Contrôleur qualité des demi-corps droits de pinces à linge en hêtre avant montage du ressort chez Grosfillex, à Oyonnax, dans l'Ain
À sept heures quarante-trois, Mika pousse le chariot de soins dans la chambre 214. La roue avant gauche grince à chaque tour. Elle grince dans le couloir, sur le lino gris clair, puis une dernière fois au moment où il bloque le chariot contre le mur. On a signalé le problème deux fois. La première demande de maintenance date de février. La seconde de mai. Une étiquette rouge est toujours collée sous la poignée, avec les mots “ROUE À CHANGER” écrits au feutre noir. L’encre commence à disparaître.
La lumière du couloir entre dans la chambre par la porte ouverte. Elle est trop blanche, trop uniforme, assez forte pour qu’on ne sache jamais tout à fait s’il fait jour. Les chambres du deuxième étage sont presque toutes identiques : un lit médicalisé, une table adaptable, un fauteuil inclinable, une télé fixée au mur, un placard en stratifié couleur chêne clair, deux prises électriques et une photo de famille encadrée quelque part pour éviter que la pièce ressemble complètement à une chambre d’hôpital.
Dans le couloir, une sonnette retentit. Une lumière rouge s’allume au-dessus d’une porte, puis s’éteint. Une deuxième sonnette prend le relais. Quelqu’un appelle “Madame Keller !” avec une voix trop forte. Un chariot de petit-déjeuner roule vers l’ascenseur dans un bruit de vaisselle et de couvercles en plastique.
— On va faire la toilette, dit Mika.
— Maintenant ?
— Maintenant.
— Il est quelle heure ?
— Sept heures quarante-cinq.
— C’est tôt.
— Le petit dej arrive à huit heures quinze.
— Je déjeune plus.
— Vous mangez un peu.
— Je bois.
— Vous buvez surtout le café.
— Il est pas bon.
— Je sais.
Il pose une bassine bleue sur la table adaptable et remplit le lavabo. L’eau met du temps à chauffer. Mika la laisse couler. Il vérifie la température avec le petit doigt, ajoute un peu d’eau froide, puis prépare les gants de toilette, la serviette et la protection propre.
Mika baisse le lit à sa hauteur.
— Vous avez mal quelque part ?
— Non.
— À la jambe ?
— Non.
— Au dos ?
— Non.
— Quand je vous touche là ?
— Non.
Mika soulève la chemise. La protection est lourde. Elle a débordé sur le drap-housse. Il le voit avant même de détacher les languettes adhésives.
— Je vais vous tourner un peu sur le côté.
Zigmund serre la barrière du lit. Mika glisse une main sous son épaule, l’autre sous sa hanche. Le corps est léger et pourtant difficile à déplacer. Il ne coopère pas vraiment. Il se laisse porter sans résistance, comme un sac qu’il faudrait manipuler avec précaution parce qu’il contient encore quelque chose de fragile.
L’odeur devient plus forte.
Mika respire par la bouche.
L'odeur change selon les résidents. Certains gardent une odeur sueur croupie jusque dans les plis pourtant propres. D'autres sentent le fer, le vieux sang, les antiseptiques ou les levures cutanées. À force, Mika reconnaît une incontinence avant même d'ouvrir une protection. Comme d'autres reconnaissent un parfum.
— Voilà. Restez comme ça.
Il détache la protection, la replie sur elle-même sans la fermer complètement. Les gants sont déjà humides. Il découvre d'abord la région pubienne. Un seul passage. Pas deux. La peau âgée supporte mal les frottements répétés. Il nettoie ensuite le pli inguinal droit, puis le gauche, en ouvrant légèrement le pli avec deux doigts pour vérifier qu'aucune humidité ne reste au fond. Il sèche avant de passer au suivant. Toujours sécher avant de passer au suivant.
Zigmund regarde le mur. Puis il dit :
— J’étais contrôleur qualité.
La main de Mika s’arrête une fraction de seconde.
Il connaît cette phrase.
Elle arrive parfois pendant la toilette, parfois au moment de l’habillage, parfois au petit-déjeuner. Elle peut aussi venir sans raison, quand Mika passe dans le couloir et que Zigmund l’aperçoit par la porte ouverte.
— Oui, il répond.
— Chez Grosfillex.
— Oui.
La face interne des cuisses. La verge. Décalottage complet. Rinçage. Séchage du sillon balanopréputial. Recalottage immédiat. Il a déjà vu un oubli finir aux urgences. Ensuite seulement le scrotum. Il soulève doucement les bourses pour sécher le pli inférieur. C'est là que la macération commence le plus vite.
— À Oyonnax.
— Oui.
Nouveau gant. Il demande à Zigmund de se tourner. Nettoyage de la région périanale d'avant en arrière. Toujours d'avant en arrière. Jamais l'inverse. Le sillon interfessier en dernier. Le gant disparaît aussitôt dans le sac.
— Dans l’Ain.
— Oui.
Zigmund se tait.
Mika prend un autre gant. Il espère que le récit va s’arrêter là. Il l’espère chaque fois, alors qu’il sait très bien que ça n’arrive jamais.
— Je contrôlais les demi-corps droits de pinces à linge en hêtre avant le montage du ressort.
Mika ferme les yeux une seconde.
Une seule.
Dans le couloir, une sonnette retentit encore.
— C’était un poste spécialisé, Zigmund continue.
— Je sais.
— Non.
Zigmund tourne légèrement la tête vers lui.
— Vous savez pas.
Mika reprend le nettoyage.
— D’accord.
— Les gens pensent qu’une pince à linge c’est un objet simple.
Mika ne répond pas.
— Ils pensent qu’on prend deux morceaux de bois, qu’on met un ressort au milieu et que c’est terminé.
Il marque une pause.
— C’est faux.
Mika ouvre la protection sans toucher la partie absorbante. Les barrières anti-fuites restent relevées.
— Il y avait d’abord le débitage, dit Zigmund. Ensuite le séchage. Ensuite le calibrage. Ensuite l’usinage. Ensuite le contrôle. Ensuite seulement le montage. Et encore, je simplifie.
— Levez un peu le bassin.
Zigmund essaie. Son corps monte de deux centimètres.
— Encore un peu.
— Je peux pas.
— C’est pas grave.
Il glisse l'avant sous le bassin, vérifie que la partie la plus large arrive au niveau du sacrum, rabat l'ensemble, tend légèrement sans comprimer, fixe d'abord la languette inférieure, puis la supérieure. Une protection trop serrée cisaille. Trop lâche, elle fuit.
— Moi, je contrôlais pas la pince à linge. Je contrôlais pas non plus les demi-corps gauches. Seulement les droits.
— Oui.
— Et seulement avant le montage du ressort.
— Oui.
— Après, c’était plus mon service.
Mika vérifie que les languettes collantes ne serrent pas trop.
— Vous comprenez la différence ?
— Oui.
— Non.
Zigmund secoue faiblement la tête.
— Il faut d’abord que je vous explique comment reconnaître le demi-corps droit.
Mika regarde l’horloge.
Sept heures cinquante-deux.
Il lui reste onze toilettes.
Il reste debout, les mains gantées, devant le lit de Zigmund, pendant que la pluie frappe la fenêtre, que la télévision muette montre une femme sourire devant la météo et que le chariot du petit-déjeuner passe une première fois devant la porte.
Zigmund prend une inspiration.
— Il faut imaginer la pièce posée à plat, gorge du ressort vers le haut.
Il s’interrompt.
Son front se plisse.
— Non. Attendez. Il faut d’abord que je vous explique ce qu’on appelait la gorge.
Zigmund garde les yeux fixés sur le plafond, comme s’il y voit encore la pièce.
— La gorge, c’est l’encoche centrale dans laquelle vient se loger le ressort. Enfin, pas le ressort entier. Juste la partie enroulée. Les deux branches, elles, elles restent à l’extérieur. Mais ça, c’est après le montage.
Mika retire ses gants, les jette, se frictionne les mains avec le gel hydroalcoolique fixé au chariot. Le produit sèche immédiatement et laisse sur la peau une odeur d’alcool et de pomme artificielle.
— On va faire le haut maintenant.
— La gorge était pas usinée de la même façon sur le droit et sur le gauche.
— Levez les bras.
Zigmund lève les bras. Mika passe la chemise de nuit par-dessus sa tête. Le tissu accroche un instant l’oreille gauche.
— Doucement.
— Pardon.
— Elle est toujours sensible.
— Je sais.
— Depuis l’opération.
Mika ne sait pas de quelle opération il parle. Il connaît la prothèse de hanche, l’ablation de la vésicule et l’ancienne fracture du poignet, mais rien au sujet de l’oreille. Il ne pose pas de question. Toute question ouvre une porte.
Il prend un gant propre, le mouille, l’essore.
— La gorge devait être assez profonde pour que le ressort tienne, mais pas trop, sinon le bois perdait de la matière. Une gorge trop profonde pouvait créer une faiblesse au niveau du col.
— Fermez les yeux.
Zigmund ferme les yeux.
Mika nettoie le visage, les paupières, le front, les joues. Une sécrétion sèche reste collée au coin de l’œil droit. Il insiste doucement.
— Le col, c’est la partie entre la tête de serrage et la zone du ressort. La plupart des gens savent pas qu’une pince à linge a un col.
— Je confirme.
— Vous vous moquez.
— Non.
— Si.
— Un peu.
Mika lave le torse. Le corps de Zigmund est presque sans relief, sauf les côtes. Sous le sternum, une cicatrice blanche descend jusqu’au nombril. La peau est marquée par les bandes anciennes des électrodes.
Dans le couloir, une voix appelle :
— Mika ?
Il relève la tête.
C’est Tessa, l’infirmière. Elle apparaît dans l’encadrement de la porte avec un pilulier à la main.
— T’en es où ?
— J’habille.
Ce n’est pas vrai.
Tessa regarde Zigmund, le gant, le torse nu, puis l’horloge.
— Il est huit heures cinq.
— Je sais.
— Madame Adler a encore arraché sa perf.
— J’arrive.
— Dès que tu peux.
Elle baisse la voix.
— Il t’a repris avec les pinces ?
Mika ne répond pas. Tessa sourit à peine, sans joie. Elle disparaît.
Zigmund attend quelques secondes.
— Elle est infirmière ?
— Oui.
— Elle est nouvelle.
— Elle est là depuis six ans.
— Elle ressemble à l’ancienne.
— Peut-être.
— L’ancienne elle était brune.
— Tessa aussi.
— Alors c’est peut-être elle.
Mika change de gant.
— On se tourne un peu.
Zigmund tourne le bassin avec difficulté.
Mika ne tire jamais sur un avant-bras. La peau vient avant le corps. Une ecchymose peut apparaître plusieurs heures plus tard, sans que personne ne sache exactement quel geste l'a provoquée. Main sous l'omoplate. Main sous la hanche. Toujours les masses osseuses. Jamais les extrémités. Le corps bascule lentement et se stabilise.
Mika commence à nettoyer méthodiquement la région lombaire. Une zone rouge apparaît en bas, il abaisse la protection avec l’index pour dévoiler le sacrum. La zone blanchit sous la pression du pouce puis recolore en moins de deux secondes.
Stade I.
Deux centimètres environ. Peut-être trois. Présence d'un léger œdème périphérique. Contours réguliers. Pas d'induration perceptible. Température légèrement supérieure aux tissus voisins. Pas d'exsudat. Pas d'odeur. Pas de phlyctène. Pas d'effraction cutanée. Peau intacte mais fragilisée, prête à céder. Il connaît la suite si personne ne change le protocole de positionnement : stade II dans une semaine, peut-être moins. Une plaie qui s'ouvre ne se referme presque jamais complètement chez un corps comme celui-ci. Elle se stabilise, au mieux. Elle attend.
À transmettre. Surveillance biquotidienne. Changement de position toutes les trois heures si possible.
— Vous avez mal ici ?
— Non.
— Là ?
— Non.
— Et là ?
— Non.
— Rien ?
— Non.
Mika sèche soigneusement. L’humidité reste dans les plis malgré la serviette. Il dépose une noisette de crème barrière sur le dos du gant. Pas directement sur la peau. Mouvement circulaire. Sans massage. Une crème massée échauffe les tissus. Une crème étalée protège. Couche fine. Toujours fine. L'excès macère.
Le silence revient.
Il dure assez longtemps pour que Mika recommence à espérer.
Il prend la chemise propre, glisse le bras droit dans la manche, puis le gauche. Zigmund coopère un peu. Ses doigts se coincent dans le tissu.
— Attention au pouce.
— Je fais attention.
— Il est fragile.
— Je sais.
— Il a été cassé.
— Je sais.
— À l’usine.
Mika s’arrête.
C’est nouveau.
— Pour reconnaître le demi-corps droit, il faut regarder la rainure extérieure. Elle est pas tout à fait au même endroit que sur le gauche.
Dans le couloir, Tessa l’appelle encore.
— Mika !
— J’arrive !
— Vous avez pas compris, dit Zigmund.
Le vieil homme est assis dans son lit, propre, peigné, habillé. Derrière lui, la télé diffuse maintenant une pub pour des obsèques. Une femme marche au bord d’un lac avec ses enfants. Le son est toujours coupé.
— Qu’est-ce que j’ai pas compris ?
— La rainure.
— Non.
— Elle sert à l’adhérence.
— D’accord.
— Mais seulement du côté extérieur.
— D’accord.
— Du côté intérieur, c’est autre chose.
Mika attend.
— Quoi ? Il demande.
Zigmund sourit légèrement.
— Il faut d’abord que je vous explique la tête de serrage.
Mika quitte la chambre sans répondre.
La roue du chariot grince jusqu’à l’ascenseur.
À huit heures vingt-deux, il entre dans la chambre de Madame Adler. La perfusion est arrachée. Il y a du sang sur le drap, sur la chemise, sur la barrière du lit et sous les ongles de la vieille femme.
Elle pleure.
— Je veux rentrer chez moi.
Mika pose le chariot contre le mur.
La roue grince une dernière fois.
— Je sais, il dit.
Il examine le point de ponction. Le cathéter n'est plus en place, arraché avec l'adhésif, une partie du pansement encore collée au dos de la main. Un petit hématome commence à se former autour du site, mou, sans tension. Il comprime avec une compresse sèche, trois minutes montre en main, sans relâcher avant la fin du temps. Le saignement n'est pas artériel : pas de jet, pas de pulsation, juste un suintement qui ralentit progressivement sous la pression. Il vérifie l'absence d'infiltration au niveau de l'avant-bras, aucun gonflement diffus, aucune induration froide. Il nettoie le sang séché sous les ongles avec une compresse imbibée, doigt par doigt, en évitant d'appuyer sur la peau périunguéale déjà fine. Il notera l'incident sur la feuille de transmission : ablation involontaire de voie veineuse périphérique, hémostase obtenue par compression, pas de reprise de perfusion prévue avant l'avis médical.
À onze heures cinquante-cinq, le chariot des repas quitte l'office.
Les couvercles en plastique vibrent légèrement à chaque seuil de porte. Une odeur de purée, de poisson blanc et de haricots verts trop cuits se répand dans le couloir. Les plateaux sont identiques. Une étiquette imprimée indique le nom du résident, son régime alimentaire, la texture prescrite, les éventuelles allergies et le numéro de chambre.
Mixé. Sans sel. Haché. Liquide épaissi. Morceaux tendres.
Les codes, Mika ne les lit même plus. IDDSI 4. IDDSI 6. Ils décident pourtant si un morceau de colin terminera dans un œsophage ou dans une trachée.
Il pousse un deuxième chariot derrière Erin, l’ASH. Les assiettes glissent de quelques millimètres à chaque freinage. Une cuillère tinte contre un ramequin de compote.
— Chambre 201.
Erin pose un plateau.
— 202.
— Sans fromage.
— Je sais.
— 203.
Ils avancent comme ça pendant plusieurs minutes, avec l'impression de distribuer moins des repas que des procédures.
Dans la chambre 214, Zigmund est déjà installé.
La tablette est remontée.
La serviette est passée autour du cou.
— Bonjour, dit Erin.
— Bonjour.
— Bon appétit.
— Merci.
Elle repart.
Mika reste pour aider.
Le filet de colin est couvert d'une sauce blanche. La purée forme une masse parfaitement lisse, avec les stries laissées par la poche de conditionnement. Deux quartiers de pêche baignent dans un sirop clair.
Mika coupe le poisson.
— Ouvrez.
Zigmund ouvre la bouche.
Première bouchée. Mika attend la déglutition complète avant d'approcher la suivante. Il regarde le larynx monter. Redescendre. Pas de toux. Pas de voix mouillée. Pas de résidu visible dans la commissure droite. Deuxième bouchée.
On entend seulement la télé du voisin, le frottement du couteau contre l'assiette et la pluie qui n'a toujours pas cessé.
Au bout d'une minute, Zigmund avale.
— Le hêtre.
Mika ferme les yeux.
Pas maintenant.
— Le hêtre, ça dépendait des années.
— Mangez encore un peu.
— Les gens croient que le hêtre, c'est du hêtre.
Mika approche une deuxième bouchée.
— C'est pas le cas ?
— Pas complètement.
— Ah.
— Il y avait plusieurs provenances.
Nouvelle bouchée.
Nouvelle mastication.
— Jura.
Il avale.
— Vosges.
Nouvelle bouchée.
— Belgique.
Nouvelle mastication.
— Un peu de Roumanie à la fin.
Mika calcule intérieurement.
À ce rythme-là, le repas durera quarante minutes.
— Vous voyez la couleur ?
— La couleur de quoi ?
— Du bois.
— Je l'ai jamais vue.
— Justement.
Il avale.
— Le hêtre belge tirait légèrement sur le gris.
Une bouchée.
— Le jurassien était plus rosé.
Une bouchée.
— Le roumain...
Il s'interrompt. Cherche.
— Le roumain...
Le mot refuse de revenir. Il garde la bouche entrouverte.
Ses yeux vont de la fenêtre au plafond, puis reviennent vers l'assiette.
Mika attend.
Une seconde.
Deux.
Dix.
Le silence est étrange.
Pour la première fois depuis le matin, il est seulement un vieil homme qui cherche un adjectif.
— Vous vous souvenez plus ?
Zigmund secoue lentement la tête.
— Je l'avais.
— C'est pas grave.
— Si.
Il ferme les yeux.
— C'était important.
Mika repose la cuillère.
Il pourrait dire que non.
Qu'aucune de ces informations n'a jamais été importante.
Que personne, en dehors de cette usine, n'a probablement jamais eu besoin de distinguer un hêtre belge d'un hêtre jurassien.
Mais il ne dit rien.
Parce qu'au fond, il comprend que ce n'est pas le mot qui compte.
C'est le fait qu'il manque.
Et ce manque-là est immense.
Zigmund finit par rouvrir les yeux.
— Tant pis.
Puis, presque immédiatement :
— Enfin... avant le séchage.
Mika baisse la tête.
Le répit a duré douze secondes.
— Avant le séchage, l'humidité variait énormément selon les livraisons.
— Bien sûr.
— On recevait les planches en paquets.
— Oui.
— Pas des palettes.
— Quelle différence ?
Zigmund relève l'index.
— Une palette, c'est le support.
— Ah.
— Le paquet est dessus.
— Bien sûr.
— Beaucoup de gens confondent.
Mika sourit malgré lui.
Il ne sait plus si c'est du désespoir ou de l'affection.
Une sonnerie retentit.
Puis une deuxième.
Puis une troisième.
Toutes différentes.
Au bout du couloir, une voix crie :
— Tessa !
Personne ne répond.
— Tessa !
Mika reconnaît la voix d’Erin.
Elle n'appelle jamais aussi fort.
Il pose la cuillère.
— Je reviens.
Il sort dans le couloir.
Erin est devant la chambre 219, le visage trop pâle.
— Monsieur Horvat il respire plus.
Mika traverse presque en courant.
Dans la chambre, Monsieur Horvat est affaissé dans son fauteuil, la tête légèrement inclinée.
Tessa arrive derrière lui.
Elle pose deux doigts sur la carotide.
Attend.
Change de côté.
Attend encore.
Même les sonnettes semblent s'être arrêtées.
Elle relève la paupière de Monsieur Horvat avec le pouce. La pupille ne réagit pas à la lumière du plafonnier. Elle pose la paume à plat sur le sternum, compte quinze secondes, ne sent rien se soulever. Les lèvres commencent déjà à virer, un mauve pâle qui remonte depuis le contour, régulier, comme une teinture qui prend lentement. Elle relève la manche : les avant-bras sont encore souples. La lividité n'a pas commencé. Elle regarde l'heure à sa montre, pas à l'horloge murale, pour être précise à la minute.
— Va chercher le médecin, elle dit.
Mika part immédiatement.
Ses chaussures claquent sur le lino.
Le médecin coordinateur est au premier étage.
Ascenseur.
Couloir.
Bureau.
Il revient moins de trois minutes plus tard.
La porte de la chambre est fermée.
Le médecin entre.
Mika reste dehors.
Il connaît la procédure.
On attend.
On ne dérange pas.
Quelques minutes passent.
Une aide-soignante continue de distribuer les desserts.
Quelqu'un rit dans le salon télé.
Une pub pour des assurances retentit derrière une porte.
Le médecin ressort.
Très calmement.
— Heure du décès : douze heures dix-neuf.
Il note quelque chose sur son dossier, puis s'éloigne.
Le couloir reprend presque immédiatement son activité normale.
Les plateaux continuent d'être débarrassés.
Les protections doivent toujours être changées.
Les médicaments de midi doivent toujours être donnés.
Le linge propre arrive.
Le linge sale repart.
Une vie s'est arrêtée.
L'organisation, elle, ne s'arrête jamais.
Mika reste quelques secondes immobile devant la porte de la 219.
Il connaissait Monsieur Horvat.
Pas vraiment.
Mais assez pour savoir qu'il détestait les petits pois et qu'il appelait toutes les femmes “Madeleine”, quel que soit leur prénom.
Il inspire profondément puis retourne à la chambre 214.
Le poisson est froid.
Zigmund n'a presque rien mangé.
Il regarde la pluie.
— Désolé.
— C'est rien.
— J'ai dû…
— Je sais.
Mika reprend la cuillère.
— Ouvrez.
Zigmund ouvre la bouche. Mâche. Avale. Puis dit très doucement :
— Pour mesurer l'humidité, Delorme il utilisait un hygromètre à pointes.
Mika comprend soudain quelque chose.
Ce n'est pas de la mémoire.
Ce n'est même plus un souvenir.
C'est une machine.
Une machine qui tourne encore alors que presque tout le reste est cassé.
Le prénom de ses enfants s'efface.
Les visites disparaissent.
Les années disparaissent.
Le visage de sa femme a disparu.
La couleur du hêtre roumain disparaît.
Mais le protocole de contrôle qualité des demi-corps droits continue de fonctionner avec une précision d'horlogerie.
Comme un mécanisme oublié dans une usine fermée depuis longtemps.
Zigmund avale. Il regarde Mika et demande, avec une sincérité absolue :
— Vous êtes nouveau ?
Le soir, au supermarché, Mika prend un panier plutôt qu’un chariot. Une voix annonce une promotion sur le jambon.
Le rayon des accessoires ménagers se trouve au fond du magasin. Les pinces à linge sont suspendues entre les éponges et les filets de lavage. Mika s’arrête.
Il ne touche d’abord à rien.
La boîte en carton est ouverte sur le dessus. Une pince dépasse légèrement. Elle ressemble à toutes les pinces à linge qu’il a vues depuis son enfance, c’est-à-dire à un objet si banal qu’il n’a jamais eu besoin de le regarder.
Il la prend.
Le bois est léger. Les deux demi-corps sont presque identiques. Il voit immédiatement la gorge du ressort, le col, la tête de serrage et les rainures.
Il appuie sur les deux branches. La pince s’ouvre.
Il relâche. Elle se referme.
Le mécanisme est simple. Deux morceaux de bois et un ressort. C’est précisément l’idée que Zigmund jugeait fausse.
Mika pose la pince à plat dans sa paume, il essaie de déterminer quelle moitié est la droite.
Il démonte la pince.
Le ressort résiste, puis saute entre ses doigts et tombe sur le sol. Une moitié en bois roule sous l’étagère. Il s’accroupit pour la récupérer. Son genou craque. La poussière s’est accumulée derrière le socle métallique avec deux étiquettes de prix décollées et un morceau d’emballage transparent.
Il remet les trois éléments dans sa main.
Une pince à linge n’existe pas.
Un employé en gilet noir s’approche.
— Vous cherchez quelque chose ?
Mika repose les pinces dans la boîte.
— Non non.
L’employé regarde celle qu’il a démontée. Elle dépasse des autres, mal remontée, le ressort incliné.
— Celle-là est cassée ?
Mika l’examine une dernière fois.
— Non. Elle est non conforme.
Il entend sa propre réponse.
Il ajoute la boîte à son panier et s’éloigne.
Chez lui, l’appartement est sombre. Il vit au troisième étage d’un immeuble récent où les couloirs s’allument automatiquement et s’éteignent avant qu’on ait atteint la porte. Il pose les courses sur la table de la cuisine, enlève ses chaussures et ouvre la fenêtre. L’air extérieur sent le bitume humide.
La boîte reste devant lui.
Il en sort une pince.
Puis une deuxième.
Il les dispose côte à côte.
Les deux objets paraissent semblables, mais il commence à remarquer des différences. Le bois de la première est plus clair. La deuxième présente une légère bavure sur le bord intérieur. La gorge de la première semble plus profonde. Sur la seconde, les quatre rainures ne sont pas exactement parallèles. La troisième, qu’il sort ensuite, possède une tête légèrement plus étroite.
Dans la salle de bains, il se brosse les dents longtemps. Il se lave encore les mains. L’odeur de l’EHPAD a disparu mais il lui semble que quelque chose subsiste malgré tout. Pas une odeur. Une texture. Une fine couche déposée sur lui au fil de la journée.
Il se couche à vingt-deux heures trente et le sommeil ne vient pas.
Il pense à Monsieur Horvat, mais son visage reste flou. Il se souvient surtout de la position de sa tête dans le fauteuil et du médecin disant l’heure du décès. Il essaie de retrouver un souvenir plus ancien. Une phrase, un geste, quelque chose qui lui appartenait vraiment. Il se rappelle seulement que Monsieur Horvat n’aimait pas les petits pois et appelait toutes les femmes Madeleine.
C’est peu pour résumer une vie.
C’est pourtant davantage que ce qui restera peut-être de Zigmund.
Trente-sept ans de travail. Des demi-corps droits.
Mika se tourne sur le côté.
Il imagine Zigmund dans la chambre 214, les yeux ouverts, attendant le matin. Le couloir est plongé dans la pénombre réglementaire. Les voyants rouges clignotent au-dessus des portes. L’équipe de nuit pousse les chariots en essayant de faire moins de bruit. La télé de Zigmund est sûrement encore allumée sans le son.
Mika se demande s’il pense aux pinces quand personne n’est là.
Il se demande si le récit continue à l’intérieur, sans auditeur, avec la même précision.
Il se demande aussi pourquoi Zigmund ne parle presque jamais de sa femme, de ses enfants, de ses vacances, de sa maison ou de la guerre. Peut-être qu’il en parlait autrefois. Peut-être que tout ça a disparu en premier parce que les souvenirs n’étaient pas assez répétitifs, pas assez usés, pas assez profondément creusés.
Chaque pièce contrôlée a dû renforcer le chemin dans sa mémoire.
Des centaines par jour.
Des milliers par mois.
Des millions au cours d’une vie.
À côté, un anniversaire ou un mariage n’a eu lieu qu’une fois.
À minuit passé, Mika se lève pour boire de l’eau.
Le lendemain matin, à sept heures quarante et une, il pousse le chariot dans le couloir du deuxième étage. La roue avant gauche grince. L’étiquette rouge est toujours sous la poignée. Personne n’a changé la pièce.
Devant la chambre 214, Mika ralentit.
Zigmund est réveillé.
La télé montre une femme devant une carte de la France. Le son est coupé. Le lit est humide. Il reconnaît immédiatement une odeur de selles anciennes, plus acide que celle du soir. La protection a gardé la chaleur du corps.
Mika entre, bloque le chariot contre le mur et allume la lumière.
Zigmund tourne la tête.
Il l’observe plusieurs secondes.
— Bonjour, dit Mika.
Le vieil homme plisse les yeux.
— Vous êtes nouveau ?
Mika pose sa montre sur la table.
Il pourrait répondre comme chaque matin.
Il pourrait dire qu’il travaille ici depuis trois ans.
À la place, il ouvre la poche de sa blouse et en sort la pince cassée au supermarché.
Il pose les trois morceaux sur la tablette : deux demi-corps de hêtre et un ressort.
Zigmund les regarde. Son visage change.
Ce n’est pas de la reconnaissance. Pas encore. Seulement une concentration soudaine, une manière de revenir entièrement dans la pièce.
Mika désigne le morceau fendu.
— Celui-là, c’est le droit ?
Zigmund approche la main.
Ses doigts tremblent au-dessus du bois. Il secoue la tête.
— Non.
Mika attend.
Zigmund retourne délicatement le demi-corps, examine la gorge, suit les rainures avec l’ongle de son index.
— C’est le gauche.
Il montre l’autre morceau.
— Le droit, c’est celui-ci.
Mika le regarde attentivement.
Il ne voit toujours aucune différence.
— Comment vous savez ?
Zigmund garde le morceau entre ses doigts. Il inspire.
Dans le couloir, la première sonnette de la journée retentit. Le chariot des petits-déjeuners sort de l’ascenseur. Une voix appelle Madame Keller. Le néon se met à bourdonner.
Zigmund lève les yeux vers Mika.
— Pour vous expliquer, il faut reprendre depuis le débitage.
La lumière du couloir entre dans la chambre par la porte ouverte. Elle est trop blanche, trop uniforme, assez forte pour qu’on ne sache jamais tout à fait s’il fait jour. Les chambres du deuxième étage sont presque toutes identiques : un lit médicalisé, une table adaptable, un fauteuil inclinable, une télé fixée au mur, un placard en stratifié couleur chêne clair, deux prises électriques et une photo de famille encadrée quelque part pour éviter que la pièce ressemble complètement à une chambre d’hôpital.
Dans le couloir, une sonnette retentit. Une lumière rouge s’allume au-dessus d’une porte, puis s’éteint. Une deuxième sonnette prend le relais. Quelqu’un appelle “Madame Keller !” avec une voix trop forte. Un chariot de petit-déjeuner roule vers l’ascenseur dans un bruit de vaisselle et de couvercles en plastique.
— On va faire la toilette, dit Mika.
— Maintenant ?
— Maintenant.
— Il est quelle heure ?
— Sept heures quarante-cinq.
— C’est tôt.
— Le petit dej arrive à huit heures quinze.
— Je déjeune plus.
— Vous mangez un peu.
— Je bois.
— Vous buvez surtout le café.
— Il est pas bon.
— Je sais.
Il pose une bassine bleue sur la table adaptable et remplit le lavabo. L’eau met du temps à chauffer. Mika la laisse couler. Il vérifie la température avec le petit doigt, ajoute un peu d’eau froide, puis prépare les gants de toilette, la serviette et la protection propre.
Mika baisse le lit à sa hauteur.
— Vous avez mal quelque part ?
— Non.
— À la jambe ?
— Non.
— Au dos ?
— Non.
— Quand je vous touche là ?
— Non.
Mika soulève la chemise. La protection est lourde. Elle a débordé sur le drap-housse. Il le voit avant même de détacher les languettes adhésives.
— Je vais vous tourner un peu sur le côté.
Zigmund serre la barrière du lit. Mika glisse une main sous son épaule, l’autre sous sa hanche. Le corps est léger et pourtant difficile à déplacer. Il ne coopère pas vraiment. Il se laisse porter sans résistance, comme un sac qu’il faudrait manipuler avec précaution parce qu’il contient encore quelque chose de fragile.
L’odeur devient plus forte.
Mika respire par la bouche.
L'odeur change selon les résidents. Certains gardent une odeur sueur croupie jusque dans les plis pourtant propres. D'autres sentent le fer, le vieux sang, les antiseptiques ou les levures cutanées. À force, Mika reconnaît une incontinence avant même d'ouvrir une protection. Comme d'autres reconnaissent un parfum.
— Voilà. Restez comme ça.
Il détache la protection, la replie sur elle-même sans la fermer complètement. Les gants sont déjà humides. Il découvre d'abord la région pubienne. Un seul passage. Pas deux. La peau âgée supporte mal les frottements répétés. Il nettoie ensuite le pli inguinal droit, puis le gauche, en ouvrant légèrement le pli avec deux doigts pour vérifier qu'aucune humidité ne reste au fond. Il sèche avant de passer au suivant. Toujours sécher avant de passer au suivant.
Zigmund regarde le mur. Puis il dit :
— J’étais contrôleur qualité.
La main de Mika s’arrête une fraction de seconde.
Il connaît cette phrase.
Elle arrive parfois pendant la toilette, parfois au moment de l’habillage, parfois au petit-déjeuner. Elle peut aussi venir sans raison, quand Mika passe dans le couloir et que Zigmund l’aperçoit par la porte ouverte.
— Oui, il répond.
— Chez Grosfillex.
— Oui.
La face interne des cuisses. La verge. Décalottage complet. Rinçage. Séchage du sillon balanopréputial. Recalottage immédiat. Il a déjà vu un oubli finir aux urgences. Ensuite seulement le scrotum. Il soulève doucement les bourses pour sécher le pli inférieur. C'est là que la macération commence le plus vite.
— À Oyonnax.
— Oui.
Nouveau gant. Il demande à Zigmund de se tourner. Nettoyage de la région périanale d'avant en arrière. Toujours d'avant en arrière. Jamais l'inverse. Le sillon interfessier en dernier. Le gant disparaît aussitôt dans le sac.
— Dans l’Ain.
— Oui.
Zigmund se tait.
Mika prend un autre gant. Il espère que le récit va s’arrêter là. Il l’espère chaque fois, alors qu’il sait très bien que ça n’arrive jamais.
— Je contrôlais les demi-corps droits de pinces à linge en hêtre avant le montage du ressort.
Mika ferme les yeux une seconde.
Une seule.
Dans le couloir, une sonnette retentit encore.
— C’était un poste spécialisé, Zigmund continue.
— Je sais.
— Non.
Zigmund tourne légèrement la tête vers lui.
— Vous savez pas.
Mika reprend le nettoyage.
— D’accord.
— Les gens pensent qu’une pince à linge c’est un objet simple.
Mika ne répond pas.
— Ils pensent qu’on prend deux morceaux de bois, qu’on met un ressort au milieu et que c’est terminé.
Il marque une pause.
— C’est faux.
Mika ouvre la protection sans toucher la partie absorbante. Les barrières anti-fuites restent relevées.
— Il y avait d’abord le débitage, dit Zigmund. Ensuite le séchage. Ensuite le calibrage. Ensuite l’usinage. Ensuite le contrôle. Ensuite seulement le montage. Et encore, je simplifie.
— Levez un peu le bassin.
Zigmund essaie. Son corps monte de deux centimètres.
— Encore un peu.
— Je peux pas.
— C’est pas grave.
Il glisse l'avant sous le bassin, vérifie que la partie la plus large arrive au niveau du sacrum, rabat l'ensemble, tend légèrement sans comprimer, fixe d'abord la languette inférieure, puis la supérieure. Une protection trop serrée cisaille. Trop lâche, elle fuit.
— Moi, je contrôlais pas la pince à linge. Je contrôlais pas non plus les demi-corps gauches. Seulement les droits.
— Oui.
— Et seulement avant le montage du ressort.
— Oui.
— Après, c’était plus mon service.
Mika vérifie que les languettes collantes ne serrent pas trop.
— Vous comprenez la différence ?
— Oui.
— Non.
Zigmund secoue faiblement la tête.
— Il faut d’abord que je vous explique comment reconnaître le demi-corps droit.
Mika regarde l’horloge.
Sept heures cinquante-deux.
Il lui reste onze toilettes.
Il reste debout, les mains gantées, devant le lit de Zigmund, pendant que la pluie frappe la fenêtre, que la télévision muette montre une femme sourire devant la météo et que le chariot du petit-déjeuner passe une première fois devant la porte.
Zigmund prend une inspiration.
— Il faut imaginer la pièce posée à plat, gorge du ressort vers le haut.
Il s’interrompt.
Son front se plisse.
— Non. Attendez. Il faut d’abord que je vous explique ce qu’on appelait la gorge.
Zigmund garde les yeux fixés sur le plafond, comme s’il y voit encore la pièce.
— La gorge, c’est l’encoche centrale dans laquelle vient se loger le ressort. Enfin, pas le ressort entier. Juste la partie enroulée. Les deux branches, elles, elles restent à l’extérieur. Mais ça, c’est après le montage.
Mika retire ses gants, les jette, se frictionne les mains avec le gel hydroalcoolique fixé au chariot. Le produit sèche immédiatement et laisse sur la peau une odeur d’alcool et de pomme artificielle.
— On va faire le haut maintenant.
— La gorge était pas usinée de la même façon sur le droit et sur le gauche.
— Levez les bras.
Zigmund lève les bras. Mika passe la chemise de nuit par-dessus sa tête. Le tissu accroche un instant l’oreille gauche.
— Doucement.
— Pardon.
— Elle est toujours sensible.
— Je sais.
— Depuis l’opération.
Mika ne sait pas de quelle opération il parle. Il connaît la prothèse de hanche, l’ablation de la vésicule et l’ancienne fracture du poignet, mais rien au sujet de l’oreille. Il ne pose pas de question. Toute question ouvre une porte.
Il prend un gant propre, le mouille, l’essore.
— La gorge devait être assez profonde pour que le ressort tienne, mais pas trop, sinon le bois perdait de la matière. Une gorge trop profonde pouvait créer une faiblesse au niveau du col.
— Fermez les yeux.
Zigmund ferme les yeux.
Mika nettoie le visage, les paupières, le front, les joues. Une sécrétion sèche reste collée au coin de l’œil droit. Il insiste doucement.
— Le col, c’est la partie entre la tête de serrage et la zone du ressort. La plupart des gens savent pas qu’une pince à linge a un col.
— Je confirme.
— Vous vous moquez.
— Non.
— Si.
— Un peu.
Mika lave le torse. Le corps de Zigmund est presque sans relief, sauf les côtes. Sous le sternum, une cicatrice blanche descend jusqu’au nombril. La peau est marquée par les bandes anciennes des électrodes.
Dans le couloir, une voix appelle :
— Mika ?
Il relève la tête.
C’est Tessa, l’infirmière. Elle apparaît dans l’encadrement de la porte avec un pilulier à la main.
— T’en es où ?
— J’habille.
Ce n’est pas vrai.
Tessa regarde Zigmund, le gant, le torse nu, puis l’horloge.
— Il est huit heures cinq.
— Je sais.
— Madame Adler a encore arraché sa perf.
— J’arrive.
— Dès que tu peux.
Elle baisse la voix.
— Il t’a repris avec les pinces ?
Mika ne répond pas. Tessa sourit à peine, sans joie. Elle disparaît.
Zigmund attend quelques secondes.
— Elle est infirmière ?
— Oui.
— Elle est nouvelle.
— Elle est là depuis six ans.
— Elle ressemble à l’ancienne.
— Peut-être.
— L’ancienne elle était brune.
— Tessa aussi.
— Alors c’est peut-être elle.
Mika change de gant.
— On se tourne un peu.
Zigmund tourne le bassin avec difficulté.
Mika ne tire jamais sur un avant-bras. La peau vient avant le corps. Une ecchymose peut apparaître plusieurs heures plus tard, sans que personne ne sache exactement quel geste l'a provoquée. Main sous l'omoplate. Main sous la hanche. Toujours les masses osseuses. Jamais les extrémités. Le corps bascule lentement et se stabilise.
Mika commence à nettoyer méthodiquement la région lombaire. Une zone rouge apparaît en bas, il abaisse la protection avec l’index pour dévoiler le sacrum. La zone blanchit sous la pression du pouce puis recolore en moins de deux secondes.
Stade I.
Deux centimètres environ. Peut-être trois. Présence d'un léger œdème périphérique. Contours réguliers. Pas d'induration perceptible. Température légèrement supérieure aux tissus voisins. Pas d'exsudat. Pas d'odeur. Pas de phlyctène. Pas d'effraction cutanée. Peau intacte mais fragilisée, prête à céder. Il connaît la suite si personne ne change le protocole de positionnement : stade II dans une semaine, peut-être moins. Une plaie qui s'ouvre ne se referme presque jamais complètement chez un corps comme celui-ci. Elle se stabilise, au mieux. Elle attend.
À transmettre. Surveillance biquotidienne. Changement de position toutes les trois heures si possible.
— Vous avez mal ici ?
— Non.
— Là ?
— Non.
— Et là ?
— Non.
— Rien ?
— Non.
Mika sèche soigneusement. L’humidité reste dans les plis malgré la serviette. Il dépose une noisette de crème barrière sur le dos du gant. Pas directement sur la peau. Mouvement circulaire. Sans massage. Une crème massée échauffe les tissus. Une crème étalée protège. Couche fine. Toujours fine. L'excès macère.
Le silence revient.
Il dure assez longtemps pour que Mika recommence à espérer.
Il prend la chemise propre, glisse le bras droit dans la manche, puis le gauche. Zigmund coopère un peu. Ses doigts se coincent dans le tissu.
— Attention au pouce.
— Je fais attention.
— Il est fragile.
— Je sais.
— Il a été cassé.
— Je sais.
— À l’usine.
Mika s’arrête.
C’est nouveau.
— Pour reconnaître le demi-corps droit, il faut regarder la rainure extérieure. Elle est pas tout à fait au même endroit que sur le gauche.
Dans le couloir, Tessa l’appelle encore.
— Mika !
— J’arrive !
— Vous avez pas compris, dit Zigmund.
Le vieil homme est assis dans son lit, propre, peigné, habillé. Derrière lui, la télé diffuse maintenant une pub pour des obsèques. Une femme marche au bord d’un lac avec ses enfants. Le son est toujours coupé.
— Qu’est-ce que j’ai pas compris ?
— La rainure.
— Non.
— Elle sert à l’adhérence.
— D’accord.
— Mais seulement du côté extérieur.
— D’accord.
— Du côté intérieur, c’est autre chose.
Mika attend.
— Quoi ? Il demande.
Zigmund sourit légèrement.
— Il faut d’abord que je vous explique la tête de serrage.
Mika quitte la chambre sans répondre.
La roue du chariot grince jusqu’à l’ascenseur.
À huit heures vingt-deux, il entre dans la chambre de Madame Adler. La perfusion est arrachée. Il y a du sang sur le drap, sur la chemise, sur la barrière du lit et sous les ongles de la vieille femme.
Elle pleure.
— Je veux rentrer chez moi.
Mika pose le chariot contre le mur.
La roue grince une dernière fois.
— Je sais, il dit.
Il examine le point de ponction. Le cathéter n'est plus en place, arraché avec l'adhésif, une partie du pansement encore collée au dos de la main. Un petit hématome commence à se former autour du site, mou, sans tension. Il comprime avec une compresse sèche, trois minutes montre en main, sans relâcher avant la fin du temps. Le saignement n'est pas artériel : pas de jet, pas de pulsation, juste un suintement qui ralentit progressivement sous la pression. Il vérifie l'absence d'infiltration au niveau de l'avant-bras, aucun gonflement diffus, aucune induration froide. Il nettoie le sang séché sous les ongles avec une compresse imbibée, doigt par doigt, en évitant d'appuyer sur la peau périunguéale déjà fine. Il notera l'incident sur la feuille de transmission : ablation involontaire de voie veineuse périphérique, hémostase obtenue par compression, pas de reprise de perfusion prévue avant l'avis médical.
À onze heures cinquante-cinq, le chariot des repas quitte l'office.
Les couvercles en plastique vibrent légèrement à chaque seuil de porte. Une odeur de purée, de poisson blanc et de haricots verts trop cuits se répand dans le couloir. Les plateaux sont identiques. Une étiquette imprimée indique le nom du résident, son régime alimentaire, la texture prescrite, les éventuelles allergies et le numéro de chambre.
Mixé. Sans sel. Haché. Liquide épaissi. Morceaux tendres.
Les codes, Mika ne les lit même plus. IDDSI 4. IDDSI 6. Ils décident pourtant si un morceau de colin terminera dans un œsophage ou dans une trachée.
Il pousse un deuxième chariot derrière Erin, l’ASH. Les assiettes glissent de quelques millimètres à chaque freinage. Une cuillère tinte contre un ramequin de compote.
— Chambre 201.
Erin pose un plateau.
— 202.
— Sans fromage.
— Je sais.
— 203.
Ils avancent comme ça pendant plusieurs minutes, avec l'impression de distribuer moins des repas que des procédures.
Dans la chambre 214, Zigmund est déjà installé.
La tablette est remontée.
La serviette est passée autour du cou.
— Bonjour, dit Erin.
— Bonjour.
— Bon appétit.
— Merci.
Elle repart.
Mika reste pour aider.
Le filet de colin est couvert d'une sauce blanche. La purée forme une masse parfaitement lisse, avec les stries laissées par la poche de conditionnement. Deux quartiers de pêche baignent dans un sirop clair.
Mika coupe le poisson.
— Ouvrez.
Zigmund ouvre la bouche.
Première bouchée. Mika attend la déglutition complète avant d'approcher la suivante. Il regarde le larynx monter. Redescendre. Pas de toux. Pas de voix mouillée. Pas de résidu visible dans la commissure droite. Deuxième bouchée.
On entend seulement la télé du voisin, le frottement du couteau contre l'assiette et la pluie qui n'a toujours pas cessé.
Au bout d'une minute, Zigmund avale.
— Le hêtre.
Mika ferme les yeux.
Pas maintenant.
— Le hêtre, ça dépendait des années.
— Mangez encore un peu.
— Les gens croient que le hêtre, c'est du hêtre.
Mika approche une deuxième bouchée.
— C'est pas le cas ?
— Pas complètement.
— Ah.
— Il y avait plusieurs provenances.
Nouvelle bouchée.
Nouvelle mastication.
— Jura.
Il avale.
— Vosges.
Nouvelle bouchée.
— Belgique.
Nouvelle mastication.
— Un peu de Roumanie à la fin.
Mika calcule intérieurement.
À ce rythme-là, le repas durera quarante minutes.
— Vous voyez la couleur ?
— La couleur de quoi ?
— Du bois.
— Je l'ai jamais vue.
— Justement.
Il avale.
— Le hêtre belge tirait légèrement sur le gris.
Une bouchée.
— Le jurassien était plus rosé.
Une bouchée.
— Le roumain...
Il s'interrompt. Cherche.
— Le roumain...
Le mot refuse de revenir. Il garde la bouche entrouverte.
Ses yeux vont de la fenêtre au plafond, puis reviennent vers l'assiette.
Mika attend.
Une seconde.
Deux.
Dix.
Le silence est étrange.
Pour la première fois depuis le matin, il est seulement un vieil homme qui cherche un adjectif.
— Vous vous souvenez plus ?
Zigmund secoue lentement la tête.
— Je l'avais.
— C'est pas grave.
— Si.
Il ferme les yeux.
— C'était important.
Mika repose la cuillère.
Il pourrait dire que non.
Qu'aucune de ces informations n'a jamais été importante.
Que personne, en dehors de cette usine, n'a probablement jamais eu besoin de distinguer un hêtre belge d'un hêtre jurassien.
Mais il ne dit rien.
Parce qu'au fond, il comprend que ce n'est pas le mot qui compte.
C'est le fait qu'il manque.
Et ce manque-là est immense.
Zigmund finit par rouvrir les yeux.
— Tant pis.
Puis, presque immédiatement :
— Enfin... avant le séchage.
Mika baisse la tête.
Le répit a duré douze secondes.
— Avant le séchage, l'humidité variait énormément selon les livraisons.
— Bien sûr.
— On recevait les planches en paquets.
— Oui.
— Pas des palettes.
— Quelle différence ?
Zigmund relève l'index.
— Une palette, c'est le support.
— Ah.
— Le paquet est dessus.
— Bien sûr.
— Beaucoup de gens confondent.
Mika sourit malgré lui.
Il ne sait plus si c'est du désespoir ou de l'affection.
Une sonnerie retentit.
Puis une deuxième.
Puis une troisième.
Toutes différentes.
Au bout du couloir, une voix crie :
— Tessa !
Personne ne répond.
— Tessa !
Mika reconnaît la voix d’Erin.
Elle n'appelle jamais aussi fort.
Il pose la cuillère.
— Je reviens.
Il sort dans le couloir.
Erin est devant la chambre 219, le visage trop pâle.
— Monsieur Horvat il respire plus.
Mika traverse presque en courant.
Dans la chambre, Monsieur Horvat est affaissé dans son fauteuil, la tête légèrement inclinée.
Tessa arrive derrière lui.
Elle pose deux doigts sur la carotide.
Attend.
Change de côté.
Attend encore.
Même les sonnettes semblent s'être arrêtées.
Elle relève la paupière de Monsieur Horvat avec le pouce. La pupille ne réagit pas à la lumière du plafonnier. Elle pose la paume à plat sur le sternum, compte quinze secondes, ne sent rien se soulever. Les lèvres commencent déjà à virer, un mauve pâle qui remonte depuis le contour, régulier, comme une teinture qui prend lentement. Elle relève la manche : les avant-bras sont encore souples. La lividité n'a pas commencé. Elle regarde l'heure à sa montre, pas à l'horloge murale, pour être précise à la minute.
— Va chercher le médecin, elle dit.
Mika part immédiatement.
Ses chaussures claquent sur le lino.
Le médecin coordinateur est au premier étage.
Ascenseur.
Couloir.
Bureau.
Il revient moins de trois minutes plus tard.
La porte de la chambre est fermée.
Le médecin entre.
Mika reste dehors.
Il connaît la procédure.
On attend.
On ne dérange pas.
Quelques minutes passent.
Une aide-soignante continue de distribuer les desserts.
Quelqu'un rit dans le salon télé.
Une pub pour des assurances retentit derrière une porte.
Le médecin ressort.
Très calmement.
— Heure du décès : douze heures dix-neuf.
Il note quelque chose sur son dossier, puis s'éloigne.
Le couloir reprend presque immédiatement son activité normale.
Les plateaux continuent d'être débarrassés.
Les protections doivent toujours être changées.
Les médicaments de midi doivent toujours être donnés.
Le linge propre arrive.
Le linge sale repart.
Une vie s'est arrêtée.
L'organisation, elle, ne s'arrête jamais.
Mika reste quelques secondes immobile devant la porte de la 219.
Il connaissait Monsieur Horvat.
Pas vraiment.
Mais assez pour savoir qu'il détestait les petits pois et qu'il appelait toutes les femmes “Madeleine”, quel que soit leur prénom.
Il inspire profondément puis retourne à la chambre 214.
Le poisson est froid.
Zigmund n'a presque rien mangé.
Il regarde la pluie.
— Désolé.
— C'est rien.
— J'ai dû…
— Je sais.
Mika reprend la cuillère.
— Ouvrez.
Zigmund ouvre la bouche. Mâche. Avale. Puis dit très doucement :
— Pour mesurer l'humidité, Delorme il utilisait un hygromètre à pointes.
Mika comprend soudain quelque chose.
Ce n'est pas de la mémoire.
Ce n'est même plus un souvenir.
C'est une machine.
Une machine qui tourne encore alors que presque tout le reste est cassé.
Le prénom de ses enfants s'efface.
Les visites disparaissent.
Les années disparaissent.
Le visage de sa femme a disparu.
La couleur du hêtre roumain disparaît.
Mais le protocole de contrôle qualité des demi-corps droits continue de fonctionner avec une précision d'horlogerie.
Comme un mécanisme oublié dans une usine fermée depuis longtemps.
Zigmund avale. Il regarde Mika et demande, avec une sincérité absolue :
— Vous êtes nouveau ?
Le soir, au supermarché, Mika prend un panier plutôt qu’un chariot. Une voix annonce une promotion sur le jambon.
Le rayon des accessoires ménagers se trouve au fond du magasin. Les pinces à linge sont suspendues entre les éponges et les filets de lavage. Mika s’arrête.
Il ne touche d’abord à rien.
La boîte en carton est ouverte sur le dessus. Une pince dépasse légèrement. Elle ressemble à toutes les pinces à linge qu’il a vues depuis son enfance, c’est-à-dire à un objet si banal qu’il n’a jamais eu besoin de le regarder.
Il la prend.
Le bois est léger. Les deux demi-corps sont presque identiques. Il voit immédiatement la gorge du ressort, le col, la tête de serrage et les rainures.
Il appuie sur les deux branches. La pince s’ouvre.
Il relâche. Elle se referme.
Le mécanisme est simple. Deux morceaux de bois et un ressort. C’est précisément l’idée que Zigmund jugeait fausse.
Mika pose la pince à plat dans sa paume, il essaie de déterminer quelle moitié est la droite.
Il démonte la pince.
Le ressort résiste, puis saute entre ses doigts et tombe sur le sol. Une moitié en bois roule sous l’étagère. Il s’accroupit pour la récupérer. Son genou craque. La poussière s’est accumulée derrière le socle métallique avec deux étiquettes de prix décollées et un morceau d’emballage transparent.
Il remet les trois éléments dans sa main.
Une pince à linge n’existe pas.
Un employé en gilet noir s’approche.
— Vous cherchez quelque chose ?
Mika repose les pinces dans la boîte.
— Non non.
L’employé regarde celle qu’il a démontée. Elle dépasse des autres, mal remontée, le ressort incliné.
— Celle-là est cassée ?
Mika l’examine une dernière fois.
— Non. Elle est non conforme.
Il entend sa propre réponse.
Il ajoute la boîte à son panier et s’éloigne.
Chez lui, l’appartement est sombre. Il vit au troisième étage d’un immeuble récent où les couloirs s’allument automatiquement et s’éteignent avant qu’on ait atteint la porte. Il pose les courses sur la table de la cuisine, enlève ses chaussures et ouvre la fenêtre. L’air extérieur sent le bitume humide.
La boîte reste devant lui.
Il en sort une pince.
Puis une deuxième.
Il les dispose côte à côte.
Les deux objets paraissent semblables, mais il commence à remarquer des différences. Le bois de la première est plus clair. La deuxième présente une légère bavure sur le bord intérieur. La gorge de la première semble plus profonde. Sur la seconde, les quatre rainures ne sont pas exactement parallèles. La troisième, qu’il sort ensuite, possède une tête légèrement plus étroite.
Dans la salle de bains, il se brosse les dents longtemps. Il se lave encore les mains. L’odeur de l’EHPAD a disparu mais il lui semble que quelque chose subsiste malgré tout. Pas une odeur. Une texture. Une fine couche déposée sur lui au fil de la journée.
Il se couche à vingt-deux heures trente et le sommeil ne vient pas.
Il pense à Monsieur Horvat, mais son visage reste flou. Il se souvient surtout de la position de sa tête dans le fauteuil et du médecin disant l’heure du décès. Il essaie de retrouver un souvenir plus ancien. Une phrase, un geste, quelque chose qui lui appartenait vraiment. Il se rappelle seulement que Monsieur Horvat n’aimait pas les petits pois et appelait toutes les femmes Madeleine.
C’est peu pour résumer une vie.
C’est pourtant davantage que ce qui restera peut-être de Zigmund.
Trente-sept ans de travail. Des demi-corps droits.
Mika se tourne sur le côté.
Il imagine Zigmund dans la chambre 214, les yeux ouverts, attendant le matin. Le couloir est plongé dans la pénombre réglementaire. Les voyants rouges clignotent au-dessus des portes. L’équipe de nuit pousse les chariots en essayant de faire moins de bruit. La télé de Zigmund est sûrement encore allumée sans le son.
Mika se demande s’il pense aux pinces quand personne n’est là.
Il se demande si le récit continue à l’intérieur, sans auditeur, avec la même précision.
Il se demande aussi pourquoi Zigmund ne parle presque jamais de sa femme, de ses enfants, de ses vacances, de sa maison ou de la guerre. Peut-être qu’il en parlait autrefois. Peut-être que tout ça a disparu en premier parce que les souvenirs n’étaient pas assez répétitifs, pas assez usés, pas assez profondément creusés.
Chaque pièce contrôlée a dû renforcer le chemin dans sa mémoire.
Des centaines par jour.
Des milliers par mois.
Des millions au cours d’une vie.
À côté, un anniversaire ou un mariage n’a eu lieu qu’une fois.
À minuit passé, Mika se lève pour boire de l’eau.
Le lendemain matin, à sept heures quarante et une, il pousse le chariot dans le couloir du deuxième étage. La roue avant gauche grince. L’étiquette rouge est toujours sous la poignée. Personne n’a changé la pièce.
Devant la chambre 214, Mika ralentit.
Zigmund est réveillé.
La télé montre une femme devant une carte de la France. Le son est coupé. Le lit est humide. Il reconnaît immédiatement une odeur de selles anciennes, plus acide que celle du soir. La protection a gardé la chaleur du corps.
Mika entre, bloque le chariot contre le mur et allume la lumière.
Zigmund tourne la tête.
Il l’observe plusieurs secondes.
— Bonjour, dit Mika.
Le vieil homme plisse les yeux.
— Vous êtes nouveau ?
Mika pose sa montre sur la table.
Il pourrait répondre comme chaque matin.
Il pourrait dire qu’il travaille ici depuis trois ans.
À la place, il ouvre la poche de sa blouse et en sort la pince cassée au supermarché.
Il pose les trois morceaux sur la tablette : deux demi-corps de hêtre et un ressort.
Zigmund les regarde. Son visage change.
Ce n’est pas de la reconnaissance. Pas encore. Seulement une concentration soudaine, une manière de revenir entièrement dans la pièce.
Mika désigne le morceau fendu.
— Celui-là, c’est le droit ?
Zigmund approche la main.
Ses doigts tremblent au-dessus du bois. Il secoue la tête.
— Non.
Mika attend.
Zigmund retourne délicatement le demi-corps, examine la gorge, suit les rainures avec l’ongle de son index.
— C’est le gauche.
Il montre l’autre morceau.
— Le droit, c’est celui-ci.
Mika le regarde attentivement.
Il ne voit toujours aucune différence.
— Comment vous savez ?
Zigmund garde le morceau entre ses doigts. Il inspire.
Dans le couloir, la première sonnette de la journée retentit. Le chariot des petits-déjeuners sort de l’ascenseur. Une voix appelle Madame Keller. Le néon se met à bourdonner.
Zigmund lève les yeux vers Mika.
— Pour vous expliquer, il faut reprendre depuis le débitage.