LA ZONE -

Comment perdre les JO : jeux zérolympiques

Le 12/10/2005
par Nounourz
[illustration] Nous y voila. Les premières épreuves des Jeux Olympiques commenceront demain. Le moment est venu de mettre en pratique tout ce que j’ai appris durant les quatres dernières années. Je pense que je suis prêt. J’ai passé plus de six mois à m’entraîner, intensément. Sur ma playstation.
Je me réveille. Les autres membres de l’équipe de la Zone sont déjà debout, ils font des étirements, des exercices d’échauffement. Un plateau-repas m’attend sur la table : il y a un verre de jus de fruits, deux croissants, du pain, de la confiture. Il me faudra plus que cela. Je vais en cuisine, croise un type en tablier blanc, lui demande quelque chose de plus consistant, un plat de spaghetti par exemple, avec de la sauce au chocolat et de la crème chantilly. Il bafouille un truc, mais j’enchaîne direct : je suis un sportif olympique, de haut niveau, renommée internationale, ce petit déjeuner est scan-da-leux, j’exige un repas complet qui me donnera la force nécessaire pour surmonter les difficiles épreuves qui m’attendent, ma rhétorique est parfaite, je lui cloue le bec, je suppose qu’il s’apprête à faire appel à tous ses aides-cuistots pour me préparer un festin.

« M’sieur j’suis plâtrier, j’suis la pour réparer le pan de mur là-bas, derrière vous ‘voyez ? »

Hum. La journée commence bien.

Nous pénétrons dans le stade. Dans les vestiaires, l’ambiance est bon enfant. Nihil fait un peu la gueule, il a été privé de sodomie depuis qu’il a fait poser des implants métalliques sous-cutanés sur son phallus. Pour faire le vide dans mon esprit, je bouquine paisiblement, un livre captivant. Son auteur, Cioran, est un véritable génie, d’une lucidité effrayante. J’admire cette noblesse de la pensée, ce courage dans la douleur, je bois ses paroles, ses idées terrifiantes mais séduisantes.

L’épreuve du cent mètres commence. Je repense à Cioran. Nous sommes alignés sur la ligne de départ, prêts à nous élancer vers la victoire. Nos corps ruissellent de sueur sous le soleil de plomb. La tension est à son comble. Soudain, l’illumination me parvient. Nous ne sommes que des êtres insignifiants pour lesquels la seule issue est la mort. L’auteur avait raison. A quoi rime tout ceci ? Une course, certes, mais vers quelle éphémère gloire ? Tout est vain, tout est futile, inutile. Le coup de feu retentit, les athlètes s’élancent vers la médaille. Tous, sauf moi. Je marche tranquillement. Ma lecture m’a ouvert les yeux, je ne me ferai plus berner par ces illusions de victoire. Nul n’est vainqueur en ce monde. Je me promène, je flâne, doucement, je prends mon temps. Quand je franchis la ligne d’arrivée après 45,8 secondes, l’arbitre me demande ce qui m’est arrivé. Je le regarde, sourire en coin, puis me retourne en haussant les épaules.

Retour aux vestiaires. Mon entraîneur n’a plus de voix après m’avoir crié dessus de toutes ses forces, et moi, je n’ai plus d’oreilles. Il semble très contrarié par mon attitude. J’ai beau lui expliquer que tout cela n’est que perte et ruine, il ne veut rien entendre. Quand il m’a dit que je pourrais faire une croix sur mon blé si je continuais mes conneries, je me suis dit que j’allais faire un petit effort. Nous sommes des condamnés en route vers l’échafaud, mais j’aimerais y aller en Mercedes. L’épreuve du 100 mètres haies va débuter. Je m’isole aux toilettes, sors mon sachet de cocaïne, fais une ligne… non, une autoroute quatre voies, toute blanche, et m’enfile tout ça dans la narine à l’aide d’un papier roulé en tube.

J’arrive devant la ligne de départ. J’ai un peu la tête qui tourne, putain, elle est forte cette coke, le dealer ne m’a pas entubé. Bizarre, je me sens un peu faible. Je me mets en position sur le starting-block. Argh, je n’arrive pas à caler mes pieds. Je… Ah, voila. L’arbitre tire le coup de feu. Les athlètes se ruent sur la piste, leur vitesse est ahurissante. Ils sont au moins deux fois plus rapide que moi ! C’est impossible ! Je fais de mon mieux, mais j’ai du mal à courir. C’est certainement moi qui suis deux fois plus lent. La première haie se rapproche. Oh, je me suis trompé de couloir. Au temps pour moi. Quelle expression stupide ! J’éclate de rire, c’est plus fort que moi. J’essaie de franchir la barrière, hilare, mon pied s’entrave, je tourne la tête, j’essaie de rattraper avec mon autre jambe, celle-ci ne répond pas, je m’aplatis sur le sol. Je suis allongé, et pourtant, tout tourne autour de moi. Je me demande ce que Galilée dirait de cela. Il me faut vingt bonnes secondes pour me relever, et encore quatre haies à franchir. Je me relance mais cette fois mes jambes flageolent, je cours en titubant et je me vautre devant le second obstacle. Tans pis, je me relève, je passe à coté, je sens que je suis incapable de m’élever au-dessus. Je finis tant bien que mal en contournant les autres aussi. De toute façon, mon entraîneur a une extinction de voix. Tant pis pour la merco, j’irai au cimetière en mobylette. N’empêche, comment ai-je pu être con au point de confondre la coke et la kétamine ?

Quand je rentre au vestiaire, mon entraîneur est en train de pleurer. Ca me rend triste, de le voir ainsi. Je sens des larmes couler sur mes joues. Je suis la honte de l’équipe, un bon à rien. Mais je vais me rattraper. Je vais faire un carton au lancer de javelot.

J’arrive sur le terrain, mon javelot à la main. Cette fois je n’ai pas le droit à l’erreur. Je regarde le tableau des scores : le record est a 27 mètres. 27 ! C’est ridicule, je vais tout pulvériser. J’esquisse un rictus, une lueur scintille sur mon sourire colgate. L’heure de la revanche a sonné. Je me recule pour prendre mon élan. Un importun tente de m’adresser la parole mais j’ai tôt fait de faire taire l’outrecuidant personnage. J’ai besoin de concentration, de calme, de sérénité. Je suis un bras puissant qui va projeter l’engin à des années lumières. Le gars retente de me parler, je lui hurle de la fermer, puis sans lui laisser le temps de reprendre je m’élance. Je cours de plus en plus vite, mon corps tendu comme un arc, je m’arrête à la limite et mon bras éjecte puissamment le projectile oblong vers le record du monde. A vue d’œil, j’ai largement dépassé les cinquante mètres. Tiens, un truc me chiffonne : devant moi, à une vingtaine de mètres, se trouvent plusieurs marteaux lourdement enfoncés dans le sol. Des marteaux. Tiens tiens. Bordel de merde. Des marteaux.

Quand je rentre au vestiaire, mon entraîneur est en train de jouer à la game boy. Je n’ose pas le déranger en pleine partie de tetris. Je me prépare en silence pour l’épreuve de cyclisme. J’ai une botte secrète imparable.

Nous sommes sur la ligne de départ. J’enfile mon casque, mes gants, je suis sur mon destrier prêt à rouler vers la lumière. Le coup de feu retentit, je pars comme une flèche. En dix secondes, je leur ai mis dix mètres dans la vue. J’accélère encore, je creuse le trou, ils ne me rattraperont pas. Je fais deux tours, trois tours de piste, au quatrième je rattrape le dernier. Je file comme une fusée, Lance Armstrong n’est qu’un risible face à moi. Dernier tour, je ralentis exprès pour narguer mes concurrents qui amorcent péniblement leur septième. Je m’arrête devant la ligne d’arrivée, je fume une clope, puis je la franchis en marchant. Le stade est silencieux. Pourquoi ne m’acclame-t-on pas ? L’arbitre s’avance vers moi, l’air exaspéré. Je vous épargnerai l’engueulade qui a suivi, je résumerai juste la situation ainsi : disqualifié, l’usage de cyclomoteur étant interdit en épreuve de cyclisme. Quelle bande de connards.

Quand je rentre au vestiaire, mon entraîneur s’est pendu. Je lui fouille les poches, on ne sait jamais, et je lui retire sa rolex. Il avait presque mille euros en liquide et un téléphone portable. Ensuite, j’appelle les secours. Pauvre homme, j’ai entendu dire qu’il avait de grosses difficultés familiales ces temps-ci. Et puis le stress des jeux olympiques et tout ça, ses nerfs fragiles auront craqué. J’aurais peut-être du lui offrir une petite ligne de coke. En tout cas, les jeux olympiques s’arrêtent la pour moi, les membres de mon équipe ont décidé de tout stopper en son honneur. Il faut dire que leurs résultats n’étaient pas fameux, à eux non plus. Narak a tué trois spectateurs durant l’épreuve de tir à l’arc, Nihil a sévèrement blessé son adversaire au rectum en tentant de le sodomiser durant l’épreuve de lutte gréco-romaine, Aka est arrivée bonne dernière à l’épreuve du 100 mètres féminin, handicapée par sa paire de chaussures à talons « newrocks », Dourak exclu pour avoir molesté un concurrent anglais, et les autres se sont barrés au café des sports pour jouer au flipper. Tant pis. Je suis quand même déçu, c’était plus facile sur playstation. Dans deux ans, j’essaierai de jouer à la coupe du monde de football, ça doit être sympa aussi.

= commentaires =

Dourak Smerdiakov


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    le 12/10/2005 à 20:26:54
Excellent. Ca parle de moi. Bravo. Votez pour moi.
Narak


    le 14/10/2005 à 20:40:21
Je suis dedans ça suffit pour que je l'aime. Je ne parlais pas que du texte.
Dourak Smerdiakov


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    le 24/10/2005 à 22:30:16
Tiens, ici aussi, ça parle de javelot.
Nürz     le 30/10/2005 à 07:02:57
au fait, le titre original de ce texte était "Jeux zérolympiques".

Voila, pour info.
Lapinchien


tw
    le 30/10/2005 à 10:17:16
avec solo alcolo qui passe en salo alcolo , en fait c'est le duexieme texte que j'ai pas lu à cause du titre que je trouvais deja peu inspiré, laissant presager une suite catastrophique. forcement avec l'autre titre j'aurais forcement lu et j'aurais trouvé çà tres bien (comme pour glaux d'ailleurs) j'aurais meme mis 4 points...

Bon j'attends qu'on change le titre pour lire ce texte
nihil


    le 30/10/2005 à 13:56:17
Ca roule. Et une pizza quatre saisons pour la 9, une ! Quelqu'un veut que je lui suce le cul en prime ou ça ira ?

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