La tête contre les murs (3)

Le 23/07/2026
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par GD Lodace
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Thèmes / Polémique / Politique
Troisième extrait du roman de GD Lodace, en exclusivité sur la Zone. Après le narrateur en looser (extrait n°1) et le narrateur en athée provocateur (extrait n°2), voici venir le narrateur en chevalier blanc du journalisme, courant tous les risques pour dénoncer ces hommes et femmes politiques odieux qui pensent davantage à épater la galerie qu'à servir le peuple et la démocratie. Qu'il est dur de jouer sa vie tous les jours pour la Vérité ! Heureusement, une femme aimante est là pour le soutenir avec autant de douceur qu'il met de fermeté dans l'accomplissement de sa tâche. Bienheureux les pourfendeurs du mensonge et de l'hypocrisie !
Idem que la première partie.
« Chronique d’un punchiverbiste malgré lui »
    Le patron de « La Tribune des Dunes » me tendit un carnet avec un rictus en coin : « Ce soir, tu vas assister à une démonstration de punchiverbe. Nos élus locaux en sont les champions incontestés. Prends des notes. Et porte un casque. »
    « Punchiverbe ? » Je haussai un sourcil, sceptique.
    « Oui. Un sport de combat où les coups sont des mots, et où le KO, c’est quand l’adversaire n’a plus rien à redire… ou plus rien à entendre. »
    « Donc… des punchiverbistes ? »
    « Exactement. Et ce soir, mon gars, tu vas les voir à l’œuvre. »
    L’hémicycle municipal empestait le café froid et cette odeur d’orgueil tiède qui colle aux murs des lieux de pouvoir. Dès les premières minutes, une évidence s’imposa : je n’assistais pas à une réunion, mais à un tournoi.
    Les élus, alignés comme des coqs de combat avant l’affrontement, se toisaient du coin de l’œil en affûtant leurs arguments. Le maire, arbitre malgré lui, tenta d’ouvrir les débats sur un projet de lotissement près des dunes.
    « Une opportunité économique ! » lança un adjoint, la voix onctueuse comme du miel frelaté.
    « Une aberration écologique ! » rétorqua l’opposition, rapide comme un contre du droit.
    Et ce fut parti.
    Les punchiverbistes entrèrent en lice :
    « Vous n’avez aucune vision ! » - Direct du gauche.
    « Vous, une vision ? Vous ne voyez pas plus loin que votre prochain mandat ! » - Crochet du droit.
    « Vous bloquez tout par principe ! » - Uppercut verbal.
    « Vous vendez tout sans principe ! » - Contre-attaque cinglante.
    Je notais, fasciné, cette chorégraphie grotesque où chaque réplique était un coup calculé, chaque silence une feinte. Les phrases claquaient comme des gants sur un ring, mais personne ne cherchait vraiment à gagner. Juste à marquer des points.
    « Vous méprisez les citoyens ! »
    « C’est vous qui les méprisez en refusant le progrès ! »
    « Progrès ? Vous appelez ça du progrès, bétonner les dernières parcelles de nature ? »
    « Et vous, vous appelez ça de l’écologie, dire non sans rien proposer à la place ? »
    À un moment, un vieux conseiller se leva, rouge de colère, et quitta la salle en claquant la porte.
    « Bravo », murmurai-je, « un abandon en règle. »
    Personne ne releva. Les autres étaient trop occupés à envelopper leurs insultes dans des phrases alambiquées, à jouer les punchiverbistes en quête de reconnaissance médiatique.
    « Vous savez ce qui est tragique ? » griffonnai-je en marge de mon carnet, « c’est qu’ils croient vraiment qu’on les écoute. »
    Le pire, c’est que j’avais raison. Personne ne les écoutait. Pas vraiment. Pas même eux. Ils parlaient pour le procès-verbal, pour les électeurs, pour la galerie. Pas pour avancer. Juste pour exister, comme des gosses qui tapent des pieds en hurlant « Regardez-moi ! » alors que le monde, dehors, s’en fout royalement.
    Je rentrai chez moi avec un mal de crâne carabiné et une rage sourde. Annie était assise à la table de la cuisine, une tasse de tisane fumante entre les mains, les cheveux encore humides de la douche. Elle leva les yeux vers moi et sourit avant de poser son verre. « Alors, mon écrivain préféré, tu as survécu à la jungle ? »
    « À peine », grognai-je en m’effondrant sur la chaise en face d’elle. « J’ai assisté à un combat de punchiverbistes. Des mecs payés pour se battre avec des mots, mais qui ont oublié qu’on pouvait aussi en utiliser pour construire autre chose que des murs. »
    Elle se leva, vint se placer derrière moi et posa ses mains chaudes sur mes épaules endolories. « Tu es tendu comme un arc », murmura-t-elle en massant doucement mes muscles noués. « Ils t’ont rendu malade. »
    « Ouais. » Je fermai les yeux, laissant sa chaleur apaiser la colère qui bouillait en moi. « Ils m’ont rendu malade. »
    « Je sais », répondit-elle d’une voix douce comme une caresse. « Mais tu as ce don, toi… Tu transformes la rage en quelque chose d’utile. »
    « En articles acerbes, tu veux dire ? »
    « En vérité », corrigea-t-elle en déposant un baiser sur ma tempe. « Et ça, c’est précieux. »
    « Tu crois que ça sert à quelque chose ? » Je rouvris les yeux, cherchant son regard comme on cherche un phare dans la brume.
    « Bien sûr », murmura-t-elle en se rassoyant, ses yeux posés sur moi comme une promesse. « Sinon, ils ne t’auraient pas autant à l’œil. »
    « Ou alors c’est juste parce que je les emmerde. »
    « Exactement », dit-elle avec un sourire malicieux. « Et c’est pour ça qu’on t’aime. »
    Je sortis mon carnet et commençai à écrire, transformant ma fureur en phrases précises, cinglantes comme des lames. « Messieurs les punchiverbistes », griffonnai-je, « vous passez votre temps à vous renvoyer des mots comme des balles de ping-pong, mais le filet, c’est nous. Et on en a marre de servir de terrain de jeu à vos egos surdimensionnés. »
    Annie lut par-dessus mon épaule, puis posa sa tête contre la mienne, légère comme une plume. « C’est parfait », murmura-t-elle. « Tu as mis toute ta rage, mais aussi ton espoir. C’est ça, la magie. »
    « Ouais », répondis-je en refermant le carnet. « Mais demain, ils vont encore me traiter de tous les noms. »
    « Et alors ? » Elle m’embrassa la main, ses lèvres chaudes contre ma peau. « Tu seras toujours mon écrivain préféré. »