La hanche

Le 25/07/2026
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par Lindsay S
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Thèmes / Obscur / Tranches de vie
La hanche de Lindsay raconte son histoire : opérée, abîmée, elle n’est qu’une articulation. Ce morceau de chair nous livre ses souffrances, ses émotions refoulées. Les phrases courtes, taillées au scalpel, frappent comme un coup de trique, laissant sur son passage un monologue sombre et incisif. La douleur apparaît à la fois ennemie et alliée, une présence obstinée qui ne peut s’effacer.
Je suis la hanche de Lindsay. On m'a découpée en trois morceaux. On appelle ça réparer.
Je ne l'ai pas tuée seule. J'ai été aidée. Par des diagnostics trop tardifs, des épaules haussées, des images propres où rien ne crie. Puis pendant trente ans, Lindsay s'est plainte de moi à voix basse. Elle serrait les dents. Ça suffisait. Jusqu'à ce que ça ne suffise plus.
Je sais exactement comment la faire plier. Je sais quand la douleur devient pâleur, quand elle devient nausée. Je sais le moment précis où elle pense vomir et où elle se retient encore. Je travaille la durée, pas le choc. C'est pour ça que je gagne.
Elle parle maintenant de prothèse. Elle dit "remplacer". Elle croit que je suis une pièce défectueuse. Elle oublie qu'il faudra ouvrir, racler, scier. Qu'il faudra me détruire pour me faire taire. Et je sais qu'elle n'a jamais eu cette force-là.
Il est beau, le chirurgien. Costume net, assurance comprise dans le prix. Il ne voit que ce que les machines lui montrent. Le reste, il le découvrira tard, quand il aura déjà coupé. Quand il comprendra que ce n'est pas seulement de l'os qu'il touche.
Lindsay a épaissi son corps pendant des années. Couche après couche. Contre les chocs. Contre les regards. Contre les autres.
Elle appelait ça se protéger. Moi, j'appelais ça un stock.
Quand je voulais, je la faisais tomber. Quand je voulais, j'utilisais ce surplus pour appuyer plus fort. Elle croyait se défendre. Elle m'a donné des leviers.
Je n'ai pas peur de l'opération. On a déjà essayé de me couper. Je suis toujours là. Pire. Plus précise. Je ne suis pas qu'une articulation. Je suis une mémoire.
Quand on lui a dit "90 % d'usure", elle a eu plus mal que jamais. Avant, elle souffrait. Maintenant, elle sait combien elle doit souffrir. Et le savoir fait le travail à ma place.
La prothèse… Cette petite chose lisse, brillante, arrogante. Elle croit qu'elle va prendre ma place parce qu'elle est ronde, propre, calibrée. Elle croit qu'elle va porter le poids sans broncher. Elle ne sait pas ce que c'est que d'être habitée.
Moi, je suis striée de souvenirs. De peur. De colères retenues. De phrases jamais dites. La prothèse n'aura pas ça. Elle n'aura pas la mémoire du corps. Elle ne saura pas quand serrer. Quand lâcher. Quand rappeler à Lindsay qu'elle n'est pas invincible.
Je la laisserai porter, oui. Mais je resterai derrière. Comme une cicatrice qui pense.
Même remplacée, je resterai. Profil irrégulier. Trace fantôme. La douleur ne disparaît pas avec l'os qu'on jette.
Ce que Lindsay ne sait pas encore ?
Que me faire taire ne la rendra pas libre. Que le silence peut être vertigineux. Qu'un corps sans son bourreau interne, c'est un corps nu. Sans alibi. Sans explication automatique à la fatigue, à la peur, au retrait.
Elle croit que je suis son ennemie. Mais je suis aussi celle qui lui a appris à écouter, à anticiper, à survivre. Je suis celle qui l'a empêchée d'aller trop loin — parfois trop tôt. Quand je partirai, quelque chose va manquer. Même si ça va mieux.
Et ça, personne ne lui a dit.
Je sais qu'elle me déteste. Je sais qu'elle me supplie. Je sais qu'elle me croit toute-puissante.
Mais la vérité ? Je suis terrifiée moi aussi.
Parce que si je disparais vraiment, si je ne suis plus l'excuse, plus la cause, plus le centre, alors Lindsay va devoir vivre sans moi.
Et ça… ça demande une force que je ne suis pas sûre qu'elle sache déjà qu'elle a.
Voilà pourquoi je parle encore. Voilà pourquoi je m'accroche. Voilà pourquoi je crache.
Parce que tant que je parle, je contrôle.
Et le jour où je me tais, le jeu change.

Le jeu est déjà terminé.