Il fait une chaleur à faire fondre la mer. On est sur le pont du bateau pour Capri et j’ai déjà l’impression d’être un morceau de fromage oublié dans un sandwich au soleil. L’air pue le sel et le gasoil, les touristes se collent à la rambarde comme des sardines dépressives, et Amélie, elle, regarde son téléphone avec cette tête d’enterrement qu’elle sort à chaque fois que Juan ne lui écrit pas. Juan, son putain de poète qui lui glisse son cornichon entre ses jambons quand je suis au boulot. Rien que son prénom me file des brûlures d’estomac.
Elle scrolle, elle soupire, elle attend la notification divine, l’apparition du message qui ne vient pas. On pourrait la confondre avec une veuve de guerre numérique. Moi, je fixe la mer et elle, elle fixe WhatsApp. Deux solitudes, côte à côte, sur un bateau qui tangue vers le luxe.
Un employé du ferry passe avec une caisse remplie de sacs verts. Il distribue ça comme des hosties.
- Pour le mal de mer, monsieur.
- Je ne suis pas malade, merci.
- Ça viendra, dit-il avec le sourire de quelqu’un qui sait qu’on finira tous à genoux devant son sac.
Les passagers le remercient poliment, certains déjà verdâtres. Le moteur vrombit, la coque tremble, et un parfum de gasoil chaud flotte entre deux relents de crème solaire. Capri se rapproche lentement, comme une publicité pour maillot de bain.
Amélie continue de fixer son écran, son visage gris dans la lumière bleue. Elle murmure quelque chose, une prière à son amant peut-être, ou juste un message qu’elle s’écrit à elle-même pour sentir qu’elle existe encore.
- Tu vas te brûler la rétine à force de le fixer, ton téléphone.
- Pfff
Je me dis qu’elle pourrait être belle, là, avec le vent qui soulève ses cheveux, si seulement elle n’avait pas l’air de penser à un autre.
Le bateau penche un peu, une vague claque contre la coque, et j’entends derrière moi un bruit humide, organique, un bruit de film d’horreur. Une femme, la cinquantaine, s’essuie la bouche, son sac vert à la main. Elle regarde autour d’elle, gênée, puis avance, hésitante vers moi.
- Excusez-moi, vous auriez un autre sac ?
- Non, désolé, mais vous en avez un dans la main, Madame alzheimer
Je la vois s’éloigner, demander à un jeune homme deux rangs plus loin. Il vient justement de rendre son petit-déjeuner. Elle prend son sac à lui, le remercie, je me dis qu’elle va le jeter par-dessus bord, c’est logique, humain et hygiénique. Mais non, elle regarde à l’intérieur, sourit, et porte le sac à ses lèvres. Elle avale lentement le contenu comme si elle goûtait un vin rare.
Je reste figé, la bouche ouverte. Le temps s’arrête une seconde.
- Putain…
Je me retourne vers Amélie.
- Tu viens de voir ça ?
- Quoi ?
- La femme, là. Elle vient de boire du vomi.
- T’exagères toujours.
- Non, je te jure, elle a bu le sac comme un milkshake !
- Tu devrais écrire un roman.
Elle replonge aussitôt dans son téléphone. Je reste seul avec l’image de cette femme avalant un sac entier de vomi. Autour, d’autres se penchent au-dessus des rambardes, le vent ramène des effluves de bile. C’est un orchestre symphonique de vomi et de sac verts.
Je vais au bar du pont, histoire d’oublier la scène. Un barman essuie des verres.
- Un café, s’il vous plaît.
- Quinze euros.
- Pour un café ?
- Oui, monsieur. Nous sommes déjà presque à Capri.
À ce prix-là, le café devrait me réciter du Dante. Je m’appuie contre le comptoir, observe la mer, et derrière la vitre, Amélie continue son manège : elle change d’application, cherche un signal, un j’ai envie de ta chatte qui ne viendra pas. J’ai envie de lui dire que Juan doit déjà penser à une autre, une qui a la 4G, un corps de jeune fille avec les seins plus fermes mais je me tais, j’ai trop appris à me taire dans notre couple.
Le bateau tangue plus fort. Des sacs se remplissent et des gémissements montent. Je souris, presque heureux dans ce chaos gastrique. Il y a quelque chose de rassurant à voir tout le monde vomir pendant qu’elle, ma chère et tendre compagne de trente ans de vie commune, vomit en silence son chagrin d’amour numérique.
Quand la côte de Capri apparaît enfin, blanche et arrogante sous le soleil, je me dis que le monde est bien fait : les riches s’offrent une île, les pauvres s’offrent une nausée, et moi je suis pile entre les deux.
Je regarde Amélie. Elle range son téléphone, enfin. Elle me dit :
- C’est beau, hein ?
Je réponds :
- Oui, on dirait une pub pour les couples qui ne s’aiment plus mais qui ont encore les moyens de partir en vacances.
Mais elle ne m’écoute pas et prend une photo.
Le bateau accoste dans un vacarme de ferraille et de cris multilingues. Les touristes se lèvent tous en même temps, comme si quelqu’un venait d’annoncer la fin du monde. On se bouscule, on sue, le personnel distribue encore des sacs verts à ceux qui ont eu le malheur de se souvenir de leur estomac. Un type court en trébuchant, son sac éclate sur le sol, ça repeint les chaussures de trois Japonais.
Amélie descend la passerelle sans un mot, téléphone à la main, regard vide. Elle cherche le message de Juan comme d’autres cherchent la foi. Elle scrolle entre deux mouches, visage fermé, lèvres pincées. Moi, je traîne derrière, valise à la main, front trempé, odeur de fioul plein les narines.
A peine le pied posé sur le quai, une voix nasillarde me saute dessus :
- Vous avez un sac ? Un petit sac vert ? J’ai faim, monsieur !
Je regarde. Un clochard, barbe grise, tongs trouées, pancarte écrite au feutre :
AURIEZ-VOUS UN SAC VERT ? J’AI FAIM SVP.
Je cligne des yeux.
- Un sac à vomi ?
- Oui, monsieur, c’est tout ce que je mange maintenant.
Il dit ça avec la douceur d’un sommelier. Je crois d’abord à une blague.
- Mais c’est dégueulasse !
- Oh non, monsieur, c’est du bio qui vient de la mer !
Amélie fronce le nez, je rigole.
- Tu vois, même les clodos ici sont gastronomes.
On avance vers le funiculaire, une queue interminable et des pancartes touristiques qui crient Capri, l’île du rêve. Les gens ont la tête d’un cauchemar collectif, il fait 40, ça colle, ça pue le parfum et le vomi. Un employé en uniforme blanc hurle :
- LES SACS VERTS ! NE LES JETEZ PAS ! GARDEZ-LES POUR LE TRAJET !
Le type gueule comme s’il annonçait la fin du monde. On s’entasse dans la cabine du funiculaire, cent cinquante degrés à l’ombre, zéro ventilation, quarante touristes prêts à exploser comme des flans sous vide.
Une mère de famille distribue des sacs verts à la chaîne, on dirait qu’elle monte un trafic humanitaire. Un gosse braille, un vieux sue du dos, un autre filme sa propre agonie. L’odeur ressemble à un mélange de savon industriel, de peur et de bile tiède. Le funiculaire démarre dans un grincement de cercueil rouillé.
- Je déteste les trucs qui montent, dit Amélie.
- Ton truc à toi, c’est plutôt ceux qui te montent !
Elle me fusille du regard, j’ai envie de rire, mais la cabine tangue déjà et au bout de dix secondes, ça vibre comme un vibromasseur géant. Un enfant pleure, une vieille change de couleur, un touriste allemand rend son petit-déj dans un sac flambant neuf. Et là, le miracle, effet domino : un concert de BREUACH synchronisés. Les sacs verts se remplissent à la vitesse de la lumière, c’est un jacuzzi humain de régurgitations collectives, l’air devient irrespirable, moite et dense.
Un type à côté de moi essaie d’ouvrir la fenêtre, impossible. Il panique, vomit dans sa main, une femme lui arrache le sac et elle le remplit avec professionnalisme, comme si elle avait fait ça toute sa vie.
L’odeur tourne à l’acide dans la cabine, j’ai les yeux qui pleurent. Un gosse vomit sur le chien d’une touriste et le chien vomit aussi. On est dans une boucle parfaite. Le cycle de la vie, version Capri.
Le funiculaire s’arrête brusquement. Silence, tout le monde halète. Je regarde Amélie, livide.
- On est arrivés ?
- J’ESPÈRE QUE NON, J’AI PAS FINI.
Et elle replonge la tête dans le sac.
Arrivés en haut, la porte s’ouvre sur une odeur de gastro-entérite. Des employés du secours populaire local, gilet fluo, ramassent les sacs pleins avec une efficacité militaire. Ils les entassent dans des caisses marquées Réserve humanitaire.
Je regarde, sidéré, pendant qu’un type distribue les sacs à une file de clochards reconnaissants. On dirait un service à la soupe populaire sauf que là, la soupe est déjà digérée.
- Tu vois, Amélie, la boucle est bouclée. On consomme, on rejette, on redistribue. Économie circulaire parfaite ! Les écolos devraient s’en inspirer !
- T’es dégueulasse.
On avance, un clochard à priori non affilié au secours populaire s’approche, sourire édenté et chapeau de paille élimé.
- Excusez, vous auriez un sac vert ? Ou 50 euros pour un spritz ?
Amélie sursaute.
- Cinquante euros pour un cocktail ?
- Oui madame, mais demain ce sera plus cher.
Je ris.
- L’inflation a bon goût ici.
Sur le chemin, tout brille, trop. Les vitrines dégueulent de montres suisses, de robes italiennes, de sacs à main qui coûtent trois salaires. Et partout, cette couleur verte, vert jade, vert menthe, vert vomi, je ne sais plus. Tout se confond en moi entre le luxe et la bile, l’élégance et la gastro. Capri dans toute sa splendeur.
Des couples parfaits posent devant la mer. Des dents blanches, des peaux bronzées, des regards complices, on dirait des affiches pour la contraception. Moi, je rêve juste d’un spritz et d’un lit propre. Amélie s’arrête tous les deux mètres pour prendre des photos. Elle fait la moue, met un filtre gris, genre mélancolie sponsorisée. Je la regarde faire, accrochée à son téléphone comme un singe à sa banane numérique.
- Si ton amant te voyait, il penserait que t’attends le jugement dernier avec du réseau.
- Il s’en fout, il ne m’a pas écrit.
- Peut-être qu’il est mort, qui sait. Tout le monde meurt un jour.
Elle me lance ce regard, celui qui dit que je ne suis pas prêt de la toucher avant deux ans. Je lève les mains, pacifique.
On continue à marcher entre les boutiques et les sacs verts qui sèchent au soleil, comme les trophées d’un monde malade.
L’hôtel apparaît enfin, grand, blanc, arrogant, avec un nom en lettres dorées : Il Paradiso del Vomito. Je ris tout seul.
- Ça, c’est un signe du destin.
Le réceptionniste, jeune, bronzé, sourire robotique, nous accueille avec la voix italienne qui roucoule.
- Bonjour Madame, Monsieur. Vous désirez régler en sac à vomi ou laisser une empreinte bancaire ?
Je cligne des yeux.
- Pardon ?
- La chambre est à deux mille euros la nuit. Nous acceptons aussi les sacs verts pleins, valeur équivalente.
- Vous êtes sérieux ?
- Parfaitement, monsieur. Le marché est très stable.
Je regarde Amélie.
- Vas-y, vomis un peu, qu’on fasse des économies.
- Tu m’écœures.
Elle tourne les talons. J’ai envie de frapper la réception, la mer, le monde entier. Finalement je tends ma carte bleue et le réceptionniste me sourit, heureux de mon désespoir.
- Très bon choix, monsieur. Bienvenue à Capri.
La chambre sent la propreté de milliardaire. J’ai l’impression d’être dans un laboratoire suisse. Tout est blanc ou vert, les murs, les rideaux, même le silence semble être à prix inabordable. Je pose mon sac, j’ai l’épaule en miettes, la nuque en bouillie, le portefeuille déjà en deuil. Deux mille euros la nuit : je sens l’odeur de l’humiliation sur moi, j’ai l’impression d’avoir loué une cellule de luxe pour expier mes péchés économiques. Même le lit a l’air de couver un piège : si je m’allonge, quelqu’un, quelque part, me facturera la sieste.
- Bon, on va être bien ici, je lance à ma femme, c’est juste mon banquier qui va faire une syncope.
Mais elle ne répond pas. Depuis qu’on a posé le pied sur l’île, elle flotte, elle est ailleurs. Enfin surtout dans son téléphone qui est devenu une sorte de placenta émotionnel. En entrant dans la chambre, elle est allée directement sur le balcon, dos nu, téléphone en main pour faire un selfie avec l’expression dramatique d’une Cléopâtre en exil.
Je vais dans la salle de bain parce que je rêve d’un bain brûlant. J’ai toujours eu cette idée idiote que dans un hôtel beaucoup trop cher, l’eau du bain doit être parfaite, à la bonne température, parfumée, genre Monsieur est-il satisfait ?. Je tourne le robinet.
De l’eau froide sort, un enterrement polaire.
Je laisse couler, j’attends. Parfois ça chauffe après mais là ça ne chauffe pas. Je mets la main dessous, toujours pas. On dirait qu’ils pompent direct dans le glaçon d’un iceberg pour me rappeler que je suis pauvre.
- C’EST FROID ! je hurle.
- QUOI ? fait Amélie depuis le balcon, sans rentrer.
- L’EAU ! ELLE EST GLACEE !
- QU’EST CE QUE J’EN AI A FOUTRE !!
Je coupe l’eau et je regarde la baignoire. Elle a cette forme ovale pseudo zen, genre magazine de luxe, sauf que sans eau chaude c’est juste un cercueil de faïence.
Je reviens dans la chambre avec ma serviette autour de la taille avec l’intention de me plaindre à la réception et là je la vois.
Entièrement nue, les jambes écartées en train de se prendre en photo.
Difficile d’appeler cela un nu artistique. Hanches tournées pour laisser apparaître le chaton, poitrine en avant, visage mouillé de tragédie sentimentale, elle essaye différents angles tout en remontant ses seins avec l’avant-bras gauche pour qu’ils aient l’air plus fermes qu’en vrai. Elle prend la pose du désir, mais pas pour moi.
Je reste dans l’encadrement de la baie vitrée, serviette qui glisse, bouche ouverte.
- Qu’est-ce que tu fous ?
- Rien.
- C’est pas ça rien. Rien, c’est c’est lire un prospectus sur les balades en bateau. Là c’est du contenu premium pour OnlyFan !
Elle soupire, sans se couvrir. Elle s’en fout complètement de moi, c’est ça le pire. Avant elle aurait joué la pudeur énervée. Là, plus rien, transparence totale, comme si je n’existais plus qu’en tant que vase sur une table basse.
- Je me sens moche, dit-elle.
- Ah.
- Je me sens vieille.
Elle se retourne, encore nue, et là je vois ses yeux. Elle a ce truc que je connais trop bien : mélancolie sexuelle. Un manque cruel de mollusque éclaboussant le fond de sa chatte, si je peux dire les choses simplement. C’est pas moi qu’elle veut rassurer, c’est pas elle non plus, c’est l’autre hidalgo de Juan de mes deux.
- Il ne m'a pas écrit, dit-elle, voix cassée.
Je sens la colère monter, une vieille colère, pas spectaculaire mais usée. La colère de l’homme qui paie l’hôtel pour regarder sa femme envoyer ses nichons et sa chatte à un fantôme sur instagram ou whatsapp.
- Tu sais quoi ? Il commence à me fatiguer ton Juan.
- C’est pas mon Juan.
- Non mais sérieusement, ça va durer combien de temps ce cirque ?
- Quel cirque ?
- Le cirque du Juan qui ne répond pas, je suis triste, alors je montre mes seins au monde, au secours je suis une œuvre fragile !
Elle me regarde comme si j’étais le gars qui gâche l’ambiance d’un dîner en parlant de politique.
- Tu comprends pas, dit-elle.
- Explique-moi alors. Éclaire-moi, je suis un âne, vas-y, fais tourner la lumière.
- Tu comprends pas ce que c’est que d’être désirée.
Alors là, celle-là, elle m’arrive en travers du visage comme une bifle à la messe de Noël !
Je reste planté, je ne dis rien. Je pourrais hurler, lancer une chaise par la baie vitrée, faire un scandale monumental. Mais non, je me contente de serrer la mâchoire tellement fort que j’entends mes molaires grincer.
Je lâche :
- ET MOI ALORS ?
Elle ne répond pas. Je répète :
- ET MOI ?
- Toi c’est pas pareil.
Toujours cette phrase, toi c’est pas pareil. Traduction : toi c’est c’est routinier, c’est loyer payé, coquillette au jambon, bref l’habitude. Tandis que lui c’est l’orage dans le ventre. Je suis l’assurance habitation et lui le cambriolage torride.
Je prends ma chemise et je l’enfile n’importe comment, je me sens con et triste.
- On descend boire un verre, je lui lance.
- J’ai pas envie.
- Moi si.
- Ça coûte une fortune ici.
- Je sais mais entre être cocu par un amant espagnol et un verre hors de prix, je choisis le verre hors de prix.
Ça la fait presque sourire. Elle se rhabille et on descend.
Capri de nuit, c’est comme Capri de jour mais plus brillant et encore plus indécent. Des boutiques qui sentent le cuir et la vanité. Des couples lisses marchent avec les talons des femmes qui claquent comme des fouets, des hommes au polo rose avec des montres qui valent trois appartements. Nous, on marche en silence, comme deux figurants mal payés dans un tournage avec des stars.
On s’assoit en terrasse autour d’une petite table ronde, nappe blanche agressive et vue mer obscène. Le serveur arrive en sautillant presque. Tout bronzé, tout parfumé, l’homme parfait qui pourrait être le gendre idéal même au milieu d’un défilé de mannequin.
- Bonsoir. Un spritz ? Deux spritz ? Trois spritz ?
Je regarde la carte. Je manque de m'étrangler.
- Soixante-quinze euros ? C’est une blague ?
- Non monsieur. C’est Capri.
Il me le sort tranquille, presque tendre. C’est Capri. Comme on dirait c’est la vie. Genre : tu vas te faire ouvrir en deux mais n’oublie pas de sourire, c’est le style local.
Je soupire.
- On va prendre un seul spritz, dis-je. On le partagera, comme à la guerre.
- Et autre chose pour la signora ? demande le serveur, yeux posés sur Amélie comme si elle était à la carte.
Amélie ne le lâche pas du regard, elle est redevenue vivante d’un coup. Je la reconnais : posture féline, sourire en coin, nuque légère. Elle joue et je n’existe plus.
- Juste un verre d’eau, dit-elle.
Le serveur sourit doucement.
- L’eau est à 150 euros.
- Un spritz alors !
Je ne dis rien parce que si je parle là maintenant je vais insulter quelqu’un et finir en garde à vue. Le serveur repart en balançant un peu les hanches. Amélie le suit du regard comme un chat suit un laser.
- On dirait Juan, dit-elle à mi-voix.
- Il ne ressemble PAS à Juan.
- Tu ne l’as jamais vu.
- J’ai vu assez de mecs coiffés avec du gel pour savoir à quoi ressemble un con.
Elle rit. C’est presque agréable son rire, j’ai l’impression de souffler. Et puis je remarque un détail. Sous la table, sa main glisse le long de sa cuisse, elle ajuste sa robe et baisse un peu le tissu. Puis elle le remonte un tout petit peu. Juste assez pour deviner la ligne de la culotte. Elle prend son téléphone.
- Qu’est-ce que tu fais.
- Rien.
- Mais putain !!
- Mais laisse moi ! Je prends un souvenir.
Je suis fatigué, vraiment fatigué. Fatigué moralement, physiquement, économiquement, sentimentalement, sexuellement, touristiquement. Fatigué dans les os, dans le compte en banque, dans la dignité. Je regarde Capri, je regarde ma vie, je regarde le prix du spritz, je me dis que j’aurais dû rester chez moi avec un pastis et un ventilateur bruyant. Le vrai luxe, finalement, c’est d’être moche chez soi sans témoin.
Le serveur revient avec les spritz. Les verres sont énormes, une vraie piscine orange, presque une œuvre d’art. Amélie le prend en photo comme si c’était la naissance de notre premier enfant. Je bois une gorgée, c’est bon, évidemment mais à ce prix-là, c’est quasiment une obligation. Je lance à ma femme :
- Bon. On trinque à quoi ?
Elle répond sans hésiter :
- A Juan qui répondra peut-être demain ?
Je souris, je lève le verre et j’avale. Et je sens, très loin en moi, quelque chose qui se fissure doucement. Mais l’alcool m’aide à me détendre et on termine le spritz comme on enterre un chat : vite, sans fleurs, et avec le sentiment qu’il faudra bien le remplacer un jour. Amélie sourit, pompette. Moi, je suis dans cet état où plus rien n’a d’importance et on en enfile un autre tous les deux à la vitesse d’une formule 1 en ligne droite.
Je demande enfin l’addition. Trois cent euros, je ris nerveusement.
- On a bu du kérosène vu le prix.
Le serveur répond, toujours mielleux :
- Non, monsieur. C’est du prosecco d’altitude.
- Il a été produit à la main par le pape, votre prosecco ?
Amélie lève les yeux au ciel.
- Arrête, tu fais plouc.
Ça, c’est son expression préférée : faire plouc. Comme si elle était née à Versailles, élevée au champagne entre deux domestiques muets alors qu’en vrai, elle vient de Roubaix et que ses parents parlent avec un accent ch'tis qu’on dirait qu’ils mâchent des frites à chaque syllabe.
On se lève, Capri de nuit, c’est un aquarium de riches. Les pavés glissent sous les sandales, la mer en bas respire doucement comme une bête repue. Amélie avance en équilibre instable, légèrement ivre, main sur le téléphone, sourire idiot. Elle prend encore une photo.
- Tu vas la poster ? je demande.
- Non. C’est pour moi celle-là.
- T’as besoin de garder des preuves de ton malheur, c’est ça ?
- T’es lourd, chéri.
On longe les ruelles. Les prix dans les vitrines donnent envie de vendre un rein. Une bague à 43 000 euros, une chemise à 3 200, un t-shirt à 1600. J’ai la sensation qu’à chaque respiration, je dépense un billet de cinquante.
- J’ai faim, dit-elle soudain.
- Tu veux un sac à vomi ?
- Très drôle.
On finit par trouver un restaurant ouvert, Il nido d’amore, littéralement : le nid d’amour. Je sens que ça va être un cauchemar. Le serveur arrive, mince, bronzé, les cheveux noirs gominés, sourire à faire fondre une croix. Amélie se fige, je le vois à son regard : c’est fini, elle a dû reconnaître la silhouette de Juan dans la copie locale.
- Bonsoir, dit le serveur, je suis Nino pour vous servir.
- Bonsoir, dit Amélie, lèvres ouvertes comme si elle montrait une photocopie de sa chatte.
- Vous êtes en vacances ?
- Oui, enfin… en transit.
Je me retiens de vomir, moi aussi, mais j’ai pas de sac vert sous la main, j’ai l’impression d’être dans un porno budget hollywood. Nino sourit à Amélie comme à une cliente très spéciale. Il dépose la carte et les prix me sautent à la gorge : trois cents euros le verre de vin, cinq cents l’entrée, mille le dessert.
- Je crois que c’est la carte des enchères, je dis.
Nino rit poliment, comme si j’étais un enfant qui vient de réciter un poème nul.
Amélie choisit le vin le plus cher, évidemment, moi, je commande des pâtes en me disant qu’il faut que je m’y habitue pour les vingt prochaines années.
Les plats arrivent, minuscules et prétentieux. On dirait des œuvres d’art tristes. Une tomate coupée en quatre, posée sur un trait de sauce, j’ai envie de demander où est le reste.
Mais le vin est bon, très bon, trop bon. Après deux verres, j’oublie le prix, le monde, Juan, les sacs verts. J’ai chaud et je ris. Je la regarde, elle est belle, même dans son désastre. Son visage s’anime. Elle boit, elle rit aussi. On dirait presque un couple normal. Presque.
Trois verres plus tard, elle devient tactile. Elle rit fort, pose sa main sur mon bras, puis sur la table, puis sur ma cuisse. Je me dis : miracle.
Mais non, elle se penche vers Nino qui vient resservir le vin.
- Vous vous appelez bien Nino ?
- Oui, madame.
- J’adore ce prénom.
- Grazie.
- Je connais un Juan, vous lui ressemblez un peu.
- Ah, c’est gentil.
Je ferme les yeux, je compte jusqu’à trois, puis jusqu’à dix, puis jusqu’à faut pas tuer de serveur ni de femme quand on est en vancances.
Excuse-moi, fait-elle soudain, je vais aux toilettes.
Je hoche la tête, elle se lève, fait un clin d’œil à Nino pas vraiment discret. Un clin d’œil qui semble vouloir dire viens avec moi mais je suis un peu bourré et je reste seul à table. Nino s’éloigne, sourire de curé satisfait.
Je demande l’addition, un autre serveur me la tend avec cérémonie et là le choc : Douze mille euros !
- Douze mille euros ?
- Oui monsieur. Le vin est d’une cuvée rare.
- Rare ? À ce prix-là, j’espère qu’ils ont pressé les raisins avec les fesses de la Vierge
- Pardon ?
Je cherche Amélie des yeux mais elle n’est toujours pas dans mon champ de regard. Je sens le ridicule monter comme une marée et je laisse ma carte sur le plateau. Je ne sais pas si c’est ma main qui tremble ou ma carte en sachant qu’elle va mourir ce soir.
C’est à ce moment-là qu’Amélie revient, cheveux en bataille, robe froissée, joues rouges. Elle sent la faute et l’adultère.
- Ça va ? je demande.
- Oui, très bien.
- T’as pris ton temps.
- Oh, il y avait une queue aux toilettes !! Tu n’as pas idée !
- J’imagine !
Elle ne répond pas et s’assoit, prend une gorgée de vin comme si de rien n’était. Le silence s’installe, inconfortable. Je regarde par la fenêtre, le ciel est noir, mais au loin, une lueur rouge pulse doucement.
- Regarde, dis-je.
- Quoi ?
- Le Vésuve.
Elle tourne la tête. La montagne fume, une vraie éruption, lente, majestueuse, comme si la terre avait décidé de péter après un dîner trop cher.
Mon Dieu, dit-elle.
Autour de nous, les gens ne réagissent pas. Les serveurs continuent, imperturbables, une table de riches filme avec un iPhone plaqué or. Je me lève.
- Vous voyez ça ? dis-je. Le volcan !
Un client hausse les épaules.
- Oh, ça ? C’est tous les jours pareil.
Je ris nerveusement.. Amélie, elle, a déjà ressorti son téléphone. Elle cadre ses seins, avec le vésuve en fond et appuie sur “envoyer à Juan”. On sort du restaurant. La rue est pleine de touristes ivres et de mendiants qui tendent leurs pancartes : Un sac vert SVP.
Un type s’approche.
- Vous avez un sac ? Ou cinquante euros pour un spritz ?
Je le regarde avec un air vicieux.
- T’es plus à la page mec, les spritz sont à 300 euros ce soir !
Il hausse les épaules.
- Oui, C’est Capri, monsieur. Tout se paie ici. Vous avez 300 euros ?
Je prends Amélie par la main, on remonte vers l’hôtel. La lave au loin coule lentement, éclairant les façades blanches comme un projecteur de fin du monde. Je me dis qu’il y a peut-être une logique dans tout ça : les riches boivent, les pauvres vomissent, mon compte en banque se vide, la montagne crache. Tout le monde se vide en fait, chacun à sa manière.
Au petit matin, j’ouvre les yeux, bouche pâteuse, portefeuille anémique. Amélie dort, une jambe dehors, le téléphone serré contre sa poitrine comme un doudou d’adultère. J’ai l’impression d’avoir dormi dans une facturette à carte bleue.
Je me lève, direction le petit déjeuner en rêvant d’un vrai café italien. Je m’attends à une table avec croissants, café, fruits frais, bref le minimum syndical d’un enfer chic mais rien. Juste une carte plastifiée, posée sur la table avec dessus, trois lignes :
Spritz Aperol, 1000 euros
Spritz Limoncello, 1200 euros
Spritz Select, 1500 euros
J’appelle un serveur qui arrive en me regardant avec un sourire mécanique.
- C’est une blague ?
- Non, monsieur. on ne sert que du spritz.
- Vous avez du café ?
- Non, monsieur, je viens de vous le dire, on ne sert que du spritz.
Je me frotte le front.
- Donc si je veux juste un expresso, c’est impossible ?
Exactement, monsieur, mais un spritz Select est un très bon réveil, croyez-moi.
Je me marre, un rire sec, celui du type qui vient de comprendre que la civilisation est définitivement perdue. Amélie descend à ce moment-là, lunettes de soleil et air inspiré.
- Tu devineras jamais, je dis. Ils servent que des spritz au petit déj.
- Parfait, dit-elle.
- Parfait ?
- Oui, au moins, on ne change pas les habitudes.
Elle commande un spritz aperol avec la grâce d’une starlette alcoolique. Le serveur note ravi et moi, j’observe la terrasse. Des touristes bourrés dès neuf heures, des clochards en bas de la rue qui lèchent les sacs verts pour récupérer une gorgée de luxe. Capri, c’est Sodome avec service cinq étoiles. Je me penche vers ma moitié.
- On s’en va aujourd’hui, hein.
- Si tu veux, oui.
- Sérieusement, Amélie. On rentre.
- Oui, oui, je sais.
Mais elle dit ça d’un ton vague, celui des gens qui promettent d’arrêter de fumer. Je paie l’addition, quinze mille balles pour l'hôtel et le spritz et on part chercher le funiculaire. Le soleil tape, je transpire comme un cochon devant l’abattoir. Au loin, le Vésuve, crache encore sa mauvaise humeur. Les gens font des selfies avec le volcan en fond, sourire Colgate, fin du monde en direct.
Sur le chemin, les mendiants nous harcèlent.
- Un sac vert ! Un sac plein ! Ou cinquante euros !
Je serre ma valise et Amélie soupire.
- Ils me font de la peine.
- Ne les plains pas trop, on va finir comme eux si on reste une heure de plus.
On arrive devant le funiculaire, même file interminable, même chaleur moite, même employé en uniforme blanc.
- Deux places pour la Marina, dis-je.
- Aller simple ?
- Oui, évidemment ! Je ne vais pas m’amuser à monter et à descendre dans votre cercueil roulant toute la journée.
Il me regarde, sourcils levés.
- Comme vous voulez monsieur, mais de toute façon, le funiculaire ne descend pas. Il ne fait que monter.
- Pardon ?
- C’est le règlement, monsieur.
- Et comment on quitte l’île ?
On ne quitte pas Capri, monsieur. On s’y habitue.
Je ris, croyant à une blague mais lui ne rit pas. Derrière, Amélie murmure :
- Il ressemble à Juan.
- Non. Pas maintenant. Pas ici.
Mais elle le fixe déjà avec ses yeux doux de naufragée sentimentale. Je me tourne vers lui.
- Bon, vous allez me vendre deux tickets pour descendre, ou m’indiquer l’escalier pour descendre.
- Il n’y a pas d’escalier monsieur, juste un funiculaire qui monte ici. Il n’y a aucun moyen de redescendre.
Silence. L’air semble vibrer, autour de nous, les gens montent docilement, sacs verts à la main, visages neutres, comme des pèlerins de la nausée éternelle.
Amélie me prend la main.
- Viens.
- Où ?
- On va boire un dernier verre. Ils sont à sept mille cinq cents euros aujourd’hui. C’est presque donné.
Je la regarde. Ses cheveux volent, son sourire est triste et beau comme un mensonge répété trop longtemps.
- Pas question : On prend le funiculaire !
On monte à l’intérieur, le funiculaire tremble, gémit, s’élève lentement dans le ciel. Sous nous, la mer devient minuscule, plus haut, le volcan crache encore. Les portes finissent par s’ouvrir et nous revoilà à l’entrée de Capri avec l’employé qui me regarde avec un air dépité.
- Je vous l’avais dit monsieur. Le funiculaire ne fait que monter.
Amélie rit doucement, encore ivre de son spritz du petit déjeuner.
Et moi, je me dis que c’est ça, Capri : un paradis en boucle où tout ne fait que monter, les touristes, les prix. Au loin, le vésuve n’en finit pas de cracher sa fumée et sa lave.
Un employé du ferry passe avec une caisse remplie de sacs verts. Il distribue ça comme des hosties.
- Pour le mal de mer, monsieur.
- Je ne suis pas malade, merci.
- Ça viendra, dit-il avec le sourire de quelqu’un qui sait qu’on finira tous à genoux devant son sac.
Les passagers le remercient poliment, certains déjà verdâtres. Le moteur vrombit, la coque tremble, et un parfum de gasoil chaud flotte entre deux relents de crème solaire. Capri se rapproche lentement, comme une publicité pour maillot de bain.
Amélie continue de fixer son écran, son visage gris dans la lumière bleue. Elle murmure quelque chose, une prière à son amant peut-être, ou juste un message qu’elle s’écrit à elle-même pour sentir qu’elle existe encore.
- Tu vas te brûler la rétine à force de le fixer, ton téléphone.
- Pfff
Je me dis qu’elle pourrait être belle, là, avec le vent qui soulève ses cheveux, si seulement elle n’avait pas l’air de penser à un autre.
Le bateau penche un peu, une vague claque contre la coque, et j’entends derrière moi un bruit humide, organique, un bruit de film d’horreur. Une femme, la cinquantaine, s’essuie la bouche, son sac vert à la main. Elle regarde autour d’elle, gênée, puis avance, hésitante vers moi.
- Excusez-moi, vous auriez un autre sac ?
- Non, désolé, mais vous en avez un dans la main, Madame alzheimer
Je la vois s’éloigner, demander à un jeune homme deux rangs plus loin. Il vient justement de rendre son petit-déjeuner. Elle prend son sac à lui, le remercie, je me dis qu’elle va le jeter par-dessus bord, c’est logique, humain et hygiénique. Mais non, elle regarde à l’intérieur, sourit, et porte le sac à ses lèvres. Elle avale lentement le contenu comme si elle goûtait un vin rare.
Je reste figé, la bouche ouverte. Le temps s’arrête une seconde.
- Putain…
Je me retourne vers Amélie.
- Tu viens de voir ça ?
- Quoi ?
- La femme, là. Elle vient de boire du vomi.
- T’exagères toujours.
- Non, je te jure, elle a bu le sac comme un milkshake !
- Tu devrais écrire un roman.
Elle replonge aussitôt dans son téléphone. Je reste seul avec l’image de cette femme avalant un sac entier de vomi. Autour, d’autres se penchent au-dessus des rambardes, le vent ramène des effluves de bile. C’est un orchestre symphonique de vomi et de sac verts.
Je vais au bar du pont, histoire d’oublier la scène. Un barman essuie des verres.
- Un café, s’il vous plaît.
- Quinze euros.
- Pour un café ?
- Oui, monsieur. Nous sommes déjà presque à Capri.
À ce prix-là, le café devrait me réciter du Dante. Je m’appuie contre le comptoir, observe la mer, et derrière la vitre, Amélie continue son manège : elle change d’application, cherche un signal, un j’ai envie de ta chatte qui ne viendra pas. J’ai envie de lui dire que Juan doit déjà penser à une autre, une qui a la 4G, un corps de jeune fille avec les seins plus fermes mais je me tais, j’ai trop appris à me taire dans notre couple.
Le bateau tangue plus fort. Des sacs se remplissent et des gémissements montent. Je souris, presque heureux dans ce chaos gastrique. Il y a quelque chose de rassurant à voir tout le monde vomir pendant qu’elle, ma chère et tendre compagne de trente ans de vie commune, vomit en silence son chagrin d’amour numérique.
Quand la côte de Capri apparaît enfin, blanche et arrogante sous le soleil, je me dis que le monde est bien fait : les riches s’offrent une île, les pauvres s’offrent une nausée, et moi je suis pile entre les deux.
Je regarde Amélie. Elle range son téléphone, enfin. Elle me dit :
- C’est beau, hein ?
Je réponds :
- Oui, on dirait une pub pour les couples qui ne s’aiment plus mais qui ont encore les moyens de partir en vacances.
Mais elle ne m’écoute pas et prend une photo.
Le bateau accoste dans un vacarme de ferraille et de cris multilingues. Les touristes se lèvent tous en même temps, comme si quelqu’un venait d’annoncer la fin du monde. On se bouscule, on sue, le personnel distribue encore des sacs verts à ceux qui ont eu le malheur de se souvenir de leur estomac. Un type court en trébuchant, son sac éclate sur le sol, ça repeint les chaussures de trois Japonais.
Amélie descend la passerelle sans un mot, téléphone à la main, regard vide. Elle cherche le message de Juan comme d’autres cherchent la foi. Elle scrolle entre deux mouches, visage fermé, lèvres pincées. Moi, je traîne derrière, valise à la main, front trempé, odeur de fioul plein les narines.
A peine le pied posé sur le quai, une voix nasillarde me saute dessus :
- Vous avez un sac ? Un petit sac vert ? J’ai faim, monsieur !
Je regarde. Un clochard, barbe grise, tongs trouées, pancarte écrite au feutre :
AURIEZ-VOUS UN SAC VERT ? J’AI FAIM SVP.
Je cligne des yeux.
- Un sac à vomi ?
- Oui, monsieur, c’est tout ce que je mange maintenant.
Il dit ça avec la douceur d’un sommelier. Je crois d’abord à une blague.
- Mais c’est dégueulasse !
- Oh non, monsieur, c’est du bio qui vient de la mer !
Amélie fronce le nez, je rigole.
- Tu vois, même les clodos ici sont gastronomes.
On avance vers le funiculaire, une queue interminable et des pancartes touristiques qui crient Capri, l’île du rêve. Les gens ont la tête d’un cauchemar collectif, il fait 40, ça colle, ça pue le parfum et le vomi. Un employé en uniforme blanc hurle :
- LES SACS VERTS ! NE LES JETEZ PAS ! GARDEZ-LES POUR LE TRAJET !
Le type gueule comme s’il annonçait la fin du monde. On s’entasse dans la cabine du funiculaire, cent cinquante degrés à l’ombre, zéro ventilation, quarante touristes prêts à exploser comme des flans sous vide.
Une mère de famille distribue des sacs verts à la chaîne, on dirait qu’elle monte un trafic humanitaire. Un gosse braille, un vieux sue du dos, un autre filme sa propre agonie. L’odeur ressemble à un mélange de savon industriel, de peur et de bile tiède. Le funiculaire démarre dans un grincement de cercueil rouillé.
- Je déteste les trucs qui montent, dit Amélie.
- Ton truc à toi, c’est plutôt ceux qui te montent !
Elle me fusille du regard, j’ai envie de rire, mais la cabine tangue déjà et au bout de dix secondes, ça vibre comme un vibromasseur géant. Un enfant pleure, une vieille change de couleur, un touriste allemand rend son petit-déj dans un sac flambant neuf. Et là, le miracle, effet domino : un concert de BREUACH synchronisés. Les sacs verts se remplissent à la vitesse de la lumière, c’est un jacuzzi humain de régurgitations collectives, l’air devient irrespirable, moite et dense.
Un type à côté de moi essaie d’ouvrir la fenêtre, impossible. Il panique, vomit dans sa main, une femme lui arrache le sac et elle le remplit avec professionnalisme, comme si elle avait fait ça toute sa vie.
L’odeur tourne à l’acide dans la cabine, j’ai les yeux qui pleurent. Un gosse vomit sur le chien d’une touriste et le chien vomit aussi. On est dans une boucle parfaite. Le cycle de la vie, version Capri.
Le funiculaire s’arrête brusquement. Silence, tout le monde halète. Je regarde Amélie, livide.
- On est arrivés ?
- J’ESPÈRE QUE NON, J’AI PAS FINI.
Et elle replonge la tête dans le sac.
Arrivés en haut, la porte s’ouvre sur une odeur de gastro-entérite. Des employés du secours populaire local, gilet fluo, ramassent les sacs pleins avec une efficacité militaire. Ils les entassent dans des caisses marquées Réserve humanitaire.
Je regarde, sidéré, pendant qu’un type distribue les sacs à une file de clochards reconnaissants. On dirait un service à la soupe populaire sauf que là, la soupe est déjà digérée.
- Tu vois, Amélie, la boucle est bouclée. On consomme, on rejette, on redistribue. Économie circulaire parfaite ! Les écolos devraient s’en inspirer !
- T’es dégueulasse.
On avance, un clochard à priori non affilié au secours populaire s’approche, sourire édenté et chapeau de paille élimé.
- Excusez, vous auriez un sac vert ? Ou 50 euros pour un spritz ?
Amélie sursaute.
- Cinquante euros pour un cocktail ?
- Oui madame, mais demain ce sera plus cher.
Je ris.
- L’inflation a bon goût ici.
Sur le chemin, tout brille, trop. Les vitrines dégueulent de montres suisses, de robes italiennes, de sacs à main qui coûtent trois salaires. Et partout, cette couleur verte, vert jade, vert menthe, vert vomi, je ne sais plus. Tout se confond en moi entre le luxe et la bile, l’élégance et la gastro. Capri dans toute sa splendeur.
Des couples parfaits posent devant la mer. Des dents blanches, des peaux bronzées, des regards complices, on dirait des affiches pour la contraception. Moi, je rêve juste d’un spritz et d’un lit propre. Amélie s’arrête tous les deux mètres pour prendre des photos. Elle fait la moue, met un filtre gris, genre mélancolie sponsorisée. Je la regarde faire, accrochée à son téléphone comme un singe à sa banane numérique.
- Si ton amant te voyait, il penserait que t’attends le jugement dernier avec du réseau.
- Il s’en fout, il ne m’a pas écrit.
- Peut-être qu’il est mort, qui sait. Tout le monde meurt un jour.
Elle me lance ce regard, celui qui dit que je ne suis pas prêt de la toucher avant deux ans. Je lève les mains, pacifique.
On continue à marcher entre les boutiques et les sacs verts qui sèchent au soleil, comme les trophées d’un monde malade.
L’hôtel apparaît enfin, grand, blanc, arrogant, avec un nom en lettres dorées : Il Paradiso del Vomito. Je ris tout seul.
- Ça, c’est un signe du destin.
Le réceptionniste, jeune, bronzé, sourire robotique, nous accueille avec la voix italienne qui roucoule.
- Bonjour Madame, Monsieur. Vous désirez régler en sac à vomi ou laisser une empreinte bancaire ?
Je cligne des yeux.
- Pardon ?
- La chambre est à deux mille euros la nuit. Nous acceptons aussi les sacs verts pleins, valeur équivalente.
- Vous êtes sérieux ?
- Parfaitement, monsieur. Le marché est très stable.
Je regarde Amélie.
- Vas-y, vomis un peu, qu’on fasse des économies.
- Tu m’écœures.
Elle tourne les talons. J’ai envie de frapper la réception, la mer, le monde entier. Finalement je tends ma carte bleue et le réceptionniste me sourit, heureux de mon désespoir.
- Très bon choix, monsieur. Bienvenue à Capri.
La chambre sent la propreté de milliardaire. J’ai l’impression d’être dans un laboratoire suisse. Tout est blanc ou vert, les murs, les rideaux, même le silence semble être à prix inabordable. Je pose mon sac, j’ai l’épaule en miettes, la nuque en bouillie, le portefeuille déjà en deuil. Deux mille euros la nuit : je sens l’odeur de l’humiliation sur moi, j’ai l’impression d’avoir loué une cellule de luxe pour expier mes péchés économiques. Même le lit a l’air de couver un piège : si je m’allonge, quelqu’un, quelque part, me facturera la sieste.
- Bon, on va être bien ici, je lance à ma femme, c’est juste mon banquier qui va faire une syncope.
Mais elle ne répond pas. Depuis qu’on a posé le pied sur l’île, elle flotte, elle est ailleurs. Enfin surtout dans son téléphone qui est devenu une sorte de placenta émotionnel. En entrant dans la chambre, elle est allée directement sur le balcon, dos nu, téléphone en main pour faire un selfie avec l’expression dramatique d’une Cléopâtre en exil.
Je vais dans la salle de bain parce que je rêve d’un bain brûlant. J’ai toujours eu cette idée idiote que dans un hôtel beaucoup trop cher, l’eau du bain doit être parfaite, à la bonne température, parfumée, genre Monsieur est-il satisfait ?. Je tourne le robinet.
De l’eau froide sort, un enterrement polaire.
Je laisse couler, j’attends. Parfois ça chauffe après mais là ça ne chauffe pas. Je mets la main dessous, toujours pas. On dirait qu’ils pompent direct dans le glaçon d’un iceberg pour me rappeler que je suis pauvre.
- C’EST FROID ! je hurle.
- QUOI ? fait Amélie depuis le balcon, sans rentrer.
- L’EAU ! ELLE EST GLACEE !
- QU’EST CE QUE J’EN AI A FOUTRE !!
Je coupe l’eau et je regarde la baignoire. Elle a cette forme ovale pseudo zen, genre magazine de luxe, sauf que sans eau chaude c’est juste un cercueil de faïence.
Je reviens dans la chambre avec ma serviette autour de la taille avec l’intention de me plaindre à la réception et là je la vois.
Entièrement nue, les jambes écartées en train de se prendre en photo.
Difficile d’appeler cela un nu artistique. Hanches tournées pour laisser apparaître le chaton, poitrine en avant, visage mouillé de tragédie sentimentale, elle essaye différents angles tout en remontant ses seins avec l’avant-bras gauche pour qu’ils aient l’air plus fermes qu’en vrai. Elle prend la pose du désir, mais pas pour moi.
Je reste dans l’encadrement de la baie vitrée, serviette qui glisse, bouche ouverte.
- Qu’est-ce que tu fous ?
- Rien.
- C’est pas ça rien. Rien, c’est c’est lire un prospectus sur les balades en bateau. Là c’est du contenu premium pour OnlyFan !
Elle soupire, sans se couvrir. Elle s’en fout complètement de moi, c’est ça le pire. Avant elle aurait joué la pudeur énervée. Là, plus rien, transparence totale, comme si je n’existais plus qu’en tant que vase sur une table basse.
- Je me sens moche, dit-elle.
- Ah.
- Je me sens vieille.
Elle se retourne, encore nue, et là je vois ses yeux. Elle a ce truc que je connais trop bien : mélancolie sexuelle. Un manque cruel de mollusque éclaboussant le fond de sa chatte, si je peux dire les choses simplement. C’est pas moi qu’elle veut rassurer, c’est pas elle non plus, c’est l’autre hidalgo de Juan de mes deux.
- Il ne m'a pas écrit, dit-elle, voix cassée.
Je sens la colère monter, une vieille colère, pas spectaculaire mais usée. La colère de l’homme qui paie l’hôtel pour regarder sa femme envoyer ses nichons et sa chatte à un fantôme sur instagram ou whatsapp.
- Tu sais quoi ? Il commence à me fatiguer ton Juan.
- C’est pas mon Juan.
- Non mais sérieusement, ça va durer combien de temps ce cirque ?
- Quel cirque ?
- Le cirque du Juan qui ne répond pas, je suis triste, alors je montre mes seins au monde, au secours je suis une œuvre fragile !
Elle me regarde comme si j’étais le gars qui gâche l’ambiance d’un dîner en parlant de politique.
- Tu comprends pas, dit-elle.
- Explique-moi alors. Éclaire-moi, je suis un âne, vas-y, fais tourner la lumière.
- Tu comprends pas ce que c’est que d’être désirée.
Alors là, celle-là, elle m’arrive en travers du visage comme une bifle à la messe de Noël !
Je reste planté, je ne dis rien. Je pourrais hurler, lancer une chaise par la baie vitrée, faire un scandale monumental. Mais non, je me contente de serrer la mâchoire tellement fort que j’entends mes molaires grincer.
Je lâche :
- ET MOI ALORS ?
Elle ne répond pas. Je répète :
- ET MOI ?
- Toi c’est pas pareil.
Toujours cette phrase, toi c’est pas pareil. Traduction : toi c’est c’est routinier, c’est loyer payé, coquillette au jambon, bref l’habitude. Tandis que lui c’est l’orage dans le ventre. Je suis l’assurance habitation et lui le cambriolage torride.
Je prends ma chemise et je l’enfile n’importe comment, je me sens con et triste.
- On descend boire un verre, je lui lance.
- J’ai pas envie.
- Moi si.
- Ça coûte une fortune ici.
- Je sais mais entre être cocu par un amant espagnol et un verre hors de prix, je choisis le verre hors de prix.
Ça la fait presque sourire. Elle se rhabille et on descend.
Capri de nuit, c’est comme Capri de jour mais plus brillant et encore plus indécent. Des boutiques qui sentent le cuir et la vanité. Des couples lisses marchent avec les talons des femmes qui claquent comme des fouets, des hommes au polo rose avec des montres qui valent trois appartements. Nous, on marche en silence, comme deux figurants mal payés dans un tournage avec des stars.
On s’assoit en terrasse autour d’une petite table ronde, nappe blanche agressive et vue mer obscène. Le serveur arrive en sautillant presque. Tout bronzé, tout parfumé, l’homme parfait qui pourrait être le gendre idéal même au milieu d’un défilé de mannequin.
- Bonsoir. Un spritz ? Deux spritz ? Trois spritz ?
Je regarde la carte. Je manque de m'étrangler.
- Soixante-quinze euros ? C’est une blague ?
- Non monsieur. C’est Capri.
Il me le sort tranquille, presque tendre. C’est Capri. Comme on dirait c’est la vie. Genre : tu vas te faire ouvrir en deux mais n’oublie pas de sourire, c’est le style local.
Je soupire.
- On va prendre un seul spritz, dis-je. On le partagera, comme à la guerre.
- Et autre chose pour la signora ? demande le serveur, yeux posés sur Amélie comme si elle était à la carte.
Amélie ne le lâche pas du regard, elle est redevenue vivante d’un coup. Je la reconnais : posture féline, sourire en coin, nuque légère. Elle joue et je n’existe plus.
- Juste un verre d’eau, dit-elle.
Le serveur sourit doucement.
- L’eau est à 150 euros.
- Un spritz alors !
Je ne dis rien parce que si je parle là maintenant je vais insulter quelqu’un et finir en garde à vue. Le serveur repart en balançant un peu les hanches. Amélie le suit du regard comme un chat suit un laser.
- On dirait Juan, dit-elle à mi-voix.
- Il ne ressemble PAS à Juan.
- Tu ne l’as jamais vu.
- J’ai vu assez de mecs coiffés avec du gel pour savoir à quoi ressemble un con.
Elle rit. C’est presque agréable son rire, j’ai l’impression de souffler. Et puis je remarque un détail. Sous la table, sa main glisse le long de sa cuisse, elle ajuste sa robe et baisse un peu le tissu. Puis elle le remonte un tout petit peu. Juste assez pour deviner la ligne de la culotte. Elle prend son téléphone.
- Qu’est-ce que tu fais.
- Rien.
- Mais putain !!
- Mais laisse moi ! Je prends un souvenir.
Je suis fatigué, vraiment fatigué. Fatigué moralement, physiquement, économiquement, sentimentalement, sexuellement, touristiquement. Fatigué dans les os, dans le compte en banque, dans la dignité. Je regarde Capri, je regarde ma vie, je regarde le prix du spritz, je me dis que j’aurais dû rester chez moi avec un pastis et un ventilateur bruyant. Le vrai luxe, finalement, c’est d’être moche chez soi sans témoin.
Le serveur revient avec les spritz. Les verres sont énormes, une vraie piscine orange, presque une œuvre d’art. Amélie le prend en photo comme si c’était la naissance de notre premier enfant. Je bois une gorgée, c’est bon, évidemment mais à ce prix-là, c’est quasiment une obligation. Je lance à ma femme :
- Bon. On trinque à quoi ?
Elle répond sans hésiter :
- A Juan qui répondra peut-être demain ?
Je souris, je lève le verre et j’avale. Et je sens, très loin en moi, quelque chose qui se fissure doucement. Mais l’alcool m’aide à me détendre et on termine le spritz comme on enterre un chat : vite, sans fleurs, et avec le sentiment qu’il faudra bien le remplacer un jour. Amélie sourit, pompette. Moi, je suis dans cet état où plus rien n’a d’importance et on en enfile un autre tous les deux à la vitesse d’une formule 1 en ligne droite.
Je demande enfin l’addition. Trois cent euros, je ris nerveusement.
- On a bu du kérosène vu le prix.
Le serveur répond, toujours mielleux :
- Non, monsieur. C’est du prosecco d’altitude.
- Il a été produit à la main par le pape, votre prosecco ?
Amélie lève les yeux au ciel.
- Arrête, tu fais plouc.
Ça, c’est son expression préférée : faire plouc. Comme si elle était née à Versailles, élevée au champagne entre deux domestiques muets alors qu’en vrai, elle vient de Roubaix et que ses parents parlent avec un accent ch'tis qu’on dirait qu’ils mâchent des frites à chaque syllabe.
On se lève, Capri de nuit, c’est un aquarium de riches. Les pavés glissent sous les sandales, la mer en bas respire doucement comme une bête repue. Amélie avance en équilibre instable, légèrement ivre, main sur le téléphone, sourire idiot. Elle prend encore une photo.
- Tu vas la poster ? je demande.
- Non. C’est pour moi celle-là.
- T’as besoin de garder des preuves de ton malheur, c’est ça ?
- T’es lourd, chéri.
On longe les ruelles. Les prix dans les vitrines donnent envie de vendre un rein. Une bague à 43 000 euros, une chemise à 3 200, un t-shirt à 1600. J’ai la sensation qu’à chaque respiration, je dépense un billet de cinquante.
- J’ai faim, dit-elle soudain.
- Tu veux un sac à vomi ?
- Très drôle.
On finit par trouver un restaurant ouvert, Il nido d’amore, littéralement : le nid d’amour. Je sens que ça va être un cauchemar. Le serveur arrive, mince, bronzé, les cheveux noirs gominés, sourire à faire fondre une croix. Amélie se fige, je le vois à son regard : c’est fini, elle a dû reconnaître la silhouette de Juan dans la copie locale.
- Bonsoir, dit le serveur, je suis Nino pour vous servir.
- Bonsoir, dit Amélie, lèvres ouvertes comme si elle montrait une photocopie de sa chatte.
- Vous êtes en vacances ?
- Oui, enfin… en transit.
Je me retiens de vomir, moi aussi, mais j’ai pas de sac vert sous la main, j’ai l’impression d’être dans un porno budget hollywood. Nino sourit à Amélie comme à une cliente très spéciale. Il dépose la carte et les prix me sautent à la gorge : trois cents euros le verre de vin, cinq cents l’entrée, mille le dessert.
- Je crois que c’est la carte des enchères, je dis.
Nino rit poliment, comme si j’étais un enfant qui vient de réciter un poème nul.
Amélie choisit le vin le plus cher, évidemment, moi, je commande des pâtes en me disant qu’il faut que je m’y habitue pour les vingt prochaines années.
Les plats arrivent, minuscules et prétentieux. On dirait des œuvres d’art tristes. Une tomate coupée en quatre, posée sur un trait de sauce, j’ai envie de demander où est le reste.
Mais le vin est bon, très bon, trop bon. Après deux verres, j’oublie le prix, le monde, Juan, les sacs verts. J’ai chaud et je ris. Je la regarde, elle est belle, même dans son désastre. Son visage s’anime. Elle boit, elle rit aussi. On dirait presque un couple normal. Presque.
Trois verres plus tard, elle devient tactile. Elle rit fort, pose sa main sur mon bras, puis sur la table, puis sur ma cuisse. Je me dis : miracle.
Mais non, elle se penche vers Nino qui vient resservir le vin.
- Vous vous appelez bien Nino ?
- Oui, madame.
- J’adore ce prénom.
- Grazie.
- Je connais un Juan, vous lui ressemblez un peu.
- Ah, c’est gentil.
Je ferme les yeux, je compte jusqu’à trois, puis jusqu’à dix, puis jusqu’à faut pas tuer de serveur ni de femme quand on est en vancances.
Excuse-moi, fait-elle soudain, je vais aux toilettes.
Je hoche la tête, elle se lève, fait un clin d’œil à Nino pas vraiment discret. Un clin d’œil qui semble vouloir dire viens avec moi mais je suis un peu bourré et je reste seul à table. Nino s’éloigne, sourire de curé satisfait.
Je demande l’addition, un autre serveur me la tend avec cérémonie et là le choc : Douze mille euros !
- Douze mille euros ?
- Oui monsieur. Le vin est d’une cuvée rare.
- Rare ? À ce prix-là, j’espère qu’ils ont pressé les raisins avec les fesses de la Vierge
- Pardon ?
Je cherche Amélie des yeux mais elle n’est toujours pas dans mon champ de regard. Je sens le ridicule monter comme une marée et je laisse ma carte sur le plateau. Je ne sais pas si c’est ma main qui tremble ou ma carte en sachant qu’elle va mourir ce soir.
C’est à ce moment-là qu’Amélie revient, cheveux en bataille, robe froissée, joues rouges. Elle sent la faute et l’adultère.
- Ça va ? je demande.
- Oui, très bien.
- T’as pris ton temps.
- Oh, il y avait une queue aux toilettes !! Tu n’as pas idée !
- J’imagine !
Elle ne répond pas et s’assoit, prend une gorgée de vin comme si de rien n’était. Le silence s’installe, inconfortable. Je regarde par la fenêtre, le ciel est noir, mais au loin, une lueur rouge pulse doucement.
- Regarde, dis-je.
- Quoi ?
- Le Vésuve.
Elle tourne la tête. La montagne fume, une vraie éruption, lente, majestueuse, comme si la terre avait décidé de péter après un dîner trop cher.
Mon Dieu, dit-elle.
Autour de nous, les gens ne réagissent pas. Les serveurs continuent, imperturbables, une table de riches filme avec un iPhone plaqué or. Je me lève.
- Vous voyez ça ? dis-je. Le volcan !
Un client hausse les épaules.
- Oh, ça ? C’est tous les jours pareil.
Je ris nerveusement.. Amélie, elle, a déjà ressorti son téléphone. Elle cadre ses seins, avec le vésuve en fond et appuie sur “envoyer à Juan”. On sort du restaurant. La rue est pleine de touristes ivres et de mendiants qui tendent leurs pancartes : Un sac vert SVP.
Un type s’approche.
- Vous avez un sac ? Ou cinquante euros pour un spritz ?
Je le regarde avec un air vicieux.
- T’es plus à la page mec, les spritz sont à 300 euros ce soir !
Il hausse les épaules.
- Oui, C’est Capri, monsieur. Tout se paie ici. Vous avez 300 euros ?
Je prends Amélie par la main, on remonte vers l’hôtel. La lave au loin coule lentement, éclairant les façades blanches comme un projecteur de fin du monde. Je me dis qu’il y a peut-être une logique dans tout ça : les riches boivent, les pauvres vomissent, mon compte en banque se vide, la montagne crache. Tout le monde se vide en fait, chacun à sa manière.
Au petit matin, j’ouvre les yeux, bouche pâteuse, portefeuille anémique. Amélie dort, une jambe dehors, le téléphone serré contre sa poitrine comme un doudou d’adultère. J’ai l’impression d’avoir dormi dans une facturette à carte bleue.
Je me lève, direction le petit déjeuner en rêvant d’un vrai café italien. Je m’attends à une table avec croissants, café, fruits frais, bref le minimum syndical d’un enfer chic mais rien. Juste une carte plastifiée, posée sur la table avec dessus, trois lignes :
Spritz Aperol, 1000 euros
Spritz Limoncello, 1200 euros
Spritz Select, 1500 euros
J’appelle un serveur qui arrive en me regardant avec un sourire mécanique.
- C’est une blague ?
- Non, monsieur. on ne sert que du spritz.
- Vous avez du café ?
- Non, monsieur, je viens de vous le dire, on ne sert que du spritz.
Je me frotte le front.
- Donc si je veux juste un expresso, c’est impossible ?
Exactement, monsieur, mais un spritz Select est un très bon réveil, croyez-moi.
Je me marre, un rire sec, celui du type qui vient de comprendre que la civilisation est définitivement perdue. Amélie descend à ce moment-là, lunettes de soleil et air inspiré.
- Tu devineras jamais, je dis. Ils servent que des spritz au petit déj.
- Parfait, dit-elle.
- Parfait ?
- Oui, au moins, on ne change pas les habitudes.
Elle commande un spritz aperol avec la grâce d’une starlette alcoolique. Le serveur note ravi et moi, j’observe la terrasse. Des touristes bourrés dès neuf heures, des clochards en bas de la rue qui lèchent les sacs verts pour récupérer une gorgée de luxe. Capri, c’est Sodome avec service cinq étoiles. Je me penche vers ma moitié.
- On s’en va aujourd’hui, hein.
- Si tu veux, oui.
- Sérieusement, Amélie. On rentre.
- Oui, oui, je sais.
Mais elle dit ça d’un ton vague, celui des gens qui promettent d’arrêter de fumer. Je paie l’addition, quinze mille balles pour l'hôtel et le spritz et on part chercher le funiculaire. Le soleil tape, je transpire comme un cochon devant l’abattoir. Au loin, le Vésuve, crache encore sa mauvaise humeur. Les gens font des selfies avec le volcan en fond, sourire Colgate, fin du monde en direct.
Sur le chemin, les mendiants nous harcèlent.
- Un sac vert ! Un sac plein ! Ou cinquante euros !
Je serre ma valise et Amélie soupire.
- Ils me font de la peine.
- Ne les plains pas trop, on va finir comme eux si on reste une heure de plus.
On arrive devant le funiculaire, même file interminable, même chaleur moite, même employé en uniforme blanc.
- Deux places pour la Marina, dis-je.
- Aller simple ?
- Oui, évidemment ! Je ne vais pas m’amuser à monter et à descendre dans votre cercueil roulant toute la journée.
Il me regarde, sourcils levés.
- Comme vous voulez monsieur, mais de toute façon, le funiculaire ne descend pas. Il ne fait que monter.
- Pardon ?
- C’est le règlement, monsieur.
- Et comment on quitte l’île ?
On ne quitte pas Capri, monsieur. On s’y habitue.
Je ris, croyant à une blague mais lui ne rit pas. Derrière, Amélie murmure :
- Il ressemble à Juan.
- Non. Pas maintenant. Pas ici.
Mais elle le fixe déjà avec ses yeux doux de naufragée sentimentale. Je me tourne vers lui.
- Bon, vous allez me vendre deux tickets pour descendre, ou m’indiquer l’escalier pour descendre.
- Il n’y a pas d’escalier monsieur, juste un funiculaire qui monte ici. Il n’y a aucun moyen de redescendre.
Silence. L’air semble vibrer, autour de nous, les gens montent docilement, sacs verts à la main, visages neutres, comme des pèlerins de la nausée éternelle.
Amélie me prend la main.
- Viens.
- Où ?
- On va boire un dernier verre. Ils sont à sept mille cinq cents euros aujourd’hui. C’est presque donné.
Je la regarde. Ses cheveux volent, son sourire est triste et beau comme un mensonge répété trop longtemps.
- Pas question : On prend le funiculaire !
On monte à l’intérieur, le funiculaire tremble, gémit, s’élève lentement dans le ciel. Sous nous, la mer devient minuscule, plus haut, le volcan crache encore. Les portes finissent par s’ouvrir et nous revoilà à l’entrée de Capri avec l’employé qui me regarde avec un air dépité.
- Je vous l’avais dit monsieur. Le funiculaire ne fait que monter.
Amélie rit doucement, encore ivre de son spritz du petit déjeuner.
Et moi, je me dis que c’est ça, Capri : un paradis en boucle où tout ne fait que monter, les touristes, les prix. Au loin, le vésuve n’en finit pas de cracher sa fumée et sa lave.