Martin Terrier, ex-flic modèle devenu tueur à gages, roule à 160 km/h sur une autoroute déserte, un fusil dans le coffre et une cible en tête : Pedimpret, l’homme qui l’a brisé. Quinze ans plus tôt, une bavure fabriquée l’a chassé de sa vie, de sa région, de sa famille. Ce soir, il rentre. Pas pour les embrasser. Pour venger.
Tu as pourtant tout pour que ta vie te plaise, Martin. Une jolie épouse qui t’aime, trois gentils enfants qui réussissent. Une grande maison, une forêt. Un boulot qui te plaît, même si tu passes ta semaine loin de chez toi, loin des tiens.
Mais non, rien n’y fait.
Tu n’es pas bien.
Tu ne te sens pas chez toi. C’est tout.
Dix ans que tu vis ici. Cette zone rurale à souhait, loin de ta région natale, trop urbanisée, trop peuplée, trop chère.
Les grands espaces, les collines, les champs à perte de vue, la plus grande forêt d’Europe, dit-on. Tu habites là, loin de tout, à une demi-heure de la ville la plus proche, le bourg est à deux pas. Tu as besoin de ta voiture, certes, mais tu aimes rouler, Martin, comme ce soir.
Rien n’y fait, tu ne te sens pas toi ici.
Tu t’oublies.
Dix ans que tu n’écris plus. Loin d’affirmer qu’écrire est ton travail, c’était pour toi un passe-temps plus qu’acceptable. Tu as publié quelques romans. Tu as connu un petit succès d’estime.
Tu pars au travail le lundi, tu reviens le vendredi soir. Ton métier c’est le voyage. Les enfants ont grandi à chacun de tes retours. Ta femme a vieilli. Tu vis avec et tel est ton plaisir. Ta grande maison, ton grand jardin, ta rivière, ta forêt.
Tu te mouches. Ça te prend parfois, depuis dix ans. Les larmes te montent aux yeux. Tu as quelques sanglots.
Tu pourrais pourtant retourner y vivre. Tu en as les moyens. Vous avez décidé de laisser les enfants terminer leur scolarité ici, dans cette région qui n’est pas la tienne. Le sud-ouest. Loin, trop loin de chez toi, le Léman, les montagnes.
Encore quelques années avant de rentrer.
Tu t’essuies les yeux. Les larmes cessent de couler.
Tu raccroches le téléphone. Cinq minutes que ta mère ne disait plus rien d’autre que « Voilà » comme une fatalité au cancer en phase terminale de ton père. Et toi, tu es loin de là-bas et tu aimerais y être, accompagner ton père que tu n’as pas vu depuis dix années.
Tu as un nouveau sanglot. Toutes ces années de gâchées.
Tu renifles.
Ce n’est pas toi non plus, ce type qui pleure. Un homme ne pleure pas, as-tu toujours entendu dire ton père lors de ton enfance. Tu es un homme, un vrai.
Du moins, tu l’as été.
Même ton boulot, un travail comme un autre, tu ne le fais que pour le fric et la qualité de vie qu’il t’assure. Les romans, c’était ta jeunesse, c’était ta vie chez les flics, c’était les lendemains qui chantent, la sécurité de l’emploi de fonctionnaire. Et puis est venu ton nouveau boulot, ce boulot. Pas anodin, penses-tu. Pas à la portée de tout le monde.
Mais ton boulot. Et tu le fais bien.
Tu es dans les meilleurs, te dit ton chef, ton n+1, les rares fois où tu le voies. Vous vous donnez rendez-vous à des endroits différents, convenus à l’avance, trois jours avant la date du travail à effectuer.
Tu as été flic, donc. Un vrai, un dur, un cow-boy de la BAC. Déjà tu étais le meilleur élément du service. Tu étais chef d’équipage, oh ! Ce n’était pas Paris ou le 9-3. Tu avais obtenu bien vite la mutation tant souhaitée à la BAC de Thonon. Une petite brigade de province. Tu étais le meilleur tireur de la maison, que tu représentais à chaque championnat inter-commissariat et que tu gagnais haut-la-main à tous les coups.
Tu t’éclatais bien.
Oui mais voilà, il y a eu le problème, le scandale qui a éclaté et a ébranlé la police de Haute-Savoie et plus loin encore, la gendarmerie aussi, et tous les notables du coin. Toutes les strates de la société de ce patelin perdu entre lacs et montagnes, collines et rivières. Ce scandale dont tu n’étais qu’un rouage, un tout petit rouage. Tu as cherché simplement à protéger tes équipiers. C’est pourquoi tu as fait ce que tu avais à faire.
Tu étais pourtant bien dans ton patelin. Une vie tranquille.
Tout a été ébranlé lorsque ce scandale a éclaté. L’affaire Chamard, disions-nous. Le conseiller municipal assassiné chez lui, une sombre nuit d’hiver, une soi-disant balle perdue. Mais tout le monde l’appréciait. Un peu trop… L’enquête n’a rien révélé mais tout le pays a été secoué par l’affaire.
Tu étais à ton poste ce soir-là, et pas directement lié à l’affaire. Les gendarmes étaient en charge. Oh ! Bien sûr tu en avais entendu parler très vite. Ça a pris un peu de temps mais le scandale est venu bientôt jusqu’à toi. Vous en parliez toutes les nuits avec tes collègues. Vous échafaudiez des plans sur la comète pour arrêter le malfaiteur et le remettre à la justice si ce n’était pas plus expéditif.
Les notables ont vite déchanté devant l’affaire. Tout le monde était mouillé. Et dans le tas il y avait le grand chef, le taulier, le divisionnaire De Pedimpret. Pas un mec que tu voyais tous les jours, au contraire, et moins tu le voyais, moins tu déchantais. Non, tu étais lié directement au chef de la brigade, le commissaire Guillaud ; un type qui t’avait à la bonne car tu étais son meilleur élément.
Tu ne pleures plus. L’autoroute est droite et déserte. C’est la nuit. Tu conduis ta 608 à 160 à l’heure. Pas de radar, tu as l’esprit tranquille. Enfin, tu aurais l’esprit tranquille si ce n’était cette chialante et les souvenirs qui te reviennent. Vingt ans plus tôt…
Quand tout a sauté tu as été mis en défaut. Le taulier t’avait demandé un service express. Un service en loucedé. Cambrioler un type et remettre à Pedimpret un document compromettant. Le service avait été vite plié. Cagoules sur la tête, voiture volée, tenue sombre. Effraction au pied de biche. Cambriolage sauvage de la demeure d’un notable bien connu et apprécié dans la région, une maison perdue dans la forêt, pas de voisins. Un jeu d’enfant. Retrouver le document aussi, une épaisse enveloppe kraft cachée dans un tiroir du bureau.
Le lendemain au travail vous aviez jasé sur le contenu de l’enveloppe.
Une cassette vidéo. Les gendarmes avaient déjà trouvé des cassettes porno amateur chez Chamard, des strings fendus, des martinets, du matériel vidéo, ce genre de choses.
L’affaire Chamard.
Vous rouliez la nuit dans la ville et l’ambiance était encore bonne. Vous glosiez. Vous riiez. La cassette chez le notaire Dupraz. Vous en imaginiez le contenu. L’enquête des gendarmes éclaboussait tout l’entourage de Chamard, Dupraz en faisait partie. Ils jouaient au bridge ensemble, paraît-il, mais dans la voiture le soir vous ne parliez pas des parties de cartes. Ou alors de strip-poker. Des vieux bonhommes avec de jolies jeunes filles. De parties fines dans les grandes villas bourgeoises.
Pedimpret avait dû faire partie de ce groupe d’amis, de bourgeois sans état d’âme, prêts à soudoyer des gamines pour leur petit plaisir.
Ça n’était pas officiel, ce n’était que des on-dits. Quelqu’un au commissariat devait avoir une connaissance chez les gendarmes chargés de l’enquête, un ami d’ami, le neveu du cousin du beau-père. Des on-dits. L’info était arrivée jusqu’à vous.
L’enquête avait été vite close. Pas assez d’éléments… C’était après que tu tiennes tête au taulier dans un rapport de force. Il voulait vous faire chanter, toi et tes gars, pour le faux cambriolage. Tu l’avais menacé de tout balancer et pour finir il t’avait bien eu et tu avais pris pour tout le monde, accusé d’une bavure dont tu n’avais pas vu la couleur.
Tu étais sorti de la police la tête haute.
Tu avais été embauché peu de temps après, par le biais du club de tir où tu n’avais pas cessé de te rendre.
Tes camarades n’avaient pas oublié ce que tu avais fait pour eux. Ils étaient prêts à tout pour te réhabiliter mais voilà, on ne ressortait pas l’affaire Chamard du tiroir où elle avait été enfouie des années auparavant.
Ce contrat sera l’ultime. Tu n’en peux plus de te cacher, de passer des semaines entières sur la route, loin de ta famille.
Ce sera ton dernier contrat et pas des moindres. Le contrat qui te ramène chez toi, Martin. Le contrat qui te permettra de rendre visite à ton père avant sa mort. Puis, plus tard, de rentrer définitivement.
Tu vas exécuter ta cible froidement. Comme les autres. Comme les dizaines d’autres qui jalonnent ton parcours. Quinze ans que ça dure. Tu as mis de côté assez pour avoir une retraite paisible chez toi, parmi les tiens.
Tu es sur la route, ton fusil dans sa housse, dans le coffre arrière. La photo de ta cible sous le pare-soleil, comme avant le bandeau « police » dans la voiture banalisée. L’air pincé, sévère de Pedimpret. Partie sa bonhommie, envolée sa bassesse. Il ne représente plus que la haute sphère du pouvoir, le pouvoir de vie ou de mort sur un gamin de cité qui n’avait rien demandé.
Tu ne sais pas pourquoi il doit mourir, mais son exécution représentera pour toi ta vengeance.
Tu arrives à deux heures du matin à l’hôpital. Il fait nuit noire. Tu n’as rien dit à ta mère, elle ne doit pas savoir que tu es là, tu dois préserver ta couverture. Tu ne dis rien dans la chambre sombre pour ne pas éveiller les infirmières de garde.
Tu regardes ton père et tu pleures encore, en silence. Il dort, ou il est dans le coma, tu n’as pas bien compris. Il est blanc malgré la pénombre. Gris. Émacié.
Le cancer le ronge depuis trois mois et l’a transfiguré.
Pour le peu que tu te rappelles de lui.
Il n’a jamais cru à ton innocence dans la bavure il y a quinze ans.
Pour lui, ancien de la maison, le même commissariat : un flic est droit dans ses bottes, intègre. Il n’abat pas froidement un gamin de cité, quand bien même il te fait du mal. Tu lui mets un coup de tazer mais pas une balle de .357 dans la tête.
Tu étais fou. Vous étiez à table un dimanche. Vous étiez partis dans les six mois qui ont suivi, ta femme et toi, avec les enfants encore petits. Ta femme prof est originaire de la région où vous vous êtes installés.
Tu penses à elle devant ton père. Tu penses aux enfants, la fac, le lycée, les petits copains, les rêves d’amour et de grandeur. La foi en l’avenir.
L’avenir il est là devant toi. Dans le visage squelettique de ton père qui te rappelle les rescapés de la Shoah. Mais pas d’échappatoire possible pour lui.
L’avenir il est dans la balle en ogive de 7,62x54 mm R que tu vas enfoncer dans le crâne de ta cible à la première heure du jour.
Tu te prépares, il est l’heure. Tu es monté sur le toit en face de la villa. Tu as monté ton fusil. Il est sept heures du matin et tu as séché tes larmes de la nuit.
Tu y es et tu ne peux pas tirer. Il sort de chez lui, tu l’as dans la lunette de ton SVD Dragunov et pourtant tu le laisses entrer dans sa voiture. Tu le laisses partir. C’est la première fois que tu rates ta cible.
Tu baisses ton arme et tu sens les larmes te monter aux yeux, encore.
Tu démontes le fusil de précision et le ranges dans sa housse. Tout est flou autour de toi.
Tu vas le retrouver et le confronter. Tu ne peux pas le tuer comme ça. Tu le veux devant toi, tu le veux qui vois arriver la mort.
Tu redescends de ton perchoir.
C’est le soir. Il se glisse dans sa voiture de service, une Talisman noire métallisée. Tu attends qu’il démarre et tu lui mets ton gros revolver MR73 contre l’arrière du crâne. Tu apparais, la cagoule sur le visage. Il flippe.
« Qu’est-ce que c’est ?
‒ C’est moi, tu me reconnais ? » tu enlèves ta cagoule, il est surpris dans le rétroviseur. Tu n’es pas sûr qu’il te reconnaisse.
« Ex-inspecteur Martin Terrier, ça y est ? » tu te présentes.
Tu le sommes de continuer à avancer. Tu lui indiques la route à suivre. Vous longez les bords du lac. Une demi-heure de route, c’est long. Le pays s’est urbanisé. Avec la Suisse tout prêt, l’eldorado, les frontaliers comme des chercheurs d’or. Vous laissez la voiture dans un bosquet au bord de la route. Le parc, la plage.
L’eau, là où tout a commencé et où tout doit se terminer. Tout prêt du lieu où a été exécuté Jacques Chamard.
Tu le braques. Tu l’as bâillonné dans sa voiture avec son écharpe.
« Alors Alain, on fait la fine bouche ? Tu permets que je te tutoie, que je t’appelle par ton prénom ? Ah je respire ! C’est fou comme l’air du lac m’avait manqué… Tu sais que j’ai quitté la région depuis quinze ans ? Mais je vais revenir, j’attendais l’occasion… Et l’occasion c’est toi, maintenant. C’est fou, tu aurais dû me voir ce matin, sur le toit en face de chez toi avec mon fusil à lunette. J’aurais pu t’abattre comme ça, froidement, et tu n’en aurais rien su. Mais j’ai préféré attendre, te confronter. Tu sais que je me suis jamais remis de ta bavure ? Tu m’as brouillé avec ma famille, j’ai dû partir… Mais je suis revenu, pour te faire payer… Je ne sais pas qui est le commanditaire, mais je l’aurais fait même sans la compensation financière. Et puisqu’on en est aux confessions, je vais t’avouer : Chamard c’était moi aussi. Mon premier contrat, ça aurait dû être le seul. Mais j’y ai pris goût… Et puis, tu m’avais fait virer de la police, alors j’avais besoin d’argent. Réparer les injustices du monde, ça me plaisait bien. Allez on a le temps non ? je te raconte.
« Pour Chamard le commanditaire était une maman. Catherina Hopkins. La mère d’une jeune fille appelée Cassie. Elle était amie avec un mec que je connaissais, Chaves, François, il bossait pour elle à l’occasion. Elle tenait des bars et des restaurants et elle lui faisait effectuer des missions de protection notamment. Je suis sûr que tu le connais aussi, au moins de nom. Oui, le détective privé.
« C’est lui qui est venu me trouver en fait. Il m’a fait rencontrer cette femme. Un joli brin de quarantenaire à l’époque. La maîtresse du gentil Jacques Chamard. Une des maîtresses, j’avoue. Elle n’était pas la seule et elle le savait. Sa fille de quatorze ans avait été approchée par le salaud. En fait il l’avait rencontrée un matin au petit-déjeuner du temps où il passait ses nuits avec Catherina, chez elle car il était encore marié. Il ne pouvait plus s’empêcher de penser à la jeune fille. Oui, comme Humbert Humbert avec Lolita. Il s’est mis à la colle avec la mère pour approcher la fille. Ce salaud.
« Sauf que ce n’est pas une simple histoire d’amour. La jeune fille Cassie ne veut pas de Chamard. Trop vieux, trop entreprenant, trop ce que tu veux. Elle n’en veut pas. C’est une gamine encore. Mais il finit par l’avoir. Elle se laisse approcher, après tout il est gentil. Et il la force. La viole à plusieurs reprises. Elle, elle commence à se droguer, pour supporter les viols, va savoir. Elle tente de mettre fin à ses jours, heureusement elle échoue.
« Cette histoire elle me hante depuis vingt ans, Alain. Vingt ans que je me tais, et ça fait du bien d’en parler. La mère Catherina me raconte encore. Sa fille Cassie se terre dans l’héroïne que lui procure Chamard. Faut pas croire, c’était un vrai salaud. Et puis, loin de s’arrêter là, il fait tourner la jeune fille à ses potes, il commence à la filmer nue, comme il a fait avec d’autres. Des cassettes vidéo ont tourné elles aussi. Et toi Alain, ben tu le sais, t’es dessus.
« Donc je suis recruté pour abattre Jacques Chamard. Je suis un flic intègre, droit dans mes bottes, mais il y a quelque chose que je n’aime pas c’est l’injustice. Et j’ai tout fait, tout fait dans les voies légales pour aider cette jeune fille à se sortir des griffes de ce salaud. Rien n’y a fait, tu le sais. Chamard était protégé par toi, Alain, et par les autres, le notaire Despraz, le maire Douet, le sous-préfet, et des commerçants du coin, Chartier le vendeur de prêt-à-porter, des plus gros comme Berger le P-DG de Nadone, tous des copains à toi. Vous jouiez au bridge ensemble et vous couchiez avec des minettes de pas quinze ans. Bande de salauds !
« Comme Chaves et Hopkins n’ont rien pu faire contre cette bande de malfaiteurs en col blanc, alors ils ont décidé de tuer celui qui faisait du mal à Cassie. Chaves m’a trouvé au club de tir qu’il fréquentait un peu lui aussi, en dilettante. Il m’avait remarqué parce que j’étais le meilleur. Au bar du club, après une séance, il m’avait fait comme ça "ça te dit une séance sur cible mouvante ?" J’avais accepté l’idée. J’aimais les défis. J’étais le meilleur tireur de la région !
« L’idée n’était pas de descendre tous les autres, mais de leur faire bien comprendre. C’est ce que vous avez vite compris, quand les gendarmes ont commencé à fouiller dans les affaires des copains de Chamard. Le comble a été de me recruter moi pour aller cambrioler la maison de Despraz, avec mon équipe. Tu ne pouvais pas savoir. Personne ne savait. J’avais fait ça bien, proprement. Tiré avec un pistolet de fabrication tchèque depuis un remblai, muni d’un silencieux. J’étais arrivé en bateau, une petite embarcation rapide et maniable. Il faisait nuit noire sur le lac. Il n’y avait que la lumière à la fenêtre du bureau de Chamard à l’étage de son manoir. J’étais à quinze mètres. Un jeu d’enfant. J’ai visé, je n’ai pas hésité, j’ai appuyé sur la détente et Chamard s’est écroulé. Catherina est entrée dans la maison, masquée, elle a fait croire à un cambriolage en subtilisant des dossiers dans le coffre-fort de Chamard. Je veux croire qu’elle possède toujours ces dossiers. Elle les garde, au cas où il faille faire chanter quelqu’un. Et moi, je garde la mémoire. J’ai descendu Jacques Chamard parce que c’était un salaud et qu’on ne pouvait pas l’arrêter autrement.
« Cassie va bien, si tu demandes, merci. J’ai des nouvelles une fois par an. Elle s’est remise de tout ça. Elle a voyagé pour oublier. Sa mère s’est mise au vert aussi, après la mort de Chamard. Et moi, j’ai continué de vivre comme avant. Du moins, j’ai tenté. J’ai tenté de continuer mon boulot de flic de la BAC. Je visais la PJ, c’était mieux pour combattre les injustices, mais tu as stoppé net mes élans en me mettant sur le dos ce crime odieux. Assassiner un gamin dans une cité, tu n’avais pas trouvé mieux… T’es qu’un salaud toi aussi. Ce n’était pas de ce crime, tu le sais maintenant, dont j’étais l’auteur, mais du premier, celui par lequel tout a commencé.
« Alors si la vie est arrivée de l’eau, tout va finir ici, Alain. Mets-toi à genoux maintenant. Putain je me remets à pleurer, c’est dingue ça ! Je suis plus fait pour ce métier, faut croire. Adieu Alain ! On se retrouve en enfer ! »
Mais non, rien n’y fait.
Tu n’es pas bien.
Tu ne te sens pas chez toi. C’est tout.
Dix ans que tu vis ici. Cette zone rurale à souhait, loin de ta région natale, trop urbanisée, trop peuplée, trop chère.
Les grands espaces, les collines, les champs à perte de vue, la plus grande forêt d’Europe, dit-on. Tu habites là, loin de tout, à une demi-heure de la ville la plus proche, le bourg est à deux pas. Tu as besoin de ta voiture, certes, mais tu aimes rouler, Martin, comme ce soir.
Rien n’y fait, tu ne te sens pas toi ici.
Tu t’oublies.
Dix ans que tu n’écris plus. Loin d’affirmer qu’écrire est ton travail, c’était pour toi un passe-temps plus qu’acceptable. Tu as publié quelques romans. Tu as connu un petit succès d’estime.
Tu pars au travail le lundi, tu reviens le vendredi soir. Ton métier c’est le voyage. Les enfants ont grandi à chacun de tes retours. Ta femme a vieilli. Tu vis avec et tel est ton plaisir. Ta grande maison, ton grand jardin, ta rivière, ta forêt.
Tu te mouches. Ça te prend parfois, depuis dix ans. Les larmes te montent aux yeux. Tu as quelques sanglots.
Tu pourrais pourtant retourner y vivre. Tu en as les moyens. Vous avez décidé de laisser les enfants terminer leur scolarité ici, dans cette région qui n’est pas la tienne. Le sud-ouest. Loin, trop loin de chez toi, le Léman, les montagnes.
Encore quelques années avant de rentrer.
Tu t’essuies les yeux. Les larmes cessent de couler.
Tu raccroches le téléphone. Cinq minutes que ta mère ne disait plus rien d’autre que « Voilà » comme une fatalité au cancer en phase terminale de ton père. Et toi, tu es loin de là-bas et tu aimerais y être, accompagner ton père que tu n’as pas vu depuis dix années.
Tu as un nouveau sanglot. Toutes ces années de gâchées.
Tu renifles.
Ce n’est pas toi non plus, ce type qui pleure. Un homme ne pleure pas, as-tu toujours entendu dire ton père lors de ton enfance. Tu es un homme, un vrai.
Du moins, tu l’as été.
Même ton boulot, un travail comme un autre, tu ne le fais que pour le fric et la qualité de vie qu’il t’assure. Les romans, c’était ta jeunesse, c’était ta vie chez les flics, c’était les lendemains qui chantent, la sécurité de l’emploi de fonctionnaire. Et puis est venu ton nouveau boulot, ce boulot. Pas anodin, penses-tu. Pas à la portée de tout le monde.
Mais ton boulot. Et tu le fais bien.
Tu es dans les meilleurs, te dit ton chef, ton n+1, les rares fois où tu le voies. Vous vous donnez rendez-vous à des endroits différents, convenus à l’avance, trois jours avant la date du travail à effectuer.
Tu as été flic, donc. Un vrai, un dur, un cow-boy de la BAC. Déjà tu étais le meilleur élément du service. Tu étais chef d’équipage, oh ! Ce n’était pas Paris ou le 9-3. Tu avais obtenu bien vite la mutation tant souhaitée à la BAC de Thonon. Une petite brigade de province. Tu étais le meilleur tireur de la maison, que tu représentais à chaque championnat inter-commissariat et que tu gagnais haut-la-main à tous les coups.
Tu t’éclatais bien.
Oui mais voilà, il y a eu le problème, le scandale qui a éclaté et a ébranlé la police de Haute-Savoie et plus loin encore, la gendarmerie aussi, et tous les notables du coin. Toutes les strates de la société de ce patelin perdu entre lacs et montagnes, collines et rivières. Ce scandale dont tu n’étais qu’un rouage, un tout petit rouage. Tu as cherché simplement à protéger tes équipiers. C’est pourquoi tu as fait ce que tu avais à faire.
Tu étais pourtant bien dans ton patelin. Une vie tranquille.
Tout a été ébranlé lorsque ce scandale a éclaté. L’affaire Chamard, disions-nous. Le conseiller municipal assassiné chez lui, une sombre nuit d’hiver, une soi-disant balle perdue. Mais tout le monde l’appréciait. Un peu trop… L’enquête n’a rien révélé mais tout le pays a été secoué par l’affaire.
Tu étais à ton poste ce soir-là, et pas directement lié à l’affaire. Les gendarmes étaient en charge. Oh ! Bien sûr tu en avais entendu parler très vite. Ça a pris un peu de temps mais le scandale est venu bientôt jusqu’à toi. Vous en parliez toutes les nuits avec tes collègues. Vous échafaudiez des plans sur la comète pour arrêter le malfaiteur et le remettre à la justice si ce n’était pas plus expéditif.
Les notables ont vite déchanté devant l’affaire. Tout le monde était mouillé. Et dans le tas il y avait le grand chef, le taulier, le divisionnaire De Pedimpret. Pas un mec que tu voyais tous les jours, au contraire, et moins tu le voyais, moins tu déchantais. Non, tu étais lié directement au chef de la brigade, le commissaire Guillaud ; un type qui t’avait à la bonne car tu étais son meilleur élément.
Tu ne pleures plus. L’autoroute est droite et déserte. C’est la nuit. Tu conduis ta 608 à 160 à l’heure. Pas de radar, tu as l’esprit tranquille. Enfin, tu aurais l’esprit tranquille si ce n’était cette chialante et les souvenirs qui te reviennent. Vingt ans plus tôt…
Quand tout a sauté tu as été mis en défaut. Le taulier t’avait demandé un service express. Un service en loucedé. Cambrioler un type et remettre à Pedimpret un document compromettant. Le service avait été vite plié. Cagoules sur la tête, voiture volée, tenue sombre. Effraction au pied de biche. Cambriolage sauvage de la demeure d’un notable bien connu et apprécié dans la région, une maison perdue dans la forêt, pas de voisins. Un jeu d’enfant. Retrouver le document aussi, une épaisse enveloppe kraft cachée dans un tiroir du bureau.
Le lendemain au travail vous aviez jasé sur le contenu de l’enveloppe.
Une cassette vidéo. Les gendarmes avaient déjà trouvé des cassettes porno amateur chez Chamard, des strings fendus, des martinets, du matériel vidéo, ce genre de choses.
L’affaire Chamard.
Vous rouliez la nuit dans la ville et l’ambiance était encore bonne. Vous glosiez. Vous riiez. La cassette chez le notaire Dupraz. Vous en imaginiez le contenu. L’enquête des gendarmes éclaboussait tout l’entourage de Chamard, Dupraz en faisait partie. Ils jouaient au bridge ensemble, paraît-il, mais dans la voiture le soir vous ne parliez pas des parties de cartes. Ou alors de strip-poker. Des vieux bonhommes avec de jolies jeunes filles. De parties fines dans les grandes villas bourgeoises.
Pedimpret avait dû faire partie de ce groupe d’amis, de bourgeois sans état d’âme, prêts à soudoyer des gamines pour leur petit plaisir.
Ça n’était pas officiel, ce n’était que des on-dits. Quelqu’un au commissariat devait avoir une connaissance chez les gendarmes chargés de l’enquête, un ami d’ami, le neveu du cousin du beau-père. Des on-dits. L’info était arrivée jusqu’à vous.
L’enquête avait été vite close. Pas assez d’éléments… C’était après que tu tiennes tête au taulier dans un rapport de force. Il voulait vous faire chanter, toi et tes gars, pour le faux cambriolage. Tu l’avais menacé de tout balancer et pour finir il t’avait bien eu et tu avais pris pour tout le monde, accusé d’une bavure dont tu n’avais pas vu la couleur.
Tu étais sorti de la police la tête haute.
Tu avais été embauché peu de temps après, par le biais du club de tir où tu n’avais pas cessé de te rendre.
Tes camarades n’avaient pas oublié ce que tu avais fait pour eux. Ils étaient prêts à tout pour te réhabiliter mais voilà, on ne ressortait pas l’affaire Chamard du tiroir où elle avait été enfouie des années auparavant.
Ce contrat sera l’ultime. Tu n’en peux plus de te cacher, de passer des semaines entières sur la route, loin de ta famille.
Ce sera ton dernier contrat et pas des moindres. Le contrat qui te ramène chez toi, Martin. Le contrat qui te permettra de rendre visite à ton père avant sa mort. Puis, plus tard, de rentrer définitivement.
Tu vas exécuter ta cible froidement. Comme les autres. Comme les dizaines d’autres qui jalonnent ton parcours. Quinze ans que ça dure. Tu as mis de côté assez pour avoir une retraite paisible chez toi, parmi les tiens.
Tu es sur la route, ton fusil dans sa housse, dans le coffre arrière. La photo de ta cible sous le pare-soleil, comme avant le bandeau « police » dans la voiture banalisée. L’air pincé, sévère de Pedimpret. Partie sa bonhommie, envolée sa bassesse. Il ne représente plus que la haute sphère du pouvoir, le pouvoir de vie ou de mort sur un gamin de cité qui n’avait rien demandé.
Tu ne sais pas pourquoi il doit mourir, mais son exécution représentera pour toi ta vengeance.
Tu arrives à deux heures du matin à l’hôpital. Il fait nuit noire. Tu n’as rien dit à ta mère, elle ne doit pas savoir que tu es là, tu dois préserver ta couverture. Tu ne dis rien dans la chambre sombre pour ne pas éveiller les infirmières de garde.
Tu regardes ton père et tu pleures encore, en silence. Il dort, ou il est dans le coma, tu n’as pas bien compris. Il est blanc malgré la pénombre. Gris. Émacié.
Le cancer le ronge depuis trois mois et l’a transfiguré.
Pour le peu que tu te rappelles de lui.
Il n’a jamais cru à ton innocence dans la bavure il y a quinze ans.
Pour lui, ancien de la maison, le même commissariat : un flic est droit dans ses bottes, intègre. Il n’abat pas froidement un gamin de cité, quand bien même il te fait du mal. Tu lui mets un coup de tazer mais pas une balle de .357 dans la tête.
Tu étais fou. Vous étiez à table un dimanche. Vous étiez partis dans les six mois qui ont suivi, ta femme et toi, avec les enfants encore petits. Ta femme prof est originaire de la région où vous vous êtes installés.
Tu penses à elle devant ton père. Tu penses aux enfants, la fac, le lycée, les petits copains, les rêves d’amour et de grandeur. La foi en l’avenir.
L’avenir il est là devant toi. Dans le visage squelettique de ton père qui te rappelle les rescapés de la Shoah. Mais pas d’échappatoire possible pour lui.
L’avenir il est dans la balle en ogive de 7,62x54 mm R que tu vas enfoncer dans le crâne de ta cible à la première heure du jour.
Tu te prépares, il est l’heure. Tu es monté sur le toit en face de la villa. Tu as monté ton fusil. Il est sept heures du matin et tu as séché tes larmes de la nuit.
Tu y es et tu ne peux pas tirer. Il sort de chez lui, tu l’as dans la lunette de ton SVD Dragunov et pourtant tu le laisses entrer dans sa voiture. Tu le laisses partir. C’est la première fois que tu rates ta cible.
Tu baisses ton arme et tu sens les larmes te monter aux yeux, encore.
Tu démontes le fusil de précision et le ranges dans sa housse. Tout est flou autour de toi.
Tu vas le retrouver et le confronter. Tu ne peux pas le tuer comme ça. Tu le veux devant toi, tu le veux qui vois arriver la mort.
Tu redescends de ton perchoir.
C’est le soir. Il se glisse dans sa voiture de service, une Talisman noire métallisée. Tu attends qu’il démarre et tu lui mets ton gros revolver MR73 contre l’arrière du crâne. Tu apparais, la cagoule sur le visage. Il flippe.
« Qu’est-ce que c’est ?
‒ C’est moi, tu me reconnais ? » tu enlèves ta cagoule, il est surpris dans le rétroviseur. Tu n’es pas sûr qu’il te reconnaisse.
« Ex-inspecteur Martin Terrier, ça y est ? » tu te présentes.
Tu le sommes de continuer à avancer. Tu lui indiques la route à suivre. Vous longez les bords du lac. Une demi-heure de route, c’est long. Le pays s’est urbanisé. Avec la Suisse tout prêt, l’eldorado, les frontaliers comme des chercheurs d’or. Vous laissez la voiture dans un bosquet au bord de la route. Le parc, la plage.
L’eau, là où tout a commencé et où tout doit se terminer. Tout prêt du lieu où a été exécuté Jacques Chamard.
Tu le braques. Tu l’as bâillonné dans sa voiture avec son écharpe.
« Alors Alain, on fait la fine bouche ? Tu permets que je te tutoie, que je t’appelle par ton prénom ? Ah je respire ! C’est fou comme l’air du lac m’avait manqué… Tu sais que j’ai quitté la région depuis quinze ans ? Mais je vais revenir, j’attendais l’occasion… Et l’occasion c’est toi, maintenant. C’est fou, tu aurais dû me voir ce matin, sur le toit en face de chez toi avec mon fusil à lunette. J’aurais pu t’abattre comme ça, froidement, et tu n’en aurais rien su. Mais j’ai préféré attendre, te confronter. Tu sais que je me suis jamais remis de ta bavure ? Tu m’as brouillé avec ma famille, j’ai dû partir… Mais je suis revenu, pour te faire payer… Je ne sais pas qui est le commanditaire, mais je l’aurais fait même sans la compensation financière. Et puisqu’on en est aux confessions, je vais t’avouer : Chamard c’était moi aussi. Mon premier contrat, ça aurait dû être le seul. Mais j’y ai pris goût… Et puis, tu m’avais fait virer de la police, alors j’avais besoin d’argent. Réparer les injustices du monde, ça me plaisait bien. Allez on a le temps non ? je te raconte.
« Pour Chamard le commanditaire était une maman. Catherina Hopkins. La mère d’une jeune fille appelée Cassie. Elle était amie avec un mec que je connaissais, Chaves, François, il bossait pour elle à l’occasion. Elle tenait des bars et des restaurants et elle lui faisait effectuer des missions de protection notamment. Je suis sûr que tu le connais aussi, au moins de nom. Oui, le détective privé.
« C’est lui qui est venu me trouver en fait. Il m’a fait rencontrer cette femme. Un joli brin de quarantenaire à l’époque. La maîtresse du gentil Jacques Chamard. Une des maîtresses, j’avoue. Elle n’était pas la seule et elle le savait. Sa fille de quatorze ans avait été approchée par le salaud. En fait il l’avait rencontrée un matin au petit-déjeuner du temps où il passait ses nuits avec Catherina, chez elle car il était encore marié. Il ne pouvait plus s’empêcher de penser à la jeune fille. Oui, comme Humbert Humbert avec Lolita. Il s’est mis à la colle avec la mère pour approcher la fille. Ce salaud.
« Sauf que ce n’est pas une simple histoire d’amour. La jeune fille Cassie ne veut pas de Chamard. Trop vieux, trop entreprenant, trop ce que tu veux. Elle n’en veut pas. C’est une gamine encore. Mais il finit par l’avoir. Elle se laisse approcher, après tout il est gentil. Et il la force. La viole à plusieurs reprises. Elle, elle commence à se droguer, pour supporter les viols, va savoir. Elle tente de mettre fin à ses jours, heureusement elle échoue.
« Cette histoire elle me hante depuis vingt ans, Alain. Vingt ans que je me tais, et ça fait du bien d’en parler. La mère Catherina me raconte encore. Sa fille Cassie se terre dans l’héroïne que lui procure Chamard. Faut pas croire, c’était un vrai salaud. Et puis, loin de s’arrêter là, il fait tourner la jeune fille à ses potes, il commence à la filmer nue, comme il a fait avec d’autres. Des cassettes vidéo ont tourné elles aussi. Et toi Alain, ben tu le sais, t’es dessus.
« Donc je suis recruté pour abattre Jacques Chamard. Je suis un flic intègre, droit dans mes bottes, mais il y a quelque chose que je n’aime pas c’est l’injustice. Et j’ai tout fait, tout fait dans les voies légales pour aider cette jeune fille à se sortir des griffes de ce salaud. Rien n’y a fait, tu le sais. Chamard était protégé par toi, Alain, et par les autres, le notaire Despraz, le maire Douet, le sous-préfet, et des commerçants du coin, Chartier le vendeur de prêt-à-porter, des plus gros comme Berger le P-DG de Nadone, tous des copains à toi. Vous jouiez au bridge ensemble et vous couchiez avec des minettes de pas quinze ans. Bande de salauds !
« Comme Chaves et Hopkins n’ont rien pu faire contre cette bande de malfaiteurs en col blanc, alors ils ont décidé de tuer celui qui faisait du mal à Cassie. Chaves m’a trouvé au club de tir qu’il fréquentait un peu lui aussi, en dilettante. Il m’avait remarqué parce que j’étais le meilleur. Au bar du club, après une séance, il m’avait fait comme ça "ça te dit une séance sur cible mouvante ?" J’avais accepté l’idée. J’aimais les défis. J’étais le meilleur tireur de la région !
« L’idée n’était pas de descendre tous les autres, mais de leur faire bien comprendre. C’est ce que vous avez vite compris, quand les gendarmes ont commencé à fouiller dans les affaires des copains de Chamard. Le comble a été de me recruter moi pour aller cambrioler la maison de Despraz, avec mon équipe. Tu ne pouvais pas savoir. Personne ne savait. J’avais fait ça bien, proprement. Tiré avec un pistolet de fabrication tchèque depuis un remblai, muni d’un silencieux. J’étais arrivé en bateau, une petite embarcation rapide et maniable. Il faisait nuit noire sur le lac. Il n’y avait que la lumière à la fenêtre du bureau de Chamard à l’étage de son manoir. J’étais à quinze mètres. Un jeu d’enfant. J’ai visé, je n’ai pas hésité, j’ai appuyé sur la détente et Chamard s’est écroulé. Catherina est entrée dans la maison, masquée, elle a fait croire à un cambriolage en subtilisant des dossiers dans le coffre-fort de Chamard. Je veux croire qu’elle possède toujours ces dossiers. Elle les garde, au cas où il faille faire chanter quelqu’un. Et moi, je garde la mémoire. J’ai descendu Jacques Chamard parce que c’était un salaud et qu’on ne pouvait pas l’arrêter autrement.
« Cassie va bien, si tu demandes, merci. J’ai des nouvelles une fois par an. Elle s’est remise de tout ça. Elle a voyagé pour oublier. Sa mère s’est mise au vert aussi, après la mort de Chamard. Et moi, j’ai continué de vivre comme avant. Du moins, j’ai tenté. J’ai tenté de continuer mon boulot de flic de la BAC. Je visais la PJ, c’était mieux pour combattre les injustices, mais tu as stoppé net mes élans en me mettant sur le dos ce crime odieux. Assassiner un gamin dans une cité, tu n’avais pas trouvé mieux… T’es qu’un salaud toi aussi. Ce n’était pas de ce crime, tu le sais maintenant, dont j’étais l’auteur, mais du premier, celui par lequel tout a commencé.
« Alors si la vie est arrivée de l’eau, tout va finir ici, Alain. Mets-toi à genoux maintenant. Putain je me remets à pleurer, c’est dingue ça ! Je suis plus fait pour ce métier, faut croire. Adieu Alain ! On se retrouve en enfer ! »