Du lard pour les cochons !

Le 01/10/2026
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par Charles Garatynski
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Thèmes / Débile / Parodies
La maitresse et Colombine s'amusent à inverser leurs rôles, les coquines ; bien déterminées à retourner les conventions sociales et dénoncer l'hypocrisie des puissants. Une gentille variation qui nous vient tout droit du 18ème siècle, non sans fraicheur, ce qui en dit sans doute beaucoup sur notre époque, au passage.
— Colombine ? Roh… COLOMB-IIINE ?!

— Oui, oui, Maîtresse ?
Elle remit en place les rebords de sa robe et balaya ses bouclettes avant de se présenter devant sa Dame.

— À quelle heure, déjà, la réception de ce soir ?

— Vingt heures, Maîtresse.

Anna passa de la position trois-quarts allongée à absolument avachie.

— Si tu savais comme je n’ai pas envie d’y aller. Le champagne… le caviar… faire la conversation aux hommes âgés…

— C’est une situation très regrettable…

— Je sais, et pire qu’une situation, c’est une impasse.

Dehors, des vaches. Colombine aimait les vaches. Leur tranquillité. Ce côté force de la nature. Et puis, on ne distingue pas les vaches entre elles. L’une peut être l’autre.

— Vous savez, Maîtresse, je peux devenir vous !

— Mais vous êtes déjà mienne.

— Je veux dire : être encore davantage vous ! précisa-t-elle d’une voix légère.

— Mais… comment ?

— Masquée. Je me fais passer pour vous !

La Maîtresse laissa retomber sa tête sur l’accoudoir du divan.

— Ça peut être amusant. Et comment fait-on pour être moi ?

— On est belle, déjà…

— Cesse d’être coquette !

— … on gueule beaucoup !

— Quoi d’autre ?

— Se comporter comme si tout lui était dû…

La jeune servante essuya un regard de haine avant de se reprendre.

— … à raison, à raison !

— Ça va, ça va ! Beretta, Cassandre ! Venez préparer Colombine pour la réception de ce soir. Habillez-la en moi.

Déjà, de petits pas se précipitaient un peu partout.

— Mais vous, Maîtresse ?

— Eh bien, je serai Colombine !

— Mais vous ferez… ?

— Le service, bien sûr !

Colombine ne put réprimer une moue inquiète. D’après sa propre expérience, le rapport aux mâles, dans ce genre de soirée, changeait du tout au tout selon l’extraction sociale. Avec sa Maîtresse, ils étaient toujours prêts à baiser des mains et à s’incliner. Avec les servantes, ils étaient seulement aptes à baiser tout court.

Elle pensa notamment au gros Von de Putte, toujours prêt à sortir son petit oiseau.

— Il y a des choses que je dois savoir sur ta condition ?

— Ne paraissez pas trop intelligente. Faites la conversation sans la faire. Souriez toujours, même quand vous vomissez votre interlocuteur.

— Des gens dont je dois me méfier ?

Colombine se mordit la langue. Un léger goût de sang lui parvint, ainsi qu’une odeur de fer.

— Eh bien…

— Parle !

— Le baron est…

— Quel baron ? Von de Putte ? Il est adorable !

— Avec vous, mais avec moi…

Sa Maîtresse ouvrit son éventail.

— Non, c’est un homme parfaitement agréable et élégant. Il fait la cour comme personne. Et j’en suis encore plus fière, car c’est mon cousin. Je connais nos valeurs.

Bah, cette vieille peau constatera d’elle-même, se raisonna Colombine.

— Vous voyez que j’ai raison !

— Oui, Maîtresse.

Idiote, tu verras quand le vieux Von de Putte te coincera dans la porcherie ou le lavoir ! fulminait-elle.

Quand vint la réception, personne ne remarqua la supercherie. Colombine arborait un masque vénitien, tandis qu’un fichu recouvrait les traits de la maîtresse de maison.

Colombine s’attendait à ce qu’une tripotée d’hommes ventripotents la harcèlent, mais, en réalité, ils étaient outrageusement polis.

— Comtesse, une coupe de champagne ?

— Comtesse, puis-je humblement vous proposer un toast au caviar russe ?

— Comtesse, je n’ai point d’argent, mais voici ce diamant pour votre parure.

La comtesse pastiche disait « oui » à tout. Elle observait sa maîtresse à la dérobée.

Tête baissée, aucune fierté : elle jouait son rôle à la perfection.

Colombine chercha du regard le baron Von de Putte. Personne à l’horizon. Ah, si : au buffet des petits fours.

Après avoir avalé une dizaine de club-sandwichs, il se dirigea vers elle.

— Madame la Comtesse, je dois vous le dire avec toute la délicatesse exigée d’un homme de mon rang : vous êtes délicieuse, ce soir. Derrière ce masque, on devine vos yeux pétillants de vie, d’envie, et vous avez la flamme de la jeunesse !

— C’est très gentil à vous, Baron.

— C’est sincère, Comtesse. Vous semblez heureuse, et cela me ravit. Souhaiteriez-vous danser ?

— Je regrette, Baron, mais je suis fatiguée. Merci pour vos mots.

Quel drôle de type ! D’habitude, il est imbuvable, pensa-t-elle.

Il se retira de la conversation sans tourner le dos à son interlocutrice, puis se dirigea vers celle qu’il pensait être Colombine. La fausse comtesse se rapprocha de sa maîtresse et de Von de Putte.

— Alors, tu ne dis pas bonsoir ? lui lança-t-il.

Elle ne lui répondit rien.

— Eh bien, Coco ?

— Coco ?!

— Oui, Coco. Coco la cochonne !

— Mais, Baron, quel est ce vocabulaire ?

— Roh, arrête ! Et cesse de prendre cette voix délicate. Veux-tu bien me suivre à la porcherie ce soir ?

Imbécile, elle ne te suivra jamais, railla en silence Colombine.

— Je le veux ! dit la servante sans relever la tête.

— Suis-moi, coquine. Tu vas voir, tu vas voir !

Et sa Maîtresse accourut derrière le Baron. Colombine sentit remonter le saumon gravlax. Elle les suivit à travers la foule qu’ils fendaient à toute allure. Elle se sentit pâlir sous son masque.

Dehors, le froid perla sur sa peau. Il n’y avait personne dans la cour. Elle entendit des bruits provenant de la porcherie. Colombine poussa avec effroi la vieille porte en bois.

Ce ne fut pas tant de voir sa Maîtresse à quatre pattes dans la boue, avec Von de Putte derrière elle, qui l’étonna que la détermination des cochons à accéder à leur auge. Ils étaient aussi motivés que Von de Putte pour s’insérer.