Je rêvais d’un cimetière de voitures empilées les unes sur les autres. Écrasées, comme des boîtes de conserve géantes. D’un autoradio sortait « Hit the Road, Jack ». Puis les piles de bagnoles se sont mises à osciller. Quelque chose secouait le sol sous mes pieds. J’ai entendu un gémissement ; d’abord j’ai cru à des chiens sauvages, puis je me suis réveillé.
Deux énormes seins couleur crème de marrons se pressaient contre mon torse nu. Je sentais la pointe de ses tétons à travers le mauvais coton de sa blouse. Son parfum de café et de cigarette froids.
— Allons, monsieur Blanc, c’est l’heure de se réveiller.
Aussitôt, le vieux soldat s’est mis au garde-à-vous. Mais Jocelyne, occupée à me sortir du lit, n’y prêtait aucune attention.
— S’il vous plaît, monsieur Blanc. Mettez-y un peu du vôtre.
Il n’était pas nécessaire de me le demander une seconde fois. J’ai agrippé sa croupe chevaline et retroussé sa jupe jusqu’aux hanches. Elle a lâché un petit cri lorsque l’élastique de sa culotte lui a fouetté la croupe.
— Monsieur Blanc… Henri.
Je l’ai retournée et chevauchée. Une expression béate s’est peinte sur son visage.
— Satisfaite, Jocelyne ? J’y mets assez du mien ?
Elle a gémi de nouveau, m’a repoussé et m’a craché au visage.
J’ai poussé un hurlement de rage.
— Calmez-vous, bon sang !
Un imbécile imberbe s’escrimait avec le pommeau de douche. Contre mon dos et mes fesses, le plastique de la baignoire. Encore un stagiaire empoté envoyé au bizut.
— Lâche-moi, petite merde. Dégage de là.
J’ai agrippé le rebord, prêt à me relever. Mais il m’a repoussé avec une force surprenante.
— Restez calme, monsieur Blanc. J’ai presque terminé. Il ne me reste que… cette partie, a-t-il ajouté en déglutissant.
— T’avises pas d’y toucher !
J’avais à peine achevé ma phrase que Quentin, ou Kevin, a braqué le jet d’eau glacée sur mes couilles. J’en ai eu le souffle coupé. Ce petit saligaud aimait ça. Mais il ne s’attendait pas à ce que je lui envoie un coup de pied dans le menton. Il a basculé vers l’arrière. Une expression étrange a traversé son visage : surprise, indignation, regret. Puis sa nuque a heurté le rebord du lavabo et le merdeux est retombé au sol, inanimé. Un filet de sang s’écoulait de son oreille.
Lorsqu’il m’a vu pénétrer dans sa chambre, nu et dégouttant, Marcellin s’est contenté de hausser les épaules. Toutes ces années passées à m’allonger ne m’ont pas fait oublier l’essentiel. Plus tu déconnes, moins on vient t’emmerder. J’ai cru, plus jeune, qu’il s’agissait de mépris, ou même d’une sorte de pitié. Mais j’ai vite compris. Ce n’est que la peur, toujours la bonne vieille flippe. Heinrich m’a désigné ma chaise, sans quitter ses cartes des yeux.
— Essaie de ne pas tout dégueulasser.
Marcellin a achevé de distribuer. J’ai relevé mes cartes et me suis tourné vers le Teuton.
— Arsch. Che crois que je fais tous fou plumer.
Vingt minutes plus tard, je portais les vêtements de Marcellin, le silence seulement rompu par ses dents qui claquaient. Malgré moi, sa maigreur m’impressionnait chaque fois un peu plus. Peut-être que le boche avait raison et que je devrais lui laisser certains de ses desserts. Je me suis rapproché de lui. Il s’est mis en boule sur sa chaise, tremblant de plus belle.
— Laisse-le tranquille, Weiß. Il t’a rien fait.
— Et alors ? Depuis quand ça te pose un problème qu’on s’en prenne aux plus faibles ?
Heinrich s’est rembruni. Il l’avait mauvaise d’avoir perdu son brassard. J’ai haussé les épaules. De toute façon, l’envie était passée. Je me suis contenté de caresser la nuque de Marcellin. Me penchant vers son oreille, je lui ai murmuré :
— Je m’occuperai de toi plus tard.
Après ça, j’ai poursuivi ma route à travers le couloir. J’ai croisé Jocelyne et sa collègue Annie, qui ressemblait à Véronique Genest.
— Monsieur Blanc ? Où est-ce que vous allez comme ça ?
J’ai haussé les épaules. J’imaginais le front d’Annie taper contre le mur des toilettes du personnel pendant que l’autre, bâillonnée sur le chiotte, nous observait, les larmes aux yeux.
Jocelyne m’a souri.
— Qu’est-ce qui vous rend aussi heureux, Henri ? Mais … Ce n’est pas votre pantalon.
Annie l’a interrompue.
— Jo… tu as vu Quentin ? Il devait s’occuper de monsieur Blanc ce matin à ta place, non ? Il est bien venu s’occuper de vous, monsieur Blanc ?
— Je ne me souviens pas…
Elle fixait mes cheveux encore humides. Un pli est apparu au milieu de son menton. Le caleçon me compressait les joyeuses. Annie m’a lancé un dernier regard maton en s’éloignant. La voie était libre.
Jeancelin ne m’a pas entendu entrer. Le pauvre vieux a travaillé pendant quarante-sept ans au marteau-pilon. À sa place, j’aurais fait pareil, plutôt que de supporter le baratin d’Hughette.
— Je te sers une nouvelle coupe, mon Jeanjean. Je te mets un sucre avec. Il fait beau ce matin. Mais un peu froid. Je devrais peut-être te chercher ton manteau. Et si tu…
Je me suis assis dans le vieux rocking-chair ; alors Jeancelin m’a aperçu et il a blêmi aussitôt.
— Mon petit Jeannot…
Sa grosse tentait une retraite en direction de la porte. J’ai levé le doigt : elle s’est immobilisée.
— T’as oublié quelque chose, mon pote, n’est-ce pas ?
Il me regardait comme un lapin de garenne au sortir du fourré, les doigts crispés sur le plaid qui recouvrait ses genoux.
— Laisse-le. Tu sais bien qu’il ne t’entend pas, et en plus il perd la mémoire. Il n’a pas besoin que tu viennes le… le…
— Le quoi ? Le terroriser ?
Je connaissais bien leur petit cinéma. Il faut en avoir dans le froc pour se foutre de ma gueule, je dois bien l’admettre.
— File-les-moi, Jeannot. J’en ai besoin, maintenant.
Il restait mutique, jetant des coups d’œil apeurés à Huguette. Dans le couloir, le cri de Jocelyne a retenti. Assez similaire à celui qu’elle poussait dans la plupart de mes petits films. Je me suis levé.
— Écoute, bonhomme. J’en ai besoin maintenant. Ton spectacle de mime, ça distrait peut-être bobonne, mais moi, ça me chatouille.
J’ai ôté le plaid d’un geste brusque. Il bandait comme un âne. Je lui ai saisi le menton.
— Petit enfoiré.
Huguette a hurlé : j’ai sauté sur l’occasion. Son cri a couvert la mandale que j’ai adressée à Jeancelin. Le dentier du vieux est allé glisser sous le lit. Sa femme pleurnichait un charabia sans queue ni tête. Dans le couloir, d’autres agents se précipitaient vers ma chambre. J’ai saisi Jeancelin par le col.
— T’as tout gobé ? C’est ça ?
Il a souri et fait mine de me donner un pauvre coup de boule. Le retour l’a envoyé valser avec sa chaise sur le lino. J’ai voulu le saisir à nouveau, mais sa grognasse m’a bondi dessus, toutes griffes dehors. J’aurais pas cru qu’une vieille bourgeoise comme elle puisse se montrer aussi souple. Ils devaient s’en payer une bonne tranche tous les deux, sur mon dos. Pendant qu’elle essayait de me crever les yeux, je m’appliquais à lui briser les côtes. Jeancelin rigolait maintenant comme un con, la bouche pleine de sang, le chapiteau toujours dressé pour le spectacle. Quand j’ai enfin envoyé Huguette se briser les reins contre le marbre de la console, je suis revenu lui écraser la tronche avec les godasses du Fritz. Jeancelin a craché son dernier soupir sanguinolent et est retombé, apaisé. Même cané, il continuait à bander et, avec tout ce qu’il s’était enfilé, je pouvais parier qu’il marquerait midi jusque dans le cercueil.
Pendant qu’ils s’affairaient dans tous les sens en m’appelant, j’ai filé peinard vers la porte du réfectoire. Le personnel de SODEXO n’ose plus me faire la moindre remarque depuis qu’on a remplacé mes couverts en acier par du matériel de dinette.
Je me suis ensuite dirigé vers le fond du parc, puis faufilé tant bien que mal sous la grille. J’ai marché jusqu’en centre-ville et j’ai retrouvé le petit banc caché derrière la haie de buis. Je m’y suis assis et j’ai respiré l’air frais - cette conne d’Huguette avait raison. La ville était calme ; au loin, l’écho des sirènes. J’ai commencé à me détendre. J’ai fermé les yeux et j’ai cru sentir ton odeur. Ce parfum que tu avais acheté à Tübingen en 66. Je m’étais moqué de toi en te disant que tu te prenais pour une putain de princesse. Tu m’avais répondu en soupirant que toutes les putains étaient des princesses.
Tu lançais des cailloux dans la Neckar. Les vieux profs t’aimaient bien, les étudiants se retournaient sur ton passage. Les affaires roulaient pas mal.
Mais une princesse… Et puis quoi encore.
Tu avais froncé les sourcils, soupiré encore.
— Henri… ce que tu peux être vieux jeu.
— Allons, monsieur Blanc, c’est l’heure de se réveiller.
Aussitôt, le vieux soldat s’est mis au garde-à-vous. Mais Jocelyne, occupée à me sortir du lit, n’y prêtait aucune attention.
— S’il vous plaît, monsieur Blanc. Mettez-y un peu du vôtre.
Il n’était pas nécessaire de me le demander une seconde fois. J’ai agrippé sa croupe chevaline et retroussé sa jupe jusqu’aux hanches. Elle a lâché un petit cri lorsque l’élastique de sa culotte lui a fouetté la croupe.
— Monsieur Blanc… Henri.
Je l’ai retournée et chevauchée. Une expression béate s’est peinte sur son visage.
— Satisfaite, Jocelyne ? J’y mets assez du mien ?
Elle a gémi de nouveau, m’a repoussé et m’a craché au visage.
J’ai poussé un hurlement de rage.
— Calmez-vous, bon sang !
Un imbécile imberbe s’escrimait avec le pommeau de douche. Contre mon dos et mes fesses, le plastique de la baignoire. Encore un stagiaire empoté envoyé au bizut.
— Lâche-moi, petite merde. Dégage de là.
J’ai agrippé le rebord, prêt à me relever. Mais il m’a repoussé avec une force surprenante.
— Restez calme, monsieur Blanc. J’ai presque terminé. Il ne me reste que… cette partie, a-t-il ajouté en déglutissant.
— T’avises pas d’y toucher !
J’avais à peine achevé ma phrase que Quentin, ou Kevin, a braqué le jet d’eau glacée sur mes couilles. J’en ai eu le souffle coupé. Ce petit saligaud aimait ça. Mais il ne s’attendait pas à ce que je lui envoie un coup de pied dans le menton. Il a basculé vers l’arrière. Une expression étrange a traversé son visage : surprise, indignation, regret. Puis sa nuque a heurté le rebord du lavabo et le merdeux est retombé au sol, inanimé. Un filet de sang s’écoulait de son oreille.
Lorsqu’il m’a vu pénétrer dans sa chambre, nu et dégouttant, Marcellin s’est contenté de hausser les épaules. Toutes ces années passées à m’allonger ne m’ont pas fait oublier l’essentiel. Plus tu déconnes, moins on vient t’emmerder. J’ai cru, plus jeune, qu’il s’agissait de mépris, ou même d’une sorte de pitié. Mais j’ai vite compris. Ce n’est que la peur, toujours la bonne vieille flippe. Heinrich m’a désigné ma chaise, sans quitter ses cartes des yeux.
— Essaie de ne pas tout dégueulasser.
Marcellin a achevé de distribuer. J’ai relevé mes cartes et me suis tourné vers le Teuton.
— Arsch. Che crois que je fais tous fou plumer.
Vingt minutes plus tard, je portais les vêtements de Marcellin, le silence seulement rompu par ses dents qui claquaient. Malgré moi, sa maigreur m’impressionnait chaque fois un peu plus. Peut-être que le boche avait raison et que je devrais lui laisser certains de ses desserts. Je me suis rapproché de lui. Il s’est mis en boule sur sa chaise, tremblant de plus belle.
— Laisse-le tranquille, Weiß. Il t’a rien fait.
— Et alors ? Depuis quand ça te pose un problème qu’on s’en prenne aux plus faibles ?
Heinrich s’est rembruni. Il l’avait mauvaise d’avoir perdu son brassard. J’ai haussé les épaules. De toute façon, l’envie était passée. Je me suis contenté de caresser la nuque de Marcellin. Me penchant vers son oreille, je lui ai murmuré :
— Je m’occuperai de toi plus tard.
Après ça, j’ai poursuivi ma route à travers le couloir. J’ai croisé Jocelyne et sa collègue Annie, qui ressemblait à Véronique Genest.
— Monsieur Blanc ? Où est-ce que vous allez comme ça ?
J’ai haussé les épaules. J’imaginais le front d’Annie taper contre le mur des toilettes du personnel pendant que l’autre, bâillonnée sur le chiotte, nous observait, les larmes aux yeux.
Jocelyne m’a souri.
— Qu’est-ce qui vous rend aussi heureux, Henri ? Mais … Ce n’est pas votre pantalon.
Annie l’a interrompue.
— Jo… tu as vu Quentin ? Il devait s’occuper de monsieur Blanc ce matin à ta place, non ? Il est bien venu s’occuper de vous, monsieur Blanc ?
— Je ne me souviens pas…
Elle fixait mes cheveux encore humides. Un pli est apparu au milieu de son menton. Le caleçon me compressait les joyeuses. Annie m’a lancé un dernier regard maton en s’éloignant. La voie était libre.
Jeancelin ne m’a pas entendu entrer. Le pauvre vieux a travaillé pendant quarante-sept ans au marteau-pilon. À sa place, j’aurais fait pareil, plutôt que de supporter le baratin d’Hughette.
— Je te sers une nouvelle coupe, mon Jeanjean. Je te mets un sucre avec. Il fait beau ce matin. Mais un peu froid. Je devrais peut-être te chercher ton manteau. Et si tu…
Je me suis assis dans le vieux rocking-chair ; alors Jeancelin m’a aperçu et il a blêmi aussitôt.
— Mon petit Jeannot…
Sa grosse tentait une retraite en direction de la porte. J’ai levé le doigt : elle s’est immobilisée.
— T’as oublié quelque chose, mon pote, n’est-ce pas ?
Il me regardait comme un lapin de garenne au sortir du fourré, les doigts crispés sur le plaid qui recouvrait ses genoux.
— Laisse-le. Tu sais bien qu’il ne t’entend pas, et en plus il perd la mémoire. Il n’a pas besoin que tu viennes le… le…
— Le quoi ? Le terroriser ?
Je connaissais bien leur petit cinéma. Il faut en avoir dans le froc pour se foutre de ma gueule, je dois bien l’admettre.
— File-les-moi, Jeannot. J’en ai besoin, maintenant.
Il restait mutique, jetant des coups d’œil apeurés à Huguette. Dans le couloir, le cri de Jocelyne a retenti. Assez similaire à celui qu’elle poussait dans la plupart de mes petits films. Je me suis levé.
— Écoute, bonhomme. J’en ai besoin maintenant. Ton spectacle de mime, ça distrait peut-être bobonne, mais moi, ça me chatouille.
J’ai ôté le plaid d’un geste brusque. Il bandait comme un âne. Je lui ai saisi le menton.
— Petit enfoiré.
Huguette a hurlé : j’ai sauté sur l’occasion. Son cri a couvert la mandale que j’ai adressée à Jeancelin. Le dentier du vieux est allé glisser sous le lit. Sa femme pleurnichait un charabia sans queue ni tête. Dans le couloir, d’autres agents se précipitaient vers ma chambre. J’ai saisi Jeancelin par le col.
— T’as tout gobé ? C’est ça ?
Il a souri et fait mine de me donner un pauvre coup de boule. Le retour l’a envoyé valser avec sa chaise sur le lino. J’ai voulu le saisir à nouveau, mais sa grognasse m’a bondi dessus, toutes griffes dehors. J’aurais pas cru qu’une vieille bourgeoise comme elle puisse se montrer aussi souple. Ils devaient s’en payer une bonne tranche tous les deux, sur mon dos. Pendant qu’elle essayait de me crever les yeux, je m’appliquais à lui briser les côtes. Jeancelin rigolait maintenant comme un con, la bouche pleine de sang, le chapiteau toujours dressé pour le spectacle. Quand j’ai enfin envoyé Huguette se briser les reins contre le marbre de la console, je suis revenu lui écraser la tronche avec les godasses du Fritz. Jeancelin a craché son dernier soupir sanguinolent et est retombé, apaisé. Même cané, il continuait à bander et, avec tout ce qu’il s’était enfilé, je pouvais parier qu’il marquerait midi jusque dans le cercueil.
Pendant qu’ils s’affairaient dans tous les sens en m’appelant, j’ai filé peinard vers la porte du réfectoire. Le personnel de SODEXO n’ose plus me faire la moindre remarque depuis qu’on a remplacé mes couverts en acier par du matériel de dinette.
Je me suis ensuite dirigé vers le fond du parc, puis faufilé tant bien que mal sous la grille. J’ai marché jusqu’en centre-ville et j’ai retrouvé le petit banc caché derrière la haie de buis. Je m’y suis assis et j’ai respiré l’air frais - cette conne d’Huguette avait raison. La ville était calme ; au loin, l’écho des sirènes. J’ai commencé à me détendre. J’ai fermé les yeux et j’ai cru sentir ton odeur. Ce parfum que tu avais acheté à Tübingen en 66. Je m’étais moqué de toi en te disant que tu te prenais pour une putain de princesse. Tu m’avais répondu en soupirant que toutes les putains étaient des princesses.
Tu lançais des cailloux dans la Neckar. Les vieux profs t’aimaient bien, les étudiants se retournaient sur ton passage. Les affaires roulaient pas mal.
Mais une princesse… Et puis quoi encore.
Tu avais froncé les sourcils, soupiré encore.
— Henri… ce que tu peux être vieux jeu.