NOTRE TEMPS, OU MISÈRES ET PETITS BONHEURS À L'EHPAD

Le 05/09/2026
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par Crouille67
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Dossiers / AAT Les misères de notre temps
"NOTRE TEMPS, OU MISÈRES ET PETITS BONHEURS À L'EHPAD", de Crouille 67 comme le département, c'est douze mois de la vie aux Tilleuls. Dans cette chronique défilent Denise la vieille dame qui croit au facteur comme on croit au Père Noël, Fatou l'aide-soignante qui se dévoue sans être dupe, Marcel qui fume en cachette, Roger qui joue à la belote avec Marcel, Sylvie qui vient voir Denise une fois par mois avec des pralines, Madame Bloch qui fait chanter "Auprès de ma blonde" le jeudi aux résidents, Odette qui attend Bernard qui ne viendra pas. A ceux qui pensaient, au vu des textes précédemment reçus pour cet AAT, que personne ne savait écrire sur un EHPAD sans que le lecteur s'emmerde autant que le retraité, Crouille 67 propose "une histoire qui ne s'use pas parce qu'elle ne cherche jamais à progresser vers une fin". Son récit est une ronde étonnamment rythmée et remarquablement écrite. Comme quoi, quel que soit le sujet, c'est le style qui fait tout. Et Crouille a du style.
NOTRE TEMPS, OU MISÈRES ET PETITS BONHEURS À L'EHPAD
Les Tilleuls occupent un terrain plat à la sortie de Wasselonne, entre la route de Romanswiller et les premières vignes du Kronthal. Le bâtiment a vingt ans, deux étages de brique claire et un parking où les visiteurs se garent toujours de travers, faute d'y venir assez souvent pour apprendre les lignes.
Chambre 12, Denise Klein regarde le courrier arriver sans elle. Depuis la fenêtre, elle voit le facteur descendre de sa camionnette jaune, glisser les enveloppes dans la boîte du hall, remonter. Personne à Strasbourg ne lui écrit plus — sa fille téléphone, son fils envoie des photos par l'écran que la petite-fille a configuré l'an dernier — mais Denise continue de guetter, par habitude, le même geste tous les matins vers neuf heures et quart.
Elle a quatre-vingt-quatorze ans. Veuve d'Albert depuis onze ans, un vigneron qui tenait deux hectares au-dessus de Marlenheim et qui n'a jamais aimé qu'on l'aide, même quand ses mains ont commencé à trembler sur le sécateur. Denise a vendu la vigne à un voisin l'année suivant l'enterrement. Elle en parle peu. Quand elle en parle, c'est pour dire que le riesling de cette parcelle-là montait plus haut que les autres, à cause de l'exposition, et que personne depuis n'a su le refaire pareil.
Fatou frappe deux coups à la porte et entre sans attendre la réponse, comme toujours à cette heure. Vingt-huit résidents à faire lever, laver, habiller avant dix heures, et elle en est à son septième.
— On y va, Madame Klein ?
Denise ne répond pas tout de suite. Elle regarde encore la boîte aux lettres, en bas, refermée. Puis elle tend le bras vers le lève-malade que Fatou approche du lit, et se laisse hisser avec la docilité fatiguée de quelqu'un qui a compris depuis longtemps qu'il n'y a plus de négociation possible sur ce point-là.
La toilette prend vingt minutes. Fatou parle pendant qu'elle travaille, du temps qu'il fait, de sa fille qui a eu une bonne note en calcul, de rien de précis — pas pour faire la conversation, mais parce que le silence total, dans ce moment-là, met les patients mal à l'aise plus que la nudité elle-même. Denise, elle, ferme les yeux sous le gant de toilette tiède et pense à autre chose. Au riesling. À la lumière qui tombait sur les rangs en septembre, avant les vendanges, quand Albert descendait vérifier le taux de sucre presque tous les soirs.
Il est neuf heures quarante quand Fatou repart vers la chambre 14. Denise s'installe au fauteuil, près de la fenêtre, avec sa tasse de café déjà tiède qu'on lui a posée sur la tablette vingt minutes plus tôt. Le facteur, en bas, est reparti sans qu'elle l'ait vu remonter dans sa camionnette.
Février
Marcel Wendling a été typographe pendant trente-sept ans à l'imprimerie Barral, rue du Faubourg-National. Il en parle comme d'un métier disparu, ce qui est à peu près vrai — les linotypes qu'il actionnait ont fini dans un musée de Mulhouse, et le bâtiment lui-même est devenu des bureaux d'assurance. Il a quatre-vingt-neuf ans, une toux qui traîne depuis novembre, et une partie de belote tous les mardis et vendredis avec Roger Haeffner, dans la salle commune, à la table près du radiateur.
Roger a été cheminot. Il fume en cachette, deux cigarettes par jour maximum, sur le petit balcon de sa chambre au troisième, en tirant discrètement les rideaux pour que le personnel ne le voie pas depuis la cour. Tout le monde le sait. Personne ne dit rien, sauf le médecin coordonnateur, une fois par trimestre, avec le ton de quelqu'un qui a déjà perdu cette bataille et le sait.
Ce mardi de février, Marcel et Roger jouent leur partie habituelle. Belote coinchée, un franc symbolique le point, jamais réglé — le compte se tient depuis six ans sur un carnet à spirale que Roger garde dans le tiroir de sa table de nuit, et personne n'a jamais soldé la dette, ni dans un sens ni dans l'autre.
— T'as coupé à l'as de cœur, dit Marcel. Ce n’est pas du jeu, ça.
— C'est du jeu si j'avais l'as, répond Roger.
— T'avais l'as ?
— J'avais l'as.
Ils rient tous les deux, le même rire bref, sec, qui tousse un peu chez Marcel avant de s'arrêter. Une aide-soignante passe avec le chariot des goûters et leur dépose deux parts de kougelhopf, coupées fines, avec le café de seize heures. Roger en profite pour glisser sous la table un morceau qu'il gardera pour plus tard — il dit que le sien, à la maison, avant, sa femme le faisait avec des raisins secs qu'elle trempait dans le kirsch la veille, et que celui d'ici, sans alcool, "c'est pour les enfants".
Marcel ne relève pas. Il sait que Roger dit ça à chaque fois, presque mot pour mot, et que ce n'est pas tant une critique du gâteau qu'une manière de faire exister sa femme encore un peu, cinq minutes, dans une pièce où plus personne d'autre ne l'a connue.
La partie continue jusqu'à dix-sept heures. Marcel gagne, comme souvent. Il note le score sur le carnet, referme le tiroir, et les deux hommes restent encore un moment à la table, sans rien dire, à regarder la cour où il commence à faire sombre.
Mars
Sylvie vient le premier samedi du mois, presque toujours. Elle habite Strasbourg, travaille dans une entreprise d'assurance où elle gère des dossiers de sinistres, et fait le trajet en trente-cinq minutes par la route de Marlenheim. Elle apporte des pralines, toujours les mêmes, celles du chocolatier près de la cathédrale, parce que sa mère les a aimées une fois, il y a des années, et que Sylvie n'a jamais eu le cœur de changer.
Ce samedi-là, Denise ne se souvient pas tout de suite qui elle est. Trois secondes, peut-être quatre — le temps que Sylvie s'assoie, pose le sac sur la tablette, dise "c'est moi, maman" d'une voix qu'elle veut légère et qui ne l'est pas complètement. Puis le visage de Denise se détend, elle sourit, et le trou de mémoire disparaît comme s'il n'avait jamais eu lieu, sauf que Sylvie, elle, s'en souviendra toute la semaine.
Elles parlent du jardin de Denise, qui n'existe plus, comme s'il existait encore. De la petite-fille qui prépare son bac. Du temps qu'il fait à Strasbourg, moins beau qu'ici, dit Denise, qui n'est pourtant jamais sortie du parc des Tilleuls depuis l'automne.
— Tu manges bien ? demande Sylvie.
— On mange, répond Denise, ce qui n'est ni un oui ni un non, et Sylvie n'insiste pas parce qu'elle sait que le renseignement complet, si elle le voulait vraiment, il faudrait le demander à Fatou, pas à sa mère.
Elle reste une heure et quart. En repartant, dans le parking, elle reste assise dans sa voiture sans démarrer, les mains sur le volant, quatre ou cinq minutes. Ce n'est pas du chagrin exactement. C'est la même chose chaque mois : l'écart entre ce qu'elle voudrait faire — venir plus souvent, prendre sa mère un week-end chez elle, autre chose — et ce qu'elle fait réellement, qui est ce samedi une fois par mois et un sac de pralines. Elle a fini par appeler ça, pour elle-même, sans le dire à personne, "le format que je peux tenir". Puis elle démarre, et reprend la route de Strasbourg.
Avril
Le jeudi après-midi, c'est l'animation. Madame Bloch, l'animatrice, arrive avec sa mallette et son sourire professionnel qui, avec le temps, est devenu un vrai sourire — dix ans qu'elle fait ce métier, et elle dirait qu'elle a plus appris sur les gens ici qu'en trente ans ailleurs.
Ce jeudi d'avril, c'est chorale. Une quinzaine de résidents installés en cercle dans la salle commune, certains en fauteuil, certains debout avec un déambulateur à portée de main. Madame Bloch distribue des feuilles avec les paroles, en gros caractères, même si la moitié des présents les connaît par cœur depuis soixante-dix ans et n'en a pas besoin.
Ils chantent "Ramona". Puis "La Vie en rose". Denise, qui d'habitude chante à moitié, la voix couverte par les autres, se met à chanter fort sur "Auprès de ma blonde" — une chanson qu'Albert fredonnait en travaillant la vigne, faux, toujours faux, et que Denise reprenait pour le corriger sans jamais y parvenir.
Marcel, à côté, ne chante pas. Il tape la mesure du pied et regarde par la fenêtre. Roger, lui, chante tout, sans exception, avec une voix de baryton qui a surpris tout le monde la première fois qu'on l'a entendue — quarante ans dans les chorales d'usine de la SNCF, avant, et ça ne s'oublie pas, un timbre comme ça.
Odette, elle, ne chante pas non plus, mais pour une autre raison. Elle est assise au bord du cercle, un peu à l'écart, et regarde la porte de la salle avec une attention qui n'a rien à voir avec la musique.
Quand la séance se termine, vers seize heures trente, il reste dans l'air quelque chose que Madame Bloch reconnaît bien : ce n'est pas de la joie exactement, ni de la tristesse. C'est plutôt l'impression, pour une demi-heure, que le temps a eu une texture différente de celle des autres après-midis — moins plat, plus habité. Elle range sa mallette en pensant que c'est pour ça qu'elle continue de faire ce métier, malgré le salaire et malgré les jeudis où personne ne chante.
Mai
Odette Muller a quatre-vingt-six ans et un fils qui s'appelle Bernard. Bernard est mort dans un accident de voiture sur la route de Saverne, un dimanche de novembre, il y a vingt-trois ans. Odette le sait — elle l'a su, elle a fait le deuil, elle est allée sur la tombe pendant quinze ans, tous les dimanches, jusqu'à ce que la mémoire commence à s'effriter par les bords, il y a trois ans, et que Bernard redevienne, pour elle, quelqu'un qui va bientôt arriver.
Elle attend au bureau d'accueil presque tous les jours, entre quatorze et quinze heures, dans le fauteuil près de la porte vitrée. Le personnel a essayé plusieurs approches. La rediriger vers d'autres activités. La raccompagner en chambre en douceur. Lui rappeler, avec des mots choisis, que Bernard ne viendra pas aujourd'hui. Cette dernière méthode a été abandonnée après que la psychomotricienne a vu, un après-midi, Odette réapprendre la nouvelle en direct, le visage qui se défait d'un coup, comme si c'était la première fois — ce qui, pour elle, était effectivement le cas.
Depuis, la consigne, validée en réunion d'équipe, est de ne plus corriger. Quand Odette dit "il va arriver, il a dit qu'il passerait", quelqu'un répond "d'accord, on vous préviendra", et la fait parler d'autre chose — de Bernard enfant, de son métier de comptable, du chien qu'il avait eu à dix ans. Odette raconte alors avec précision, avec plaisir même, des détails de trente ou quarante ans qu'elle n'a pas perdus du tout, seulement les vingt dernières années, celles où Bernard n'existait déjà plus.
Ce mercredi de mai, c'est Fatou qui la trouve assise là, à quatorze heures dix.
— Il ne va pas tarder, dit Odette.
— Je sais, dit Fatou. En attendant, vous me racontez le chien ?
Et Odette sourit, et commence, et pour les dix minutes qui suivent, dans cette histoire de chien qui volait les charentaises du facteur, il n'y a plus d'accident de voiture, plus de route de Saverne, plus de vingt-trois ans de manque. Juste un fils vivant, un jour ordinaire, et un chien qui fait des bêtises.
Juin
Le jardin des Tilleuls tient sur six cents mètres carrés à l'arrière du bâtiment, avec des bancs, deux tilleuls qui ont donné leur nom à l'établissement, et un carré de plates-bandes que les résidents volontaires entretiennent avec l'aide d'un jardinier qui vient le mardi.
En juin, le jardin devient le centre de la journée. On y sort les fauteuils dès dix heures, on y sert le café de l'après-midi sous le grand tilleul, à l'ombre, parce que même en juin le soleil direct fatigue vite des peaux qui ont perdu leur épaisseur.
Marcel s'y installe avec Roger, leur table de belote transportée dehors pour l'occasion. Denise préfère un banc, seule, avec un livre qu'elle ne lit pas vraiment mais qu'elle tient ouvert sur ses genoux, parce que ça lui fait une contenance et parce que le poids du livre, sur ses cuisses, lui rappelle une position qu'elle a tenue toute sa vie, dans le jardin de la maison, avant.
Ce jeudi-là, une aide-soignante distribue des glaces à la vanille — un fournisseur local, en gros pot, servies dans des petits verres avec une cuillère plate. Roger en prend deux, sans se cacher cette fois, en disant que c'est son droit vu qu'il a arrêté de fumer la semaine dernière, ce qui est faux, tout le monde le sait, mais personne ne le contredit parce que la glace fait plus plaisir que la vérité, ce jour-là précisément.
Odette, elle, mange sa glace lentement, par petites bouchées, en regardant les feuilles du tilleul bouger. Elle ne parle pas de Bernard cet après-midi. Elle dit juste, à un moment, à personne en particulier : "Il fait bon." Et c'est vrai, il fait bon, la lumière tombe en biais à travers les branches, et pour une heure, dans ce jardin, personne n'a besoin d'autre chose que de ça.
Juillet-Août
La canicule arrive la troisième semaine de juillet, avec des pics à trente-neuf degrés annoncés pour le mercredi. Le protocole se déclenche : brumisation dans les chambres exposées au sud, distribution d'eau toutes les deux heures, surveillance renforcée des résidents les plus fragiles, salle climatisée ouverte en continu au rez-de-chaussée.
Le personnel double presque sa charge habituelle sans effectif supplémentaire — c'est la réalité de l'été, chaque année, et chaque année la direction promet des renforts qui n'arrivent qu'en partie. Fatou fait des journées de dix heures, pèse les résidents à risque matin et soir, note les températures, guette les signes de déshydratation chez ceux qui ne savent plus dire qu'ils ont soif.
Marcel supporte mal la chaleur. Sa toux, calmée depuis le printemps, reprend, sans lien avec la canicule d'après le médecin, mais l'un n'aide pas l'autre. Il passe ses après-midis dans la salle climatisée, en pyjama léger, un brumisateur portatif que sa nièce lui a apporté poser sur la tablette.
Roger, lui, refuse la salle climatisée. Il dit que le froid artificiel lui donne mal aux articulations, préfère rester dans sa chambre, volets mi-clos, ventilateur sur pied, une carafe d'eau qu'il oublie de boire jusqu'à ce que quelqu'un vienne la lui rappeler.
C'est un mardi d'août, en fin de matinée, que Fatou le trouve un peu confus, la peau sèche, la tension basse. Le médecin coordonnateur passe dans l'heure, prescrit une réhydratation, un transfert de précaution n'est pas jugé nécessaire. Roger récupère en deux jours. Mais quelque chose, dans l'équipe, a noté la date — la première alerte sérieuse de l'été, celle qui fait dire tout bas, entre collègues, que l'automne sera peut-être différent cette année.
La canicule se termine fin juillet. Août, plus doux, ramène les glaces au jardin, les après-midis à l'ombre, la routine. Mais la toux de Marcel ne repart pas complètement, et Roger a perdu, en quelques semaines, un peu de cette énergie qu'il mettait d'ordinaire à cacher ses cigarettes sur le balcon.
Septembre
Roger meurt un lundi de septembre, à quatre-vingt-onze ans, après trois semaines d'un déclin que tout le monde a vu venir sans oser le dire trop fort. Une pneumonie, sur un terrain déjà fatigué par l'été. Les soins passent en palliatif le mercredi précédent, sur décision du médecin coordonnateur et avec l'accord de sa fille, jointe par téléphone, qui vit à Lyon et qui viendra deux jours plus tard, trop tard pour parler encore avec son père, à temps pour tenir sa main les dernières heures.
Marcel vient le voir tous les jours de cette dernière semaine, s'assoit dix minutes, parfois vingt, sans forcément parler. Le dernier jour, Roger, encore lucide par intermittence, lui dit qu'il lui doit encore soixante-douze points à la belote, que le carnet est dans le tiroir, qu'il faudra le rendre à sa fille avec le reste.
— On ne soldera pas les comptes, dit Marcel.
— On ne les a jamais soldés, répond Roger. Ce n’est pas maintenant qu'on va commencer.
Il meurt dans la nuit du dimanche au lundi, avec l'aide-soignante de nuit auprès de lui — un roulement de veille que le personnel organise entre eux, sans que ce soit écrit dans aucun protocole, pour qu'aucun résident en fin de vie ne reste seul si une famille ne peut pas être là.
La chambre 24 reste fermée trois jours, le temps que la fille vienne trier les affaires. Le carnet à spirale de la belote finit dans un carton, avec les photos, la radio, les vêtements. Personne ne pense à le retirer pour le donner à Marcel, et Marcel ne demande pas.
Il ne joue plus à la belote pendant deux semaines. Puis un mardi, il s'installe seul à la table près du radiateur, sort un jeu de cartes de sa table de nuit, et fait une réussite, la première fois depuis des années. Une aide-soignante qui passe lui propose de jouer avec lui. Il refuse, poliment, dit qu'aujourd'hui il préfère seul. Elle comprend et ne pousse pas.
Octobre
Denise reçoit une lettre le douze octobre. Une vraie, sur papier, dans une enveloppe qui porte le timbre de La Poste et une écriture qu'elle ne reconnaît pas tout de suite. C'est sa petite-fille, celle qui prépare le bac, qui a eu l'idée — elle l'écrit à Fatou dans un message, un peu gênée, en disant qu'elle a pensé que ça ferait plaisir à sa grand-mère de recevoir quelque chose par la boîte, comme avant, plutôt que juste des photos sur l'écran.
La lettre raconte peu de choses : le lycée, une sortie scolaire à Colmar, un chat que la famille a adopté. Mais c'est une lettre, avec un timbre, glissée dans la vraie boîte du hall, portée par le vrai facteur que Denise regarde tous les matins depuis sa fenêtre.
Fatou la lui apporte à quatorze heures, sans rien dire de particulier, juste "y'a du courrier pour vous aujourd'hui, Madame Klein". Denise met un moment à comprendre que ce n'est pas une erreur, que la lettre est vraiment pour elle. Elle la lit deux fois, lentement, en suivant les lignes du doigt. Puis elle la range dans le tiroir de sa table de nuit, avec les photos d'Albert et le programme des vendanges de l'année de son mariage, qu'elle garde depuis soixante-douze ans sans savoir pourquoi celui-là précisément.
Le lendemain matin, à neuf heures et quart, elle est de nouveau à la fenêtre quand le facteur arrive. Elle sait qu'il n'y aura rien pour elle ce jour-là — la petite-fille n'écrira pas toutes les semaines, ce serait trop demander. Mais elle regarde quand même, parce que maintenant il y a de nouveau une raison de regarder, même mince, même sans suite garantie, et que cette raison-là vaut mieux que l'habitude seule.
Novembre
Un an, presque jour pour jour, depuis que Fatou a commencé aux Tilleuls. Elle fait le calcul un matin, sans intention particulière, en enfilant sa blouse dans le vestiaire. Un an, vingt-huit résidents en rotation, quatre décès dont celui de Roger, deux nouvelles admissions, une collègue partie en congé maternité et pas encore remplacée.
Elle est fatiguée d'une fatigue qui ne se voit plus vraiment de l'extérieur, une fatigue installée, devenue ordinaire. Sa fille, à la maison, lui a demandé la semaine dernière pourquoi elle "faisait ce métier si c'était si dur", et Fatou n'a pas su répondre tout de suite — pas parce qu'elle n'avait pas de réponse, mais parce que la vraie réponse ne tient pas dans une phrase qu'on donne à une enfant de neuf ans un soir de fatigue.
Ce mardi de novembre, elle fait sa tournée habituelle. Denise à la fenêtre. Marcel et sa réussite, toujours seul depuis septembre, mais moins fermé qu'en octobre — hier il a accepté qu'une nouvelle résidente s'installe en face de lui pour une partie, une ancienne institutrice qui ne connaît pas encore les règles de la coinche et qu'il commence, patiemment, à lui expliquer. Odette au bureau d'accueil, qui attend Bernard, à qui Fatou demande, comme toujours, de raconter le chien.
En fin de journée, dans le vestiaire, une collègue plus jeune, arrivée en septembre, lui demande comment elle tient depuis si longtemps sans craquer. Fatou réfléchit avant de répondre, en rangeant sa blouse.
— Tu ne craques pas tant que t'arrives à voir les deux, dit-elle. Ce qui va mal, et l'autre chose. Le jour où tu vois plus qu'un des deux, faut changer de métier. L'un ou l'autre, pareil.
La collègue ne comprend pas tout de suite. Fatou n'explique pas davantage. Elle prend son sac, dit bonsoir, et sort dans le parking où il fait déjà nuit, à dix-sept heures trente, comme chaque mois de novembre.
Décembre
Le sapin est monté dans le hall d'entrée le premier décembre, avec les guirlandes que Madame Bloch ressort chaque année du même carton, un peu plus défraîchies à chaque Noël sans que personne ne songe à les remplacer. Les résidents qui le souhaitent participent à la décoration, un après-midi, avec des boules qu'on leur donne une à une, à accrocher où ils peuvent atteindre.
Denise accroche une boule rouge à hauteur de son fauteuil, exactement là où elle en avait accroché un l’an dernier, sans s'en souvenir consciemment, mais son bras a repris le même geste au même endroit. Marcel regarde plus qu'il ne participe, avec l'institutrice à côté de lui qui, elle, accroche pour deux.
Sylvie vient le premier samedi de décembre, avec les pralines habituelles, et cette fois avec une carte de vœux que la petite-fille a dessinée elle-même. Denise met un moment à reconnaître sa fille — trois secondes, quatre, comme en mars, comme toujours maintenant — puis sourit, et l'oubli disparaît sans laisser de trace visible, sauf pour Sylvie, qui commence à compter ces secondes-là comme on compte des jours qui raccourcissent.
Odette est au bureau d'accueil à quatorze heures, comme toujours. Fatou n'est pas de service ce jour-là — repos compensateur — et c'est une autre aide-soignante qui s'assoit près d'elle et lui demande de raconter le chien. Odette raconte, avec les mêmes détails, dans le même ordre, comme une histoire qui ne s'use pas parce qu'elle ne cherche jamais à progresser vers une fin.
Le soir, dans la salle commune, quelqu'un met une chanson à la radio — pas "Auprès de ma blonde", pas ce soir-là — et quelques résidents fredonnent sans se lever. Dehors, il commence à neiger, une neige fine qui ne tiendra pas, sur le parking où les visiteurs, demain, se gareront de nouveau de travers.
Un an a passé depuis ce premier janvier à la fenêtre. Une chambre a changé d'occupant. Un carnet de belote a fini dans un carton. Une lettre a trouvé sa boîte. Rien de tout cela ne fait une histoire au sens où on l'attend d'habitude — pas de résolution, pas de leçon qu'on pourrait détacher de la vie qui continue de se dérouler, identique et différente, aux Tilleuls comme ailleurs. Juste des jours, empilés les uns sur les autres, avec dedans, mélangés sans qu'on puisse vraiment les trier, ce qui pèse et ce qui allège.
Demain matin, à neuf heures et quart, Denise sera à sa fenêtre.