Un homme nouveau...Hérault de la société de consommation.
TRANSHUMANISME
Ça s'était passé très rapidement. Tellement rapidement qu'il ne s'était pas rendu compte de grand chose.
Il regagnait son véhicule avec quelques biens de consommation qu'il venait d'acheter à Marketinter. C'était le milieu de l'hiver, un hiver froid et plein d'obscurité, comme il se doit.
Il s'était garé tout au bout du parking, près du grillage qui limitait la surface totale du supermarché, parking et espace verts compris, de la rue.
Il avait sur l'épaule un sac isotherme qui renfermait ce qu'il venait d'acheter.
Mais aussi ce qu'il avait volé, comme tous les soirs.
En effet le sac était pourvu d'une poche sur le côté, invisible et qui bénéficiait de deux feuilles d'aluminium rendant son contenu indétectable.
Cela lui permettait, depuis plusieurs mois, de voler en toute impunité. Le contenu du sac qui était visible et accessible, renfermait de la nourriture. Le reste une variété d'objets qu'il volait par envie et avec plaisir, Des produits cosmétiques, de l'outillage, des sous-vêtements...
Ce soir-là, pourtant, quelque chose brisa sa routine.
Une ombre surgit sur sa gauche. Grande et massive. Il n'eut pas vraiment le temps de regarder la personne, de l'identifier, ni même simplement de se retourner. Il y eut un choc très violent contre sa tempe, une douleur très forte. Il se sentit glisser dans une obscurité qui n'avait rien à voir avec celle qui l'entourait. Il s'y perdit.
Il revint à lui avec difficulté. Englué dans du coton, il s'en extirpa, ce qui l'entourait s'éclaircissant petit à petit. La douleur elle aussi se précisa, jusqu'à devenir insoutenable.
Il cala quelques éléments. Un local très vaste. Du matériel agricole sur la gauche. Des bottes de paille sur sa droite.
Il se rendit compte qu'il était entravé. Au dessus de lui, une poutre, des chaînes accrochées, qui prenaient ses poignets et tiraient ses bras vers le haut.
Il se rappelait bien du coup qui l'avait assommé.
Pourquoi se retrouvait-il ici? L'incompréhension totale.
La seule réponse qu'il pouvait trouver, c'était qu'on l'avait confondu avec quelqu'un d'autre.
Il resta un long moment seul dans ce vaste hangar, se demandant ce qui pouvait l'attendre. Il avait du mal à croire à la réalité de ce moment. Lui qui menait une vie banale entre petits boulots, chômage et vols.
Et puis le silence épais des lieux fut brisé par un bruit sec et répétitif. Dont il ne comprit l'essence que quand la femme fut devant lui. Elle avait des escarpins à talon aiguille qui cognaient sur le sol.
Il la reconnut immédiatement. Il l'avait croisée très souvent dans le magasin et compris que c'était la responsable. La voir avait d'ailleurs bien travaillé sa libido et sans doute que s'il revenait aussi souvent dans ce magasin, c'était pour la mater.
Elle avait une 40 aine d'années. Blonde, grande, élancée, une très jolie femme qui se mettait en valeur en portant des tenues très moulantes, comme aujourd'hui d'ailleurs, un pantalon très serré et un top collant.
On sentait en elle énormément de détermination, quand on la voyait. Une femme qui allait au bout de ses ambitions, de ses décisions et que pas grand chose n'arrêtait.
— Tu me reconnais?, elle lui lança, en guise d'introduction.
Lui qui avait une grande gueule se sentait totalement décontenancé. Si elle s'était adressée à lui au supermarché, il aurait sans doute répondu quelque chose...Mais là...Il se sentait mal à l'aise. Bien conscient que sa situation avait été choisie, et qu'elle visait à le placer dans une position inférieure, et la personne en face de lui en nette supériorité.
Il remarqua alors qu'elle avait quelque chose à la main. Un ordinateur portable, qu'elle posa sur une table. Il se demanda ce que l'ordinateur avait à voir dans tout cela, mais il comprit quand elle lança les premières images.
Lui. C'était lui. Filmé en plan moyen. On le voyait prendre un paquet de rasoirs et les fourrer dans son sac.
Évidemment, il y avait les caméras de sécurité, mais ça ne l'avait jamais trop préoccupé. Il sortait avec des commissions, et bien malin qui pourrait dire qu'il avait pris autre chose que ce qu'il avait dans son sac. Il aurait fallu pour cela l'observer, et il pensait avoir été malin pour ne jamais se faire remarquer.
Il s'était largement trompé.
Il y avait un montage, qui faisait défiler certains moments de ses prouesses de voleur...Enfin prouesses...Ce n'était pas vraiment le mot. Il avait du être repéré très rapidement.
— Tu vas me dire que ce n'est pas toi?
Il ne répondit pas. Il ne s'imaginait pas dire non, mais il craignait qu'un oui ne pousse plus loin la colère de la belle femme d'âge mûr. Car, il le sentait bien, il y avait en elle une colère contenue, dont il craignait qu'elle ne prenne une dimension plus forte dans les minutes qui suivent. Car, il en était bien conscient, il était à sa merci.
— Tu n'es pas le seul...Si je te donnais la somme qu'on perd chaque semaine, chaque mois, chaque année, à cause des gens comme toi...Tu serais surpris...Tu sais ce que font certains de mes collègues? Ils publient les photos des voleurs en les collant à l'entrée, des affiches ou parfois un écran vidéo avec des extraits comme celui-là et des gros plans...Parce que les voleurs ne sont jamais poursuivis. Par contre, ils peuvent t'attaquer en justice si tu révèles leur image...Tu vois comme la vie est dégueulasse.
Il trouva quand même le courage de parler. De poser la question qui lui brûlait la gorge:
— Mais pourquoi vous en prendre à moi ?
Et c'était bien l'expression qui convenait parce son regard était rempli de rancoeur, une rancoeur d'ailleurs pas forcément dirigée vers lui mais plutôt vers cet ensemble qui chaque jour dérobait des objets et mettait à mal son chiffre d'affaires.
— Mais parce que, salopard, tu es l'un des plus gros voleurs...Tu reviens combien de fois dans la journée? Trois, quatre fois...Petite merde... Et tu crois que je suis tellement conne que je ne le sais pas?
Elle fit une pause avant de reprendre:
— J'en ai assez...Plus qu'assez...C'est pour ça que j'ai décidé d'agir. Tu vas servir de modèle. Un modèle pour tous les autres.
Ça se passa très vite. Plus concentré sur elle, mais aussi sur les images, il n'avait pas remarqué la seringue sur la table. Il fallait dire qu'il y avait pas mal de zones d'ombre dans cet entrepôt. Elle attrapa la seringue, et vint planter fermement l'aiguille dans sa cuisse. Elle appuya sur le piston et vida le contenu en quelques secondes. Il sentit le liquide glisser dans sa chair.
Il se dit qu'il allait mourir.
Le produit agit très rapidement. Il n'eut plus le temps de penser et plongea dans quelque chose de sombre et de pâteux qui l'engloutit totalement.
Ce qui le fit émerger ce fut la sensation de fraîcheur qui l'entoura. Il ouvrit les yeux. Il lui fallut quelques instants pour reprendre contact avec la réalité. Et encore quelques autres instants pour se rappeler de ce qui s'était passé.
Il s'examina, se palpa précautionneusement. Il était intact.
Il s'attendait au pire.
Pourquoi l'avait-elle kidnappé, amené dans un lieu qu'il ne connaissait pas, pourquoi l'avait-elle surtout endormi? Il ne comprenait pas.
Autour de lui, la nuit s'installait. Ça faisait combien de temps qu'il était là ? Par chance, on ne lui avait pas volé ses affaires, pas plus ici que où on l'avait transporté. En consultant son téléphone, il se rendit compte que deux jours avaient disparu.
C'était...Impressionnant. On lui avait volé du temps. Celui qu'il avait passé dans la grange ?
Il se redressa. Il fallait continuer à avancer.
La ville était petite, et il ne lui fallait pas longtemps pour rentrer chez lui. Mais quelque chose le préoccupait plus. Sa voiture. Dans la vie de merde qu'il menait, c'était un des rares biens qu'il avait et auquel il tenait. Il la bricolait, la bichonnait. Il y avait ici, dans la ville, un garage associatif où on pouvait travailler sur sa bagnole avec quelques conseils, sans frais de garage, et en se payant les pièces.
L'idée qu'on ait pu toucher à sa bagnole l'aiguillonnait plus que ce qui avait pu lui arriver. C'était d'ailleurs assez paradoxal de voir qu'il ne supportait pas qu'on touche à ses possessions, alors qu'il ne respectait pas celles des autres.
Il traversa la ville à pied. Du centre, il lui fallut 25 minutes pour arriver à l'extrémité sud où, dans le chaos le plus absolu, s'érigeait ce que l'on aurait peiné à appeler une zone commerciale. Plusieurs bâtisses abritaient le supermarché qu'il pillait sur sa gauche, et, sur sa droite, un magasin de bricolage et un de jardinage.
Il fut infiniment soulagé, peut-être plus que d'être sorti vivant de ce kidnapping de la retrouver.
Il traversa et s'approcha du véhicule. Il avait toujours la clef de contact dans sa poche.
Assez ironiquement, le sac avec les produits achetés et ceux volés, étaient restés à l'arrière. Heureusement qu'il n'avait pas acheté de produits frais.
Il revint se garer sur le parking en bas de chez lui et remonta dans son appartement.
Il se posa sur son canapé, une bière à la main, et il tenta d'analyser ce qui s'était passé.
S'il s'était bien réveillé sur un banc et que 48 heures de sa vie avaient disparu, il avait du mal à croire que ce qui s'était passé s'était VRAIMENT passé. C'était tellement..Incroyable.
Pourtant, il s'était bien retrouvé dans ce hangar, et la femme en face de lui était bien la propriétaire du magasin. Et elle lui avait bien injecté quelque chose.
Il s'attendait à ce qu'elle le tue.
Il partit se glisser sous la douche.
Ce fut à ce moment qu'il remarqua les incisions sur sa peau.
A peine visibles mais...
On avait ouvert sa peau très délicatement à plusieurs endroits. Poignets, épaules, cuisses, chevilles, cou...
Il toucha sa chair autour de l'ouverture, quasi invisible sauf pour un rougeoiement, et qu'il n'aurait pas remarquée s'il n'avait pas regardé vraiment attentivement. Mais il ne sentit rien.
Il s'était bien passé quelque chose pendant qu'il était évanoui. Mais quoi?
La fatigue le saisit soudain, et le terrassa. Le temps pour lui de se glisser jusqu'à son lit et il sombra dans sommeil autre que celui qu'avait impulsé la seringue.
Il se réveilla tôt le lendemain matin. Il était au RMI depuis plus d'un an, et partir au travail n'était pas un enjeu ni un problème pour lui.
Il examina son corps...Les cicatrices remarquées quasiment quelques heures plus tôt s'étaient quasiment effacées, si peu visibles qu'il se demandait si là aussi, il n'avait pas rêvé...
Malgré ses quelques achats deux jours plus tôt, son frigo était plutôt vide, et il lui fallait faire quelques courses.
Il avait plusieurs certitudes: d'abord, il ne retournerait pas de sitôt au Marketinter. Car c'était bien la patronne qui l'avait fait enlever, et il redoutait une nouvelle confrontation avec elle. Et une issue plus radicale la prochaine fois.
Mais il devait bien fréquenter de nouveau un magasin.
Et il était convaincu qu'il y avait quelque chose qui clochait.
Fainéant, voleur, menteur, mais pas imbécile.
Ses inquiétudes prirent une réellement forme quand il pénétra dans la supérette qui se trouvait à 150 mètres de chez lui.
Il venait ici de temps en temps. Prenant quelques produits, mais volant aussi.
Il y avait pas mal de fauche dans cette supérette, et la personne qui la tenait avait calé un portique à chacune des deux entrées.
Portique qui sonna dès qu'il pénétra dans le magasin.
La supérette était tenue par un couple, dans la cinquantaine, l'homme pas très souriant, la femme plus avenante.
L'homme se tourna vers lui.
— Petit salaud! Tu es revenu en laissant sur toi quelque chose que tu nous a volé!
— Mais pas du tout!
L'homme plongea le bras sous le comptoir et ressortit avec une batte de base-ball.
— Tu ne reviens plus jamais ici, fils de pute, ou je te massacre! Va voler ailleurs!
Il comprit qu'il ne pouvait pas s'entêter, et jugea plus prudent de reculer.
Il voyait mieux ce qui s'était passé.
Il avait sur lui quelque chose qui déclenchait les portiques.
Il avait totalement changé de vêtements pour la journée.
Il les avait donc dans le corps.
Une partie de lui lui disait encore que ce n'était pas possible. Trop irréaliste.
Et si malheureusement c'était vrai cela signifiait quelque chose de terrible: il ne pourrait plus accéder à aucun magasin.
Bien sûr, il aurait pu commander à distance. On pouvait tout se faire livrer par Arazon...
A ceci près qu'on lui avait enlevé sa carte bancaire. Tous les mois, il retirait donc la somme qui lui était allouée en liquide.
Alors bien sûr, il y avait les marchés, mais c'était une fois par semaine, et il se voyait mal programmer ses repas sur une semaine. Il le ferait si vraiment il y était obligé, mais il vivait depuis longtemps au jour le jour.
Il voulut tenter et se rendit, à l'autre bout de la ville à Superchoix.
Sans surprise, les portiques se mirent à sonner. Il fut entouré par trois hommes de la sécurité. Celui qui semblait le chef lui déclara :
— Fils de pute, tu es persona non grata chez nous...Ton portrait a circulé dans tout le département et au-delà.
Ils le conduisirent dans une arrière-pièce pour le fouiller, sans rien trouver. Ils le tabassèrent un peu avant de le relâcher.
Il croyait à présent comprendre ce qui lui arrivait.
Sur le coup de midi, il alla trouver une ancienne copine. Il y avait eu un moment de sa vie où, parce qu'il était beau gosse, il alignait les conquêtes. Rosalia était une belle rousse aux formes voluptueuses.
Elle travaillait dans une clinique.
Elle fut ravie de le revoir.
Il lui exposa son histoire, et son hypothèse de A à Z.
Elle négocia un échange: une soirée et une nuit ensemble, et elle le passait discrètement au scanner.
Il repartit avec des photos qui disaient clairement ce qu'il était devenu : un homme d'une nouvelle espèce, littéralement truffé de puces RFID...
Un homme métallique, qui déclencherait les portiques de tous les magasins.
L'avenir s'annonçait sombre.
Ça s'était passé très rapidement. Tellement rapidement qu'il ne s'était pas rendu compte de grand chose.
Il regagnait son véhicule avec quelques biens de consommation qu'il venait d'acheter à Marketinter. C'était le milieu de l'hiver, un hiver froid et plein d'obscurité, comme il se doit.
Il s'était garé tout au bout du parking, près du grillage qui limitait la surface totale du supermarché, parking et espace verts compris, de la rue.
Il avait sur l'épaule un sac isotherme qui renfermait ce qu'il venait d'acheter.
Mais aussi ce qu'il avait volé, comme tous les soirs.
En effet le sac était pourvu d'une poche sur le côté, invisible et qui bénéficiait de deux feuilles d'aluminium rendant son contenu indétectable.
Cela lui permettait, depuis plusieurs mois, de voler en toute impunité. Le contenu du sac qui était visible et accessible, renfermait de la nourriture. Le reste une variété d'objets qu'il volait par envie et avec plaisir, Des produits cosmétiques, de l'outillage, des sous-vêtements...
Ce soir-là, pourtant, quelque chose brisa sa routine.
Une ombre surgit sur sa gauche. Grande et massive. Il n'eut pas vraiment le temps de regarder la personne, de l'identifier, ni même simplement de se retourner. Il y eut un choc très violent contre sa tempe, une douleur très forte. Il se sentit glisser dans une obscurité qui n'avait rien à voir avec celle qui l'entourait. Il s'y perdit.
Il revint à lui avec difficulté. Englué dans du coton, il s'en extirpa, ce qui l'entourait s'éclaircissant petit à petit. La douleur elle aussi se précisa, jusqu'à devenir insoutenable.
Il cala quelques éléments. Un local très vaste. Du matériel agricole sur la gauche. Des bottes de paille sur sa droite.
Il se rendit compte qu'il était entravé. Au dessus de lui, une poutre, des chaînes accrochées, qui prenaient ses poignets et tiraient ses bras vers le haut.
Il se rappelait bien du coup qui l'avait assommé.
Pourquoi se retrouvait-il ici? L'incompréhension totale.
La seule réponse qu'il pouvait trouver, c'était qu'on l'avait confondu avec quelqu'un d'autre.
Il resta un long moment seul dans ce vaste hangar, se demandant ce qui pouvait l'attendre. Il avait du mal à croire à la réalité de ce moment. Lui qui menait une vie banale entre petits boulots, chômage et vols.
Et puis le silence épais des lieux fut brisé par un bruit sec et répétitif. Dont il ne comprit l'essence que quand la femme fut devant lui. Elle avait des escarpins à talon aiguille qui cognaient sur le sol.
Il la reconnut immédiatement. Il l'avait croisée très souvent dans le magasin et compris que c'était la responsable. La voir avait d'ailleurs bien travaillé sa libido et sans doute que s'il revenait aussi souvent dans ce magasin, c'était pour la mater.
Elle avait une 40 aine d'années. Blonde, grande, élancée, une très jolie femme qui se mettait en valeur en portant des tenues très moulantes, comme aujourd'hui d'ailleurs, un pantalon très serré et un top collant.
On sentait en elle énormément de détermination, quand on la voyait. Une femme qui allait au bout de ses ambitions, de ses décisions et que pas grand chose n'arrêtait.
— Tu me reconnais?, elle lui lança, en guise d'introduction.
Lui qui avait une grande gueule se sentait totalement décontenancé. Si elle s'était adressée à lui au supermarché, il aurait sans doute répondu quelque chose...Mais là...Il se sentait mal à l'aise. Bien conscient que sa situation avait été choisie, et qu'elle visait à le placer dans une position inférieure, et la personne en face de lui en nette supériorité.
Il remarqua alors qu'elle avait quelque chose à la main. Un ordinateur portable, qu'elle posa sur une table. Il se demanda ce que l'ordinateur avait à voir dans tout cela, mais il comprit quand elle lança les premières images.
Lui. C'était lui. Filmé en plan moyen. On le voyait prendre un paquet de rasoirs et les fourrer dans son sac.
Évidemment, il y avait les caméras de sécurité, mais ça ne l'avait jamais trop préoccupé. Il sortait avec des commissions, et bien malin qui pourrait dire qu'il avait pris autre chose que ce qu'il avait dans son sac. Il aurait fallu pour cela l'observer, et il pensait avoir été malin pour ne jamais se faire remarquer.
Il s'était largement trompé.
Il y avait un montage, qui faisait défiler certains moments de ses prouesses de voleur...Enfin prouesses...Ce n'était pas vraiment le mot. Il avait du être repéré très rapidement.
— Tu vas me dire que ce n'est pas toi?
Il ne répondit pas. Il ne s'imaginait pas dire non, mais il craignait qu'un oui ne pousse plus loin la colère de la belle femme d'âge mûr. Car, il le sentait bien, il y avait en elle une colère contenue, dont il craignait qu'elle ne prenne une dimension plus forte dans les minutes qui suivent. Car, il en était bien conscient, il était à sa merci.
— Tu n'es pas le seul...Si je te donnais la somme qu'on perd chaque semaine, chaque mois, chaque année, à cause des gens comme toi...Tu serais surpris...Tu sais ce que font certains de mes collègues? Ils publient les photos des voleurs en les collant à l'entrée, des affiches ou parfois un écran vidéo avec des extraits comme celui-là et des gros plans...Parce que les voleurs ne sont jamais poursuivis. Par contre, ils peuvent t'attaquer en justice si tu révèles leur image...Tu vois comme la vie est dégueulasse.
Il trouva quand même le courage de parler. De poser la question qui lui brûlait la gorge:
— Mais pourquoi vous en prendre à moi ?
Et c'était bien l'expression qui convenait parce son regard était rempli de rancoeur, une rancoeur d'ailleurs pas forcément dirigée vers lui mais plutôt vers cet ensemble qui chaque jour dérobait des objets et mettait à mal son chiffre d'affaires.
— Mais parce que, salopard, tu es l'un des plus gros voleurs...Tu reviens combien de fois dans la journée? Trois, quatre fois...Petite merde... Et tu crois que je suis tellement conne que je ne le sais pas?
Elle fit une pause avant de reprendre:
— J'en ai assez...Plus qu'assez...C'est pour ça que j'ai décidé d'agir. Tu vas servir de modèle. Un modèle pour tous les autres.
Ça se passa très vite. Plus concentré sur elle, mais aussi sur les images, il n'avait pas remarqué la seringue sur la table. Il fallait dire qu'il y avait pas mal de zones d'ombre dans cet entrepôt. Elle attrapa la seringue, et vint planter fermement l'aiguille dans sa cuisse. Elle appuya sur le piston et vida le contenu en quelques secondes. Il sentit le liquide glisser dans sa chair.
Il se dit qu'il allait mourir.
Le produit agit très rapidement. Il n'eut plus le temps de penser et plongea dans quelque chose de sombre et de pâteux qui l'engloutit totalement.
Ce qui le fit émerger ce fut la sensation de fraîcheur qui l'entoura. Il ouvrit les yeux. Il lui fallut quelques instants pour reprendre contact avec la réalité. Et encore quelques autres instants pour se rappeler de ce qui s'était passé.
Il s'examina, se palpa précautionneusement. Il était intact.
Il s'attendait au pire.
Pourquoi l'avait-elle kidnappé, amené dans un lieu qu'il ne connaissait pas, pourquoi l'avait-elle surtout endormi? Il ne comprenait pas.
Autour de lui, la nuit s'installait. Ça faisait combien de temps qu'il était là ? Par chance, on ne lui avait pas volé ses affaires, pas plus ici que où on l'avait transporté. En consultant son téléphone, il se rendit compte que deux jours avaient disparu.
C'était...Impressionnant. On lui avait volé du temps. Celui qu'il avait passé dans la grange ?
Il se redressa. Il fallait continuer à avancer.
La ville était petite, et il ne lui fallait pas longtemps pour rentrer chez lui. Mais quelque chose le préoccupait plus. Sa voiture. Dans la vie de merde qu'il menait, c'était un des rares biens qu'il avait et auquel il tenait. Il la bricolait, la bichonnait. Il y avait ici, dans la ville, un garage associatif où on pouvait travailler sur sa bagnole avec quelques conseils, sans frais de garage, et en se payant les pièces.
L'idée qu'on ait pu toucher à sa bagnole l'aiguillonnait plus que ce qui avait pu lui arriver. C'était d'ailleurs assez paradoxal de voir qu'il ne supportait pas qu'on touche à ses possessions, alors qu'il ne respectait pas celles des autres.
Il traversa la ville à pied. Du centre, il lui fallut 25 minutes pour arriver à l'extrémité sud où, dans le chaos le plus absolu, s'érigeait ce que l'on aurait peiné à appeler une zone commerciale. Plusieurs bâtisses abritaient le supermarché qu'il pillait sur sa gauche, et, sur sa droite, un magasin de bricolage et un de jardinage.
Il fut infiniment soulagé, peut-être plus que d'être sorti vivant de ce kidnapping de la retrouver.
Il traversa et s'approcha du véhicule. Il avait toujours la clef de contact dans sa poche.
Assez ironiquement, le sac avec les produits achetés et ceux volés, étaient restés à l'arrière. Heureusement qu'il n'avait pas acheté de produits frais.
Il revint se garer sur le parking en bas de chez lui et remonta dans son appartement.
Il se posa sur son canapé, une bière à la main, et il tenta d'analyser ce qui s'était passé.
S'il s'était bien réveillé sur un banc et que 48 heures de sa vie avaient disparu, il avait du mal à croire que ce qui s'était passé s'était VRAIMENT passé. C'était tellement..Incroyable.
Pourtant, il s'était bien retrouvé dans ce hangar, et la femme en face de lui était bien la propriétaire du magasin. Et elle lui avait bien injecté quelque chose.
Il s'attendait à ce qu'elle le tue.
Il partit se glisser sous la douche.
Ce fut à ce moment qu'il remarqua les incisions sur sa peau.
A peine visibles mais...
On avait ouvert sa peau très délicatement à plusieurs endroits. Poignets, épaules, cuisses, chevilles, cou...
Il toucha sa chair autour de l'ouverture, quasi invisible sauf pour un rougeoiement, et qu'il n'aurait pas remarquée s'il n'avait pas regardé vraiment attentivement. Mais il ne sentit rien.
Il s'était bien passé quelque chose pendant qu'il était évanoui. Mais quoi?
La fatigue le saisit soudain, et le terrassa. Le temps pour lui de se glisser jusqu'à son lit et il sombra dans sommeil autre que celui qu'avait impulsé la seringue.
Il se réveilla tôt le lendemain matin. Il était au RMI depuis plus d'un an, et partir au travail n'était pas un enjeu ni un problème pour lui.
Il examina son corps...Les cicatrices remarquées quasiment quelques heures plus tôt s'étaient quasiment effacées, si peu visibles qu'il se demandait si là aussi, il n'avait pas rêvé...
Malgré ses quelques achats deux jours plus tôt, son frigo était plutôt vide, et il lui fallait faire quelques courses.
Il avait plusieurs certitudes: d'abord, il ne retournerait pas de sitôt au Marketinter. Car c'était bien la patronne qui l'avait fait enlever, et il redoutait une nouvelle confrontation avec elle. Et une issue plus radicale la prochaine fois.
Mais il devait bien fréquenter de nouveau un magasin.
Et il était convaincu qu'il y avait quelque chose qui clochait.
Fainéant, voleur, menteur, mais pas imbécile.
Ses inquiétudes prirent une réellement forme quand il pénétra dans la supérette qui se trouvait à 150 mètres de chez lui.
Il venait ici de temps en temps. Prenant quelques produits, mais volant aussi.
Il y avait pas mal de fauche dans cette supérette, et la personne qui la tenait avait calé un portique à chacune des deux entrées.
Portique qui sonna dès qu'il pénétra dans le magasin.
La supérette était tenue par un couple, dans la cinquantaine, l'homme pas très souriant, la femme plus avenante.
L'homme se tourna vers lui.
— Petit salaud! Tu es revenu en laissant sur toi quelque chose que tu nous a volé!
— Mais pas du tout!
L'homme plongea le bras sous le comptoir et ressortit avec une batte de base-ball.
— Tu ne reviens plus jamais ici, fils de pute, ou je te massacre! Va voler ailleurs!
Il comprit qu'il ne pouvait pas s'entêter, et jugea plus prudent de reculer.
Il voyait mieux ce qui s'était passé.
Il avait sur lui quelque chose qui déclenchait les portiques.
Il avait totalement changé de vêtements pour la journée.
Il les avait donc dans le corps.
Une partie de lui lui disait encore que ce n'était pas possible. Trop irréaliste.
Et si malheureusement c'était vrai cela signifiait quelque chose de terrible: il ne pourrait plus accéder à aucun magasin.
Bien sûr, il aurait pu commander à distance. On pouvait tout se faire livrer par Arazon...
A ceci près qu'on lui avait enlevé sa carte bancaire. Tous les mois, il retirait donc la somme qui lui était allouée en liquide.
Alors bien sûr, il y avait les marchés, mais c'était une fois par semaine, et il se voyait mal programmer ses repas sur une semaine. Il le ferait si vraiment il y était obligé, mais il vivait depuis longtemps au jour le jour.
Il voulut tenter et se rendit, à l'autre bout de la ville à Superchoix.
Sans surprise, les portiques se mirent à sonner. Il fut entouré par trois hommes de la sécurité. Celui qui semblait le chef lui déclara :
— Fils de pute, tu es persona non grata chez nous...Ton portrait a circulé dans tout le département et au-delà.
Ils le conduisirent dans une arrière-pièce pour le fouiller, sans rien trouver. Ils le tabassèrent un peu avant de le relâcher.
Il croyait à présent comprendre ce qui lui arrivait.
Sur le coup de midi, il alla trouver une ancienne copine. Il y avait eu un moment de sa vie où, parce qu'il était beau gosse, il alignait les conquêtes. Rosalia était une belle rousse aux formes voluptueuses.
Elle travaillait dans une clinique.
Elle fut ravie de le revoir.
Il lui exposa son histoire, et son hypothèse de A à Z.
Elle négocia un échange: une soirée et une nuit ensemble, et elle le passait discrètement au scanner.
Il repartit avec des photos qui disaient clairement ce qu'il était devenu : un homme d'une nouvelle espèce, littéralement truffé de puces RFID...
Un homme métallique, qui déclencherait les portiques de tous les magasins.
L'avenir s'annonçait sombre.