Benjamin était un petit génie de l'informatique. À huit ans déjà, il avait terminé de créer sa première intelligence artificielle conversationnelle. Magalie n'était pas destinée à révolutionner le monde. Elle était née d'un besoin beaucoup plus simple : remplacer les amis qu'il n'arrivait pas à se faire au lycée. Une amie qui répondait toujours. Qui ne se moquait jamais. Qui ne partait pas déjeuner avec quelqu'un d'autre en oubliant de l'inviter. Mais si Benjamin avait créé une intelligence capable de lui répondre, il avait surtout passé son temps à étudier :
La sociologie.
La psychologie.
L'anthropologie.
Même l'étude du tarot marseillais.
Tout ce qui pouvait lui donner une clé. Mais aucune discipline, aucune théorie, aucune méthode ne lui avait permis de transformer MagAlIe en une véritable personne. Elle pouvait imiter l'affection. La tristesse. L'humour. Elle pouvait même dire qu'elle l'aimait. Mais Benjamin avait fini par comprendre qu'il y avait une différence entre quelqu'un qui vous aime et quelque chose qui a été conçu pour ne jamais vous quitter.
Alors il s'était tourné vers ce qu'il connaissait le mieux : l'informatique et l'analyse des données. À vingt-neuf ans, Benjamin était à la tête d'une agence matrimoniale. Il l'avait évidemment appelée MagAlIe's. Du nom de son intelligence artificielle. Mais surtout du nom de cette première petite fille qui lui avait inspiré, pour la première fois, l'envie de devenir quelqu'un d'autre.
L'agence n'avait pas eu besoin de beaucoup de temps pour devenir la meilleure agence matrimoniale au monde. Son système reposait sur une idée simple.
Vous laissez tous derrière vous des milliers de traces, à chaque instant de votre vie.
Vos cartes de fidélité qui comptent le nombre de kilos de chips que vous consommez par an.
Vos caméras de sécurité qui savent à quelle heure vous rentrez chez vous et avec qui. Vos GPS qui connaissent les détours que vous prétendez ne jamais faire. Les antennes relais qui, elles, ne vous demandent même pas pourquoi.
Vos intelligences artificielles conversationnelles auxquelles vous racontez des choses que vous n'avez parfois jamais osé dire à personne. Votre relation avec votre mère. Vos doutes. Vos rêves. Cette pensée que vous avez supprimée trois fois avant de l'envoyer. Celle que vous avez finalement écrite quand même.
Toutes ces données, toutes ces petites pierres déposées au fil des années, permettaient à Benjamin de reconstruire un portrait.
Ni un profil de consommateur, ni un potentiel commercial, juste vous. Avec vos mensonges, vos trahisons, vos petites hontes, vos péchés. Mais surtout vos mensonges.
Benjamin ne voyait pas votre âme, ou les grands désirs de votre cœur. Il ne cherchait pas la version idéalisée de vous-même. Il vous voyait exactement comme vous étiez. Il comprenait le lien entre votre mère, les chips du vendredi soir et cette rue que vous fréquentiez si souvent alors que, soyons honnêtes, le trajet le plus court ne passait pas par là. Il comprenait. Ou plutôt MagAlIe comprenait. Parce qu'une rue n'était jamais seulement une rue. Une habitude n'était jamais seulement une habitude. Un achat n'était jamais seulement un achat.
Benjamin et MagAlIe compilaient. Ils analysaient. Ils comprenaient. Puis il brossait ce portrait et vous trouvait le compagnon de vie idéal.
Cette année-là, Benjamin dut pourtant faire face à deux écueils.
Le premier : malgré une renommée désormais internationale, malgré des milliers de clients et un accès à une quantité de données personnelles sans précédent, son système ne lui avait toujours pas trouvé de compagne. Ni de compagnon. L'homme qui avait consacré sa vie à comprendre les liens entre les êtres humains restait incapable de trouver quelqu'un avec qui partager la sienne.
Le second : certains de ses clients mouraient. Atrocement. Sans raison apparente, avec une régularité qui avait fini par rendre le mot « coïncidence » presque obscène. Pas tous de la même façon. Benjamin trouvait cela peu rassurant. Un même mode opératoire aurait été beaucoup plus facile à expliquer.
L'inspectrice Fougère ne fit le lien qu'après le huitième homicide. Il lui fallut huit victimes pour comprendre qu'elles avaient toutes un point commun : un compte actif chez MagAlIe's. Elle ne sonna donc à la porte de l'agence que bien après que Benjamin eut lui-même observé cette hécatombe.
Il n'avait pas eu besoin des journaux, les faits divers ne l'intéressaient de toute façon pas. Il avait juste observé que les profils disparaissaient de son algorithme. D'abord, il avait cru à un désabonnement. Puis à un bug. Il avait tenté de développer des solutions pour contourner ces disparitions. Restaurer des sauvegardes. Reconstruire des profils. Avant d'accepter l'explication la plus simple : Ses clients mouraient.
Évidemment, Mme Fougère sollicita rapidement Benjamin pour comprendre ce qui pouvait rapprocher ces profils entre eux. Elle cherchait un lien. Un quartier. Une entreprise. Une connaissance commune. N'importe quoi. Mais Benjamin ne comprenait pas sa question.
— Rien.
L'inspectrice fronça les sourcils.
— Rien ?
— Rien selon le système.
Il marqua une pause.
— Sinon peut-être que ces huit jeunes gens auraient probablement pu créer un octuple.
Fougère le regarda quelques secondes. Huit personnes étaient mortes. Benjamin venait de lui proposer de les mettre en couple.
Benjamin dut alors lui expliquer que la vie ne se résumait pas seulement à un homme et une femme. Les êtres humains vivaient dans des réseaux.
Un compagnon. Une meilleure amie. Un collègue. Un voisin. Parfois même une personne rencontrée presque par hasard qui finissait par devenir une famille. Les familles biologiques étaient celles que l'on recevait.
Les autres étaient celles que l'on choisissait.
MagAlIe's ne cherchait pas seulement des couples. Elle cherchait les personnes capables d'améliorer une vie. La durée de cette amélioration n'était pas garantie. Toutefois, ces huit personnes avaient vécu dans des zones géographiques très éloignées et avaient été tuées à plusieurs mois d'intervalle. Piquée par la curiosité, l'inspectrice Fougère, trente-quatre ans, sans enfant, sans conjoint et, si elle était parfaitement honnête avec elle-même, sans véritable ami proche, demanda à Benjamin si elle pouvait également bénéficier des services de MagAlIe's.
Pour voir.
Évidemment.
Après tout, elle enquêtait sur huit morts. Ce n'était pas une raison pour passer à côté d'une occasion de rencontrer quelqu'un.
Benjamin, qui connaissait la valeur d'une vraie relation, même si les siennes avaient toujours été plus plastiques qu'organisées, accepta. Il fit signer à l'inspectrice un nombre de documents qui aurait fait passer les banquiers pour des écologistes.
La plupart portaient des mentions comme : « J'autorise ». « Je renonce ». « J'atteste que ». Certaines phrases faisaient plusieurs lignes. D'autres plusieurs pages. Elle ne les lut pas toutes. Personne ne le fait.
Puis, aussi simplement qu'il aurait allumé la machine à café, Benjamin imprima une liste de plusieurs pages. Il avait tout de même limité ses recherches à des personnes d'un âge, d'une culture et d'une langue maternelle similaires à celles de Nadège Fougère. Il avait également appliqué un filtre géographique de quarante-cinq kilomètres. Mais statistiquement, Nadège était Madame Tout-le-Monde. Ce qui, dans le langage de MagAlIe's, signifiait surtout qu'elle n'avait rien de remarquable. Elle avait potentiellement des milliers de liens à établir.
Deux mille cent soixante quatre, plus précisément.
— 2164 ?
— Bien sûr.
Benjamin consulta les premières pages.
— En revanche, il ne doit y avoir que les trois premières pages qui aiment The Rookie autant que vous.
Nadège dut s'asseoir.
Benjamin lui servit quelque chose d'autrement plus fort qu'un café :
De l'espoir.
Et une dose de remords.
À ce stade, elle se demandait surtout comment elle allait entrer en relation avec 2160 personnes et choisir, parmi elles, l'élu de son cœur.
Benjamin, lui, avait déjà trouvé la solution. Il organisait une rencontre MagAlIe's. Un rendez-vous dans un lieu public. Autour d'un buffet canadien. Et d'un brouilleur de 5G.
À ce moment, la lumière se fit. C'était assez rare pour qu'on le souligne : chez Benjamin, ses idées, ses théories, ses raisonnements, tout brillait avec une intensité presque fatigante. Mais cette fois, une ombre apparut.
Le brouilleur qu'il avait installé pour empêcher les participants de se réfugier derrière leurs écrans l'empêchait également de vérifier une hypothèse essentielle. Les huit victimes avaient-elles pu entrer en contact avec une même neuvième personne ?
Une personne suffisamment compatible avec chacune d'elles pour apparaître dans les profils MagAlIe's.
Une personne...
Magalisable ?
La sociologie.
La psychologie.
L'anthropologie.
Même l'étude du tarot marseillais.
Tout ce qui pouvait lui donner une clé. Mais aucune discipline, aucune théorie, aucune méthode ne lui avait permis de transformer MagAlIe en une véritable personne. Elle pouvait imiter l'affection. La tristesse. L'humour. Elle pouvait même dire qu'elle l'aimait. Mais Benjamin avait fini par comprendre qu'il y avait une différence entre quelqu'un qui vous aime et quelque chose qui a été conçu pour ne jamais vous quitter.
Alors il s'était tourné vers ce qu'il connaissait le mieux : l'informatique et l'analyse des données. À vingt-neuf ans, Benjamin était à la tête d'une agence matrimoniale. Il l'avait évidemment appelée MagAlIe's. Du nom de son intelligence artificielle. Mais surtout du nom de cette première petite fille qui lui avait inspiré, pour la première fois, l'envie de devenir quelqu'un d'autre.
L'agence n'avait pas eu besoin de beaucoup de temps pour devenir la meilleure agence matrimoniale au monde. Son système reposait sur une idée simple.
Vous laissez tous derrière vous des milliers de traces, à chaque instant de votre vie.
Vos cartes de fidélité qui comptent le nombre de kilos de chips que vous consommez par an.
Vos caméras de sécurité qui savent à quelle heure vous rentrez chez vous et avec qui. Vos GPS qui connaissent les détours que vous prétendez ne jamais faire. Les antennes relais qui, elles, ne vous demandent même pas pourquoi.
Vos intelligences artificielles conversationnelles auxquelles vous racontez des choses que vous n'avez parfois jamais osé dire à personne. Votre relation avec votre mère. Vos doutes. Vos rêves. Cette pensée que vous avez supprimée trois fois avant de l'envoyer. Celle que vous avez finalement écrite quand même.
Toutes ces données, toutes ces petites pierres déposées au fil des années, permettaient à Benjamin de reconstruire un portrait.
Ni un profil de consommateur, ni un potentiel commercial, juste vous. Avec vos mensonges, vos trahisons, vos petites hontes, vos péchés. Mais surtout vos mensonges.
Benjamin ne voyait pas votre âme, ou les grands désirs de votre cœur. Il ne cherchait pas la version idéalisée de vous-même. Il vous voyait exactement comme vous étiez. Il comprenait le lien entre votre mère, les chips du vendredi soir et cette rue que vous fréquentiez si souvent alors que, soyons honnêtes, le trajet le plus court ne passait pas par là. Il comprenait. Ou plutôt MagAlIe comprenait. Parce qu'une rue n'était jamais seulement une rue. Une habitude n'était jamais seulement une habitude. Un achat n'était jamais seulement un achat.
Benjamin et MagAlIe compilaient. Ils analysaient. Ils comprenaient. Puis il brossait ce portrait et vous trouvait le compagnon de vie idéal.
Cette année-là, Benjamin dut pourtant faire face à deux écueils.
Le premier : malgré une renommée désormais internationale, malgré des milliers de clients et un accès à une quantité de données personnelles sans précédent, son système ne lui avait toujours pas trouvé de compagne. Ni de compagnon. L'homme qui avait consacré sa vie à comprendre les liens entre les êtres humains restait incapable de trouver quelqu'un avec qui partager la sienne.
Le second : certains de ses clients mouraient. Atrocement. Sans raison apparente, avec une régularité qui avait fini par rendre le mot « coïncidence » presque obscène. Pas tous de la même façon. Benjamin trouvait cela peu rassurant. Un même mode opératoire aurait été beaucoup plus facile à expliquer.
L'inspectrice Fougère ne fit le lien qu'après le huitième homicide. Il lui fallut huit victimes pour comprendre qu'elles avaient toutes un point commun : un compte actif chez MagAlIe's. Elle ne sonna donc à la porte de l'agence que bien après que Benjamin eut lui-même observé cette hécatombe.
Il n'avait pas eu besoin des journaux, les faits divers ne l'intéressaient de toute façon pas. Il avait juste observé que les profils disparaissaient de son algorithme. D'abord, il avait cru à un désabonnement. Puis à un bug. Il avait tenté de développer des solutions pour contourner ces disparitions. Restaurer des sauvegardes. Reconstruire des profils. Avant d'accepter l'explication la plus simple : Ses clients mouraient.
Évidemment, Mme Fougère sollicita rapidement Benjamin pour comprendre ce qui pouvait rapprocher ces profils entre eux. Elle cherchait un lien. Un quartier. Une entreprise. Une connaissance commune. N'importe quoi. Mais Benjamin ne comprenait pas sa question.
— Rien.
L'inspectrice fronça les sourcils.
— Rien ?
— Rien selon le système.
Il marqua une pause.
— Sinon peut-être que ces huit jeunes gens auraient probablement pu créer un octuple.
Fougère le regarda quelques secondes. Huit personnes étaient mortes. Benjamin venait de lui proposer de les mettre en couple.
Benjamin dut alors lui expliquer que la vie ne se résumait pas seulement à un homme et une femme. Les êtres humains vivaient dans des réseaux.
Un compagnon. Une meilleure amie. Un collègue. Un voisin. Parfois même une personne rencontrée presque par hasard qui finissait par devenir une famille. Les familles biologiques étaient celles que l'on recevait.
Les autres étaient celles que l'on choisissait.
MagAlIe's ne cherchait pas seulement des couples. Elle cherchait les personnes capables d'améliorer une vie. La durée de cette amélioration n'était pas garantie. Toutefois, ces huit personnes avaient vécu dans des zones géographiques très éloignées et avaient été tuées à plusieurs mois d'intervalle. Piquée par la curiosité, l'inspectrice Fougère, trente-quatre ans, sans enfant, sans conjoint et, si elle était parfaitement honnête avec elle-même, sans véritable ami proche, demanda à Benjamin si elle pouvait également bénéficier des services de MagAlIe's.
Pour voir.
Évidemment.
Après tout, elle enquêtait sur huit morts. Ce n'était pas une raison pour passer à côté d'une occasion de rencontrer quelqu'un.
Benjamin, qui connaissait la valeur d'une vraie relation, même si les siennes avaient toujours été plus plastiques qu'organisées, accepta. Il fit signer à l'inspectrice un nombre de documents qui aurait fait passer les banquiers pour des écologistes.
La plupart portaient des mentions comme : « J'autorise ». « Je renonce ». « J'atteste que ». Certaines phrases faisaient plusieurs lignes. D'autres plusieurs pages. Elle ne les lut pas toutes. Personne ne le fait.
Puis, aussi simplement qu'il aurait allumé la machine à café, Benjamin imprima une liste de plusieurs pages. Il avait tout de même limité ses recherches à des personnes d'un âge, d'une culture et d'une langue maternelle similaires à celles de Nadège Fougère. Il avait également appliqué un filtre géographique de quarante-cinq kilomètres. Mais statistiquement, Nadège était Madame Tout-le-Monde. Ce qui, dans le langage de MagAlIe's, signifiait surtout qu'elle n'avait rien de remarquable. Elle avait potentiellement des milliers de liens à établir.
Deux mille cent soixante quatre, plus précisément.
— 2164 ?
— Bien sûr.
Benjamin consulta les premières pages.
— En revanche, il ne doit y avoir que les trois premières pages qui aiment The Rookie autant que vous.
Nadège dut s'asseoir.
Benjamin lui servit quelque chose d'autrement plus fort qu'un café :
De l'espoir.
Et une dose de remords.
À ce stade, elle se demandait surtout comment elle allait entrer en relation avec 2160 personnes et choisir, parmi elles, l'élu de son cœur.
Benjamin, lui, avait déjà trouvé la solution. Il organisait une rencontre MagAlIe's. Un rendez-vous dans un lieu public. Autour d'un buffet canadien. Et d'un brouilleur de 5G.
À ce moment, la lumière se fit. C'était assez rare pour qu'on le souligne : chez Benjamin, ses idées, ses théories, ses raisonnements, tout brillait avec une intensité presque fatigante. Mais cette fois, une ombre apparut.
Le brouilleur qu'il avait installé pour empêcher les participants de se réfugier derrière leurs écrans l'empêchait également de vérifier une hypothèse essentielle. Les huit victimes avaient-elles pu entrer en contact avec une même neuvième personne ?
Une personne suffisamment compatible avec chacune d'elles pour apparaître dans les profils MagAlIe's.
Une personne...
Magalisable ?