Bonjour,
Appréciant les écrits que vous publiez, je voulais vous dire mon souhait de collaborer avec vous. J'ai rédigé une nouvelle de 2016 mots intitulée " Les crousty-sanctuaires". Ce serait un immense plaisir que de la voir publier chez vous et voilà pourquoi je vous l'envoie dans ce mail. J'imagine que l'on vous envoie beaucoup d'écrits et d'avance, je vous remercie et suis reconnaissant du temps que vous aurez consacré à sa lecture.
Restant à votre disposition pour toute demande d'informations supplémentaires, je vous prie d'agréer mes sincères salutations.
Maxime Cayet
Appréciant les écrits que vous publiez, je voulais vous dire mon souhait de collaborer avec vous. J'ai rédigé une nouvelle de 2016 mots intitulée " Les crousty-sanctuaires". Ce serait un immense plaisir que de la voir publier chez vous et voilà pourquoi je vous l'envoie dans ce mail. J'imagine que l'on vous envoie beaucoup d'écrits et d'avance, je vous remercie et suis reconnaissant du temps que vous aurez consacré à sa lecture.
Restant à votre disposition pour toute demande d'informations supplémentaires, je vous prie d'agréer mes sincères salutations.
Maxime Cayet
Des vents polaires hurlaient dans une ville grise comme la cendre. Dans ses rues désertes se succédaient des façades monotones et anonymes. Les rares habitants qu’on croisait marchaient sinistrement comme des ermites dégarnis tout juste sortis du coma. Ils se dirigeaient vers les mêmes points : des fast-foods aux lumières flamboyantes. Des lieux qui rougeoyaient par de chaudes et vaporeuses lumières et suintaient de brumes grasses.
Ces imposants temples de plastique et de PVC projetaient des couleurs vives au travers de leurs vitres. Sur leur trottoir se présentent une dizaine de petits autels et encensoirs où brûlait de l’encens, au parfum de poulet braisé. L’odeur qui s’en dégageait collait aux naseaux, brûlante et grasse. Ces établissements attiraient les foules comme des églises sonnant la messe. Le bon peuple s’y alimentait et y opérait sa spiritualité au quotidien. C’étaient les crousty-sanctuaires. Leur devanture s’auréolait de mascottes très souriantes et un peu cartoon. Des volailles supermusclées aux sourires extrêmes, brandissant leur pouce levé comme pour dire à quel point elles se savent succulentes. Ces personnages se présentaient sous la forme d’emblèmes ou même de sculptures.
De part et d’autre de la porte d’entrée se tenaient de massifs distributeurs de canettes. Ils accueillaient les visiteurs comme deux statues d’Anubis au seuil d’une pyramide. On y achetait de gros cierge-canettes. Des boissons que l'assoiffé lambda décapsulait pour ingérer une puissante dose de sucre. Une fois vidé de ce qu’il contenait, le cierge-canette rendait visible l’effigie peinte sur sa paroi de verre et à chaque fois, c’était une icône de poulet. Les pèlerins disposaient ces cierge-canettes vidées sur le sol bitumeux de l’entrée. Des dizaines d'icônes de volailles posées et qui semblaient nous regarder. Une fois passé au travers de cette décharge de bibelots religieux, on pouvait pousser une des deux portes vitrées et entrer dans le restaurant.
Des tables se dressaient dans toute la salle, et une douzaine de consommateurs y déjeunait. Les couleurs vives du carrelage se teintaient de clair ou d’obscur par les nombreuses salissures de gras de l’endroit.
Les employés de ces fast-foods étaient des prêtres qui distribuaient les portions de crousty-chicken à leurs clients. Ils étaient une petite dizaine et vous servaient votre commande. Leur visage calme et sédaté était souligné par leur chemise à manches courtes et à col Mao. Elle était d’un bleu si pétant et électrique qu’elle en ferait mal aux yeux.
Le prêtre était au service des clients qui entraient comme de véritables manants diminués par la faim. Le crousty-sanctuaire sauvait ces affamés enguenillés et les empiffrait de quelque chose de sophistiqué, de clinquant, bref, d’un crousty-chicken.
Les prêtres proposaient à leurs clients d’absoudre leurs péchés en y dégustant ce plat succulent. Le consommer, c'était symboliquement consommer une chair sacrée. Pour passer commande, il fallait interagir avec des vitraux tactiles. Ces interfaces aux lignes métalliques reconstituaient des scènes bibliques mettant en scène des poulets religieux. Derrière chacune des gueules de ces animaux saints était peint un cercle doré. En regardant bien, on remarquait que c’étaient des pizzas en or. Le vitrail répondait au doigt comme une borne à écran tactile. La représentation iconographique et religieuse se modifiait sous les clics des doigts. Bien que leur utilisation fût d’une intuitivité déconcertante, un des prêtres remarqua ce jour-là que quelqu'un avait du mal à s’en servir. C'était la première fois qu’il entrait dans un endroit comme celui-ci. Il n’était visiblement pas du coin. Cet étranger croulant sous la faim s'était arrêté dans ce lieu sans en connaître les codes. Le crousty-prêtre vint alors à sa rescousse avec une attention profondément empathique. Le manant affamé disait qu’il ne savait pas réellement comment il s’était retrouvé ici. Sa faim l’avait presque inconsciemment porté à cet endroit. Il se demanda ce que pouvait bien être le crousti-chicken. Le prêtre certifiait que c’était le produit le plus saint des saints. Conçue dans une éthique si pure et bienveillante qu’elle en est sacrée. C’était avec un incommensurable bien-être que les animaux avaient donné leur corps au Crousty tout-puissant.
Le prêtre demanda au badaud comment il s'appelait. Fa.. Fabrice, répondit l’homme interrogatif. Bien ! dit le prêtre. Et maintenant on dit tous bonjour à Fabrice ! La douzaine de clients attablés se retourna alors et dit à l’unisson “Bonjour Fabrice !” Puis ils regagnèrent fissa leur petit plat. Dorénavant Fabrice, votre nom sera inscrit sur chaque emballage carton que nous vous donnerons. Oh ! Et chaque crousty-chicken qu’on vous offrira scandera votre prénom avec gloire et mélodie. Car ce sont ça les valeurs du Crousty : respect et identité.
Avant même que Fabrice ait passé commande ou formulé quoique ce soit, on lui avait déjà ramené une barquette de crousty-chicken. Quand la barquette cartonnée du crousty-chicken percuta sa table, le plat gémit douloureusement son nom : “Fabriceeee…”. Dans la même râle d’agonie qu’un ballon qu’on dégonfle. Ce crousty-chicken était une barquette de riz recouvert de morceaux de poulet. Le simple fait de regarder ce plat accaparait Fabrice d’une étrange intensité. Il louchait presque contre sa volonté. La nourriture semblait distordre l’air en petites volutes, comme si les lois de la physique n’étaient plus les mêmes à son contact. D’abord interloqué, Fabrice planta une cuillère curieuse dans la mixture. Ce qui fit retentir un autre gémissement, comme un prout s’échappant d’un cadavre. Au même moment, sur la table voisine, un autre prêtre distribua leur commande à des clients. Ceux-là, ultimement fanatiques et adeptes du Crousty, étaient déguisés en poulet. Le prêtre leur donna en intraveineuse le substantifique crousty-chicken. Les deux bonhommes furent électrifiés de frissons. Ils s'arrachaient d'un plaisir mielleux et rugissant. La sensation était si puissante que l’un d’eux s’évanouit sur le champ. Son corps costumé tomba sur le sol gras et collant du Crousty-sanctuaire. Il gisait de petits spasmes. Le mur juste à côté de lui se leva doucement comme un rideau. Juste en-dessous, de longues, très longues pattes de poulet jaunes et crochues sortirent comme des tentacules. Elles attrapèrent le corps du fanatique en overdose et le traînèrent sur le carrelage dans un son vitreux et très irritant. Il partit sous le mur comme une proie ramenée par une mygale sous un rocher et disparut dans une nappe d’ombre. Le mur se referma derrière lui.
Fabrice, absolument horrifié, ressentait quelques vertiges. Le prêtre essayait de l’apaiser en lui rappelant que son premier repas était gratuit. Mais, ni une ni deux, Fabrice prit ses jambes à son cou. Il s’échappa avec une peur terrible. Il voulut s’enfuir de cette ville. Il ne savait même pas comment il était arrivé ici. Il se souvenait simplement avoir marché dans une banlieue qu’il ne connaissait pas très bien. C’était sa seule faim qui l’avait guidé. Voilà déjà plus de 24h qu’il n’avait rien mangé. Repartant de zéro, il faisait le tour de la ville à la recherche d’un autre restaurant. Toutes les rues ne se composaient hélas que d’enseignes et de façades vides. Comme si elles avaient toutes mis la clé sous la porte. Les devantures paraissaient fausses comme des décors de cinéma, faits en toc. C’était le néant urbanisé.
Mais le pire n’était pas cette apparente absence de vie. Non, le pire, c’était la présence d’au moins un crousty-sanctuaire dans chaque avenue, dans chaque ruelle, chaque sentier. Toute trace de vie qui restait se concentrait dans ces fast-foods de fanatiques. La faim tordait de plus en plus le ventre de Fabrice. Qu'allait-il faire ? Tout de même pas retourner dans un de ces horribles fast-foods ? Il errait et continuait de tourner dans les rues. Chaque fois qu’il croisait un crousty-sanctuaire, il se sentait provoqué puis nargué. Puis au fur et à mesure, il se laissa séduire et finit par relativiser la scène dont il fut témoin. Peut-être que ce ne serait pas si mal d’y retourner ? Pourquoi pas une salade végétarienne après tout ? Il se détestait de pencher pour cette option, mais il alla mécaniquement vers celle-ci.
Il s’arrêtait alors devant un autre de ces établissements en se répétant qu’il faisait une énorme connerie. Émacié et délirant, il pénétra dans le crapuleux restaurant.
L’accueil y était une fois encore d’une nette bienveillance, presque enjoint de douceur. Un prêtre lui apportait une portion fumante de crousty-chicken. Il posait la barquette cartonnée devant Fabrice sur le plastique extrêmement collant d’une table multicolore. La nourriture reproduisit le mot “Fabricccee…” dans un faible gémissement. Presque un appel à l’aide. Bonne dégustation, que le Crousty soit bon, dit le prêtre. Les portions de poulet irradiaient comme du métal en fusion. Fabrice se tenait face à ce plat comme devant un taureau dans une corrida. Un bien déstabilisant duel.
Fébrile, il se saisit de sa cuillère et achemina timidement un morceau jusqu’à ses lèvres. Cette bouillie de riz et de poulet était comme vibratoire, magnétique. Une énergie suffisamment puissante pour inhiber ses derniers sens et il referma ses mâchoires sur la cuillerée. Les premiers mâchouillements ne laissaient place qu’à une rassurante absence de goût. Comme s'il mangeait la forme finie et physique du vide. La présupposée intensité de cette nourriture n’était que du marketing, conclut-il. Il mastiquait avec confiance cette mélasse puis l'ingéra. Elle glissait dans son œsophage comme un chevalier qui aurait trébuché dans un puits. Très vite, il ressentait du fond de ses entrailles quelque chose. C’était comme s'il pouvait entendre par le ventre. C’étaient des voix de poulet. Le crousty-chicken résonnait dans son estomac comme un enfer dont les diables seraient des volailles avec des fourches. Cette vision diabolique lui venait avec une extrême netteté.
Désabusé, Fabrice se leva dans un élan médiocre, et après deux-trois pas titubants, perdit l’équilibre et se plaqua contre le mur gras et collant. Il avait l’impression que sa propre chair se retournait contre lui. Il était hors de question qu’il remange de cette merde. Il scanna du regard l’intérieur du fast-food, se redressa, et s'élança brutalement vers la sortie. Le prêtre tenta de l’en empêcher par des gestes mollassons, mais Fabrice le balaya comme un buffle. Désorienté, Fabrice courut et se prit en pleine poire la vitre qu’il prenait pour la porte de sortie. C’est alors que deux crousty-fanatiques, dans leurs saillantes et carnavalesques tenues de poulets, vinrent le maîtriser par des clés de bras. Ces colosses costumés le manipulaient sans peine et le reposaient à sa table pour qu’il termine son dégueulasse crousti-chicken. Mais le ventre de Fabrice hurlait dans un crypto-charabia chaotique. Son estomac s’était changé en réacteur nucléaire. Il sentait chacune de ses cellules vibrer comme une chorale de poulets hurleurs. Sa gueule s’étira comme un élastique mutant et il goba en deux claquements de dents les deux balourds déguisés. Sa tête revint à sa taille d’origine puis ruissella de sueurs froides. Tout rouge et sanglotant, il trotta pour s’enfuir du restaurant.
Après avoir marqué une très brève pause, tous les clients reprirent leur déjeuner comme si de rien n’était. Le prêtre regarda avidement Fabrice qui est déjà loin, et esquissa un rictus plein de délice.
Depuis ce jour, Fabrice s’est juré de ne plus jamais revenir dans cette ville froide et morose. Il ne mangeait presque plus. C’était comme si le repas de ces deux fanatiques était devenu le repas d’une vie. De temps en temps, il ressentait encore quelque poulet chanter en lui. Mais préférait les oublier en
bannissant toute alimentation de sa vie.
Ces imposants temples de plastique et de PVC projetaient des couleurs vives au travers de leurs vitres. Sur leur trottoir se présentent une dizaine de petits autels et encensoirs où brûlait de l’encens, au parfum de poulet braisé. L’odeur qui s’en dégageait collait aux naseaux, brûlante et grasse. Ces établissements attiraient les foules comme des églises sonnant la messe. Le bon peuple s’y alimentait et y opérait sa spiritualité au quotidien. C’étaient les crousty-sanctuaires. Leur devanture s’auréolait de mascottes très souriantes et un peu cartoon. Des volailles supermusclées aux sourires extrêmes, brandissant leur pouce levé comme pour dire à quel point elles se savent succulentes. Ces personnages se présentaient sous la forme d’emblèmes ou même de sculptures.
De part et d’autre de la porte d’entrée se tenaient de massifs distributeurs de canettes. Ils accueillaient les visiteurs comme deux statues d’Anubis au seuil d’une pyramide. On y achetait de gros cierge-canettes. Des boissons que l'assoiffé lambda décapsulait pour ingérer une puissante dose de sucre. Une fois vidé de ce qu’il contenait, le cierge-canette rendait visible l’effigie peinte sur sa paroi de verre et à chaque fois, c’était une icône de poulet. Les pèlerins disposaient ces cierge-canettes vidées sur le sol bitumeux de l’entrée. Des dizaines d'icônes de volailles posées et qui semblaient nous regarder. Une fois passé au travers de cette décharge de bibelots religieux, on pouvait pousser une des deux portes vitrées et entrer dans le restaurant.
Des tables se dressaient dans toute la salle, et une douzaine de consommateurs y déjeunait. Les couleurs vives du carrelage se teintaient de clair ou d’obscur par les nombreuses salissures de gras de l’endroit.
Les employés de ces fast-foods étaient des prêtres qui distribuaient les portions de crousty-chicken à leurs clients. Ils étaient une petite dizaine et vous servaient votre commande. Leur visage calme et sédaté était souligné par leur chemise à manches courtes et à col Mao. Elle était d’un bleu si pétant et électrique qu’elle en ferait mal aux yeux.
Le prêtre était au service des clients qui entraient comme de véritables manants diminués par la faim. Le crousty-sanctuaire sauvait ces affamés enguenillés et les empiffrait de quelque chose de sophistiqué, de clinquant, bref, d’un crousty-chicken.
Les prêtres proposaient à leurs clients d’absoudre leurs péchés en y dégustant ce plat succulent. Le consommer, c'était symboliquement consommer une chair sacrée. Pour passer commande, il fallait interagir avec des vitraux tactiles. Ces interfaces aux lignes métalliques reconstituaient des scènes bibliques mettant en scène des poulets religieux. Derrière chacune des gueules de ces animaux saints était peint un cercle doré. En regardant bien, on remarquait que c’étaient des pizzas en or. Le vitrail répondait au doigt comme une borne à écran tactile. La représentation iconographique et religieuse se modifiait sous les clics des doigts. Bien que leur utilisation fût d’une intuitivité déconcertante, un des prêtres remarqua ce jour-là que quelqu'un avait du mal à s’en servir. C'était la première fois qu’il entrait dans un endroit comme celui-ci. Il n’était visiblement pas du coin. Cet étranger croulant sous la faim s'était arrêté dans ce lieu sans en connaître les codes. Le crousty-prêtre vint alors à sa rescousse avec une attention profondément empathique. Le manant affamé disait qu’il ne savait pas réellement comment il s’était retrouvé ici. Sa faim l’avait presque inconsciemment porté à cet endroit. Il se demanda ce que pouvait bien être le crousti-chicken. Le prêtre certifiait que c’était le produit le plus saint des saints. Conçue dans une éthique si pure et bienveillante qu’elle en est sacrée. C’était avec un incommensurable bien-être que les animaux avaient donné leur corps au Crousty tout-puissant.
Le prêtre demanda au badaud comment il s'appelait. Fa.. Fabrice, répondit l’homme interrogatif. Bien ! dit le prêtre. Et maintenant on dit tous bonjour à Fabrice ! La douzaine de clients attablés se retourna alors et dit à l’unisson “Bonjour Fabrice !” Puis ils regagnèrent fissa leur petit plat. Dorénavant Fabrice, votre nom sera inscrit sur chaque emballage carton que nous vous donnerons. Oh ! Et chaque crousty-chicken qu’on vous offrira scandera votre prénom avec gloire et mélodie. Car ce sont ça les valeurs du Crousty : respect et identité.
Avant même que Fabrice ait passé commande ou formulé quoique ce soit, on lui avait déjà ramené une barquette de crousty-chicken. Quand la barquette cartonnée du crousty-chicken percuta sa table, le plat gémit douloureusement son nom : “Fabriceeee…”. Dans la même râle d’agonie qu’un ballon qu’on dégonfle. Ce crousty-chicken était une barquette de riz recouvert de morceaux de poulet. Le simple fait de regarder ce plat accaparait Fabrice d’une étrange intensité. Il louchait presque contre sa volonté. La nourriture semblait distordre l’air en petites volutes, comme si les lois de la physique n’étaient plus les mêmes à son contact. D’abord interloqué, Fabrice planta une cuillère curieuse dans la mixture. Ce qui fit retentir un autre gémissement, comme un prout s’échappant d’un cadavre. Au même moment, sur la table voisine, un autre prêtre distribua leur commande à des clients. Ceux-là, ultimement fanatiques et adeptes du Crousty, étaient déguisés en poulet. Le prêtre leur donna en intraveineuse le substantifique crousty-chicken. Les deux bonhommes furent électrifiés de frissons. Ils s'arrachaient d'un plaisir mielleux et rugissant. La sensation était si puissante que l’un d’eux s’évanouit sur le champ. Son corps costumé tomba sur le sol gras et collant du Crousty-sanctuaire. Il gisait de petits spasmes. Le mur juste à côté de lui se leva doucement comme un rideau. Juste en-dessous, de longues, très longues pattes de poulet jaunes et crochues sortirent comme des tentacules. Elles attrapèrent le corps du fanatique en overdose et le traînèrent sur le carrelage dans un son vitreux et très irritant. Il partit sous le mur comme une proie ramenée par une mygale sous un rocher et disparut dans une nappe d’ombre. Le mur se referma derrière lui.
Fabrice, absolument horrifié, ressentait quelques vertiges. Le prêtre essayait de l’apaiser en lui rappelant que son premier repas était gratuit. Mais, ni une ni deux, Fabrice prit ses jambes à son cou. Il s’échappa avec une peur terrible. Il voulut s’enfuir de cette ville. Il ne savait même pas comment il était arrivé ici. Il se souvenait simplement avoir marché dans une banlieue qu’il ne connaissait pas très bien. C’était sa seule faim qui l’avait guidé. Voilà déjà plus de 24h qu’il n’avait rien mangé. Repartant de zéro, il faisait le tour de la ville à la recherche d’un autre restaurant. Toutes les rues ne se composaient hélas que d’enseignes et de façades vides. Comme si elles avaient toutes mis la clé sous la porte. Les devantures paraissaient fausses comme des décors de cinéma, faits en toc. C’était le néant urbanisé.
Mais le pire n’était pas cette apparente absence de vie. Non, le pire, c’était la présence d’au moins un crousty-sanctuaire dans chaque avenue, dans chaque ruelle, chaque sentier. Toute trace de vie qui restait se concentrait dans ces fast-foods de fanatiques. La faim tordait de plus en plus le ventre de Fabrice. Qu'allait-il faire ? Tout de même pas retourner dans un de ces horribles fast-foods ? Il errait et continuait de tourner dans les rues. Chaque fois qu’il croisait un crousty-sanctuaire, il se sentait provoqué puis nargué. Puis au fur et à mesure, il se laissa séduire et finit par relativiser la scène dont il fut témoin. Peut-être que ce ne serait pas si mal d’y retourner ? Pourquoi pas une salade végétarienne après tout ? Il se détestait de pencher pour cette option, mais il alla mécaniquement vers celle-ci.
Il s’arrêtait alors devant un autre de ces établissements en se répétant qu’il faisait une énorme connerie. Émacié et délirant, il pénétra dans le crapuleux restaurant.
L’accueil y était une fois encore d’une nette bienveillance, presque enjoint de douceur. Un prêtre lui apportait une portion fumante de crousty-chicken. Il posait la barquette cartonnée devant Fabrice sur le plastique extrêmement collant d’une table multicolore. La nourriture reproduisit le mot “Fabricccee…” dans un faible gémissement. Presque un appel à l’aide. Bonne dégustation, que le Crousty soit bon, dit le prêtre. Les portions de poulet irradiaient comme du métal en fusion. Fabrice se tenait face à ce plat comme devant un taureau dans une corrida. Un bien déstabilisant duel.
Fébrile, il se saisit de sa cuillère et achemina timidement un morceau jusqu’à ses lèvres. Cette bouillie de riz et de poulet était comme vibratoire, magnétique. Une énergie suffisamment puissante pour inhiber ses derniers sens et il referma ses mâchoires sur la cuillerée. Les premiers mâchouillements ne laissaient place qu’à une rassurante absence de goût. Comme s'il mangeait la forme finie et physique du vide. La présupposée intensité de cette nourriture n’était que du marketing, conclut-il. Il mastiquait avec confiance cette mélasse puis l'ingéra. Elle glissait dans son œsophage comme un chevalier qui aurait trébuché dans un puits. Très vite, il ressentait du fond de ses entrailles quelque chose. C’était comme s'il pouvait entendre par le ventre. C’étaient des voix de poulet. Le crousty-chicken résonnait dans son estomac comme un enfer dont les diables seraient des volailles avec des fourches. Cette vision diabolique lui venait avec une extrême netteté.
Désabusé, Fabrice se leva dans un élan médiocre, et après deux-trois pas titubants, perdit l’équilibre et se plaqua contre le mur gras et collant. Il avait l’impression que sa propre chair se retournait contre lui. Il était hors de question qu’il remange de cette merde. Il scanna du regard l’intérieur du fast-food, se redressa, et s'élança brutalement vers la sortie. Le prêtre tenta de l’en empêcher par des gestes mollassons, mais Fabrice le balaya comme un buffle. Désorienté, Fabrice courut et se prit en pleine poire la vitre qu’il prenait pour la porte de sortie. C’est alors que deux crousty-fanatiques, dans leurs saillantes et carnavalesques tenues de poulets, vinrent le maîtriser par des clés de bras. Ces colosses costumés le manipulaient sans peine et le reposaient à sa table pour qu’il termine son dégueulasse crousti-chicken. Mais le ventre de Fabrice hurlait dans un crypto-charabia chaotique. Son estomac s’était changé en réacteur nucléaire. Il sentait chacune de ses cellules vibrer comme une chorale de poulets hurleurs. Sa gueule s’étira comme un élastique mutant et il goba en deux claquements de dents les deux balourds déguisés. Sa tête revint à sa taille d’origine puis ruissella de sueurs froides. Tout rouge et sanglotant, il trotta pour s’enfuir du restaurant.
Après avoir marqué une très brève pause, tous les clients reprirent leur déjeuner comme si de rien n’était. Le prêtre regarda avidement Fabrice qui est déjà loin, et esquissa un rictus plein de délice.
Depuis ce jour, Fabrice s’est juré de ne plus jamais revenir dans cette ville froide et morose. Il ne mangeait presque plus. C’était comme si le repas de ces deux fanatiques était devenu le repas d’une vie. De temps en temps, il ressentait encore quelque poulet chanter en lui. Mais préférait les oublier en
bannissant toute alimentation de sa vie.