Méchant méchant

Le 04/10/2026
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par Ahmed Benmoussa
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Thèmes / Débile / Disjoncte
Comment présenter ce texte mieux que ne le fait l'auteur ? "Un alien débarque sur Terre, ça tourne mal. Mettez poce bleu."
5 Juin 2027, 1h du matin. Au-dessus de l'Atlantique, une petite capsule métallique filait à toute vitesse. Son altitude - plus de deux mille mètres - diminuait rapidement. De couleur noire, elle était totalement impossible à discerner dans la nuit profonde, sans lune. Au loin, une tempête grondait. La capsule approchait rapidement la terre ferme - plus précisément, la côte normande. Elle n'était plus qu'à trois-cent mètres d'altitude.
Au vu de sa vitesse, malgré sa taille, l'impact aurait créé un cratère de quelques dizaines de mètres, annihilant toute forme de vie aux alentours. Cependant, lorsqu'elle atteignit l'altitude critique de cinquante mètres, elle s'immobilisa presque net pour entamer une lente descente. Elle avait dépassé la côte depuis peu et se trouvait alors au-dessus de la ville de Massy.

Nathan ne la remarqua pas avant qu'elle ne soit à sa hauteur. Le jeune homme de treize ans était sorti en douce pour fumer un joint dans la nuit noire - ses parents ronflaient profondément.

"Putain, je dois être complètement défoncé", pensa-t-il.

Le réceptacle se posa au sol, sans le moindre bruit. Puis, il s'entrouvrit lentement, et une minuscule créature visqueuse en sortit. De couleur bleuâtre, elle ne semblait avoir ni organes, ni membres. Pourtant, quelque chose en elle remuait, et elle s'élargissait à vue d'œil.

"OK, le dealer m'a filé un truc bizarre… Mais d'un autre côté, ça a l'air tellement réel... C'est pas possible… Et puis, le premier extraterrestre qui débarque sur Terre, il arriverait chez moi, comme hasard… Bon, d'un côté, il faudrait bien qu'il arrive quelque part… Mais quand même ? Ça doit être un prank. C'est sûr que je suis filmé. Faut pas que je me ridiculise à flipper comme un con."

Pendant qu'il réfléchissait, la créature avait fini sa croissance. En réalité, elle ne grossissait pas. Elle se dépliait. Maintenant que les multiples couches de son corps avaient été progressivement extirpées et réarrangées, elle avait un aspect presque humanoïde, tout en conservant son caractère visqueux. Des globes blancs semblaient lui servir d'yeux, et une petite bouche ronde et constamment ouverte était apparue. Elle ne semblait pas munie de dents. Un liquide bleu s'écoulait autour d'elle, sans qu'elle ne semble perdre en taille - elle devait le produire constamment. Elle restait bien plus petite que Nathan, ne dépassant pas un mètre. Elle semblait l'observer.

- Bonjour. Ah non pardon, bonsoir.

Il regretta immédiatement d'avoir dit cela. Il allait passer pour un gros con à la télé, c'était certain. Ça n'aiderait certainement pas sa cote de popularité au lycée.

- Bon…jour. Bon…soir, répondit péniblement la créature.

Sa voix était gutturale, et elle rencontrait visiblement de lourdes difficultés à articuler la langue de Molière. Nathan était stupéfait. Tout d'un coup, il ne pensait plus du tout à une mauvaise blague. C'était beaucoup trop vrai, trop réel. Et elle parlait français. Elle lui avait répondu, il ne l'avait pas imaginé. Il l'avait clairement entendue.

Il ne ressentait pas la moindre peur. De toute façon, l'extraterrestre ne semblait absolument pas agressif. Seulement un peu idiot. Malgré cela, il était incroyablement heureux. Pour une fois, quelque chose se passait, dans sa vie. Ses potes n'en reviendraient pas.

- Comment tu t'appelles ? demanda-t-il lentement.
- Je… n'ai… pas de nom… Ce n'est pas… une… notion… importante… pour nous.
- Comment s'appelle ton espèce ?
- Les Sekarelensiun.
- Jamais entendu parler. Dis, ça te va si on prend une photo ensemble ? Ça va rendre de ouf sur mes réseaux.
- Bien sûr. Je suis… à tes… ordres.

Le jeune homme était ravi. Non seulement la créature avait atterri dans leur jardin, mais elle semblait aussi vouloir se mettre à son service, et il ne comptait pas manquer une occasion pareille de devenir populaire. Si un extraterrestre ne suffisait pas, alors rien ne pourrait y faire. Mais il avait bon espoir. Immédiatement, il se saisit de son iPhone 19 et prit un superbe selfie avec son nouvel ami, qu'il s'empressa de poster sur Instagram.

- Pourquoi tu es venu sur Terre, Niska ?

Il avait décidé de le nommer ainsi. Ce serait un extraterrestre cool.

- Niska… Je ne sais pas… Je suis né dans cette capsule. Tout ce que je sais, je le tiens de mon instinct. Je sais d'où je viens, cela a été inscrit dans mon fichier, et je sais comment fonctionne mon espèce. Mais je ne sais pas pourquoi j'ai été envoyé ici. C'est troublant.

Sa prononciation s'améliorait à vue d'œil.

- Mais tu as dit que tu étais à mes ordres ?
- Oui… j'ai dit cela parce que nous sommes des êtres serviles. Des esclaves. Nos maîtres disposent de nous comme ils l'entendent. Puisque tu es le premier être vivant que je rencontre, je te reconnais comme mon maître.
- Tu feras tout ce que je te dis ?
- Bien sûr.

Néanmoins, il lui restait une question majeure à régler. Ses parents.

Il ne pourrait pas leur cacher la présence d'un extraterrestre chez eux. Il espérait simplement qu'ils se montreraient compréhensifs, pour une fois, et qu'ils ne paniqeraient pas à sa vue. Il fallait absolument qu'ils soient de son côté, s'il voulait avoir une chance de le conserver.

- Suis-moi, Niska, intima-t-il.

Il l'emmena dans sa chambre, en passant par la porte arrière du pavillon, laquelle donnait sur la cuisine.

- On va faire un live Twitch. Comme ça, les gens te verront.
- Pourquoi veux-tu que les gens me voient ? interrogea l'extraterrestre.
- Comme ça, je serai super cool. Tout le monde me connaîtra. Je ferai plein de vidéos avec toi, on aura des millions de vues, on sera célèbres.
- D'accord.

"Yo, les potos ! C'est Nathan91 de retour, en live de l'Essonne ! Et aujourd'hui les amis, j'ai une dinguerie pour vous. Je vous le dis dès maintenant, vous êtes pas prêts. Vous êtes vraiment pas prêts. Il s'est passé une folie. J'étais posé dans mon jardin, j'fumais un p'tit, tu connais, et d'un coup, y a un truc qui arrive..."

Huit personnes sur le live. Il entreprit de raconter la rencontre.

"...Et là bien sûr, vous vous dites : c'est un mytho, il nous prend pour des cons. Eh bah tenez-vous bien, parce qu'il est là !"

Il tourna la caméra vers Niska.

- Dis bonjour aux followers, Niska.
- Bonjour les followers, répondit la créature.

"En tout cas, là, je sais pas trop quoi faire, je sens que mes parents vont grave me casser les couilles, en mode tu nous ramènes un alien, tralala, bref vous connaissez. Si vous avez des conseils pour gérer ça en tout cas hésitez pas, mettez un commentaire."

Une minute plus tard, plus de six-cent personnes étaient connectées au live. Nathan n'avait jamais vu ça.

"Ça me touche trop que vous soyez autant, et bien sûr, abonnez-vous ! Je mettrai des vidéos tous les jours avec Niska pour vous montrer l'évolution, comment jouer avec lui, et tout."

Trois mille viewers. Il poussa un cri de surprise. Décidément, la créature était un gamechanger. Il était en train de générer un buzz fou, à deux heures du matin.

***

Bernard Mecouye fut réveillé par le cri de son fils, Nathan. À côté de lui, sa femme, Emma, dormait profondément. Il soupira. Il en avait plus qu'assez de ce sale gosse. Il était deux heures du matin. Pourquoi ne dormait-il pas ? Ce débile devait certainement streamer une session Fortnite. Et après, l'on s'étonnait qu'il ait des résultats exécrables au collège. Le pire, c'est qu'il était convaincu qu'il s'agissait là d'un vrai métier, que c'était ce qu'il ferait de sa vie.

Il se dirigea vers sa chambre et frappa à la porte. Il avait retenu la leçon, depuis la dernière fois où il l'avait surpris en train de se masturber allègrement.

Nathan ne répondit pas immédiatement. Son père colla l'oreille à la porte et entendit "bon je dois vous laisser les gars, y a mes parents qui saoulent là, mais demain je suis là et je vous refais…".

Il entra.

- C'est quoi ce bordel ?

La créature se recroquevilla, manifestement apeurée par sa colère.

Nathan mit fin à son stream, et protesta :

- Papa, j'étais en live là ! Tu peux pas rentrer comme ça…

Bernard ne lui répondit pas. Il fixait l'extraterrestre debout près du bureau.

- C'est quoi, ça ? finit-il par demander.

À contrecœur, son fils finit par lui raconter sa rencontre avec Niska. Il s'assit, visiblement sonné par cette histoire mais aussi totalement éveillé, maintenant, et presque excité.

- Il faut qu'on le vende, soupira-t-il.
- Pas question ! hurla Nathan. Il est à moi maintenant ! J'ai besoin de lui pour mes lives.
- Ferme ta gueule, avec tes lives à la con. Réfléchis un peu. Tu l'as pris en vidéo. C'est qu'une question de temps avant que le gouvernement s'en rende compte. Ils ont peut-être déjà repéré l'engin dans lequel il est arrivé. Ce qui compte maintenant, c'est de les contacter nous-mêmes, pour leur proposer un accord. On va contacter les médias aussi. Demain matin. On va en tirer un maximum de thunes, ça je peux te le dire. T'as bien fait de le rentrer à l'intérieur. Ça, légalement, ça veut dire que c'est notre propriété.
- Moi, je veux le garder ! C'est pas à toi de décider ! Il a dit que j'étais son maître.

Bernard regarda les yeux vides de Niska, puis le désigna avec mépris :

- Regarde-moi ce truc. Il a aucune conscience. OK, il parle un peu, mais c'est tout. Il sera bien mieux dans un laboratoire, avec des gens qui y comprennent quelque chose. Ils pourront comprendre d'où il vient. Niska, tu es d'accord pour aller dans un labo ?
- Oui… marmonna la créature.

Nathan ne l'entendait pas de cette oreille.

- Jamais de la vie !

Le patriarche en eut assez. Il asséna à son fils une gifle monumentale.

- Je t'ai dit de fermer ta gueule une fois. Je le dirai pas deux fois. C'est moi qui décide, ici.

Celui-ci se mit à sangloter. "Putain de pleurnichard", pensa son père. De son temps, les enfants étaient autrement plus résistants. Une gifle comme celle-ci ne l'aurait même pas fait ciller.

- Pourquoi est-ce que tu veux de l'argent ? demanda Niska.

Bernard fut interloqué par la question. Certes, cette chose était demeurée, et il ne se préoccupait guère de lui expliquer les rouages de la finance moderne, mais après tout, c'était une question légitime. Pourquoi voulait-il en tirer de l'argent ?

Il était directeur du pôle audit de la Banque de France. Après des études à Sciences Po, il avait immédiatement rejoint la banque centrale. Petit à petit, il avait gravi les échelons. Il avait passé le concours interne, qu'il avait réussi haut la main. Il avait été promu. Il gagnait relativement bien sa vie. Certes, il ne roulait pas non plus sur l'or, mais il avait pu acheter ce petit pavillon, et avait quelques économies de côté.

Alors que voulait-il de plus ?

Une fois par an, les anciens élèves de sa promotion, à Sciences Po, se retrouvaient lors d'un dîner. Il détestait y aller. À l'époque, c'était l'un des élèves les plus brillants de l'école. Et aujourd'hui, il n'était plus rien. C'était un tout petit pion dans une machine bien plus large que lui. Il n'avait ni pouvoir de décision, ni intérêt pour son métier. Et tant de ses camarades, bien plus médiocres que lui, avaient eu une trajectoire fulgurante après leurs études. L'un d'eux avait été ministre. D'autres avaient rejoint des fonds privés. Et ils arrivaient là, dans leurs voitures de luxe rutilantes, se permettant de le toiser. Clément s'était même permis de l'appeler "le rat de bibliothèque", devant tous ses anciens camarades, ceux-là mêmes qui le respectaient, l'admiraient autrefois.

Simplement parce qu'ils avaient plus d'argent.

Et pourtant, Bernard le savait bien, ils lui étaient infiniment inférieurs. Ils avaient eu de la chance, voilà tout. Longtemps, il avait pensé que son heure viendrait d'elle-même. Qu'il lui suffisait d'attendre, bien au chaud, à son poste de fonctionnaire. De boire son café tous les matins, et de donner le maximum à son travail. Les choses finiraient par s'éclaircir. Tôt ou tard, on reconnaîtrait sa valeur. On lui proposerait un poste en adéquation, prestigieux, où il pourrait déployer son talent unique tout en gagnant énormément d'argent. Et puis, à quarante ans, il prendrait sa retraite, pour aller siroter des cocktails à Koh Samui.

À cinquante-quatre ans, cependant, il lui fallait se montrer réaliste. Son heure tardait. Alors, l'arrivée d'un alien, dans son propre jardin, n'était-ce pas le signe qu'il lui fallait passer à l'action ? Réclamer son dû ? Enfin quitter Emma, et remplir ce vide, trop longtemps insatisfait, avec des prostituées thaïlandaises et des margaritas ?

Soudain, des bruits de pas s'approchèrent. La porte de la chambre était restée ouverte, et la bruyante dispute avait fini par sortir Emma de son sommeil.

- Qu'est-ce que vous faites, putain ? Bernard, tu es en train de le taper ?

Elle se figea net en voyant l'alien, mais à moitié endormie, elle ne réalisa pas vraiment sa présence, et reprit le fil de la conversation, comme si de rien n'était.

- Qu'est-ce qu'il a fait, encore ? Qu'est-ce qui peut mériter que tu le tabasses au milieu de la nuit ?
- Écoute, chérie, tu vas avoir besoin de t'asseoir.

***

Allongée dans le lit conjugal, Emma ne parvenait pas à retrouver le sommeil. Son mari dormait, lui semblait-il. Comment pouvait-il être aussi détendu alors qu'il y avait un putain d'alien dans leur garage ?

Au début, elle n'en avait pas cru ses yeux. Et puis, il avait fallu se rendre à l'évidence. Cette chose était bien là, bien réelle. Pourquoi cette tête brûlée de Nathan l'avait récupérée ? Certes, il n'avait pas l'air bien dangereux, mais tout de même… Et puis, que foutait-il dehors à cette heure-là ? Il fumait encore du shit, elle en était sûre. Elle avait déjà confisqué des bouts qu'elle retrouvait dans ses affaires sales, et ne lui donnait plus d'argent, mais il semblait toujours trouver des moyens de s'en procurer.

"Et puis merde, s'il veut finir camé, c'est son problème. J'en ai ma claque de ce gosse" pensa-t-elle.

Le cours de sa pensée s'arrêta de nouveau sur Niska.

Elle ne croyait que peu au plan de son mari de monétiser l'extraterrestre. Après tout, c'était le gouvernement, en face. Ils allaient le récupérer sans leur verser un centime. Nathan l'avait déjà montré en live à des centaines de personnes. Peut-être croirait-on à un canular ? Mais c'était peu probable. Bernard avait décidé de l'enfermer dans le garage, du moins temporairement. Au moins, ça éviterait de nouvelles fuites de leur idiot de fils.

Mais quand même, c'était un drôle de hasard. De tous les endroits où il aurait pu atterrir, il avait choisi leur petit jardin. Il aurait pu mieux tomber, ça c'était sûr. Dans une famille heureuse, par exemple.

À quoi est-ce qu'il ressemblait, déjà ? Elle ne se rappelait plus très bien. Elle l'avait regardé longtemps, pourtant.

Sa curiosité l'emporta. Elle se leva, et se dirigea vers le garage. La clef était sur la porte, et elle entreprit d'ouvrir la porte sans faire de bruit. Niska était là, immobile, les yeux vides.

Il lui semblait avoir changé, depuis tout à l'heure. Elle se rappelait avoir vu un gros tas visqueux à l'air vaguement humain, mais maintenant, dans le noir, il lui apparaissait bien autrement. Ses traits s'étaient affinés. Sur sa tête, était-ce des cheveux blonds, qui poussaient à vue d'œil ? Était-elle en train de rêver ?

- Qu'est-ce que tu es, vraiment ?

La créature mit un certain temps à répondre, comme si elle pesait ses mots.

- Je ne sais pas exactement. Qu'est-ce que tu es, toi ?

C'était une excellente question, à vrai dire. Qu'était-elle ? Que signifiait son existence ? Après tout, il y avait bien longtemps que tout cela avait cessé de faire sens.

Son mariage n'avait été véritablement heureux que quelques mois, tout au plus. Dès qu'elle était tombée enceinte, tout avait changé. Bernard ne la regardait plus, ne lui accordait plus la moindre attention. De toute évidence, il la trompait, et elle se rendit compte que cela ne lui faisait ni chaud ni froid. De son côté aussi, les sentiments s'étaient considérablement refroidis. Son mari était loin d'être l'homme qu'elle imaginait. Sans ambition, lâche, passif. Seulement fort lorsqu'il s'agissait de battre leur fils, ou lorsqu'il avait assez bu, seul, dans leur salon. Il n'avait ni amis, ni passions. C'était un homme véritablement triste.

Malgré tout, elle était restée, pour son fils. Elle avait continué à faire semblant, tous les jours que Dieu faisait.

Et maintenant, cette petite merde se permettait de mal lui parler et de fumer du shit dans le jardin.

Elle regrettait amèrement de ne pas être partie, à l'époque. D'avoir tout envoyé balader. D'être partie refaire sa vie ailleurs, de repartir à zéro.

Maintenant, c'était trop tard.

Alors, elle trompait son mari à longueur de temps. Le sexe était pour elle la seule manière de quitter son quotidien. Lorsqu'elle jouissait, pendant quelques secondes, l'échec monumental qu'était sa vie s'effaçait, quelques instants.

Mais avec le temps, même ça, ça avait fini par ne plus fonctionner. Il n'y avait plus de sensations nouvelles, ce flot d'adrénaline qu'elle ressentait autrefois, dans sa jeunesse. Elle avait tout vu, tout connu, tout fait. Il n'y avait plus rien. Plus d'échappatoire à ce vide permanent qui l'oppressait.

- La vérité, c'est que je crois que je ne sais pas non plus, souffla-t-elle.

Une idée lui vint.

D'abord, elle tenta de l'enterrer au plus profond d'elle-même, là d'où elle était venue.

Mais l'idée revint.

Elle se fit persistante. Nette. Précise.

Emma frémissait.

- Niska, je veux que tu me baises.

Elle l'avait dit d'un ton ferme, sans ciller.

Son mari comptait tirer des bénéfices de cette chose. Alors, elle aussi, elle allait se permettre.

Elle s'approcha de lui, le plaquant contre le mur et glissant sa main là où elle imaginait que le pénis de l'alien se trouverait.

- Je ne peux pas… murmura-t-il doucement. Les Sekarelensiun se reproduisent en émettant des spores.

Emma ne recula pas.

- Utilise tes mains et ta bouche. Débrouille-toi.

***

Bernard avait entendu sa femme se lever. Il avait compris qu'elle voulait voir Niska, et l'avait suivi pour s'assurer qu'elle ne ferait rien qui risquerait de mettre en péril son jackpot, comme le libérer. C'était bien le genre de conneries sentimentales dont elle était capable, pensait-il.

Rien n'aurait pu le préparer à la scène qui se déroulait devant ses yeux.

Néanmoins, il ne pouvait pas détacher le regard.

Emma ne le voyait pas, elle était de dos. Il ne rencontrait que le regard vide de Niska, impassible à sa présence cependant qu'il léchait sa femme.

Il n'intervint pas.

Ce ne fut que lorsqu'elle eut fini, de longues minutes plus tard, qu'il osa parler.

- Tu es vraiment une grosse pute, murmura-t-il.

Sa femme poussa un léger cri.

- Qu'est-ce que tu fous là ? Depuis quand tu es là ?
- Assez longtemps.
- Putain, t'es vraiment un gros dégueulass. Dégage.

Bernard n'en revenait pas. Elle osait lui parler de la sorte, après ce qu'il venait de voir.

Il la saisit par les cheveux.

- Espèce de petite catin, tu oses encore parler ? Tu réalises ce que tu faisais ?
- Ferme ta gueule. Je fais ce que je veux. Je te trompe depuis des années, tu le sais bien. Continue à faire semblant, si tu veux. Moi, j'en ai ma claque de toi et de ce gosse de merde. Demain, je me casse.

Bernard lâcha sa femme. Il ne savait pas quoi dire. Elle ne lui avait jamais parlé de la sorte.

Certes, elle avait raison, tous deux savaient depuis longtemps que leur mariage n'était plus qu'une façade. Mais de là à le verbaliser ?

Les choses étaient claires désormais.

D'accord, son fils n'était pas bien brillant, sa femme n'était pas une lumière non plus, mais tout de même, c'était quelque chose. Tout de même, il avait construit cette famille. Il avait tout donné pour cette famille. Si quelqu'un était en droit de l'abandonner pour vivre ses rêves, c'était lui et personne d'autre.

Elle se rhabillait, comme si elle voulait s'en aller.

Pour qui cette putain se prenait, exactement ?

Il ne le tolérerait pas.

Non, il ne le tolérerait pas.

Bernard se saisit du fusil de chasse qu'il conservait dans le garage.

Il chargea l'arme, calmement.

Il mit Emma en joue.

Son doigt était sur la détente.

Elle le fixait, sans bouger.

- Fais-le. Tire.

Bernard ne broncha pas.

- Tire, putain ! hurla-t-elle. T'as pas de couilles ! T'en as jamais eu ! Et tu sais quoi ? Tu sais quoi ? T'as une petite bite.

Tremblant, il reposa l'arme.

- Je le savais. T'es qu'une salope. Tu l'as toujours été. Adieu.

Elle se retira vers la chambre d'amis.

***

Bernard resta longtemps immobile dans le garage, le fusil posé contre l'établi. Il ne savait pas combien de temps s'était écoulé. Une heure, peut-être deux.

Il alla chercher une bouteille de whisky qu'il planquait derrière les outils depuis plusieurs années, s'assit sur le vieux tabouret et se servit une rasade généreuse dans un verre à moutarde.

Niska l'observait, immobile, impassible.

- T'as vu comment elle m'a parlé, cette conne ? Trente ans que je me crève pour eux. Et voilà. Tout ça pour qu'elle baise des aliens dans mon garage.

Il vida son verre. S'en resservit un.

- J'aurais dû tirer… J'en avais envie… Mais peut-être qu'elle a raison. Peut-être que j'ai pas de couilles.

Il fixa le fusil. Niska inclina légèrement la tête, comme s'il enregistrait quelque chose.

- Tu sais comment ça marche, un truc comme ça ?

Il l'arma, visa un point sur le mur. La main ne tremblait plus.

- Comme ça.

Il posa l'arme. Resservit un verre.

Niska, dans le noir, avait les yeux fixés sur le mur que Bernard avait visé.

- Tu m'as demandé pourquoi je voulais de l'argent tout à l'heure… Et je t'ai pas répondu. Dans notre monde, l'argent décide ce qu'est une personne. Si tu as assez d'argent, tu peux faire ce que tu veux. Les autres te respectent. Ils te voient comme un modèle. Et ça, peu importe qui tu es, ce que tu penses, ce que tu fais. Je veux être celui qui regarde d'un air hautain, pas celui qui est regardé. J'en peux plus, de n'être rien du tout. Je veux être quelqu'un.
- Je comprends… dit doucement la créature.

***

Six heures du matin. Antoine Dumas arrivait au commissariat de Massy. Pendant de longues minutes, le jeune homme tenta de rassembler le courage de descendre de sa voiture, puis se résigna.

Antoine en avait sa claque, de ce travail.

Après un bac technologique et quelques années d'errance en faculté de psychologie, et sous la pression familiale, il avait fini par accepter l'idée qu'il allait falloir travailler. Il ne savait pas quoi faire, alors il avait rejoint les rangs de la police. Au moins, il y aurait de l'action, des investigations, des mystères, des complots… Il aurait l'occasion de briller, de prouver son intelligence, de gravir les échelons petit à petit. Puis, la police finirait par devenir trop exiguë pour son talent, et il rejoindrait la DGSI pour briller de mille feux sur la scène internationale.

Il n'y avait rien eu de tout cela.

L'essentiel de son quotidien se résumait à intervenir dans les problèmes domestiques ou de voisinage, ou contrôler les jeunes fumeurs de cannabis qu'il rencontrait à longueur de journée. Les "grosses opérations", c'était attendre en bas d'une cité, et courser les petits dealers qui prenaient la fuite dans tous les sens.

Pas exactement le summum de l'action, ni la gloire dont il avait rêvé.

Dans la nuit, le commissariat avait reçu plusieurs signalements de "recel illégal d'alien". Face à l'hilarité générale, une courte paille avait fait de lui le malchanceux chargé d'aller jeter un œil pour s'assurer que tout allait bien.

Dans le véhicule, son binôme Éric secoua la tête et replongea dans son téléphone.

- On a envoyé des gars à Massy pour un signalement d'alien. Super.
- C'est probablement un gamin qui a posté une vidéo IA sur TikTok…
- Alors pourquoi on y va ?

Antoine ne répondit pas. À vrai dire, il n'en savait rien non plus. La Dacia longea la rue Toulouse-Lautrec au ralenti. Les pavillons se ressemblaient tous - petits jardins, volets fermés, poubelles sorties la veille.

- C'est là, dit Antoine.

Éric, totalement concentré sur le croissant qu'il avait insisté pour passer acheter, ne daigna pas l'accompagner.

Antoine en avait sa claque, de ce travail.

Lorsqu'il frappa à la porte, celle-ci s'ouvrit légèrement. Elle n'était pas verrouillée. Curieux. Il frappa une deuxième fois, plus fort. Sans réponse. Et à travers l'entrebâillement, sur le carrelage clair du couloir, le reflet sombre d'une mare de sang.

Il dégaina son arme de service, et fit signe à son coéquipier de le rejoindre. De toute évidence, quelque chose s'était passé ici.

- Putain, murmura Éric.

Les deux hommes s'avancèrent prudemment dans le salon. Au sol, deux cadavres - le père et le fils, certainement. L'enfant avait les yeux fermés, mais l'homme avait sur son visage une expression de terreur absolue, qui remua Antoine. Ses jambes lui semblaient bien lourdes. Une goutte de transpiration perlait.

"Et s'il y a vraiment un alien ici, on fait quoi ?"

Il tenta de reprendre le contrôle de ses nerfs. Il jeta un œil à son coéquipier. Lui non plus n'en menait pas large, mais aucun d'entre eux n'osait l'avouer.

Depuis la chambre, un léger grincement leur parvint soudain. Leurs sens aux aguets, ils approchèrent doucement. Chaque pas était presque suspendu.

Ce fut Antoine qui ouvrit la porte.

Au sol se trouvait un corps féminin sans vie, brutalement mutilé.

Éric vomit.

La chose était assise sur la chaise gamer de Nathan. Elle tenait un téléphone.

"Alors les loulous, j'espère que vous avez kiffé, là j'ai buté toute la famille et j'ai baisé la mère. Je sais pas si j'aurais dû la baiser avant de la tuer, dites-moi dans les commentaires ! En tout cas, super expérience, je recommande - mais je me suis sali du coup je mets que huit sur dix…"

Niska réalisa soudain la présence des policiers, stupéfaits. Ils semblaient pétrifiés. Il se redressa.

Ce que le jeune policier remarqua en premier, ce fut l'énorme pénis de la créature. Il devait bien faire trente à trente-cinq centimètres. Un vrai monstre.

Niska souleva sa main droite, dont l'extrémité s'était transformée en fusil d'assaut.

"Bon là y a deux poulets qui sont venus enquêter, c'est chaud ! Je me les fais vite fait bien fait et après je vais braquer une banque et baiser des putes. Faut brasser les frères…"

Antoine en avait sa claque, de ce travail.

La chose tira sans s'arrêter pendant de longues minutes.

***

Sur la planète Nebulia, assis à son bureau, Fromagus Galacticus observait attentivement les images transmises par le récepteur vidéo implémenté dans les yeux du Sekarelensiun envoyé sur Terre. Il soupira.

Les Sekarelensiun avaient été découverts il y a quelques centaines de milliers d'années à peine. Ils vivaient pourtant sur un petit astéroïde situé non loin de Nebulia - quelques années-lumière tout au plus.

Lorsqu'un individu naît, c'est un logiciel vierge. Il possède quelques connaissances de base sur sa propre espèce, transmises héréditairement. Lorsqu'ils vivent entre eux, leur comportement est végétal. Ils n'ont pas besoin de se nourrir.

Cela était déjà assez pour piquer la curiosité des scientifiques nébuliens, qui décidèrent de mener leurs expériences. Ils découvrirent un phénomène stupéfiant, extrêmement particulier et sans équivalent connu au sein de la biosphère galactique.

Lorsqu'il est exposé à la présence d'un animal, le Sekarelensiun acquiert ses caractéristiques. Il apprend à communiquer avec lui. Ce processus prend du temps, et il s'inscrit dans une logique de soumission. Le Sekarelensiun est désireux d'apprendre, et suit l'individu auquel il s'attache comme son ombre.

Le vrai potentiel de ces êtres uniques apparut néanmoins lorsqu'ils interagirent avec les scientifiques en charge des expériences. Ils développèrent des traits d'êtres évolués, et leur caractère soumis fit d'eux d'excellents esclaves, toujours volontaires et prêts à travailler, tout en apprenant extrêmement vite.

Bien sûr, de temps en temps, cette évolution pouvait mal se passer, et le Sekarelensiun pouvait également développer les caractéristiques les plus horribles de leurs maîtres. Par conséquent, l'interdiction pour les Nébuliens d'interagir avec ces créatures fut inscrite dans la constitution planétaire. Cela désespéra les scientifiques, désireux d'en apprendre plus sur ces capacités exceptionnelles.

Un accord fut conclu. De telles expériences seraient autorisées, à condition qu'elles se déroulent sur d'autres planètes. Cela représentait un maigre compromis, mais le budget alloué à la recherche était loin d'être massif. Pour financer des expériences à l'autre bout de l'univers, cela ne suffirait pas. Mais Fromagus Galacticus avait eu une idée géniale : il avait créé "Battle Royale", la première émission de téléréalité mettant en scène les Sekarelensiun. Dans chaque épisode, un jeune individu était envoyé sur une planète différente, dotée de vie. Dans l'immense majorité des cas, l'individu était initialement bien accueilli, se faisait sa place dans la société locale, avant de finir, au bout de plusieurs mois, voire années, par acquérir des caractéristiques rédhibitoires. À ce moment-là, une confrontation frontale s'engageait, et le plus souvent, la planète d'accueil n'avait aucun moyen de défense contre un Sekarelensiun adulte si elle n'avait pas encore développé de centrales à fusion nucléaire primordiale. Elle finissait donc par être anéantie. Le plus souvent, elle explosait, et l'individu dérivait, flottant dans le vide cosmique, perdant petit à petit son individualité et retournant à un état végétatif.

La plupart du temps, l'émission était un succès monstre.

Pas aujourd'hui.

Au rythme où les choses se déroulaient, la Terre serait sûrement anéantie d'ici quelques heures, lorsque Niska développerait la capacité de produire des armes atomiques. Ce serait trop court, beaucoup trop court. L'audience serait certainement mauvaise, et ce serait pour sa poire.

Fromagus Galacticus était tout simplement dégoûté.