C’est l’histoire d’un doudou. Il s’appelle Tintin. C’est un lapin bleu turquoise. C’est le doudou d’une petite fille. Elle est gaie et jolie, très intelligente, toujours attentive aux autres. Tintin est très fier d’être son doudou.
Aujourd’hui, Tintin a une mission très importante : accompagner Lindsay à l’hôpital. Le docteur doit la réparer parce qu’elle est bancale. Elle est impatiente et elle a un peu peur, mais Tintin est un doudou très bien formé. Il la distrait :
— Tu sais Line, je vais avoir besoin d’un pyjama moi aussi pour dormir à l’hôpital avec toi.
On a choisi la couleur avec soin, parce que Maman a été formelle : l’hôpital, ce n’est pas pour rigoler. L’opération coûte cher et elle va sauver Lindsay. C’est le docteur qui l’a dit. Il a un bureau avec des diplômes.
Le pyjama est un peu nul, en vrai. Elle a dix ans, sa Lindsay. Elle a bricolé un truc trop joli avec des chutes de la chemise de son Papa, mais ça tient avec des bouts de ficelle et sa queue en pompon est à l’air. Ce n’est pas grave. Lui et Lindsay font bonne figure dans l’hôpital.
Elle le présente aux infirmières. Elles voient tout de suite que c’est un bon doudou, bien préparé. Dans son oreille droite, Tintin a mis des bisous de Maman. Dans la gauche, un piège pour les larmes de Line, si jamais elle a trop peur.
D’habitude, Lindsay aime poser sa tête sur son gros ventre poilu quand elle est triste. Là, elle lui fait des câlins dans le dos, sans bout de pyjama. C’est bien comme ça. Il voit ce qui les attend.
Line part avec le brancardier. Doudou doit rester. Il lui fait son beau sourire. Il guette chaque roue dans le couloir, chaque bruit de pas, chaque porte.
L’attente est longue et Tintin commence à s’inquiéter. Et si Lindsay avait besoin de lui et qu’il n’était pas là ?
Enfin, elle revient. Elle dort presque, mais elle est là. L’infirmière l’aide à remettre son pyjama et lui fait une piqûre. Tintin montre ses fesses pour en avoir une aussi. C’est supportif, un doudou.
Ce n’est pas très agréable. Les gens de l’hôpital viennent les réveiller toutes les deux heures. Tintin sait que Lindsay est fatiguée : elle le serre toujours très fort quand elle est fatiguée. Il lui donne une dose de bisous de Maman pour se rendormir. Ça marche bien. Avec les antidouleurs que la perfusion verse dans la main de Line.
Il ne sait pas combien de temps ils sont restés à l’hôpital. À la fin, Lindsay ne lui met plus son pyjama. C’est le jour du retour.
Elle est encore heureuse et confiante. Elle dit à doudou que la nouvelle vie va commencer. Ça y est, elle est réparée.
À la maison, elle prend un bain avec Tintin. La cicatrice n’est pas jolie, mais c’est moins pire que ce que doudou imaginait. Un jour, Lindsay a tiré trop fort sur son oreille et elle s’est détachée. C’est Line qui l’a recousue. Franchement, cette cicatrice-là est bien plus moche que celle de la petite fille. Doudou n’est pas impressionné.
Il est toujours prêt pour un câlin quand elle a mal le soir, ou quand le kiné la force à lever la jambe. Il lui dit qu’elle ne fait pas assez d’efforts, mais Tintin voit bien qu’elle est au maximum. La nuit, il se cale dessous et il pousse un peu pour l’aider. Et aussi parce que cette position l’aide à dormir. Ça tire moins.
Bientôt, Lindsay retourne à l’école. Elle n’est pas pressée. Elle ne pourra pas jouer avec les autres, et doudou ne pourra pas l’accompagner. Elle est trop grande pour ça.
Elle choisit plein de livres pour la récréation, et aussi des fils à scoubidous. Les scoubidous, ça se fait assise, sans se faire mal.
Le premier jour, elle rentre assez contente. Les enfants sont curieux de la nouvelle — oui, parce qu’elle a changé d’école, l’autre ne pouvait pas s’adapter à ses béquilles. Elle a montré à quelques petites filles comment faire des scoubidous. C’était chouette.
Puis le temps passe. Doudou voit que Lindsay est de moins en moins contente de ses journées. Elle a lassé les autres enfants, qui préfèrent courir. Elle n’est plus la curiosité. Elle est encombrante. Il faut porter son plateau, l’aider dans les escaliers, parfois l’attendre.
En sport, on la choisit, mais on sait qu’elle sera nulle. Line ne comprend pas pourquoi elle doit faire du sport. Elle ne peut pas lever la jambe, alors grimper à la corde, sauter au cheval d’arçon ? N’importe quoi. Le docteur dit que le professeur doit s’adapter, mais que zéro activité n’est pas une option. L’option douleur, en revanche, reste ouverte. Le professeur, évidemment, ne comprend rien à rien. Tintin vole dans la chambre les jours de gym.
Line dort mal. Elle vit mal. Elle a mal. Elle n’est pas réparée. Pas encore. Elle est même en moins bon état qu’avant, comme si l’oreille de son lapin avait été remplacée par une oreille pointue. Pas réparée. Juste abîmée.
Elle se pose des questions. Pas celles des autres enfants. Des questions longues, qui ne servent à rien à dix ans.
Tintin n’a jamais trouvé la retraite méritée. Il est resté dans les draps de Lindsay. Il est vieux maintenant, un peu râpé, avec son oreille recousue de travers. Il a vu ce que cette opération a fait à sa petite fille.
Elle n’a pas été réparée comme on l’avait promis. Elle a changé. Son corps a changé, et le regard des autres avec. Il a vu qu’elle réfléchissait avant de monter une marche. Avant de courir. Avant de demander quelque chose. Comme si chaque mouvement devait d’abord demander la permission.
Tintin n'a plus vue les amies, ni les cartons d'invitation. Il ne voyait que les efforts qu’elle faisait pour ne pas gêner. Il a vu comment on s’habitue à être à côté, jamais tout à fait dedans. Comment on finit par croire que c’est normal.
La Maman de Lindsay répète chaque jour que l’opération a été une chance, qu’il faut être reconnaissante. Line fait de son mieux. Elle ne se plaint presque plus. Tintin ne répond rien. La nuit, il se cale sous sa jambe, comme avant, pour que ça tire moins. Il pousse un peu, discrètement. Pas pour réparer — ce mot-là ne veut plus dire grand-chose — mais pour qu’elle dorme.
Peut-être qu’elle attend encore que ça marche.
Tintin, lui, attend juste qu’elle ait un peu moins mal.
Aujourd’hui, Tintin a une mission très importante : accompagner Lindsay à l’hôpital. Le docteur doit la réparer parce qu’elle est bancale. Elle est impatiente et elle a un peu peur, mais Tintin est un doudou très bien formé. Il la distrait :
— Tu sais Line, je vais avoir besoin d’un pyjama moi aussi pour dormir à l’hôpital avec toi.
On a choisi la couleur avec soin, parce que Maman a été formelle : l’hôpital, ce n’est pas pour rigoler. L’opération coûte cher et elle va sauver Lindsay. C’est le docteur qui l’a dit. Il a un bureau avec des diplômes.
Le pyjama est un peu nul, en vrai. Elle a dix ans, sa Lindsay. Elle a bricolé un truc trop joli avec des chutes de la chemise de son Papa, mais ça tient avec des bouts de ficelle et sa queue en pompon est à l’air. Ce n’est pas grave. Lui et Lindsay font bonne figure dans l’hôpital.
Elle le présente aux infirmières. Elles voient tout de suite que c’est un bon doudou, bien préparé. Dans son oreille droite, Tintin a mis des bisous de Maman. Dans la gauche, un piège pour les larmes de Line, si jamais elle a trop peur.
D’habitude, Lindsay aime poser sa tête sur son gros ventre poilu quand elle est triste. Là, elle lui fait des câlins dans le dos, sans bout de pyjama. C’est bien comme ça. Il voit ce qui les attend.
Line part avec le brancardier. Doudou doit rester. Il lui fait son beau sourire. Il guette chaque roue dans le couloir, chaque bruit de pas, chaque porte.
L’attente est longue et Tintin commence à s’inquiéter. Et si Lindsay avait besoin de lui et qu’il n’était pas là ?
Enfin, elle revient. Elle dort presque, mais elle est là. L’infirmière l’aide à remettre son pyjama et lui fait une piqûre. Tintin montre ses fesses pour en avoir une aussi. C’est supportif, un doudou.
Ce n’est pas très agréable. Les gens de l’hôpital viennent les réveiller toutes les deux heures. Tintin sait que Lindsay est fatiguée : elle le serre toujours très fort quand elle est fatiguée. Il lui donne une dose de bisous de Maman pour se rendormir. Ça marche bien. Avec les antidouleurs que la perfusion verse dans la main de Line.
Il ne sait pas combien de temps ils sont restés à l’hôpital. À la fin, Lindsay ne lui met plus son pyjama. C’est le jour du retour.
Elle est encore heureuse et confiante. Elle dit à doudou que la nouvelle vie va commencer. Ça y est, elle est réparée.
À la maison, elle prend un bain avec Tintin. La cicatrice n’est pas jolie, mais c’est moins pire que ce que doudou imaginait. Un jour, Lindsay a tiré trop fort sur son oreille et elle s’est détachée. C’est Line qui l’a recousue. Franchement, cette cicatrice-là est bien plus moche que celle de la petite fille. Doudou n’est pas impressionné.
Il est toujours prêt pour un câlin quand elle a mal le soir, ou quand le kiné la force à lever la jambe. Il lui dit qu’elle ne fait pas assez d’efforts, mais Tintin voit bien qu’elle est au maximum. La nuit, il se cale dessous et il pousse un peu pour l’aider. Et aussi parce que cette position l’aide à dormir. Ça tire moins.
Bientôt, Lindsay retourne à l’école. Elle n’est pas pressée. Elle ne pourra pas jouer avec les autres, et doudou ne pourra pas l’accompagner. Elle est trop grande pour ça.
Elle choisit plein de livres pour la récréation, et aussi des fils à scoubidous. Les scoubidous, ça se fait assise, sans se faire mal.
Le premier jour, elle rentre assez contente. Les enfants sont curieux de la nouvelle — oui, parce qu’elle a changé d’école, l’autre ne pouvait pas s’adapter à ses béquilles. Elle a montré à quelques petites filles comment faire des scoubidous. C’était chouette.
Puis le temps passe. Doudou voit que Lindsay est de moins en moins contente de ses journées. Elle a lassé les autres enfants, qui préfèrent courir. Elle n’est plus la curiosité. Elle est encombrante. Il faut porter son plateau, l’aider dans les escaliers, parfois l’attendre.
En sport, on la choisit, mais on sait qu’elle sera nulle. Line ne comprend pas pourquoi elle doit faire du sport. Elle ne peut pas lever la jambe, alors grimper à la corde, sauter au cheval d’arçon ? N’importe quoi. Le docteur dit que le professeur doit s’adapter, mais que zéro activité n’est pas une option. L’option douleur, en revanche, reste ouverte. Le professeur, évidemment, ne comprend rien à rien. Tintin vole dans la chambre les jours de gym.
Line dort mal. Elle vit mal. Elle a mal. Elle n’est pas réparée. Pas encore. Elle est même en moins bon état qu’avant, comme si l’oreille de son lapin avait été remplacée par une oreille pointue. Pas réparée. Juste abîmée.
Elle se pose des questions. Pas celles des autres enfants. Des questions longues, qui ne servent à rien à dix ans.
Tintin n’a jamais trouvé la retraite méritée. Il est resté dans les draps de Lindsay. Il est vieux maintenant, un peu râpé, avec son oreille recousue de travers. Il a vu ce que cette opération a fait à sa petite fille.
Elle n’a pas été réparée comme on l’avait promis. Elle a changé. Son corps a changé, et le regard des autres avec. Il a vu qu’elle réfléchissait avant de monter une marche. Avant de courir. Avant de demander quelque chose. Comme si chaque mouvement devait d’abord demander la permission.
Tintin n'a plus vue les amies, ni les cartons d'invitation. Il ne voyait que les efforts qu’elle faisait pour ne pas gêner. Il a vu comment on s’habitue à être à côté, jamais tout à fait dedans. Comment on finit par croire que c’est normal.
La Maman de Lindsay répète chaque jour que l’opération a été une chance, qu’il faut être reconnaissante. Line fait de son mieux. Elle ne se plaint presque plus. Tintin ne répond rien. La nuit, il se cale sous sa jambe, comme avant, pour que ça tire moins. Il pousse un peu, discrètement. Pas pour réparer — ce mot-là ne veut plus dire grand-chose — mais pour qu’elle dorme.
Peut-être qu’elle attend encore que ça marche.
Tintin, lui, attend juste qu’elle ait un peu moins mal.