Viendrez-vous à la partie ce soir ?
UNE SOIREE CHEZ LES CHALABERT
« Viendrez-vous à la partie ce soir ? » m’avait demandé de sa voix pointue Madame Chalabert au téléphone, et devant mon silence elle avait poursuivi, d’une voix enjouée propre à m’appâter et m’inciter à la rejoindre :
« Vous allez voir, nous avons quelqu’un à vous présenter et nous allons beaucoup nous amuser : on a prévu de jouer.
- Eh bien, avais-je répondu d’une voix trainante qui trahissait mon peu d’entrain, je suis plutôt fatiguée ces temps-ci et je ne voudrais pas que mon chagrin puisse ennuyer vos amis. Je ne suis vraiment pas en forme et je ferais mieux de me reposer.
- Ah non ! Je ne vous le permets pas ! avait-elle répliqué d’un ton qui n’admettait aucune réplique, vous viendrez. Je vous envoie une voiture à dix-neuf heures trente et je compte sur vous ».
Madame Chalabert était une fort jolie femme dont je n’avais jamais vu le mari mais celui-ci semblait lui vouer un amour considérable si l’on en croyait nos communes amies, toujours prêtes à dévoiler les petits secrets des uns et des autres, et elle ne m’avait pas laissé le loisir de récuser cette invitation, raccrochant sans attendre ma réponse.
Non que je n’aime les fêtes, je suis comme tout le monde, j’adore le Champagne, les petits fours, les jolies toilettes et ce plaisir qu’on éprouve toujours à se trouver en bonne compagnie, mais la dernière fois que j’avais assisté à l’une de ses réceptions dans lesquelles le jeu est roi, j’avais ressenti comme quelque chose d’étrange tout autant que désagréable, sans pouvoir cependant l’identifier. J’y avais par la suite beaucoup réfléchi, essayant de démystifier ma sensation de mal être, et j’avais finalement conclu que c’était comme si les règles n’étaient pas respectées. Lesquelles, je ne le savais pas vraiment, mais il avait flotté dans le beau salon comme un parfum frelaté.
Je m’en étais ouverte à un ami présent à la soirée qui avait bien voulu tenter de me comprendre, puis alors que je ne m’y attendais guère, m’avait avoué avoir lui aussi ressenti le même malaise.
« C’est bien étrange, ce que vous me dites là. Je n’y avais pas vraiment prêté attention, mais à parler avec vous, mon embarras remonte au jour. Cependant je ne saurais vous dire à quel moment de la soirée j’avais commencé à le ressentir.
- Alors, confrontons nos souvenirs », lui avais-je proposé, ce à quoi il avait acquiescé avec entrain.
* * * * *
« Si je me souviens bien, avait-il commencé, nous nous étions tous groupés près du buffet - splendide, je dois le dire - chacun portant à la main sa coupe de Champagne, du Dom Pérignon de première classe ! Mais je m’égare. Je vous observais, savez-vous, avec votre visage mutin et vos yeux dans lesquels une flamme pétillait plus que les bulles de votre verre. Mais pardonnez-moi, je m’égare encore. Savez-vous que vous me sembliez jouer ? De vos attraits, de votre grâce, et vous m’aviez fait penser alors aux jeux de l’amour et du hasard, non pas que vous vous soyez dissimulée sous une personnalité qui n’est pas la vôtre, cela ne vous ressemblerait guère, mais d’une certaine façon c’est vous qui meniez le jeu de la séduction dans cette sympathique assemblée et vous sembliez beaucoup vous amuser à attiser le feu dans les cœurs. En tout cas, le mien avait cédé, je puis vous l’avouer maintenant. Mais je m’égare une nouvelle fois, pardonnez-moi.
- Oui, c’est vrai, je me suis beaucoup divertie ce jour-là, c’est le propre du jeu, n’est-ce pas ? Mais je dois reconnaitre que j’avais de fort sérieuses compétitrices, et en particulier la maitresse de maison. Et la compétition, ça vous émule fortement, ça vous pousse à forcer le meilleur de vous-même. Cependant vous m’accorderez que je n’ai triché en rien, car tricher n’est pas jouer ! Je me suis contentée d’abattre mes cartes ! Rien de plus.
- Mais avec un grand talent. Comme alors vous avez rayonné ! Mais pour en revenir à notre propos, je n’avais jusque-là rien ressenti qui soit quelque peu malsain, et vous non plus si j’en juge à la mine qui était la vôtre. Nous devrons donc évoquer une autre scène de cette réception. A quel moment avez-vous commencé à éprouver le malaise dont vous m’avez parlé ?
- Je ne sais pas vraiment. C’est quelque chose qui s’insinue peu à peu dans votre esprit. Au départ on ne s’en rend même pas compte, et quand on s’en aperçoit, c’est que la chose est déjà en vous depuis un moment mais qu’on n’en avait pas encore conscience. Ainsi lorsque je revois dans ma tête la présentation des œuvres d’art du grand salon, je ne vois rien qui me titille.
- Moi non plus, à vrai dire. Superbe collection d’art africain, ne trouvez-vous pas ?
- Certes. J’ai adoré les masques dont on comprend mal comment le bois peut être aussi lustré, mais pour ma part mon goût va plutôt aux petites statuettes de danseuses en bronze dont les robes virevoltent avec une grâce infinie. Je les A-DO-RE ! J’ignore comment ils font pour donner toutes ces irisations colorées au métal.
- Vous avez bon goût. Pourtant, moi qui vous observais du coin de l’œil - je ne vous en parle que parce que les circonstances l’exigent, mais votre beauté ne peut manquer d’attirer le regard et vous me pardonnerez d’en faire état - je vis passer sur votre visage comme une ombre au moment où un homme s’extasia sur certains objets avec enthousiasme.
- Je m’en souviens maintenant ! l’homme semblait ne s’intéresser qu’à quelques petites statuettes ravissantes. Elles semblaient si vivantes, si fraiches, si « vraies », si vous voyez ce que je veux dire. Ce qui était très étranges, c’est qu’un certain nombre de photographies prises chez les Chalabert et exposées dans ce salon montraient des jeunes femmes et des jeunes hommes auxquelles ces statues ressemblaient en tous points. Tous très beaux. Vous savez ce que je pense ? Que ces photos ont servi de modèle à quelque remarquable artiste. Mais tout aussi remarquable qu’ait été notre sculpteur, l’enthousiasme de cet homme qui s’extasiait devant ces petits chefs d’œuvre me semblait excessif, comme feint, et je me suis dit à cet instant qu’il ne jouait pas franc jeu. Il me semblait manquer de sincérité, de loyauté, je n’aime pas ce qui est outrancier, on a l’impression que cela couvre quelque part une volonté de ne pas respecter les règles, si vous comprenez ce que je veux dire.
- Les règles, oui, reprit mon ami pensivement ».
Il se tut en instant tout en me fixant profondément dans les yeux puis il reprit :
« Tout jeu, si son objet est un divertissement anodin comme il se devrait normalement, doit respecter des règles, sinon il n’est pas équitable et perd son intérêt. La nature même du jeu est de n’avoir pas d’autre propos que de procurer du plaisir, et cela ne se peut si des arrière-pensées viennent à le pervertir. J’avais moi aussi remarqué cet homme et il m’avait semblé quelque peu déplaisant. Pourtant je crois que vous aviez oublié cette impression lorsque nous sommes passés aux tables de jeu. Nos amis Chalabert avaient organisé deux tables, l’une pour le bridge et l’autre pour le poker, vous en souvenez-vous ? Ceux qui ne jouaient pas dansaient ou discutaient avec entrain. Et l’homme un peu déplaisant était au poker. Mais, ma chère, nous ne devrions peut-être pas critiquer les amis de notre hôtesse.
- C’est vrai, mais j’aimerais tant comprendre pourquoi l’évocation de cette soirée continue à me mettre mal à l’aise. Je crois que vous comme moi avions compris que cet homme trichait certainement aux cartes, même si personne ne semblait y prêter attention. Et cela me pose une sorte de problème philosophique si je puis le dire ainsi. Car lorsqu’il provoque la passion, certains se piquent au jeu ; ils cherchent à tout prix à en tirer leur épingle, et cela qu’importe le moyen employé, fût-il de tricher. Mais ne pensez-vous pas que la fraude puisse être considérée comme une composante intrinsèque du jeu ? C’est une question qui me perturbe depuis cette fameuse soirée.
- Que voulez-vous dire ? Comme je vous l’exprimais tout à l’heure, tout jeu comprend des règles qui posent des frontières à ne pas franchir.
- Oui mais … je crois que pour certains, tricher, c’est tout de même jouer. La transgression serait alors elle-même un jeu. Comme un double jeu. On joue alors sur deux plans : dans le jeu et contre le jeu ou plus exactement contre les règles du jeu. Il parait que cela procure une jouissance infinie.
- Tel que vous le dites, on se jouerait alors du jeu. Or se jouer, cela signifie se moquer. Se moquer des autres, bien évidemment, les mystifier, afin d’obtenir la victoire à coup sûr dans la mesure où ceux-là, pour leur part, ne feintent pas. Voici qui ne saurait être acceptable.
- Mais souvent les joueurs les plus passionnés s’étant pris au jeu se trouvent incapables de faire autrement. Il n’est que de voir leur expression enflammée, leurs regards brûlant du désir de gagner, leur expression de haine lorsqu’un autre joueur réussit un beau coup. J’avais repéré que cet homme fraudait, mais pour rien au monde je ne l’aurais dénoncé. Cela aurait courroucé nos hôtes. Mais je crois bien que grâce à vous je viens de comprendre la raison de ma répulsion à me retrouver un jour invitée à une autre partie chez ce gens ».
* * * * *
Cette conversation trottait dans ma tête et je n’avais pas envie de revivre un semblable moment, aussi avais-je décidé de ne pas me rendre chez les Chalabert ce soir. Mais quand dans l’après-midi mon amie me téléphona pour insister encore sur ma présence, je finis par céder. Et lorsque la voiture vint me chercher, j’étais fin prête.
Je fus accueillie chaleureusement comme la dernière fois et je retrouvais de vieilles connaissances, parmi lesquels l’ami avec lequel j’avais quelques temps auparavant parlé de cette affaire. Nous échangeâmes un regard complice, et ensemble nous fîmes du regard le tour des lieux pour voir si notre tricheur était parmi nous ce soir. Mais il semblait absent. Nous commençâmes à profiter du buffet et du Champagne et je repris pour ma part mon petit jeu préféré qui était de tenter de faire tourner les cœurs, avec un certain succès, je dois bien le dire. Mais à trente ans, on a la beauté du diable en plus d’une expérience favorable et je savais fort bien que dans nos vies l’horloge tourne à plein régime, ne connaissant jamais de panne. Et soudain je l’aperçus, notre fameux tricheur. Donnant un léger coup de coude à mon ami pour le lui désigner, nous vîmes que l’homme faisait l’éloge de deux nouvelles statuettes en position debout et tenant un verre de Champagne - exactement comme les autres - que la maison venait d’acquérir, comme s’il en était lui-même fier. Pour la statuette féminine il s’extasiait sur la finesse des traits, la beauté de la coiffure, la forme des yeux en amandes, l’ourlé des lèvres délicates, la finesse des mains et des chevilles ; et pour la statuette masculine il s’arrêtait sur la largeur des épaules, la noblesse des traits, la splendeur des chaussures de marque. Il allait de soi que l’homme désirait briller en société mais se montrait maladroit. Puis il s’installa à la table de poker, et je décidais soudainement de me placer debout derrière lui avec mon ami, afin de le déranger dans sa pratique de la fraude. Mal nous en prit, nous fûmes absolument incapables de déceler la moindre supercherie bien que par son attitude il semblait à chaque instant occupé à quelque malversation. Au bout d’un instant notre hôtesse s’approcha et se pencha sur lui : « mon chéri, nos amis Delval sont très fatigués et veulent partir. Tu peux venir les saluer ? » Puis m’apercevant, elle s’adressa à moi : « au fait, ma chère, je ne pense pas vous avoir déjà présenté mon mari ? »
Je me figeai, affichant sur mon visage l’air le plus niais de mon existence tandis que mon compagnon s’effaçait prudemment. J’avais été le jouet de mon imagination, et les propos de l’homme devant les objets d’art n’étaient que le bonheur maladroit du collectionneur devant ses nouvelles acquisitions. Quant à la triche au jeu, je l’avais purement imaginée. J’avais cru voir clair dans son jeu mais c’était moi qui m’étais laissée prendre au jeu, celui dont mon cerveau trop inventif avait écrit les règles. Je le saluais poliment puis pris congé sous un prétexte quelconque, choquée par ma découverte. Or curieusement le regard qu’il me lança tandis que je le saluais me troubla bien plus que je ne saurais le dire. C’était un regard d’une incroyable profondeur qui semblait transpercer mon âme et s’insinuer dans mes pensées les plus intimes. Et bien qu’il n’ait pas encore ouvert la bouche, une voix en moi me disait : « ainsi vous espériez, dans ma propre maison, m’accuser du pire devant tous mes invités ? Est-ce ainsi que vous honorez ceux qui ont la gentillesse de vous faire franchir le seuil de leur intimité ? » Je me sentis mal, car l’homme n’avait pas ouvert la bouche mais ses yeux n’avaient pas cessé de me fixer et je me sentais comme hypnotisée, incapable de faire un pas vers la sortie pourtant si proche. Je ne pouvais pas détourner le regard de ces yeux énigmatiques qui me fixaient intensément, comme un serpent fixe un oisillon effrayé, mais j’ai du caractère et je fis un effort pour lui échapper. Je retirais ma main de la sienne et ostensiblement je me tournais vers notre hôtesse qui s’écria alors: « vous partez déjà ? Ah non ! Il n’en est pas question ! Lucius, conduit notre invitée à la table du bridge et prends bien soin d’elle ».
L’homme, avec un charmant sourire, me prit galamment par le bras et tandis que je tentais de me dégager je ressentis la force de ses muscles qui me contraignaient à aller m’asseoir là où on me l’avait ordonné. L’ami que j’avais retrouvé au début de la soirée y était également, affichant quant à lui un regard contraint, et je compris que lui aussi n’avait pu résister à l’insistance de notre hôtesse. De temps en temps il me lançait un regard désespéré auquel je répondais de la même façon. Je n’osais regarder Lucius qui s’était assis à ma gauche tandis que Madame Chalabert en avait fait de même avec mon ami. Je dois le dire, je n’avais jamais vu de telles manières pour conserver ses invités ! Il y avait là quelque chose de totalement incongru, hors normes, effarant. De plus je ne savais pas jouer au bridge, ou si peu. « Ce n’est pas grave, me dit la voix dans ma tête, je vais vous montrer ». Je me retournais brusquement vers Lucius mais il se contenta de soulever un sourcil interrogatif, sans parvenir pour autant à dissimuler l’éclat malicieux de ses yeux et le rictus sarcastique de sa bouche.
« Et maintenant, annonça Madame Chalabert, on joue pour de bon ! Qui gagne gagne et qui perd perd !
Que voulait-elle donc dire par cela ?
— Je n’ai pas compris, intervins-je. Cela est toujours le cas ! Alors ? Y a-t-il quelque chose de spécial à gagner ou à perdre ?
A cette question ses invités se mirent à rire stupidement.
— Mais bien sûr, répondit-elle, il faut pimenter le jeu !
— Mais encore ? Je n’ai pas l’habitude de jouer à quelque chose sans en connaitre les règles.
— Moi non plus, déclara mon ami.
—Et d’ailleurs je ne tiens pas à jouer à un jeu que je n’ai pas l’habitude de pratiquer, dis-je en me levant, imitée par mon ami.
—Tut ! tut ! rassurez-vous, vous ne serez pas seule. Lucius va vous aider. +
Et Lucius me tira brutalement par le bras tandis que j’entendais sa voix dans ma tête qui me disait : « vous n’avez pas le choix ! »
— J’exige de connaitre les règles » protestai-je, mais personne ne me répondit tandis que le jeu commençait.
J’acquis bientôt la conviction que Julius trichait, et la voix dans ma tête me dit : « vous avez raison, mais vous ne saurez jamais comment et de toutes façons, vous devez perdre. C’est ce que nous attendons tous ». Au bout d’une demi-heure qui me parut durer un siècle, Madame Chalabert s’écria « Fin de partie ! » et désigna les deux perdants : mon ami et moi-même. Tous les regards étaient fixés sur nous, affichant une sorte de joie jubilatoire. On aurait dit des lions se préparant au festin et se pourléchant par avance du sang de leurs victimes. Mon cœur bondissait follement dans ma poitrine, affolé, tandis que je comprenais qu’il m’était impossible de fuir.
Notre hôtesse annonça : « eh bien maintenant, la photo traditionnelle ! » Tous ses invités applaudirent chaleureusement, comme s’ils n’attendaient que cela. Il y avait dans l’air comme une excitation intense. Les yeux brillaient d’impatience, les bouches semblaient gourmandes, certaines se mettant même à baver, et les rires fusaient de toutes parts. Ces gens avaient tous quelque chose de bestial. Madame Chalabert fit aligner ses invités devant la cheminée, déplaça les uns et les autres plusieurs fois, et finalement je me trouvais avec mon ami au centre, entourés par nos hôtes eux-mêmes tandis que des verres de Champagne étaient distribués à tous. « Buvez une goutte puis levez vos verres pour la photo » dit notre hôtesse avec entrain. « Cheers ! », s’écrièrent les invités dans une gaité qui me parut très excessive. Pour faire bonne figure je bus une gorgée de ce Champagne extraordinaire, au goût sublime, comme je n’en avais jamais bu de ma vie.
C’est alors que pour la première fois j’entendis la véritable voix de Julius qui s’adressait à mon ami et à moi-même : « vous avez de la chance, vous venez de gagner la vie éternelle ». Toute l’assemblée applaudit, les yeux brillant d’une joie sauvage dans une excitation palpable. La tête commença à me tourner et je fus prise de vertige. Tout tournait autour de moi, comme déformé par ma vue et devenant immense, comme si le monde était un ballon que quelque géant gonflait, et j’aperçus des visages énormes qui se penchèrent sur mon ami et moi-même, nous scrutant avec attention. Je vis l’œil de Julius tout près de mon visage, un œil énorme de géant, qui m’observait et commentait : « très réussi, vraiment très réussi, disait-il. Quelle grâce, quelle finesse. Vous êtes ravissante, ma chère. »
Tenant toujours notre verre à la main, mais transformés en deux ravissantes statuettes, nous fumes installés à côté des autres dans une splendide vitrine. Et toute l’assemblée défila devant nous en s’extasiant sur ce savoir-faire exceptionnel.
« Viendrez-vous à la partie ce soir ? » m’avait demandé de sa voix pointue Madame Chalabert au téléphone, et devant mon silence elle avait poursuivi, d’une voix enjouée propre à m’appâter et m’inciter à la rejoindre :
« Vous allez voir, nous avons quelqu’un à vous présenter et nous allons beaucoup nous amuser : on a prévu de jouer.
- Eh bien, avais-je répondu d’une voix trainante qui trahissait mon peu d’entrain, je suis plutôt fatiguée ces temps-ci et je ne voudrais pas que mon chagrin puisse ennuyer vos amis. Je ne suis vraiment pas en forme et je ferais mieux de me reposer.
- Ah non ! Je ne vous le permets pas ! avait-elle répliqué d’un ton qui n’admettait aucune réplique, vous viendrez. Je vous envoie une voiture à dix-neuf heures trente et je compte sur vous ».
Madame Chalabert était une fort jolie femme dont je n’avais jamais vu le mari mais celui-ci semblait lui vouer un amour considérable si l’on en croyait nos communes amies, toujours prêtes à dévoiler les petits secrets des uns et des autres, et elle ne m’avait pas laissé le loisir de récuser cette invitation, raccrochant sans attendre ma réponse.
Non que je n’aime les fêtes, je suis comme tout le monde, j’adore le Champagne, les petits fours, les jolies toilettes et ce plaisir qu’on éprouve toujours à se trouver en bonne compagnie, mais la dernière fois que j’avais assisté à l’une de ses réceptions dans lesquelles le jeu est roi, j’avais ressenti comme quelque chose d’étrange tout autant que désagréable, sans pouvoir cependant l’identifier. J’y avais par la suite beaucoup réfléchi, essayant de démystifier ma sensation de mal être, et j’avais finalement conclu que c’était comme si les règles n’étaient pas respectées. Lesquelles, je ne le savais pas vraiment, mais il avait flotté dans le beau salon comme un parfum frelaté.
Je m’en étais ouverte à un ami présent à la soirée qui avait bien voulu tenter de me comprendre, puis alors que je ne m’y attendais guère, m’avait avoué avoir lui aussi ressenti le même malaise.
« C’est bien étrange, ce que vous me dites là. Je n’y avais pas vraiment prêté attention, mais à parler avec vous, mon embarras remonte au jour. Cependant je ne saurais vous dire à quel moment de la soirée j’avais commencé à le ressentir.
- Alors, confrontons nos souvenirs », lui avais-je proposé, ce à quoi il avait acquiescé avec entrain.
* * * * *
« Si je me souviens bien, avait-il commencé, nous nous étions tous groupés près du buffet - splendide, je dois le dire - chacun portant à la main sa coupe de Champagne, du Dom Pérignon de première classe ! Mais je m’égare. Je vous observais, savez-vous, avec votre visage mutin et vos yeux dans lesquels une flamme pétillait plus que les bulles de votre verre. Mais pardonnez-moi, je m’égare encore. Savez-vous que vous me sembliez jouer ? De vos attraits, de votre grâce, et vous m’aviez fait penser alors aux jeux de l’amour et du hasard, non pas que vous vous soyez dissimulée sous une personnalité qui n’est pas la vôtre, cela ne vous ressemblerait guère, mais d’une certaine façon c’est vous qui meniez le jeu de la séduction dans cette sympathique assemblée et vous sembliez beaucoup vous amuser à attiser le feu dans les cœurs. En tout cas, le mien avait cédé, je puis vous l’avouer maintenant. Mais je m’égare une nouvelle fois, pardonnez-moi.
- Oui, c’est vrai, je me suis beaucoup divertie ce jour-là, c’est le propre du jeu, n’est-ce pas ? Mais je dois reconnaitre que j’avais de fort sérieuses compétitrices, et en particulier la maitresse de maison. Et la compétition, ça vous émule fortement, ça vous pousse à forcer le meilleur de vous-même. Cependant vous m’accorderez que je n’ai triché en rien, car tricher n’est pas jouer ! Je me suis contentée d’abattre mes cartes ! Rien de plus.
- Mais avec un grand talent. Comme alors vous avez rayonné ! Mais pour en revenir à notre propos, je n’avais jusque-là rien ressenti qui soit quelque peu malsain, et vous non plus si j’en juge à la mine qui était la vôtre. Nous devrons donc évoquer une autre scène de cette réception. A quel moment avez-vous commencé à éprouver le malaise dont vous m’avez parlé ?
- Je ne sais pas vraiment. C’est quelque chose qui s’insinue peu à peu dans votre esprit. Au départ on ne s’en rend même pas compte, et quand on s’en aperçoit, c’est que la chose est déjà en vous depuis un moment mais qu’on n’en avait pas encore conscience. Ainsi lorsque je revois dans ma tête la présentation des œuvres d’art du grand salon, je ne vois rien qui me titille.
- Moi non plus, à vrai dire. Superbe collection d’art africain, ne trouvez-vous pas ?
- Certes. J’ai adoré les masques dont on comprend mal comment le bois peut être aussi lustré, mais pour ma part mon goût va plutôt aux petites statuettes de danseuses en bronze dont les robes virevoltent avec une grâce infinie. Je les A-DO-RE ! J’ignore comment ils font pour donner toutes ces irisations colorées au métal.
- Vous avez bon goût. Pourtant, moi qui vous observais du coin de l’œil - je ne vous en parle que parce que les circonstances l’exigent, mais votre beauté ne peut manquer d’attirer le regard et vous me pardonnerez d’en faire état - je vis passer sur votre visage comme une ombre au moment où un homme s’extasia sur certains objets avec enthousiasme.
- Je m’en souviens maintenant ! l’homme semblait ne s’intéresser qu’à quelques petites statuettes ravissantes. Elles semblaient si vivantes, si fraiches, si « vraies », si vous voyez ce que je veux dire. Ce qui était très étranges, c’est qu’un certain nombre de photographies prises chez les Chalabert et exposées dans ce salon montraient des jeunes femmes et des jeunes hommes auxquelles ces statues ressemblaient en tous points. Tous très beaux. Vous savez ce que je pense ? Que ces photos ont servi de modèle à quelque remarquable artiste. Mais tout aussi remarquable qu’ait été notre sculpteur, l’enthousiasme de cet homme qui s’extasiait devant ces petits chefs d’œuvre me semblait excessif, comme feint, et je me suis dit à cet instant qu’il ne jouait pas franc jeu. Il me semblait manquer de sincérité, de loyauté, je n’aime pas ce qui est outrancier, on a l’impression que cela couvre quelque part une volonté de ne pas respecter les règles, si vous comprenez ce que je veux dire.
- Les règles, oui, reprit mon ami pensivement ».
Il se tut en instant tout en me fixant profondément dans les yeux puis il reprit :
« Tout jeu, si son objet est un divertissement anodin comme il se devrait normalement, doit respecter des règles, sinon il n’est pas équitable et perd son intérêt. La nature même du jeu est de n’avoir pas d’autre propos que de procurer du plaisir, et cela ne se peut si des arrière-pensées viennent à le pervertir. J’avais moi aussi remarqué cet homme et il m’avait semblé quelque peu déplaisant. Pourtant je crois que vous aviez oublié cette impression lorsque nous sommes passés aux tables de jeu. Nos amis Chalabert avaient organisé deux tables, l’une pour le bridge et l’autre pour le poker, vous en souvenez-vous ? Ceux qui ne jouaient pas dansaient ou discutaient avec entrain. Et l’homme un peu déplaisant était au poker. Mais, ma chère, nous ne devrions peut-être pas critiquer les amis de notre hôtesse.
- C’est vrai, mais j’aimerais tant comprendre pourquoi l’évocation de cette soirée continue à me mettre mal à l’aise. Je crois que vous comme moi avions compris que cet homme trichait certainement aux cartes, même si personne ne semblait y prêter attention. Et cela me pose une sorte de problème philosophique si je puis le dire ainsi. Car lorsqu’il provoque la passion, certains se piquent au jeu ; ils cherchent à tout prix à en tirer leur épingle, et cela qu’importe le moyen employé, fût-il de tricher. Mais ne pensez-vous pas que la fraude puisse être considérée comme une composante intrinsèque du jeu ? C’est une question qui me perturbe depuis cette fameuse soirée.
- Que voulez-vous dire ? Comme je vous l’exprimais tout à l’heure, tout jeu comprend des règles qui posent des frontières à ne pas franchir.
- Oui mais … je crois que pour certains, tricher, c’est tout de même jouer. La transgression serait alors elle-même un jeu. Comme un double jeu. On joue alors sur deux plans : dans le jeu et contre le jeu ou plus exactement contre les règles du jeu. Il parait que cela procure une jouissance infinie.
- Tel que vous le dites, on se jouerait alors du jeu. Or se jouer, cela signifie se moquer. Se moquer des autres, bien évidemment, les mystifier, afin d’obtenir la victoire à coup sûr dans la mesure où ceux-là, pour leur part, ne feintent pas. Voici qui ne saurait être acceptable.
- Mais souvent les joueurs les plus passionnés s’étant pris au jeu se trouvent incapables de faire autrement. Il n’est que de voir leur expression enflammée, leurs regards brûlant du désir de gagner, leur expression de haine lorsqu’un autre joueur réussit un beau coup. J’avais repéré que cet homme fraudait, mais pour rien au monde je ne l’aurais dénoncé. Cela aurait courroucé nos hôtes. Mais je crois bien que grâce à vous je viens de comprendre la raison de ma répulsion à me retrouver un jour invitée à une autre partie chez ce gens ».
* * * * *
Cette conversation trottait dans ma tête et je n’avais pas envie de revivre un semblable moment, aussi avais-je décidé de ne pas me rendre chez les Chalabert ce soir. Mais quand dans l’après-midi mon amie me téléphona pour insister encore sur ma présence, je finis par céder. Et lorsque la voiture vint me chercher, j’étais fin prête.
Je fus accueillie chaleureusement comme la dernière fois et je retrouvais de vieilles connaissances, parmi lesquels l’ami avec lequel j’avais quelques temps auparavant parlé de cette affaire. Nous échangeâmes un regard complice, et ensemble nous fîmes du regard le tour des lieux pour voir si notre tricheur était parmi nous ce soir. Mais il semblait absent. Nous commençâmes à profiter du buffet et du Champagne et je repris pour ma part mon petit jeu préféré qui était de tenter de faire tourner les cœurs, avec un certain succès, je dois bien le dire. Mais à trente ans, on a la beauté du diable en plus d’une expérience favorable et je savais fort bien que dans nos vies l’horloge tourne à plein régime, ne connaissant jamais de panne. Et soudain je l’aperçus, notre fameux tricheur. Donnant un léger coup de coude à mon ami pour le lui désigner, nous vîmes que l’homme faisait l’éloge de deux nouvelles statuettes en position debout et tenant un verre de Champagne - exactement comme les autres - que la maison venait d’acquérir, comme s’il en était lui-même fier. Pour la statuette féminine il s’extasiait sur la finesse des traits, la beauté de la coiffure, la forme des yeux en amandes, l’ourlé des lèvres délicates, la finesse des mains et des chevilles ; et pour la statuette masculine il s’arrêtait sur la largeur des épaules, la noblesse des traits, la splendeur des chaussures de marque. Il allait de soi que l’homme désirait briller en société mais se montrait maladroit. Puis il s’installa à la table de poker, et je décidais soudainement de me placer debout derrière lui avec mon ami, afin de le déranger dans sa pratique de la fraude. Mal nous en prit, nous fûmes absolument incapables de déceler la moindre supercherie bien que par son attitude il semblait à chaque instant occupé à quelque malversation. Au bout d’un instant notre hôtesse s’approcha et se pencha sur lui : « mon chéri, nos amis Delval sont très fatigués et veulent partir. Tu peux venir les saluer ? » Puis m’apercevant, elle s’adressa à moi : « au fait, ma chère, je ne pense pas vous avoir déjà présenté mon mari ? »
Je me figeai, affichant sur mon visage l’air le plus niais de mon existence tandis que mon compagnon s’effaçait prudemment. J’avais été le jouet de mon imagination, et les propos de l’homme devant les objets d’art n’étaient que le bonheur maladroit du collectionneur devant ses nouvelles acquisitions. Quant à la triche au jeu, je l’avais purement imaginée. J’avais cru voir clair dans son jeu mais c’était moi qui m’étais laissée prendre au jeu, celui dont mon cerveau trop inventif avait écrit les règles. Je le saluais poliment puis pris congé sous un prétexte quelconque, choquée par ma découverte. Or curieusement le regard qu’il me lança tandis que je le saluais me troubla bien plus que je ne saurais le dire. C’était un regard d’une incroyable profondeur qui semblait transpercer mon âme et s’insinuer dans mes pensées les plus intimes. Et bien qu’il n’ait pas encore ouvert la bouche, une voix en moi me disait : « ainsi vous espériez, dans ma propre maison, m’accuser du pire devant tous mes invités ? Est-ce ainsi que vous honorez ceux qui ont la gentillesse de vous faire franchir le seuil de leur intimité ? » Je me sentis mal, car l’homme n’avait pas ouvert la bouche mais ses yeux n’avaient pas cessé de me fixer et je me sentais comme hypnotisée, incapable de faire un pas vers la sortie pourtant si proche. Je ne pouvais pas détourner le regard de ces yeux énigmatiques qui me fixaient intensément, comme un serpent fixe un oisillon effrayé, mais j’ai du caractère et je fis un effort pour lui échapper. Je retirais ma main de la sienne et ostensiblement je me tournais vers notre hôtesse qui s’écria alors: « vous partez déjà ? Ah non ! Il n’en est pas question ! Lucius, conduit notre invitée à la table du bridge et prends bien soin d’elle ».
L’homme, avec un charmant sourire, me prit galamment par le bras et tandis que je tentais de me dégager je ressentis la force de ses muscles qui me contraignaient à aller m’asseoir là où on me l’avait ordonné. L’ami que j’avais retrouvé au début de la soirée y était également, affichant quant à lui un regard contraint, et je compris que lui aussi n’avait pu résister à l’insistance de notre hôtesse. De temps en temps il me lançait un regard désespéré auquel je répondais de la même façon. Je n’osais regarder Lucius qui s’était assis à ma gauche tandis que Madame Chalabert en avait fait de même avec mon ami. Je dois le dire, je n’avais jamais vu de telles manières pour conserver ses invités ! Il y avait là quelque chose de totalement incongru, hors normes, effarant. De plus je ne savais pas jouer au bridge, ou si peu. « Ce n’est pas grave, me dit la voix dans ma tête, je vais vous montrer ». Je me retournais brusquement vers Lucius mais il se contenta de soulever un sourcil interrogatif, sans parvenir pour autant à dissimuler l’éclat malicieux de ses yeux et le rictus sarcastique de sa bouche.
« Et maintenant, annonça Madame Chalabert, on joue pour de bon ! Qui gagne gagne et qui perd perd !
Que voulait-elle donc dire par cela ?
— Je n’ai pas compris, intervins-je. Cela est toujours le cas ! Alors ? Y a-t-il quelque chose de spécial à gagner ou à perdre ?
A cette question ses invités se mirent à rire stupidement.
— Mais bien sûr, répondit-elle, il faut pimenter le jeu !
— Mais encore ? Je n’ai pas l’habitude de jouer à quelque chose sans en connaitre les règles.
— Moi non plus, déclara mon ami.
—Et d’ailleurs je ne tiens pas à jouer à un jeu que je n’ai pas l’habitude de pratiquer, dis-je en me levant, imitée par mon ami.
—Tut ! tut ! rassurez-vous, vous ne serez pas seule. Lucius va vous aider. +
Et Lucius me tira brutalement par le bras tandis que j’entendais sa voix dans ma tête qui me disait : « vous n’avez pas le choix ! »
— J’exige de connaitre les règles » protestai-je, mais personne ne me répondit tandis que le jeu commençait.
J’acquis bientôt la conviction que Julius trichait, et la voix dans ma tête me dit : « vous avez raison, mais vous ne saurez jamais comment et de toutes façons, vous devez perdre. C’est ce que nous attendons tous ». Au bout d’une demi-heure qui me parut durer un siècle, Madame Chalabert s’écria « Fin de partie ! » et désigna les deux perdants : mon ami et moi-même. Tous les regards étaient fixés sur nous, affichant une sorte de joie jubilatoire. On aurait dit des lions se préparant au festin et se pourléchant par avance du sang de leurs victimes. Mon cœur bondissait follement dans ma poitrine, affolé, tandis que je comprenais qu’il m’était impossible de fuir.
Notre hôtesse annonça : « eh bien maintenant, la photo traditionnelle ! » Tous ses invités applaudirent chaleureusement, comme s’ils n’attendaient que cela. Il y avait dans l’air comme une excitation intense. Les yeux brillaient d’impatience, les bouches semblaient gourmandes, certaines se mettant même à baver, et les rires fusaient de toutes parts. Ces gens avaient tous quelque chose de bestial. Madame Chalabert fit aligner ses invités devant la cheminée, déplaça les uns et les autres plusieurs fois, et finalement je me trouvais avec mon ami au centre, entourés par nos hôtes eux-mêmes tandis que des verres de Champagne étaient distribués à tous. « Buvez une goutte puis levez vos verres pour la photo » dit notre hôtesse avec entrain. « Cheers ! », s’écrièrent les invités dans une gaité qui me parut très excessive. Pour faire bonne figure je bus une gorgée de ce Champagne extraordinaire, au goût sublime, comme je n’en avais jamais bu de ma vie.
C’est alors que pour la première fois j’entendis la véritable voix de Julius qui s’adressait à mon ami et à moi-même : « vous avez de la chance, vous venez de gagner la vie éternelle ». Toute l’assemblée applaudit, les yeux brillant d’une joie sauvage dans une excitation palpable. La tête commença à me tourner et je fus prise de vertige. Tout tournait autour de moi, comme déformé par ma vue et devenant immense, comme si le monde était un ballon que quelque géant gonflait, et j’aperçus des visages énormes qui se penchèrent sur mon ami et moi-même, nous scrutant avec attention. Je vis l’œil de Julius tout près de mon visage, un œil énorme de géant, qui m’observait et commentait : « très réussi, vraiment très réussi, disait-il. Quelle grâce, quelle finesse. Vous êtes ravissante, ma chère. »
Tenant toujours notre verre à la main, mais transformés en deux ravissantes statuettes, nous fumes installés à côté des autres dans une splendide vitrine. Et toute l’assemblée défila devant nous en s’extasiant sur ce savoir-faire exceptionnel.