LA ZONE -

La logique du pire : une dédicace à Murphy

Le 14/04/2006
par Nounourz
[illustration] Il est sept heures, et j’ai envie de vomir. Ce n’est pas un quelconque problème digestif, loin s’en faut ; non, c’est ma vie qui me donne envie de gerber. Mais il faut bien passer outre, alors comme tout les matins, je contiens ma nausée et j’ m’extirpe péniblement de mon lit, tandis que ma femme continue de ronfler. Une fois de plus, je me demande ce que je fous avec elle, cette connasse qui n’en branle pas une et se contente de dépenser le peu de fric que je parviens à gagner avec mon boulot minable. Elle me fait encore bander, c’est ce qui la sauve. Le jour ou ma bite ne se lèvera plus pour sa gueule de lolita ou pour son petit cul rebondi, je la fous à la porte sans ménagement. Si au moins cette ahurie savait faire la cuisine.
Le café est assez fort - c’est moi qui l’ai préparé cette fois ci - et je sens l’énergie affluer péniblement dans mon organisme. Une deuxième tasse, et je suis prêt à affronter la jungle urbaine. Pas besoin d’allumer le téléviseur : les nouvelles seront à chier, comme à l’ordinaire. Pas besoin du petit écran pour nourrir ma dépression, elle s’entretient d’elle-même, alimentée par une existence sordide, une vie de couple insipide et par des possibilités d’avenir meilleur réduites au néant.

La voiture met cinq bonnes minutes à démarrer. J’ai un problème à l’allumage, il attendra, je n’ai pas les moyens de laisser la caisse chez le garagiste. Je rejoins en vitesse le flot métallique, et ne suis bientôt plus qu’une cellule gris métal naviguant au hasard d’artères surpeuplées. Je peine à maintenir mon véhicule à une centaine de kilomètres à l’heure, tandis que d’autres me doublent à droite et à gauche. Ca m’avait fait un peu peur au début, puis on s’y fait vite. Maintenant, quand un boulet roule devant moi comme un escargot, je le dépasse par la droite aussi. La voie de gauche semble réservée aux fous du volant qui roulent à cent cinquante, groupe auquel j’appartiendrais si ma voiture me le permettait. Mais cette carne qui pue l’huile est à peine capable d’atteindre les vitesses autorisées.

Une vingtaine de minutes plus tard, voici que la rocade commence à s’encombrer, le flux ralentit de plus en plus. Encore une saloperie d’accident, bordel de merde, ces connards pourraient crever ailleurs ou à un autre moment. Tous ces vautours doivent sans doute ralentir à l’approche du drame pour ne pas rater une miette du spectacle. Je les comprends. Si seulement il y avait encore à mon passage, quelques détails bien gore, une tête arrachée, des membres, des taches de sang, des gens qui pleurent, une femme effondrée et un policier qui tente de la réconforter tandis qu’un collègue enlève un siège enfant maculé de rouge… putain, je me fais trop des films là. Y’aura rien, comme d’hab ; à la téloche tout à l’air si excitant et formidable, alors que dans la vie, tout est insipide et morne. Il y aura une voiture avec une aile froissée et des types en train de rédiger un constat sur le capot. C’est nul.

Les files sont maintenant bien bloquées, on avance à dix kilomètres à l’heure, et si ça continue mon moteur ne va pas tarder à surchauffer. Je vais arriver à la bourre au taf, et mon chef va encore me prendre la tête, malgré le fait que je n’y sois pour rien. Je tourne machinalement le bouton de l’autoradio, espérant trouver le réconfort dans un peu de musique, mais eu lieu de cela, une voix grésillante semble dresser un inventaire que je comprends à peine.

« - …sur la rocade ouest de toulouse, les étudiants ont dressé un barrage au niveau de l’embranchement de l’autoroute de montpellier. Aux dernières nouvelles, ils ne laisseraient passer strictement personne hormis force de l’ordre et services de secours d’urgence… »

Putain…

Putain !

C’est à cause de ces trous du culs que je me galère dans ce bouchon depuis trois quart d’heure ? Non mais je rêve là, dites moi que je rêve ! Ca fait une demi heure que je devrais être arrivé, et je n’en verrai manifestement pas le bout avant plusieurs heures encore qui seront évidemment déduites de mon salaire. Pendant que ces crétins congénitaux s’amusent à jouer les révolutionnaires d’opérette, il y a des centaines voire des milliers de pauvres types comme moi qui sont en train de perdre encore un peu plus de thunes, ces mêmes thunes qui manqueront à la fin du mois au moment d’aller acheter à bouffer. Je me demande pourquoi on ne coupe pas les bourses à ces jean-foutre, après tout, on retient bien les salaires des grévistes et personne ne dit rien à cela. Qu’on coupe les allocs aux étudiants qui font chier, on verra bien s’il en reste beaucoup pour emmerder le monde. Mon portable sonne, mon sixième sens s’affole. Je ne devrais pas répondre. Mais c’est plus fort que moi.

Mon chef me raccroche au nez, il a gueulé si fort que j’en ai mal à l’oreille. Je pourrais faire demi-tour, tout cela ne sert plus à rien désormais. Il y a une logique de la malchance, qui veut que les pires emmerdent attendent le pire moment pour se manifester, et je viens à l’instant d’en faire les frais. Trois ouvriers absents, des erreurs en pagaille, et pour mon plus grand malheur, je ne suis pas là pour réparer les dégats. Plus de deux cent mille euros perdus, tous les cadres en colère contre ma gueule, sous prétexte que « je n’avais qu’à m’informer des mouvements de grève pour anticiper et être à l’heure à mon poste de travail ». Me voici donc officiellement chômeur, avec des crédits sur le cul contractés par ma bien-détestée épouse, une voiture sur le point de rendre l’âme. Manquerait plus qu’un cancer pour couronner le tout. Ca viendra certainement le jour ou je demanderai à mon médecin de se pencher sur mes problème de maux de ventre…

Toute la route est immobilisée, impossible d’avancer ou de reculer. A la radio, ils semblent dire que le blocus restera en place jusqu’en début d’après-midi, dieu comme tout cela est réjouissant. C’est comme ça que ces connards luttent contre la précarité, en foutant des types comme moi dans une misère noire ? Je sens qu’il ne me faut pas grand-chose pour craquer. Et heureusement, la logique du pire me guette, parce que lorsqu’on est dans la merde jusqu’au cou, il faut bien que la main du Destin vous y enfonce la tête une bonne fois pour toutes. Alors, c’est à ce moment que j’ai remarqué que le voyant de la température moteur était rouge foncé. En fait, je l’ai remarqué parce que le moteur commençait à hoqueter de façon assez inquiétante, mais le temps de réagir, il était trop tard : mon moteur s’arrêtait définitivement, et un épais nuage blanc s’échappait de mon capot.

J’ai du jurer pendant un bon quart d’heure, à en faire frémir un atteint du syndrome de la Tourette, à en faire rougir un charretier, un quart d’heure où les bordels, les putains, Dieu et les culs et la merde en ont pris pour leur grade. Mais les premiers destinataires de mes débordements de vulgarité furent bien évidemment ces saloperies d’étudiants, sponsorisés par le CROUS ou par le conseil régional pour ruiner ma vie et ma carrière sous des prétextes prétendument humanistes. Alors quand j’ai vu cette face ridée et ornée d’un brushing à deux cent balles, enrobée dans du tissu que je ne pourrais même pas me payer en économisant six mois, me demander de faire preuve de compréhension, argumentant qu’ « après tout, ils ont raison, ces jeunes, il faut les comprendre », la colère s’est emparée de moi, incontrôlable. Une fureur qui avait grandi en sourdine depuis quelques heures - ou plutôt depuis des années - et qui parvenait soudainement à se libérer. C’était un autre moi-même, comme dans un rêve, je me suis observé avec une horreur mêlée de fascination régler son compte à cette cinquantenaire grisonnante qui avait eu le malheur de passer au mauvais endroit au mauvais moment, et surtout, de prononcer la phrase de trop. Elle n’a pas eu de bol, elle non plus. Quand on gagne assez de milliers d’euros par mois pour s’habiller chez Dior, pour (sous) payer une femme de ménage portugaise à faire le ménage dans la villa de 200m², et pour se permettre de sortir de sa Mercedes décapotable pour affirmer son soutien à des post-ados capricieux, faut faire un minimum attention à ne pas aller chatouiller de trop près un smicard qui vient de perdre son taf.

Maintenant, elle gît à coté de moi, inconsciente. L’allume-cigare en main, je lui imprime des ronds sur la gueule en hurlant « ET BONNE SAINT CON, POUFIASSE ». Ses cheveux ont été brûlés, mon briquet repose à coté de sa tête fumante. Impossible de me souvenir de la scène, c’est bien dommage. Je vais sans doute atterrir en taule pour cela, j’aurais au moins aimé avoir en compensation les images de mon pétage de cable, de son visage déformé par la douleur, l’écho de ses supplications inutiles. Je continue à appliquer l’allume cigare sur sa tronche de connasse mais il a du refroidir entre-temps, et avant que je ne parvienne à attraper le briquet, je sens des mains qui m’agrippent et m’éloignent de ma victime. Je n’ai aucun alibi, aucune circonstance atténuante, mon enfance n’a pas vraiment été malheureuse : j’en ai au moins pour vingt ans. Si je ne crève pas en taule, je jure solennellement que pour la saint-con 2026, je ferai cramer un étudiant.

= commentaires =

Dourak Smerdiakov


site blog lien tw
    le 14/04/2006 à 18:22:19
Bon texte. Son premier degré risque effectivement de le désavantager dans la course au titre de Grand Inquisiteur. D'autant que c'est un peu pauvre comme crémation. Mais puisque le texte est réaliste, c'est assez logique, faut avouer que tout le monde ne trimbale pas avec un bidon d'essence ou un lance-flammpe sur la banquette arrière.

J'approuve le choix de conne à 100%. Ça m'a même fait plaisir.
nihil


    le 15/04/2006 à 00:39:44
Ouais, j'ai bien aimé aussi, mais j'aime toujours bien les humeurs, ça pourrait être taggé en morse sur les murs de mes chiottes, j'aimerais quand même. Malgré le ton sérieux, m'imaginer ce type en train de tamponner une vieille à l'allume-cigare m'a bien fait ricaner.
Si on part du postulat que tout le monde est con, se taper la première vieille qui passe par là, ça tient la route. Ca aurait pu être un étudiant, un ragondin ou Arnol Schwartzenegger, finalement ce qui compte c'est que y ait de la grillade.
another     le 15/04/2006 à 01:48:15
Ca a un coté original :) comme running man
Aka


    le 15/04/2006 à 02:17:47
Je viens de me taper six textes en retard plein de POUET POUET et de BIP BIP, j'avoue que là ça fait du bien. C'est encore parfaitement écrit au poil de couille prêt. C'est vraiment très bon.

Mais en tant qu'étudiante (plus) sponsorisée par le CROUS, je voterai pas pour toi pourriture umpiste.
Ange Verhell


    le 15/04/2006 à 09:12:45
... Et comme tu l'as dit,Aka, non ce n'était pas la semaine textes de merde, mais commentaires de merde.
Glaüx-le-Chouette


    le 15/04/2006 à 12:57:49
Héhéhéhéhé ! J'ai beaucoup aimé. On n'en a pas tant, des textes de cramage tout simple dans des contextes tout simples avec des personnages tout simples ! Et bien foutu, ça marche du tonnerre.

Là, pour le coup, j'ai accroché de bout en bout. Avec les mains qui bougent toutes seules au-dessus de la tête et le rire débile adéquat. C'est à la fois exagéré au possible et tout à fait possible comme situation.
Prototype Nucléique


    le 15/04/2006 à 13:30:35
ouai, moi aussi, j'ai trouvé ça mortel. Voir méchant.

Si on me demande mon avis, je dirai que c'est un texte excellent.
proto pas encore au     le 15/04/2006 à 14:17:05
je vais faire dans l'originalité et dire que Si on me demande mon avis, je dirai que c'est un texte excellent.
Aka


    le 15/04/2006 à 15:54:28
Ange t'as vraiment aucun humour. Faut que tu meures.
Glaüx-le-Chouette


    le 15/04/2006 à 17:54:50
Nan arrête pas tout de suite, il commence à m'amuser, moi.

Y avait pas de politicard dans le zoo jusque-là.
MantaalF4ct0re


    le 15/04/2006 à 18:05:22
je cautionne le massacre, mais attention les étudiants ne sont pas tous comme ça.
racisme de l'intellect...
pouah
frustration de la crémation non décrite
Glaüx-le-Chouette


    le 15/04/2006 à 18:11:13
OUAIS !

Toi tu vas devenir mon compagnon d'enculage des konar d1toléran rassists ki fon dé ssimplifiKt° à grands coups de chat sauvage piqué aux amphés !

Copain !
Aka


    le 15/04/2006 à 18:34:59
Tu peux parler toi et tes remarques sur les généralisations.

Y a plus de jeunesse j'vous jure.

Y a plus de saison non plus.
Glaüx-le-Chouette


    le 15/04/2006 à 18:46:10
Mais... mais... Aka... T'as perdu ton humour à la récré ?

Je vais pas être obligé de gueuler "je déconne" à chaque réplique comme un Bigard de sous-sol, hein, rassure-moi.
Dourak Smerdiakov


site blog lien tw
    le 15/04/2006 à 18:47:08
Et y a plus de haricots. Ça c'est con.
Glaüx-le-Chouette


    le 15/04/2006 à 18:47:33
Je retire, y a un catch proposé à côté qui prouve que on s'en fout j'avais tort je peux te lécher le fion s'il te plait ?
Glaüx-le-Chouette


    le 15/04/2006 à 18:48:00
Je parlais à Aka, Douak, tu te rhabilles s'il te plaît.
Aka


    le 15/04/2006 à 18:52:13
On se fait un bisou avant ?
Glaüx-le-Chouette


    le 15/04/2006 à 18:55:10
"OncHfé uN BiZouUUuU aVaAan ?"

Tu veux pas aussi qu'on écoute Indochine en bougeant de droite à gauche et de gauche à droite épaule contre épaule ?

Tas de bisounours.
Aka


    le 15/04/2006 à 18:56:01
Arrête de te la péter gros méchant t'es pas crédible.
Nounourz


    le 15/04/2006 à 19:26:06
Moi je visualise tout à fait Glaüx dans le rôle du grand méchant en peignoir.

Ou robe de chambre, j'sais plus.
Glaüx-le-Chouette


    le 15/04/2006 à 19:30:28
Ca s'affine, ça s'affine.

Glaüx, pas gros, gros pas crédible, Glaüx, grand, grand crédible.

Bien.


Merci Nounourz d'avoir au moins eu un doute pour la robe de chambre, qui est une robe de chambre, en effet. En polaire gris. Je vois que tout ça commence à rentrer. C'est bien. Bientôt je pourrai lancer des produits dérivés.
MantaalF4ct0re


    le 15/04/2006 à 19:38:45
ça va être dur de faire un pin's en trou du cul.
LH     le 15/04/2006 à 20:18:37
J'adore ce texte, malgré la fin un poil courte.
Ou grâce à sa fin courte.

Bref, j'aime beacoup.
Shad     le 15/04/2006 à 23:20:58
Excellent. Je me marre comme un con.
Dourak Smerdiakov


site blog lien tw
    le 16/04/2006 à 00:44:29
Tu n'aurais pas osé dire avant le 15 avril, hein.
Astarté


    le 16/04/2006 à 01:35:30
C'est tellement réaliste que ça fait peur. Bon texte, le choix de la conne rien à dire. Mais c'est flippant.
Krusty     le 23/08/2011 à 17:39:48
C'est donc lui le petit enfoiré qui a violenté ma daronne le 14 avril 2006 ?
Elle venait de se faire tirer la peau, nazi.
Lapinchien


tw
    le 24/08/2011 à 00:29:54
je rêve qu'un jour un enfant devenu grand me foute une balle dans le crâne.

= ajouter un commentaire =