps de sirène.

Elle retire ses lunettes. Regarde autour. Et son regard tombe sur… Navet, en combinaison de plongée, palmes aux pieds, paddle gonflable posé contre sa cuisse.

Elle fronce un sourcil.

— Vous êtes… un patient ?

Navet se redresse, tente d’avoir l’air normal, ce qui est impossible dans sa tenue.

— Glagla Race. Préparation mentale.
— Ah.

Elle ne pose pas plus de questions. Elle a l’habitude des gens étranges. Elle en a même épousé un.

Kevin apparaît dans le couloir, pâle comme un linge.

— Lindsay… bonjour.
— Kevin.
— Max va… euh… arriver.

Elle avance, majestueuse, dangereuse, parfumée à quelque chose de très cher et très agressif.

Navet l’observe. Il la connaît. Pas personnellement, mais il a déjà vu sa tête sur des couvertures de livres dans les gares.

L’Huître et moi : S’ouvrir au monde ou se dessécher. Un best-seller. Un phénomène. Un ramassis de conneries, selon Navet, mais un phénomène quand même.

Et soudain, un détail lui revient. Un passage du livre. Un chapitre entier, même.

Elle y racontait son histoire d’amour avec « M. X, kinésithérapeute belge ». Et surtout, elle y écrivait noir sur blanc :

« Il n’a jamais récupéré son diplôme. Il a fui la Belgique comme il a fui ses responsabilités. »

Navet se fige.

— Merde… murmure-t-il.

Lindsay S. n’a pas seulement une voix grave. Elle n’a pas seulement un ego en titane. Elle n’a pas seulement épousé Max.

Elle a déjà écrit publiquement que Max n’avait pas son diplôme.

Et ça, c’est une bombe.

Elle s’assoit. Croise les jambes. Sort un carnet Moleskine. Note quelque chose.

Navet sent son cœur battre dans sa combinaison néoprène.

Il comprend.

Ce n’est pas un corbeau. Ce n’est pas un patient mécontent. Ce n’est pas un concurrent.

C’est une auteure à succès qui a déjà balancé l’info dans un livre vendu partout.

Et si elle revient aujourd’hui… Ce n’est pas pour s’effacer.

Max apparaît enfin dans le couloir, tiré à quatre épingles, sourire crispé, regard de lapin pris dans les phares.

— Lindsay… tu es venue.

Elle se lève lentement, comme une prêtresse antique. Sa voix grave résonne dans le cabinet :

— Maximilien.

Navet, toujours en combinaison de plongée, se redresse. Il ressemble à un phoque qui assiste à un divorce.

Kevin se colle au mur, prêt à intervenir si quelqu’un tente de lancer un tube de gel.

Lindsay croise les bras.

— Je suppose que tu veux des explications.

Max ouvre la bouche, mais Navet le devance :

— Oui. On veut des explications. Beaucoup. Et vite.

Elle le regarde de haut en bas.

— Mais vous êtes…qui ?

Elle ne cherche pas plus loin. Elle a vu pire dans les salons du livre.

Elle inspire profondément, puis annonce :

— J’ai parlé de ça avec Mademoiselle Jeanne la semaine dernière.

Max blêmit.

— De… ça ?
— Oui. De ton diplôme.

Kevin pousse un petit cri étranglé.

Navet serre les dents. Il sent que la vérité arrive, et qu’elle va être stupide.

Lindsay poursuit, imperturbable :

— Beaucoup de tes patients avaient lu mon livre.
— Ton livre… répète Max, livide.
— L’Huître et moi.
— Oui, merci, je connais le titre.

Elle continue, implacable :

— Ils posaient des questions à Jeanne. Beaucoup. Sur ton diplôme. Sur la Belgique. Sur… ta fuite.

Max se prend la tête entre les mains.

— Mais pourquoi tu as écrit ça ?
— Parce que c’était vrai.
— Lindsay !
— Et littérairement puissant.

Navet intervient, professionnel malgré les palmes :

— Donc vous avez mis le feu au cabinet sans le vouloir.
— Exactement.

Elle ouvre son sac. Navet se tend. Kevin aussi. Même les mamies retiennent leur souffle.

Elle en sort…

un marteau.

Silence.

Puis un clou.

Puis un cadre.

Un cadre où trône un diplôme flambant neuf, tamponné, signé, certifié.

Max cligne des yeux.

— C’est…
— Ton diplôme, oui.

Elle sourit, fière comme une enfant qui ramène un dessin moche mais fait avec amour.

— Je suis allée en Belgique.
— En Belgique ?
— Oui. J’ai demandé à Jeanne le nom de ton école. Elle me l’a donné.
— Jeanne… souffle Max, trahi.
— Et j’ai récupéré ton diplôme.
— Mais… pourquoi ?
— Pour me faire pardonner.

Elle avance, tend le cadre à Max.

— J’ai écrit un livre entier où tu joues le rôle d’une huître.
— Oui, ça, j’avais remarqué.
— Alors je voulais réparer.
— En ramenant mon diplôme ?
— Oui. Et en le clouant moi-même au mur.

Elle brandit le marteau, dramatique.

— Symboliquement.

Navet se frotte le front. Il comprend enfin.

Il n’y a pas de corbeau. Pas de complot. Pas de sabotage.

Juste une ex envahissante, une secrétaire trop bavarde, un livre trop lu, et un kiné trop con pour aller chercher son propre diplôme.

Max prend le cadre, ému malgré lui.

— Merci, Lindsay.
— Je t’en prie.
— Mais… tu aurais pu me prévenir.
— Je voulais que ce soit une surprise.

Navet soupire. Il enlève ses palmes. Il a résolu l’affaire. Enfin… résolu est un grand mot. Disons qu’il a assisté à sa résolution.

Lindsay range son marteau.

— Je vais y aller.
— Tu restes pour le café ? propose Max.
— Non. J’ai un direct sur Radio Nova.

Elle sort, majestueuse.

Silence.

Max regarde Navet.

— Alors… c’était elle ?
— Non.
— Non ?
— C’était toi.
— Moi ?
— Oui. Fallait aller chercher ton diplôme, crétin.

Max baisse la tête.

Navet attrape son paddle, se dirige vers la sortie.

— L’affaire est close. Vous aurez ma facture Lundi.
— Vous revenez pour votre genou ? demande Max.
— Jamais.

Il pousse la porte, combinaison de plongée claquant au vent.

— Et Max ?
— Oui ?
— Dis à Jeanne d’arrêter de parler aux auteurs de best-sellers.

Max hoche la tête, solennel.

Navet s’en va.

Un phoque. Un détective. Un héros.