LA ZONE -
Résumé : Un style impersonnel appliqué à une manie d'auto-mutilation, une névrose bizarroïde traitée sans trop tomber dans les délires déglingués de rigueur sur la Zone. Quelques passages s'essaient un peu à l'emphase psychopatho, mais on garde l'impression tenace que le narrateur nous raconte genre sa passion pour le café, alors qu'il adore boire son sang. Le résultat est bon sans être cataclysmique, le malaise est là, mais il manque un petit quelque chose.

Courte biographie d'un gastronome

Le 01/12/2006
par F.
[illustration] Cela a comencé le jour où, après avoir rongé trop longtemps l'ongle de mon pouce gauche, il s'est mit à saigner. Non pas à suinter, comme cela arrive souvent, mais à saigner, goutte à goutte.
J'étais en cours, il y en avait encore pour une heure et quelques, alors, animé d'un instinct universel, j'ai sucé mon pouce...
Et une heure durant, jusqu'à ce que cela cesse, j'ai sucé mon pouce, avalant les quelques gouttes qui en coulaient. Une heure à sucer mon sang : je crois que c'est ça, qui est à l'origine du reste. En effet, une fois chez moi, après avoir mangé un bête steack haché-patates, je me suis retrouvé à mon bureau, essayant de terminer un devoir à rendre pour le lendemain. Sans m'en rendre compte, j'ai recommencé à ronger l'ongle du pouce meurtri et, comme toujours dans ce cas, il s'est remis à saigner. Alors j'ai sucé, là encore, et pendant presque deux heures, j'ai maintenu le saignement pour pouvoir continuer à sucer, tout doucement, ce sang, le mien. C'est ainsi que, sans en être conscient, j'ai créé chez moi cette habitude de garder mon pouce saignant, toujours, pour pouvoir me suçoter.
Ce n'est que des mois après, alors que mon pouce prenait une forme étrange, lorsqu'il fut vraiment blanchi, tuméfié et desséché que je commençais à me poser sérieusement la question de savoir si j'aimais vraiment mon sang. Je décidais donc de le goûter pour de bon : un soir, alors que l'appétit ne venait pas et que l'heure de dormir s'approchait, je pris une aiguille et me perçais au coude, là où se font les prises de sang. Je pensais en obtenir une bonne quantité, pour me décider, mais presque rien de sortit. Pas assez de conviction. Je pris donc mon courage à deux mains et m'entaillais les veines, carrément. Cette fois le sang sortit, des verres entiers ! J'ai collé ma bouche à l'entaille et j'ai commencé à aspirer, encore et encore.
Je me suis réveillé le lendemain, allongé sur mon tapis maculé, la bouche rougie et immonde, pris d'une nausée violente. Je crois que j'ai vomi sur le tapis, un mélange de sucs gastriques et de sang à demi digéré. La puanteur était ignoble. Je me sentais comme ivre à l'extrême limite du coma éthylique, mais sans en ressentir aucun plaisir. Mon sang était absolument dégueulasse et moi aussi.
Il me fallut plusieurs jours, dès lors, pour comprendre ce que j'aimais tant dans ce pouce saignant que jamais je ne laissais guérir : c'était la chair. Ces quelques millimètres carrés de chair, émergeant au milieu d'un épiderme rongé, que ma langue carressait lorsque je suçais mon pouce. Voilà ce qui, vraiment, me faisait jouir. M'étant remis, tant bien que mal, de mon expérience ratée, mais fort d'une automutilation achevée avec succès, je n'eus guère de mal à me décider : le lendemain soir, je coupais, timidement, un bout de mon pouce, de l'autre côté de l'ongle. La douleur fut fulgurante, j'avais mis un coup de cutter net et sûr de lui, sans hésitation. Le sang, ce sang répugnant, coula, bien que peu par rapport à ce que j'attendais et une fois la plaie pansée, je pus regarder avec joie ce petit morceau de moi, posé sur la table, qui attendait que je le mange.
Ce fut une expérience marquante. D'abord, la première chose qui m'a marqué, c'est la consistance, c'est effroyablement caoutchouteux. Puis une fois la surprise passée, je sentis enfin le goût de la chair. La légèreté qui inspirait l'intensité de mon expérience. Ce petit bout de pouce glissa d'avant en arrière sur ma langue, se colla à mon palais, libérant tous ses arômes, quoiqu'ils furent encore discrets. Puis finalement, après plusieurs minutes de plaisir, alors que le goût se faisait de moins en moins présent, j'avalais.
Je venais de consommer l'apéritif de mon existence, il était divin.
Mais aussitôt je m'en voulu, je me haïs. Je trouvais cela tellement insupportable d'avoir coupé un bout de mon corps, si petit soit-il, j'eu envie de me tuer, mon ventre se nouait. Etais-je si sutpide, faible, que pour le simple plaisir de quelques instants si vite écoulés, j'avais pu me mutiler à jamais ? M'engager dans des semaines de souffrance inutile à ne plus pouvoir me servir de ma main gauche, quel pathos. Je me sentais si merdique. A vomir, là encore.

Mais, mais...comme on peut s'y attendre, de même que l'alcool, le tabac ou une drogue quelleconque se rappelle à votre bon souvenir, toujours sous la forme d'un paradis d'une soirée, minimisant vos méfaits de la fois passée, pour vous faire flancher, ma chair toute entière me fit savoir qu'elle se voulait. J'avais faim, de plus en plus, insatisfait des plats qu'on me servait, il me fallait ce que moi seul pouvait m'offrir. Moi. J'avais âprement lutté contre cette envie qui me répugnait, des jours, presque des semaines durant, mais finalement, un soir, le glas de la victoire du corps sur l'esprit sonna : je me coupais un nouveau bout de doigt, sur le majeur gauche cette fois, dans la partie interne de la main. Il fut, bien entendu, exquis. Et là encore, je me dégoutais d'être celui qui s'était abaissé à céder.
Ce scénario se reproduisit plusieurs fois, comme souvent dans ces cas là. Et bien entendu, je coupais de plus en plus souvent et de plus en plus, ma main gauche fut bientôt tellement meurtrie que je pus plus trouver de justifications. Les questions fusaient autour de moi, animée dans leur élan par un mélange de curiosté sincère, d'inquiétude mal dissimulée et de dégoût inavoué. Je finis donc par m'enfermer, non pas au sens littéral, mais je ne parlais plus à personne et me montrais tellement antipathique que bientôt plus personne n'essayait.
Mais alors que je me tournais de plus en plus vers mon plaisir si personnel, je ressentais évidemment de moins en moins ce dégoût de moi-même qui me faisait tant regretter la béatitude éphémère de mes repas canniables. J'assumais de plus en plus cette pratique qui, lorsqu'on y regarde bien, n'est interdite par aucune religion, ni aucune loi. Il me semblait que c'était un peu comme la masturbation, une masturbation dont l'intensité aurait dépeuplé la planète, pour ainsi dire.

Et cela fait maintenant des années que je me mange. Petit bout par petit bout. J'engloutis cette chair qui est mienne, toujours par petites quantités, faute de réserves. Je ne sais pas où j'irai ainsi, déjà handicapé de l'absence de trop de muscles, dévorés, amputé de toute relation sociale, enfermé, reclu, je me mange. Je ne crois même pas qu'il y ai quoique ce soit d'imagé, il ne s'agit pas de m'aimer. J'aime juste me dévorer.

= commentaires =

nihil


    le 01/12/2006 à 17:07:34
Bonne impression générale pour moi, avec un gros défaut à mon goût, c'est que le texte hésite entre deux manières antithétiques de traiter l'histoire : soit le héros est un hypersensible qui pourrait partir en vrille bien plus fort que ça et nous laisser comme testament un bon gros pétage de plombs hystérique (ce serait pas très original, ce serait même une redite de Silence Viscéral, mais j'ai des joies simples). Soit c'est un gros amorphe sans émotions qui raconte sa manie sanglante comme il écrirait une lettre administrative, mais alors pourquoi ces envolées de dégout et de lyrisme nauséabond qui foutent en l'air l'impression glaciale qu'on avait du début... En commentant au fil de la lecture, j'ai du effacer le passage indiquant que le texte ne tombait pas dans le piège de l'introspection facile plutôt commune ici-bas.
Perso j'aimais bien le coté distancié du début, ça tranchait bien avec les actes, ça renforcerait le coté malsain.
J'aime pas trop la fin non plus, y a une action qui s'enclenche, qu'on l'aime ou non, et elle avorte lamentablement d'une non-fin où il ne se passe rien, avant même que quoi que ce soit ne soit arrivé.

Ceci dit, c'est mal gaulé mais le style est comestible, le texte agréable avec quelques scènes intéressantes et j'ai apprécié la sensation de malaise diffus (enfin diffus au début). Je m'en contenterai.
Invisible


    le 01/12/2006 à 20:28:38
Tout ça pour dire que tu suces et avales. Ca m'a rappelé un peu "passe-temps" dans les scènes de mutilation ; ça se laisse lire.
dwarf     le 02/12/2006 à 18:06:11
J'ai été surpris, au titre j'ai cru à un bête anthropophage mais c'est plus intéressant que ça.
L'impression de malaise est bien rendue dans l'ensemble.
F.


    le 17/12/2007 à 16:57:31
En fait, je le trouve pas si mal ce texte. Je suis content, tiens, hop.

commentaire édité par F. le 2008-9-7 1:20:23

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