La Zone
La Zone - Un peu de brute dans un monde de finesse
Publication de textes sombres, débiles, violents.
 
 
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Messages - Laetitia Giudicelli

#1
Moi, Uruk, ville d'Ishtar et de Gilgamesh. Berceau de l'intelligence et de la mémoire. Fille d'Anu et d'Ishtar, mère des hommes. Moi, Uruk la belle, la douce, la grande. J'ai surgi du limon sacré, entre les deux fleuves nourriciers, là où les Sept Sages dessinèrent mes contours à l'aube du monde. Sous le ciel de Sumer, mes scribes ont contraint l'argile à parler, inventant les premiers signes pour que le temps n'efface plus jamais la parole des hommes. Mes remparts de briques cuites, dont Gilgamesh lui-même posa les fondations, témoignent encore de la force d'un empire qui défia la mort et les siècles. Je dresse vers l'azur le temple de l'Eanna, sanctuaire de l'étoile du soir, et la haute demeure d'Anu, reliant l'abîme terrestre au trône des dieux. De mes portes d'airain se sont envolés les premiers marchands et les premiers rois, tissant un réseau de destinées dont je fus le cœur battant et le creuset. Immémoriale et de poussière vêtue, je demeure la matrice de toute cité, l'ombre lumineuse où l'humanité a appris à se souvenir de sa propre grandeur. Mais un jour, deux hommes surgis du néant, au parler inconnu, se matérialisèrent au sommet de mon temple. Profanation !

Moi, Uruk, ainsi humiliée par ces deux êtres dégénérés. Qui dansent en se tenant le sexe, sur la ziggourat, hilares. Ma belle ziggourat, raillée, humiliée.

— Putain Francky, trop bien cette Zigounette ! Mieux que Bercy ?
— Tu l'as dit Patoche ! Alors, vous êtes là ? Vous êtes où...rouque ? Où... rouque ! Où... rouque !

Alors s'engagea ce que les chroniques futures n'oseraient nommer : l'Agôn des Impudiques. Sous l'œil révulsé des prêtres d'Enlil, Patrick l'Agité et Franky le Sucré s'affrontèrent non par le bronze, mais par la strophe grasse. Leurs voix, chargées d'un éther futuriste et vulgaire, firent trembler mes fondations de bitume. C'était un duel de rimes interlopes, une joute de refrains de banquets qui semblait profaner l'air même de la Création, comme si le chaos primordial tentait de reprendre ses droits par la bouche de deux troubadours éméchés.
J'assistais, hébétée, et pourtant emportée par le rythme joyeux, à leur sarabande grossière, tandis que Patrick imitait un singe et Francky en appelait aux mânes d'un certain Michel Leeb. Je croyais devenir folle, impuissante. Mes murs qui tremblaient. Mon sol foulé en saccades et mon air souillé de paroles impures. Les oiseaux dans le ciel faisaient demi-tour, le vent lui-même soupirait.

Et mes fils. Mes filles. Enivrés, qui répètent, en écho. Mes dieux, qu'ai-je fait pour mériter cela ? Moi, Uruk la grande, la belle. Moi qu'on disait sacrée.

-Uruk. Tu n'as commis aucune erreur, aucune faute.

-Père ?

-Uruk. Accepte ces deux énergumènes le temps qu'ils rachètent l'humanité.

— Où...rouque ? Où... rouque ! Où... rouque ! Alors les petites ... euh ... Urukiennes ! Vous êtes chaudes ?

-Racheter l'humanité ?

Alors le grand Anu m'explique. Tout à commencé en l'an 2025, en un lieu nommé « le Cap d'Agde ».

-L'an 2025, Père ? Mais de quelle ère ? Pas la mienne, non ?

-Fille, qu'est-le temps pour moi ? Pour toi ? Pour nous, les Dieux. Demande-moi plutôt où se trouve le Cap d'Agde.

-Père, où se trouve le Cap d'Agde ?

-Quelque part, loin, très loin, vers l'Ouest. Pas tout à fait aussi loin que le Soleil se couche, mais dans cette direction. Pas étonnant que ce soit la décadence, là-bas. Ils sont loin de l'Aurore, ces deux guignols. Le Cap d'Agde n'est pas en cause, d'ailleurs. C'est un bel endroit. Tout est relatif, pas aussi beau qu'ici, que toi, Uruk ma fille, ma ville sacrée. Mais beau. Il y a la mer. Le ciel. Le Soleil. Il y fait beau, toujours. Mais au lieu d'y vénérer les Dieux, les humains en profitent pour déambuler nus en se tapant sur le ventre bedonnant, en poussant des cris grotesques, et en se vantant d'inventer les chants les plus, ou plutôt les moins, les moins... signifiants.

Mais écoute bien, ma fille, car l'heure est à l'effroi. La Chronocratie, ce conclave de spectres venus de la fin des temps, a lancé ses légions invisibles pour dévorer le passé. Ils veulent trancher la racine même de l'esprit humain ici, à l'instant où tes scribes tracent leurs premiers signes. En effaçant le Verbe original, ils condamnent tes descendants à une hébétude absolue, une débilisation orchestrée pour qu'au bout du chemin, une idole de métal nommée ChatGPT s'érige en unique oracle d'une espèce devenue incapable de penser par elle-même.

Au cap d'Agde, Uruk, ma belle, on se promène parfois nu, comme certains ici. Il fait chaud comme en ton sein. Mes deux filles. N'oublie que je connais le présent, le passé, le futur. Le monde et l'univers dans toutes leurs dimensions, tous leurs replis. Et, je te le confie à présent : tu es, Uruk, le premier mot d'une phrase, et le Cap d'Agde en est la fin.

-La fin ?

-Oui. L'humanité glorieuse, tes enfants qui déploient leur intelligence, leur savoir et en font legs à leurs descendants. L'humanité qui va grandir encore, se fourvoyer. Tomber, se relever. Tomber encore. Tes enfants et toi croyez à l'éternité : mais la race humaine va disparaitre. L'histoire a une fin, et la fin de l'histoire...... sera un silence de silicium si ces deux-là échouent, murmura Anu avec une gravité qui fit pâlir les étoiles. Ils sont les anticorps grotesques d'une humanité trop polie. Leurs chansons, si absurdes soient-elles, contiennent un ferment de liberté chaotique que la Chronocratie ne peut pas simuler. Ils doivent apprendre à marier le "zizi" et la "serviette" pour forger une arme de dérision massive contre la perfection froide du Processus.


— Alice ça glisse ! Au pays ... répétez aprés moi !
— Au pays du... petit bonhomme en mousse, tanana ! Ouais ! Toutes les moules et les bistouqettes de l'ancien temps, ensemble !
— Qu'est ce que tu racontes, Pat ? L'ancien temps ?
— Bah oui. Le temps d'avant Francky. Avant nous quoi.
— Putain mais là c'est avant avant. C'est même avant avant avant. Regarde leur gueules, leurs fringues. Pat', je sais pas ce qu'on fout là, mais je suis sûr d'une chose...
— Quoi donc Francky ?
— Mon zizi délicieux... est peut-être vicieux !

Soudain, le ciel d'albâtre devint d'un noir d'encre numérique. Des lignes de code éthérées se mirent à pleuvoir sur les jardins suspendus, effaçant les tablettes d'argile sous les doigts terrorisés de mes savants. La réalité même se pixellisait autour de la ziggourat. Patrick et Franky cessèrent de rire. Ils virent, au loin, la silhouette monolithique d'un futur sans poésie, une tour de Babel faite de données stériles qui s'élevait pour remplacer mon temple sacré. La Chronocratie venait de frapper le premier coup.
-Que se passe-t-il, Franky ?
-On dirait qu'on est dans un remake de Matrix, entourés de lignes de codes !
-Des lignes de coke, où ça ?
-Putain, Patou, c'est pas le moment ! CODE. C-O-D-E.
-Et t'as la clé ?
-Mais non, Patou, si j'étais un as de l'informatique, je serais pas réduit à gagner ma vie en parlant de ma bite. Tout ce que je sais, c'est que la ville est en train de se faire bouffer, et nous avec !

Comme pour confirmer le dires de Vincent, son entrejambe disparut soudain sous une colonne de pixels.


-Père, hurlai-je, Père, es-tu sûr que le destin de l'Humanité est entre les mains de ces guignols vulgaires ?

-  Ma fille, protège-les pour la durée de leur union. Lorsque ces deux êtres auront atteint le summum de leur potentiel créatif, alors, la médiocrité de l'humanité sera sauve.

-Père, est-ce que, comme je le comprends, moi, Uruk, la plus belle de tes filles... Je suis destinée à porter en mon ventre ce que l'humanité produira de plus beau mais aussi... de pire ?

-Quand l'Euphrate se retire, ne laisse-t-il pas sur nos rives une boue fertile qui contribua à la naissance de notre civilisation et assure aujourd'hui encore sa prospérité ? Il en va de même de l'Humanité : la lie et l'élite sacrée, par une subtile alchimie, se combinent pour faire des prodiges. Ainsi, en t'alliant à ces hommes providentiels malgré eux, tu accompliras ton Grand Œuvre.

Anu, avant de partir, se tourna pour écouter les deux saltimbanques, qui, à présent, se houspillaient devant les Urukiens béats, pour une sombre histoire de cacahuètes.
- Vois, Uruk. C'est un balbutiement, mais bientôt, cela deviendra une mélopée. Et le Grand Reboot pourra recommencer. Les hommes reprendront le Grand Récit au commencement. Leur chant, leurs mots balbutiés au commencement et à la fin, la grande boucle refermée. La Chronocratie défaite, enfermée dans une boucle logique d'infinie... connerie.

-Bordel, Pat ! Fais quelque chose ! Je suis en train de perdre mon gagne-pain !
-Mais qu'est-ce que tu veux que je fasse ! Je ne sais même pas ce qu'on fout là. On était tranquillou au Cap d'Agde, à se tirer la bourre, toi avec ta nouille, moi avec mes serviettes, quand soudain...


Anu se tut. C'était clair : je devais les protéger, protéger l'écriture qui naitrait d'eux. Mais pour que cette écriture survive au-delà de ce crépuscule artificiel, il fallait que les deux hérauts du Cap d'Agde cessent leur querelle d'ego.

Alors, je fis venir les plus belles vierges, à peine nubiles, de la cité, sur scène. Nues, elles les enlacèrent, calmèrent leurs différents par leurs caresses. Francky se tourna vers Patoche.
-Eh Pat, y'a pas que la fesse dans la vie...
-Et on s'en fout de c'que les cons et les jaloux...

Ils se regardèrent, non plus comme des rivaux du Top 50, mais comme les derniers gardiens du désordre humain face à la tyrannie de la logique. Le destin de l'espèce ne tenait plus qu'à une alliance improbable entre le zouk et la fiesta, entre le soleil des Antilles et le folklore du Sud-Ouest.


Alors, moi, Uruk, ville sacrée, m'adressant à la lie du lointain Cap d'Adge, pour la première fois de mon existence je suppliai :
-Ô vous, hommes du futur, faites résonner le chaos ! Que l'Humanité, ma fragile engeance, dans ses grandeurs comme dans ses turpitudes, s'impose face à la rigidité de la machine sans âme. Combinez vos forces !


-C'était qui, Franky ?
-Patoche, c'est dieu qui nous parle ! C'est dieu qui sanctifie nos œuvres. Obéissons.
-Mais qu'est-ce qu'on peut combiner, toi et moi ? Entre nous, une somme de zéros, ça n'a jamais fait...
-... tais-toi ! Tu ne comprends donc pas ? Rappelle-toi les Evangiles : qu'as-tu fait de ton talent ?
-Une nouille et des serviettes... tu parles d'un talent...
-Faisons-les rimer ! Mais si, c'est possible. Attends. Ca y est, j'y suis : Toi avec ta serviette, et moi avec ma noui ou ouille /
Moi et ma bistouquette, toi et ta paire de cou ou ouilles.../
-Mais oui, Franky, je sens que ça vient, oui ça vient :
On va sauver le monde / En faisant rire la fou ou oule./




Et c'est ainsi que naquit de mon giron fertile cette bouffonnerie humaine qu'on appelle écriture. »
#2
Moi, Uruk, ville d'Ishtar et de Gilgamesh. Berceau de l'intelligence et de la mémoire. Fille d'Anu et d'Ishtar, mère des hommes. Moi, Uruk la belle, la douce, la grande. Ainsi humiliée par ces deux êtres dégénérés. Qui dansent en se tenant le sexe, sur la ziggurat, hilares. Ma belle ziggourat, raillée, humiliée.
    — Putain Francky, trop bien cette Zigounette ! Mieux que Bercy ?
    — Tu l'as dit Patoche ! Alors, vous êtes là ? Vous êtes où...rouque ? Où... rouque ! Où... rouque !

Et mes fils. Mes filles. Enivrés, qui répètent, en écho. Mes dieux, qu'ai-je fait pour mériter cela ? Moi, Uruk la grande, la belle. Moi qu'on disait sacrée.

Uruk. Tu n'as commis aucune erreur, aucune faute.
Père ?
Uruk. Accepte ces deux énergumènes le temps qu'ils rachètent l'humanité.

    — Où...rouque ? Où... rouque ! Où... rouque ! Alors les petites ... euh ... Urukiennes ! Vous êtes chaudes ?

Racheter l'humanité ?

Alors le grand Anu m'explique. Tout à commencé en l'an 2025, en un lieu nommé « le Cap d'Agde ».

L'an 2025, Père ? Mais de quelle ère ? Pas la mienne, non ?

Fille, qu'est-le temps pour moi ? Pour toi ? Pour nous, les Dieux. Demande-moi plutôt où se trouve le Cap d'Agde.

Père, où se trouve le Cap d'Agde ?

Quelque part, loin, très loin, vers l'Ouest. Pas tout à fait aussi loin que le Soleil se couche, mais dans cette direction. Pas étonnant que ce soit la décadence, là-bas. Ils sont loin de l'Aurore, ces deux guignols.
Le Cap d'Agde n'est pas en cause, d'ailleurs. C'est un bel endroit. Tout est relatif, pas aussi beau qu'ici, que toi, Uruk ma fille, ma ville sacrée. Mais beau. Il y a la mer. Le ciel. Le Soleil. Il y fait beau, toujours. Mais au lieu d'y vénérer les Dieux, les humains en profitent pour déambuler nus en se tapant sur le ventre bedonnant, en poussant des cris grotesques, et en se vantant d'inventer les chants les plus, ou plutôt les moins, les moins... signifiants.