Huit personnes et un plat en grès bleu

Le 29/09/2026
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par Caz
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Thèmes / Obscur / Tranches de vie
Un repas de famille, un plat de pommes de terre et Marie-Astrid qui décide d’arrêter de faire semblant. Manquerait plus qu’un sidaïque et on pourrait se croire dans une version de Festen réalisée par Xavier Dolan. Une très bonne publicité pour le couteau électrique Moulinex.
Bérengère pose le plat de pommes de terre au milieu de la table avec les deux mains, parce qu’il pèse lourd et parce qu’elle aime que tout le monde voit qu’elle porte quelque chose de lourd sans demander d’aide. Le plat est en grès bleu, acheté à Saint-Jean-de-Luz en 1998, pendant les vacances où Étienne-Henri a attrapé une mycose entre les orteils et où personne n’a parlé du message trouvé dans sa poche de chemise. Les pommes de terre brillent sous une pellicule de graisse d’oie. Certaines ont éclaté sur les bords. Leur chair farineuse dépasse en petites boursouflures jaunes, comme du pus propre.

— Attention, c’est chaud.

Tout le monde fait semblant de ne pas savoir qu’un plat sorti du four est chaud.

Au bout de la table, Marie-Astrid sourit. Elle a posé sa serviette sur ses genoux, bien à plat, angle contre angle. À sa droite, son frère Gonzague découpe le rôti avec un couteau électrique Moulinex dont le moteur produit un bourdonnement de rasoir contre une mâchoire. Leur père, Étienne-Henri, remplit les verres sans demander. Leur mère, Bérengère, vérifie que chacun remarque le persil frais sur les pommes de terre.

Il y a aussi Tante Quitterie, qui n’est la tante de personne autour de cette table mais qu’on appelle comme ça depuis quarante ans parce qu’elle a toujours été vieille. Il y a Amaury, le mari de Marie-Astrid, qui mâche déjà un morceau de pain en regardant son téléphone sous la table. Il y a aussi Philippine, la femme de Gonzague, qui vient d’arrêter le gluten mais qui mange quand même du pain chez les autres pour “ne pas imposer ses convictions”. Et il y a enfin Enguerrand, vingt-neuf ans, cousin de quelqu’un ou quelque chose comme ça, propriétaire d’une barbe incomplète et d’un emploi que personne ne comprend mais que tout le monde trouve prometteur parce qu’il travaille à Paris.

La pluie commence à tapoter la baie vitrée.

— Eh ben, dit Étienne-Henri, ils s’étaient pas trompés à la météo.

Personne ne répond tout de suite. Le couteau électrique finit de traverser le rôti. Une tranche tombe sur le plat avec un bruit humide.

Marie-Astrid, elle, décide qu’elle ne prononcera plus aucune phrase destinée à maintenir le confort des autres.
La décision ne provoque rien de particulier. Aucun courant d’air. Aucun éclair. Son cœur ne s’accélère même pas. Elle regarde simplement le morceau de viande qu’on vient de poser dans son assiette et comprend qu’elle a passé trente-sept ans à produire des sons pour éviter aux gens d’avoir à ressentir ce qu’ils ressentent.

— On en avait besoin, répond finalement Bérengère. Le jardin était sec comme tout.
— Le jardin est mort depuis que papa a versé du désherbant dans le potager en croyant que c’était de l’engrais, dit Marie-Astrid.

Étienne-Henri garde la bouteille de bordeaux suspendue au-dessus du verre de Tante Quitterie.

— C’était pas du désherbant.
— Si. Il y avait une tête de mort sur le bidon. T’as dit que c’était sûrement décoratif.

Enguerrand rit. Un seul coup d’air sort de son nez. Il pense qu’il faut rire, mais pas trop, parce qu’il ignore encore si c’est une plaisanterie.
Bérengère enfonce la cuillère dans les pommes de terre.

— Qui en veut ?
— Personne en veut vraiment tu sais, dit Marie-Astrid. Mais on va en prendre parce que t’as passé vingt minutes à les retourner une par une et que sinon tu vas considérer ça comme un rejet personnel.

Bérengère garde la cuillère pleine au-dessus du plat. Une pomme de terre glisse, heurte le bord et retombe dans la graisse. Une goutte éclabousse la nappe.

— Eh ben, t’es de bonne humeur, toi.
— Non.
Marie-Astrid le dit sans agressivité. C’est presque doux.
Après un silence de famille qui ne se rend pas compte qu’elle se fissure déjà, Étienne-Henri sourit, confus, et tente d’enchaîner.
— Alors, le boulot ?
— Je m’y fais tellement chier que des fois j’espère avoir un accident sur le trajet.

Le couteau d’Amaury s’arrête contre son assiette.

— Enfin, un petit accident, précise Marie-Astrid. Pas forcément mortel. Juste assez grave pour qu’on me laisse tranquille plusieurs mois. Une fracture du bassin, par exemple. Avec une sonde urinaire et des anticoagulants dans le ventre. Quelque chose d’assez visible pour que personne puisse me dire que j’exagère.
— Marie-As’, souffle Amaury.
— Tu dis mon prénom comme ça pour me rappeler qu’il y a une manière acceptable de parler devant mes parents ?
— Non, je dis ton prénom parce que tu racontes n’importe quoi.
— T’as cherché “burn-out symptômes arrêt maladie durée” trois fois ce mois-ci sur mon ordi.

Amaury ouvre la bouche. Puis il la ferme. Il regarde son verre. Son vin tremble légèrement parce que sa main serre trop fort le pied.

On ne sait pas trop si c’est pour changer de sujet ou si c’est parce qu’elle ne comprend rien, mais Tante Quitterie demande à Enguerrand :
— C’est quoi, ton travail, déjà ?
— Consultant en transformation organisationnelle.
— Il fait des présentations PowerPoint pour expliquer à des gens qu’ils vont perdre leur job, dit Marie-Astrid.
Enguerrand sourit encore, mais un peu moins quand même.
— C’est un peu réducteur… Il dit.
— Tu sais pas toi-même ce que tu fais. Quand on te pose la question, t’utilises quatre mots abstraits à la suite et t’attends que les gens aient honte de pas comprendre.

Philippine boit une grande gorgée d’eau. Elle la garde une seconde en bouche avant d’avaler bruyamment, comme si elle envisageait de se noyer dans son verre.
Bérengère recommence à servir.

— Moi, je trouve ça très bien, ce qu’il fait. Elle dit.
— Tu trouves très bien qu’il gagne plein de thune surtout.
— Mais qu’est-ce qui te prend ?
— Rien. J’ai simplement décidé d’arrêter de fabriquer des petites phrases pour que vous puissiez continuer à vous supporter. T’as un morceau de persil entre les dents maman.

Gonzague pose le couteau électrique à côté du plat. La lame dentée continue de vibrer faiblement pendant deux secondes, puis s’immobilise avec un petit claquement métallique.
Il tente un :
— Bon. On va peut-être se calmer.
— Tu dis ça parce que t’as peur que je parle de toi.
— J’ai rien à cacher.
— Tu t’es branlé dans les toilettes de l’hôpital pendant l’accouchement de Philippine.

Philippine se tourne très lentement vers son mari.
La pluie tape plus fort.
— Pardon ?
— C’est faux, dit Gonzague très calmement avec les mains ouvertes devant lui comme pour créer une barrière.
— T’as envoyé un message à Amaury pour lui dire que ça te détendait. Amaury me l’a montré le soir où il avait trop bu au mariage de Constance.
Amaury ferme les yeux.
— Putain.
— Ah, dit Philippine.
Ça ne ressemble pas à une exclamation. C’est un petit morceau de langage tombé au sol.

Bérengère ramasse le plat de pommes de terre et le rapproche d’elle, comme pour protéger les aliments.
Elle essaye d’être ferme, pour une fois :
— On ne va pas commencer à ressortir des choses qui ne nous regardent pas.
— Tout nous regarde maman. C’est justement ça, une famille. Vous passez votre temps à fouiller les vies des autres, mais vous appelez ça prendre des nouvelles.
— Marie-Astrid, ça suffit.
— T’aimes pas Philippine.
Bérengère lâche la cuillère.
— Mais bien sûr que si !
— Non. Tu la trouves vulgaire parce qu’elle dit “bouffer” et qu’elle achète ses soutiens-gorge au supermarché. Tu crois que personne voit quand tu regardes ses chaussures dans l’entrée.

Philippine baisse les yeux vers ses escarpins. Un talon est éraflé.
Marie-Astrid se tourne vers Philippine :
— Et toi, t’appelles maman “Béré” pour l’énerver.
— Oui, dit Philippine.
Le mot sort vite. Tout le monde la regarde.
— Oui, elle répète. C’est vrai. Je fais exprès. Parce que “Bérengère”, ça lui donne l’impression d’être une abbaye classée aux monuments historiques.
Enguerrand éclate de rire. Un rire trop fort avec de la salive qui part sur son assiette.
Bérengère devient rouge jusqu’aux oreilles.
— Très élégant.
— Tu vois ? dit Philippine. Ça. “Très élégant.” Ça veut dire “sale pauvre”.
— Je n’ai jamais dit ça.
— T’as pas besoin. Tu le dis avec tes narines.

Tante Quitterie commence à rire elle aussi. Sa prothèse dentaire se décolle légèrement et produit un petit sifflement.

— Vous êtes tous devenus fous !
— Non, dit Marie-Astrid. On devient précis.

Étienne-Henri découpe son bout de rôti en carrés égaux. Il met un morceau dans sa bouche. Il mâche vingt-deux fois. Tout le monde l’entend.
Marie-Astrid continue son tour de table :
— Papa, toi tu regrettes d’avoir eu des enfants.
Il continue de mâcher.
— N’importe quoi.
— Tu l’as dit à maman en 2004, dans le garage.
Bérengère tourne la tête vers lui.
— Tu avais dit quoi ?
— Rien.
— T’as dit : “Sans les enfants, on aurait pu avoir une vraie vie.” J’étais derrière la porte. Je cherchais la pompe à vélo.

Étienne-Henri avale difficilement. Le morceau descend en faisant bouger la peau molle de son cou.

— Les gens disent des choses quand ils sont énervés…
— Tu le penses encore. Tu regardes nos vies comme des investissements décevants. Gonzague a pas repris l’étude notariale de Grand-Père. Moi, je t’ai pas donné de petits-enfants. Et tu sais jamais expliquer Enguerrand à tes copains.
— Je ne suis pas son père, dit Étienne-Henri.
— Justement. C’est la seule raison pour laquelle tu le trouves réussi.

Enguerrand arrête de rire.
Sur la nappe, la graisse des pommes de terre commence à refroidir. Elle prend une couleur blanchâtre sur les bords, comme la cire d’une bougie autour d’une mèche noyée.
Tante Quitterie pousse son assiette.

— Moi, j’ai plus faim.
— T’as jamais faim. Tu caches de la brioche dans ta chambre parce que maman surveille ce que tu manges.
Bérengère se tourne vers Tante Quitterie.
— Quelle brioche ?
— La gâche tranchée dans la boîte à couture, dit Marie-Astrid. Sous les bobines.
Tante Quitterie fixe Marie-Astrid avec une haine propre, ancienne, parfaitement conservée.
— Petite salope.

Le silence dure assez longtemps pour que l’horloge du salon puisse faire six petits clics.
Puis Marie-Astrid sourit.
— Merci.
— Merci quoi ?
— C’est la première chose sincère que quelqu’un me dit depuis que je suis arrivée.

Tante Quitterie attrape son verre de vin et le vide. Une goutte rouge reste prise dans les plis verticaux de son menton.
Amaury se lève.
— Je vais prendre l’air.
— Tu vas fumer derrière le garage et écrire à Sophie.
Il se fige. Marie-Astrid le regarde en attendant une réponse. Comme il n’y en a pas, elle continue :
— Sophie du service comptable. Celle qui a un grain de beauté sous le sein gauche. Tu lui as dit qu’il ressemblait à une virgule.
La chaise d’Amaury bascule derrière lui et heurte le parquet.
— T’as fouillé mon téléphone ?
— Non. T’as oublié d’enlever la synchronisation des messages sur l’iPad.

Bérengère porte une main à sa bouche. Pas parce qu’elle est choquée. Parce qu’elle adore être témoin d’un adultère qui ne la concerne pas.

— Depuis combien de temps ? demande Marie-Astrid.
Amaury ne répond pas.
— Je sais déjà. Je te laisse juste l’occasion de dire la vérité toi-même.
— Six mois.
— Huit.
— Huit mois, il dit.
— Elle avale ?
— Marie-Astrid ! hurle Bérengère.
— Quoi ? T’as besoin de quel niveau de détail pour commencer à trouver ça “inconvenant” ? Le cul ça te gêne plus que la trahison parce que le cul a des fluides.

Amaury se rassoit lentement. Son visage a perdu sa couleur. Il paraît enduit d’une fine couche de farine.

— Je voulais te le dire.
— Non. Tu voulais que je le découvre assez tard pour que la rupture soit de ma faute.
— C’est pas vrai.
— Tu gardes des capotes dans la petite poche du fond de ta sacoche. Des Skyn Elite sans latex, boîte de dix. Il en reste trois. T’en as utilisé sept, sauf si t’en as distribué au bureau pendant une réu sur les comptes fournisseurs, mais permets-moi d’en douter.

Gonzague laisse échapper un :
— Quel connard.

Marie-Astrid ne tourne même pas la tête vers lui.
— Toi t’as rien à dire. Tu trompes Philippine depuis la naissance d’Augustin.
Philippine ne bouge plus.
Gonzague se lève si vite que ses cuisses soulèvent la table. Les verres tintent. Une pomme de terre roule hors du plat, rebondit sur la nappe et tombe sur le parquet.
— Ferme ta gueule.
— Avec Laure-Apolline, d’abord. Ensuite la mère de Côme. Ensuite la stagiaire de vingt-deux ans qui écrivait “sa va” avec un s dans ses messages.

Philippine attrape la fourchette à côté de son assiette.
— C’est vrai ?
— Non.
— Il ment, dit Marie-Astrid.
— Ferme ta gueule !
— Là, tu le penses vraiment. Voilà.
Gonzague fait le tour de la table. Étienne-Henri se lève à moitié.
— Gonzague !
— Assieds-toi, papa, dit Marie-Astrid. T’as attendu trente ans qu’il ose enfin faire quelque chose sans demander ton avis.

Gonzague attrape Marie-Astrid par les cheveux. Sa main se referme près de la nuque et tire. Son cuir chevelu se soulève légèrement sous la tension. Elle renverse la tête en arrière.

— Excuse-toi.
— T’as une haleine de viande.

Il la gifle. Sa bague accroche la commissure de ses lèvres et ouvre une fente nette. Une goutte de sang apparaît, ronde, brillante. Marie-Astrid passe la langue dessus.

— Ça fait mal ? demande Bérengère.
— T’espères que oui.

Philippine plante la fourchette dans la main de Gonzague.
Les quatre dents traversent la peau entre les métacarpiens. Deux ressortent de l’autre côté. Le bruit est très discret, un petit froissement humide, comme quand on pique une pomme de terre pour vérifier la cuisson.
Gonzague hurle et lâche les cheveux de Marie-Astrid.
Philippine garde la main sur le manche de la fourchette.

— Laure-Apolline ? elle demande.
— Putain, enlève ça !
— La mère de Côme ?
— T’es malade !

Elle tourne la fourchette.
La peau de la main se plisse autour des dents métalliques. Une des pointes racle un os. Gonzague pousse un cri plus aigu, presque enfantin.

— Oui ! Oui. Laure-Apolline !

Philippine retire la fourchette d’un coup. Quatre trous s’ouvrent. Le sang jaillit par à-coups sur la nappe blanche, d’abord en lignes fines, puis en une petite flaque qui rejoint la graisse figée.

— Et l’autre ?
— Oui…
— Et la stagiaire ?
— Oui…
Philippine hoche la tête.
— Très bien.
Elle replante la fourchette dans sa joue.

Cette fois, deux dents entrent dans la bouche. Une traverse la gencive supérieure et se coince contre une prémolaire. Gonzague tombe à genoux en entraînant la nappe. Le plat de pommes de terre en grès bleu de Saint-Jean-de-Luz de 1998 bascule. Il s’écrase sur son épaule et se brise en trois morceaux lourds. Les pommes de terre roulent partout, luisantes de graisse et parsemées de feuilles de persil. L’une se loge sous la chaise de Tante Quitterie. Une autre éclate sous le genou de Gonzague et sa chair jaune se mélange au sang.

Bérengère hurle.
— Mon plat !

Tout le monde s’arrête une seconde.
Elle regarde les morceaux de grès bleu par terre, plus horrifiée que par la fourchette plantée dans le visage de son fils.

— Je l’avais acheté à… je l’avais… depuis…

Philippine éclate de rire.
— Voilà, Béré. Là, t’es sincère.

Étienne-Henri saisit Philippine par le bras. Elle lâche la fourchette. Gonzague s’effondre contre la table, la joue ouverte en quatre pétales rouges. À l’intérieur, on voit sa gencive, rose clair, striée de sang.

— Ça suffit ! crie Étienne-Henri.
— Non, dit Marie-Astrid. Ça commence.

Amaury recule vers la baie vitrée.
— Vous êtes complètement tarés.
— Tu dis “vous” pour te sortir du groupe, dit Marie-Astrid. Mais t’es toujours là.

Elle ramasse le couteau électrique. Elle appuie sur le bouton. Les deux lames dentées se mettent à coulisser l’une contre l’autre avec leur bourdonnement domestique.

Amaury la regarde.
— Pose ça.
— Tu veux vivre avec Sophie ?
— Pose ça.
— Réponds.
— Oui.
— Tu veux qu’on divorce ?
— Oui.
— Tu m’as déjà souhaitée morte ?

Il hésite.
Le couteau bourdonne.

— Oui.
— Comment ?
— Quoi ?
— Comment tu voulais que je meure ?
— J’en sais rien.
— Tu sais.

Amaury regarde les lames.

— Un accident de voiture.
— Comme moi pour le travail.
— Oui.
— C’est pratique, les accidents de voiture. Ça évite d’avoir l’air méchant.

Il lève les mains.

— Marie-As’, on va finir par s’entretuer.

Elle arrête le couteau.
Le silence tombe brusquement, énorme, débarrassé du moteur.

Marie-Astrid regarde chaque visage autour de la table. Bérengère, rouge et tremblante. Étienne-Henri, une main crispée sur le bras de Philippine. Gonzague, à genoux dans les pommes de terre, la joue pendante. Tante Quitterie, qui tient encore son verre vide. Enguerrand, debout derrière sa chaise, les yeux brillants d’une excitation qu’il essaie de faire passer pour de la peur. Amaury, collé à la baie vitrée.

— Enfin une phrase exacte, dit Marie-Astrid.

Puis elle rallume le couteau et le plante dans le ventre d’Amaury.

Les lames entrent à travers la chemise avec une légère résistance. Le tissu se coince d’abord entre les dents, se tend, puis cède. Le moteur change de bruit lorsqu’il rencontre la peau, plus grave, plus laborieux. Marie-Astrid appuie avec les deux mains. L’appareil n’est pas conçu pour pénétrer un corps humain. Il est conçu pour découper des tranches régulières dans un rôti refroidi dix minutes après cuisson. Les lames avancent donc par petites secousses, arrachant davantage qu’elles ne coupent.

Amaury ouvre la bouche mais aucun cri ne sort. Seulement un souffle et un peu de salive.

Marie-Astrid continue jusqu’à sentir le manche vibrer contre ses paumes. Le sang coule le long du câble électrique, atteint la prise et goutte sur le parquet. Une odeur de laine brûlée monte de la chemise.

Quand elle retire le couteau, une boucle d’intestin pâle sort avec les lames. Elle se déroule sur une vingtaine de centimètres, brillante et souple, avant de retomber contre la braguette d’Amaury.

Il baisse les yeux.
— Ah, il dit.
Puis il tombe.

Son crâne frappe la baie vitrée sans la briser. Son corps glisse et laisse une large trace rouge sur le verre, comme un coucher de soleil mal nettoyé.

Bérengère se jette sur Marie-Astrid avec un tesson du plat de Saint-Jean-de-Luz.
Le morceau de grès entre sous sa clavicule. Bérengère pousse avec toute la force de ses bras. Le bord bleu disparaît dans la chair jusqu’à la moitié.

— Ingrate ! elle hurle.

Marie-Astrid donne un coup de tête. Le nez de Bérengère s’écrase. Il ne se casse pas proprement : il se tasse sur le côté, mou, avec un craquement de cartilage et un bruit de bulle. Deux jets de sang sortent de ses narines. L’un atteint sa lèvre. L’autre tombe dans son décolleté.

Étienne-Henri attrape le couteau à rôti.

— Vous allez arrêter oui !

Il le plante dans la gorge de Philippine.
Le geste est presque accidentel. Il voulait peut-être la repousser. Il voulait peut-être faire peur. Mais la lame passe sous la mâchoire et ressort derrière l’oreille. Philippine reste debout, très droite, les yeux ouverts.
Une mousse rouge se forme au coin de sa bouche.

— Papa, dit doucement Gonzague.

Étienne-Henri retire le couteau.
Le sang jaillit alors avec régularité, projeté par l’artère carotide sur le mur, sur la nappe, sur les cheveux de Tante Quitterie. Philippine porte les mains à son cou. Le sang passe entre ses doigts, trop vite, trop chaud. Elle tente de parler. Chaque tentative fait gargouiller la plaie.

Elle tombe sur le plat brisé. Un morceau de grès s’enfonce dans sa joue gauche. Son visage repose au milieu des pommes de terre. Sa bouche continue à souffler de petites bulles rouges contre le persil.

Gonzague regarde son père.
— Tu l’as tuée.
Sa voix affiche un calme extrême.
— Elle t’avait attaqué.
— Tu l’as tuée.
Sûrement une sidération.
— Je t’ai défendu.
— Tu m’as jamais défendu.
Il ramasse le couteau électrique encore en marche et l’enfonce dans la bouche d’Étienne-Henri.

Les lames arrachent d’abord la lèvre inférieure, puis frappent les incisives. Deux dents sautent et tombent sur la table. Le moteur force. Gonzague pousse. Une lame dévie sur le palais, l’autre traverse la joue. Étienne-Henri essaie de reculer, mais Gonzague lui tient la nuque.
Le bruit ressemble à celui d’un mixeur plongé dans une soupe trop épaisse.

Bérengère frappe Marie-Astrid avec une bouteille de vin. La première fois, la bouteille ne casse pas. Elle produit seulement un son plein contre son crâne. La deuxième fois, le verre explose. Le goulot reste dans la main de Bérengère, bordé de pointes irrégulières. Le vin se répand sur les cheveux de Marie-Astrid et se mélange au sang de sa clavicule.

— Je t’ai tout donné ! hurle Bérengère.
— Non. Tu m’as donné ce qui te permettait de dire que t’avais tout donné.

Bérengère lui plante le goulot dans la joue.
Les pointes traversent de l’extérieur vers l’intérieur. Une large écaille de peau se soulève. Marie-Astrid sent le verre racler ses molaires. Elle mord.
Une pointe se brise entre ses dents. Elle recrache le morceau dans l’œil de sa mère.

Bérengère hurle et lâche la bouteille. Marie-Astrid attrape sa tête à deux mains et la cogne contre le bord de la table. Une fois. Deux fois. Au troisième coup, une dent reste plantée dans la nappe. Au cinquième, le front s’ouvre. Au huitième, l’œil droit de Bérengère gonfle sous la pression, sort légèrement de son orbite et reste suspendu dans une poche de chair rose.

— Tu voulais que je ressemble à qui ? demande Marie-Astrid en continuant de cogner.
Bérengère ne répond plus.
— À Constance ? À Philippine ? À la fille de Madame De Kermadec qui fait des enfants et de l’équitation ?
Elle cogne encore.
Le visage de Bérengère perd sa structure. Le nez se mélange à la bouche. Les lèvres se fendent jusqu’aux joues. De petits fragments de dents s’enfoncent dans la nappe avec les miettes de pain.

Tante Quitterie regarde la scène en silence. Puis elle tend la main vers la saucière.
Elle la soulève.
Enguerrand la regarde.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Depuis que t’as douze ans, j’ai envie de t’éclater cette tête de petit prétentieux.
Elle lui abat la saucière sur le crâne.

La porcelaine résiste. Enguerrand tombe à genoux. Tante Quitterie frappe encore. Au quatrième coup, la saucière se casse. La sauce au poivre se répand dans ses cheveux. Au cinquième, un éclat de porcelaine entre dans son cuir chevelu. Au sixième, Tante Quitterie utilise le morceau comme un marteau et ouvre une petite dépression ronde au-dessus de son oreille.

Enguerrand tend la main et lui arrache sa prothèse dentaire.
Elle pousse un cri mou, privé de consonnes.
Il lui enfonce le dentier dans la gorge.
Les fausses dents raclent la langue, arrachent le voile du palais et se coincent de travers. Tante Quitterie suffoque. Ses joues se gonflent. Elle frappe Enguerrand avec ses petits poings. Il pousse encore jusqu’à ce que la prothèse disparaisse entièrement.

— Voilà, il dit. Maintenant, t’as vraiment quelque chose à mâcher connasse.

Tante Quitterie vomit sur son chemisier. Le dentier ressort avec un flot de brioche à moitié digérée, de vin et de sang. Une canine en résine reste plantée dans sa langue.

Gonzague lâche enfin son père.
Étienne-Henri tombe assis. Il n’a plus de bouche reconnaissable. La partie basse de son visage est divisée en lambeaux qui pendent jusqu’au col de sa chemise. Il essaie de respirer par le nez, mais le sang remonte. Chaque inspiration produit un sifflement humide.

Gonzague se tourne vers Marie-Astrid.
— Tout ça, c’est ta faute Marie-As’.
— Non. J’ai forcé personne à dire ce qu’il pensait.
— T’as tout provoqué.
— Et toi, tu cherchais une excuse.

Il se jette sur elle.
Ils tombent dans les pommes de terre. Gonzague serre ses mains autour de son cou. Ses doigts glissent à cause du sang et de la graisse d’oie. Il appuie avec ses pouces sur la trachée.

— Je t’ai toujours détestée, il dit.
— Je sais.
— Depuis qu’on est petits.
— Je sais.
— Papa te préférait.

Marie-Astrid regarde Étienne-Henri qui tente de remettre ses lèvres en place avec ses doigts.

— Non.
Gonzague relâche légèrement la pression.
— Quoi ?
— Il préférait personne.

Elle saisit au sol un morceau du plat et l’enfonce sous les côtes de son frère.
Le grès pénètre de biais, coupe le diaphragme et s’arrête dans le foie. Gonzague se redresse brusquement. Marie-Astrid tourne le morceau à l’intérieur. Le foie se déchire avec une résistance molle, dense, presque élastique.

Gonzague ouvre la bouche et murmure :
— Putain.
— Oui.

Elle retire le tesson. Un sang sombre, épais, presque noir, se répand lentement sur son ventre. Il s’assoit dans les pommes de terre et regarde ses mains se remplir.

— Maman, il dit.

Bérengère n’a plus de visage pour répondre.

Il tombe sur le côté.

Amaury bouge encore près de la baie vitrée. Ses intestins se sont déroulés jusqu’au pied de la table. Il essaie de les ramener vers lui avec ses deux mains, comme s’il pouvait les ranger dans son ventre. Chaque fois qu’il tire, une nouvelle longueur sort par la plaie.

Marie-Astrid s’approche.
— Sophie elle sait que t’es marié ?
Il hoche la tête.
— Elle veut vraiment vivre avec toi ?
Il secoue la tête.
— Merci.

Elle pose le pied sur sa gorge et appuie jusqu’à sentir le cartilage céder sous sa semelle.

Derrière elle, Enguerrand et Tante Quitterie roulent sous la table. Tante Quitterie lui mord l’oreille avec ses gencives nues. Elle ne peut pas la sectionner, alors elle la mâche, obstinée, en poussant de petits grognements. Enguerrand attrape le câble du couteau électrique et l’enroule autour de son cou. Il tire. La peau flétrie de Tante Quitterie se rassemble au-dessus du fil comme un col roulé trop serré.
Elle devient violette. Ses yeux se remplissent de petits vaisseaux rouges. Sa langue, percée par la canine du dentier, sort entre ses lèvres.
Enguerrand continue à tirer même alors qu’elle ne bouge plus.

Étienne-Henri rampe vers la porte. Il laisse derrière lui une traînée faite de sang, de salive, de fragments de gencive et de sauce au poivre.
Marie-Astrid le regarde partir.
— Où tu vas ?
Il essaie de répondre. Un bruit informe sort de sa gorge.
— Tu veux qu’on appelle une ambulance ?
Il hoche la tête.
— Tu veux vivre ?
Il hoche encore la tête.
— Pourquoi ?
Il ne peut pas répondre.

Elle prend le couteau à rôti.
Étienne-Henri lève une main.
— T’as passé ta vie à dire qu’il fallait assumer les conséquences de ses actes.
Il secoue la tête.
— Enfin quelque chose sur quoi on est d’accord.

Elle plante le couteau dans sa nuque. La lame passe entre deux vertèbres avec un petit claquement sec. Son corps se relâche immédiatement. Son front touche le parquet. Ses doigts continuent pourtant à bouger quelques secondes, grattant le bois comme pour avancer.

Enguerrand sort de sous la table. Son visage est couvert de sauce, de sang et de vomi.
— Il reste qui ?
Marie-Astrid regarde autour d’elle.

Philippine gargouille encore dans les pommes de terre. Gonzague respire par petites saccades. Bérengère remue une jambe. Amaury est immobile. Étienne-Henri aussi. Tante Quitterie pend sous la table, retenue par le câble autour de son cou.

— Nous deux, elle dit.
Enguerrand sourit.
— J’ai toujours eu envie de coucher avec toi.
Marie-Astrid soupire.
— Là, par contre, t’aurais pu continuer à faire semblant.

Il rit.
Elle lui plante le couteau dans l’œil.

La lame traverse le globe avec presque aucune résistance. Une matière translucide coule sur sa joue, mêlée à une petite perle de sang. Il recule en hurlant. Marie-Astrid pousse jusqu’à atteindre le fond de l’orbite. Le métal racle l’os. Elle incline le manche vers le haut. La pointe franchit la paroi fine et entre dans le cerveau.
Enguerrand s’arrête de crier au milieu d’une syllabe.
Il tombe sur Tante Quitterie.

Le repas est terminé.

La pluie continue contre la baie vitrée. Le rôti est froid. Les pommes de terre sont écrasées dans les rainures du parquet. Le persil adhère aux semelles, aux cheveux, aux plaies ouvertes. Une dent roule lentement sous la table et s’arrête contre le pied d’une chaise.

Marie-Astrid s’assoit.

Sa clavicule saigne. Sa joue est ouverte jusqu’aux molaires. Elle a du verre dans la bouche et un morceau de pomme de terre collé sous le sein gauche. Elle prend sa serviette, celle qu’elle avait posée bien à plat au début du repas, et s’essuie les lèvres.
Puis elle regarde les corps.

— Bon.

Personne ne répond.

— Pour une fois, personne n’a fait semblant.