Le Ministre indiquait qu’il avait rédigé là-dessus une circulaire ; Jean-Yann, lui, émettait des séries de grognements tout en se masturbant à travers son short. Quant à moi, j’essayais de me faire comprendre du gros castor mouillé.
— Le Ragondin de Crystal !
— Adinx stal ?
— Un ragondin. Comme toi, mais plus petit, sans queue plate, et avec les dents orange. S’il est bien en Crystal, peut-être qu’il est aussi un peu transparent et brillant.
— Laissez tomber, mon vieux, me conseilla à nouveau le Ministre. Ces autochtones ont achevé leur transition depuis si longtemps qu’ils ne comprennent plus un traître mot de ce que vous dites.
Comme pour le démentir, le castor frappa de sa lourde queue le ruisseau derrière lui. Jean-Yann se mit à l’insulter de sale castor roumain. Sa reconstruction prenait définitivement plus de temps que prévu. Les femelles, assemblées sur le barrage, le regardaient avec un mélange de curiosité et de dégoût, moustaches frémissantes. Je sentis qu’il nous fallait continuer. Je tirai de mon sac à dos un fier morceau de pin et l’offris au mâle. Puis, pendant que le Ministre s’occupait de mener Jean-Yann au popo, je m’adressai en castor, à voix basse : il ne fallait pas que les autres sachent que j’avais initié ma propre transition sans les en avertir. Ils auraient pris cela comme un désaveu, une trahison, même.
— Toi castor roumain ?
— Moi Castor Rama.
Je réprimai une grimace. Le pauvre. C’était précisément ce qui m’avait amené à fuir la réserve de l’ATC, l’abri en carton, et ce qu’il restait de ma famille. Ça et la destruction de la centrale de Plabennec, bien sûr.
— Toi père Castor ?
— Ouix. Mais devoir partir bientox. Rivière pollux.
Je regardais les débris qui flottaient en amont. Les femelles les triaient : elles gardaient les bidons et les canettes, rejetaient les tampons usagés et les sacs de contingence, remplis d’appendices humains et de cadavres de transitions ratées. Quoi qu’on pense de leurs méthodes, les Écos avaient raison. Les hommes, après avoir si longtemps plié la nature à leurs besoins, comme disait le Ministre, devaient à présent accepter de se plier aux besoins de la nature. Et la seule solution, bien entendu, était la castorisation.
Le Ministre, d’ailleurs, revenait, tenant Jean-Yann par la main. Aussitôt, je repris mon air d’incompréhension. Mais, entre-temps, j’avais obtenu le renseignement précieux.
— C’est par là-bas, dis-je en désignant le gros panneau jaune « DANGER — SITE D’ESSAIS NUCLÉAIRES ».
*
Le Ministre suait à grosses gouttes. Autrefois, expliquait-il tandis que nous pataugions dans une mélasse constituée à 40 % de cheveux, il avait proposé une réforme visant à remplacer le français et les maths par des cours de survie et de bushcraft.
— Mais il aurait fallu aller encore plus loin, et de toute façon, il était déjà trop tard. Les Écos avaient tout compris, pensa-t-il à haute voix, tout en réajustant Jean-Yann dans son dos, qui ronflait comme un petit ourson.
Je repensais pour ma part à Gwen. Ça me faisait mal à l’estomac, mais c’était plus fort que moi. Je la revoyais, les jarres humides, pendant que son bolloréen tapait de la queue derrière elle. Elle pouvait encore articuler, avec peine.
— Je suis désolée, Titouan. Mais il me faut un bâtisseur. Et toi, avec tes idées, tu ne retiens même pas l’air...
— Mais enfin, Gwen ! Regarde-le, ton dominateur, tout gonflé aux hormones... L’orthodoxie biologique, le Grand Lavement, l’égalité devant la nature toute-puissante, mon cul ! C’est toujours la même connerie, à la fin.
— Le castor bolloréen, jeune homme, a vocation à assurer la survie de l’espèce, était intervenu l’autre. Vous feriez mieux de vous sortir de la tête vos fantasmes identitaires farfelus.
En pataugeant là, pendant que Jean-Yann, réveillé, se lançait avec conviction dans une version yaourt de « Maréchal, nous voilà », je repensais à ce mot : farfelue. Qu’y a-t-il de farfelu à refuser une assignation ? Qu’y a-t-il de farfelu à vouloir devenir quelque chose qui n’existe pas encore ?
— Bien sûr, continuait le Ministre, le grand plan de destruction collective des infrastructures puis de la superstructure aurait pu être appliqué malgré ça. Mais je pense que mes discours sur les vertus de la régression, et les abattements fiscaux qui en ont découlé, ont contribué à ce qu’on parvienne enfin à ce glorieux résultat.
Il désignait avec grandeur le marais poisseux dans lequel nous pataugions depuis trois jours, les arbres rugueux et les cadavres de renégats qui dérivaient, le ventre gonflé de gaz et d’asticots, dans la brume toxique. Son mode nostalgique me donnait envie de plonger.
— Mais dites-moi, Monsieur le Ministre, pourquoi, si vous étiez tellement convaincu des bienfaits de la transition, n’avez-vous pas entamé le processus pour vous-même ?
Il renifla, didactique.
— Vous le savez bien, Titouan, voyons. Il faut des bergers pour mener le troupeau.
Jean-Yann se mit à imiter de façon particulièrement odieuse une vache.
— Et veiller sur les brebis galeuses, ajouta le Ministre, avec un sourire ambigu.
*
Jean-Yann tendait la langue dehors. Quand le Ministre s’en aperçut, il se précipita vers lui et lui rabattit la tête à l’intérieur du bus. Les gouttes frappaient avec une inlassable langueur la vieille carlingue. Petit à petit, dans un jour ou deux, l’acidité aurait rongé le toit. Elle s’attaquerait alors à nos peaux, et ensuite à nos os. En attendant, le bus dérivait doucement dans le marais, en couinant chaque fois qu’il frôlait un arbre.
— Tu n’es guère différent de lui, Titouan.
Il désignait du menton Jean-Yann, qui léchait les sièges.
— Comment pouvez-vous dire ça, Monsieur le Ministre ?
— Cette quête que tu mènes. Cette nouvelle race de castor que tu veux créer, Titouan. Ne vois-tu pas que tu ne fais que reproduire les mêmes schémas, encore et encore, malgré le Grand Lavement ? Tu ne cherches dans la mêmeté que ce que tu as perdu avec l'ipséité. Tu ne peux plus être toi alors tu as besoin d'être autre, différent d'une manière aussi absurde que contre-nature. Tu ne vaux pas mieux que lui, et encore, Jean-Yann au moins, a essayé, avant d’entamer sa reconstruction.
Je me rendormis et rêvai du Ragondin de Crystal. La pluie avait cessé et je me trouvais seul, de l’autre côté du marais. Au loin, j’apercevais le Ministre, et à côté de lui, Jean-Yann qui m’adressait un doigt d’honneur.
— Te voilà enfin, Titouan.
Il ne s’agissait que d’un ragondin tout ce qu’il y a de plus classique, excepté qu’il portait un petit diadème en plastique Reine des Neiges au sommet de son crâne. L’un de ses yeux était crevé et l’autre me fixait avec ennui. Cela suffisait largement à m’impressionner.
— Je t’en prie, Ragondin de Crystal. Transforme-moi en castor breton.
Je me mis à genoux, baisai ses pattes griffues. Un gong résonnait doucement dans le lointain. Le Ragondin de Crystal se mit à tourner autour de moi en m’observant.
— Titouan. Tu te trompes depuis le début.
— Je ne comprends pas, ô Ragondin de Crystal.
— Le Grand Règne est le Tout. Et tout a une fin. L’important n’est pas ce que tu deviens, mais ce que tu es. Si ton âme est pure, quelle importance que tu aies une queue plus large et plus plate, des dents moins jaunes, ou juste un nom différent ?
— Mais, ô Ragondin de Crystal... Que se passera-t-il quand nous serons tous des castors interchangeables, sans aucune différence entre nous ?
Il haussa ses étroites épaules.
— Cela, Titouan, n’a aucune espèce d’importance. Vous construirez des barrages et rongerez des trucs, comme tout le monde. Et crois-moi, vous serez tous bien plus heureux ainsi.
Je me réveillai en sursaut. Quelque chose clochait. Le bus ne bougeait plus, sinon du haut vers le bas, comme ivre. Je regardai par la fenêtre et réalisai qu’il tenait en équilibre au bord d’une falaise.
— Titouan ! Au secours !
Je fis mine d’avancer vers l’avant du véhicule, mais il se mit à tanguer encore davantage. J’aperçus par la fenêtre le Ministre, accroché au pare-chocs, ses jambes moulinant dans le vide. Quelque chose frappait le toit d’acier avec insistance. Puis Jean-Yann poussa un cri. Son visage exalté apparut par le trou dans le toit.
— Je le savais ! J’avais raison ! hurlait-il, intenable.
Et il se remit à danser la gigue. Je me hissai avec peine sur le toit et restai stupéfait. Devant nous, la Terre cessait.
Il n’y avait rien là, rien qu’un horizon sans fin de brume, rien qu’un puits sans fin de brume sous nos pieds, dans lequel les eaux toxiques se jetaient en fumant. Et même si la brume le cachait, ce rien, je savais qu’il était là ; je le ressentais en moi, et ma queue naissante se mit à battre, et mes dents me firent mal.
Jean-Yann se tourna vers moi, sautillant, les yeux fous.
— La Terre est plate, Titouan. J’avais raison !
— Adinx stal ?
— Un ragondin. Comme toi, mais plus petit, sans queue plate, et avec les dents orange. S’il est bien en Crystal, peut-être qu’il est aussi un peu transparent et brillant.
— Laissez tomber, mon vieux, me conseilla à nouveau le Ministre. Ces autochtones ont achevé leur transition depuis si longtemps qu’ils ne comprennent plus un traître mot de ce que vous dites.
Comme pour le démentir, le castor frappa de sa lourde queue le ruisseau derrière lui. Jean-Yann se mit à l’insulter de sale castor roumain. Sa reconstruction prenait définitivement plus de temps que prévu. Les femelles, assemblées sur le barrage, le regardaient avec un mélange de curiosité et de dégoût, moustaches frémissantes. Je sentis qu’il nous fallait continuer. Je tirai de mon sac à dos un fier morceau de pin et l’offris au mâle. Puis, pendant que le Ministre s’occupait de mener Jean-Yann au popo, je m’adressai en castor, à voix basse : il ne fallait pas que les autres sachent que j’avais initié ma propre transition sans les en avertir. Ils auraient pris cela comme un désaveu, une trahison, même.
— Toi castor roumain ?
— Moi Castor Rama.
Je réprimai une grimace. Le pauvre. C’était précisément ce qui m’avait amené à fuir la réserve de l’ATC, l’abri en carton, et ce qu’il restait de ma famille. Ça et la destruction de la centrale de Plabennec, bien sûr.
— Toi père Castor ?
— Ouix. Mais devoir partir bientox. Rivière pollux.
Je regardais les débris qui flottaient en amont. Les femelles les triaient : elles gardaient les bidons et les canettes, rejetaient les tampons usagés et les sacs de contingence, remplis d’appendices humains et de cadavres de transitions ratées. Quoi qu’on pense de leurs méthodes, les Écos avaient raison. Les hommes, après avoir si longtemps plié la nature à leurs besoins, comme disait le Ministre, devaient à présent accepter de se plier aux besoins de la nature. Et la seule solution, bien entendu, était la castorisation.
Le Ministre, d’ailleurs, revenait, tenant Jean-Yann par la main. Aussitôt, je repris mon air d’incompréhension. Mais, entre-temps, j’avais obtenu le renseignement précieux.
— C’est par là-bas, dis-je en désignant le gros panneau jaune « DANGER — SITE D’ESSAIS NUCLÉAIRES ».
*
Le Ministre suait à grosses gouttes. Autrefois, expliquait-il tandis que nous pataugions dans une mélasse constituée à 40 % de cheveux, il avait proposé une réforme visant à remplacer le français et les maths par des cours de survie et de bushcraft.
— Mais il aurait fallu aller encore plus loin, et de toute façon, il était déjà trop tard. Les Écos avaient tout compris, pensa-t-il à haute voix, tout en réajustant Jean-Yann dans son dos, qui ronflait comme un petit ourson.
Je repensais pour ma part à Gwen. Ça me faisait mal à l’estomac, mais c’était plus fort que moi. Je la revoyais, les jarres humides, pendant que son bolloréen tapait de la queue derrière elle. Elle pouvait encore articuler, avec peine.
— Je suis désolée, Titouan. Mais il me faut un bâtisseur. Et toi, avec tes idées, tu ne retiens même pas l’air...
— Mais enfin, Gwen ! Regarde-le, ton dominateur, tout gonflé aux hormones... L’orthodoxie biologique, le Grand Lavement, l’égalité devant la nature toute-puissante, mon cul ! C’est toujours la même connerie, à la fin.
— Le castor bolloréen, jeune homme, a vocation à assurer la survie de l’espèce, était intervenu l’autre. Vous feriez mieux de vous sortir de la tête vos fantasmes identitaires farfelus.
En pataugeant là, pendant que Jean-Yann, réveillé, se lançait avec conviction dans une version yaourt de « Maréchal, nous voilà », je repensais à ce mot : farfelue. Qu’y a-t-il de farfelu à refuser une assignation ? Qu’y a-t-il de farfelu à vouloir devenir quelque chose qui n’existe pas encore ?
— Bien sûr, continuait le Ministre, le grand plan de destruction collective des infrastructures puis de la superstructure aurait pu être appliqué malgré ça. Mais je pense que mes discours sur les vertus de la régression, et les abattements fiscaux qui en ont découlé, ont contribué à ce qu’on parvienne enfin à ce glorieux résultat.
Il désignait avec grandeur le marais poisseux dans lequel nous pataugions depuis trois jours, les arbres rugueux et les cadavres de renégats qui dérivaient, le ventre gonflé de gaz et d’asticots, dans la brume toxique. Son mode nostalgique me donnait envie de plonger.
— Mais dites-moi, Monsieur le Ministre, pourquoi, si vous étiez tellement convaincu des bienfaits de la transition, n’avez-vous pas entamé le processus pour vous-même ?
Il renifla, didactique.
— Vous le savez bien, Titouan, voyons. Il faut des bergers pour mener le troupeau.
Jean-Yann se mit à imiter de façon particulièrement odieuse une vache.
— Et veiller sur les brebis galeuses, ajouta le Ministre, avec un sourire ambigu.
*
Jean-Yann tendait la langue dehors. Quand le Ministre s’en aperçut, il se précipita vers lui et lui rabattit la tête à l’intérieur du bus. Les gouttes frappaient avec une inlassable langueur la vieille carlingue. Petit à petit, dans un jour ou deux, l’acidité aurait rongé le toit. Elle s’attaquerait alors à nos peaux, et ensuite à nos os. En attendant, le bus dérivait doucement dans le marais, en couinant chaque fois qu’il frôlait un arbre.
— Tu n’es guère différent de lui, Titouan.
Il désignait du menton Jean-Yann, qui léchait les sièges.
— Comment pouvez-vous dire ça, Monsieur le Ministre ?
— Cette quête que tu mènes. Cette nouvelle race de castor que tu veux créer, Titouan. Ne vois-tu pas que tu ne fais que reproduire les mêmes schémas, encore et encore, malgré le Grand Lavement ? Tu ne cherches dans la mêmeté que ce que tu as perdu avec l'ipséité. Tu ne peux plus être toi alors tu as besoin d'être autre, différent d'une manière aussi absurde que contre-nature. Tu ne vaux pas mieux que lui, et encore, Jean-Yann au moins, a essayé, avant d’entamer sa reconstruction.
Je me rendormis et rêvai du Ragondin de Crystal. La pluie avait cessé et je me trouvais seul, de l’autre côté du marais. Au loin, j’apercevais le Ministre, et à côté de lui, Jean-Yann qui m’adressait un doigt d’honneur.
— Te voilà enfin, Titouan.
Il ne s’agissait que d’un ragondin tout ce qu’il y a de plus classique, excepté qu’il portait un petit diadème en plastique Reine des Neiges au sommet de son crâne. L’un de ses yeux était crevé et l’autre me fixait avec ennui. Cela suffisait largement à m’impressionner.
— Je t’en prie, Ragondin de Crystal. Transforme-moi en castor breton.
Je me mis à genoux, baisai ses pattes griffues. Un gong résonnait doucement dans le lointain. Le Ragondin de Crystal se mit à tourner autour de moi en m’observant.
— Titouan. Tu te trompes depuis le début.
— Je ne comprends pas, ô Ragondin de Crystal.
— Le Grand Règne est le Tout. Et tout a une fin. L’important n’est pas ce que tu deviens, mais ce que tu es. Si ton âme est pure, quelle importance que tu aies une queue plus large et plus plate, des dents moins jaunes, ou juste un nom différent ?
— Mais, ô Ragondin de Crystal... Que se passera-t-il quand nous serons tous des castors interchangeables, sans aucune différence entre nous ?
Il haussa ses étroites épaules.
— Cela, Titouan, n’a aucune espèce d’importance. Vous construirez des barrages et rongerez des trucs, comme tout le monde. Et crois-moi, vous serez tous bien plus heureux ainsi.
Je me réveillai en sursaut. Quelque chose clochait. Le bus ne bougeait plus, sinon du haut vers le bas, comme ivre. Je regardai par la fenêtre et réalisai qu’il tenait en équilibre au bord d’une falaise.
— Titouan ! Au secours !
Je fis mine d’avancer vers l’avant du véhicule, mais il se mit à tanguer encore davantage. J’aperçus par la fenêtre le Ministre, accroché au pare-chocs, ses jambes moulinant dans le vide. Quelque chose frappait le toit d’acier avec insistance. Puis Jean-Yann poussa un cri. Son visage exalté apparut par le trou dans le toit.
— Je le savais ! J’avais raison ! hurlait-il, intenable.
Et il se remit à danser la gigue. Je me hissai avec peine sur le toit et restai stupéfait. Devant nous, la Terre cessait.
Il n’y avait rien là, rien qu’un horizon sans fin de brume, rien qu’un puits sans fin de brume sous nos pieds, dans lequel les eaux toxiques se jetaient en fumant. Et même si la brume le cachait, ce rien, je savais qu’il était là ; je le ressentais en moi, et ma queue naissante se mit à battre, et mes dents me firent mal.
Jean-Yann se tourna vers moi, sautillant, les yeux fous.
— La Terre est plate, Titouan. J’avais raison !