LA ZONE -

L'Immeuble 3 - Cinquième étage

Le 11/05/2008
par Nico
[illustration] -    Sors de là, salope !
Et le groom lui donne un grand coup de pied qui la projette hors de l’ascenseur. Lorsqu’elle se relève, l’ascenseur est parti. Il y a près de la porte un grand écriteau « Etage 5 : Hôpital Public ». Elle pense immédiatement que c’est l’occasion idéale de trouver un travail pour ne plus errer dans l’Immeuble.

Hélène décide de se présenter au guichet de l'hôpital. Une grosse femme rousse avec les dents retroussées et un double nez lève les yeux sur elle.
- Oui ?
- Auriez-vous besoin d'une infirmière ?
- Toujours. Entrez par là.
Et elle désigne une petite porte métallique. Lorsqu'elle lève son bras, Hélène aperçoit une forêt de poils noirs sous ses aisselles. Elle bredouille un merci et pousse la porte indiquée. Il y a derrière une sorte de vestiaire où pendent un peu partout des uniformes d'infirmières. Certains portent une étiquette avec le nom de leur propriétaire, d'autres non. Sans autre information, Hélène décide de revêtir une blouse libre. Une fois habillée, elle remarque, sur le côté, un peu caché par un portemanteau obèse, une autre porte. Qu’elle pousse, puis voyant que cela ne marche pas, qu’elle tire.

C'est le grand hall de l'hôpital, secoué comme à l'habitude d'une agitation frénétique. Des infirmières de tous âges, de tous poids, de toutes couleurs et de tous penchants sexuels courent en tous sens. Une nuée de patients les suivent tant bien que mal en essayant de les retenir pour leur demander diverses choses : un médecin, un pansement, une radio... Hélène se sent happée par le tourbillon, alors qu’une infirmière en chef vient de la prendre par le bras et l'entraîne dans sa course. Elle lui remet un dossier dans les mains en disant :
- Tiens. Coloscopie, chambre A13 X.
Sans rien dire d'autre, l'infirmière en chef lui lâche le bras et repart en courant dans un couloir obscur. Hélène reste plantée là, au milieu de l'agitation. Un patient, qui fonce à toute vitesse sur son fauteuil roulant en tentant de rattraper une infirmière pour obtenir un rendez-vous avec un médecin, bouscule Hélène et toutes les feuilles du dossier qu'on venait de lui confier s'envolent dans le hall. Perdue dans l’agitation, elle n'essaye même pas de les rattraper tant les courants d'air les ont déjà éloignées.

Il lui faut plusieurs minutes pour reprendre ses esprits. Alors elle essaye d'arrêter une infirmière en lui barrant la route, pour lui demander des renseignements. Mais l'autre, agile, plonge en avant et glisse entre ses jambes, avant de se relever de se remettre à courir. Après plusieurs tentatives tout aussi infructueuses, Hélène décide de se diriger vers une porte au-dessus de laquelle est inscrit : Chambres A01 A à B99 Z.
Alors qu'elle va pousser la porte, un patient se dresse devant elle. Il est couvert de pansements, de compresses et de bandages qui se décollent.
- Il faut me changer mes bandages ! Il faut que je voie un médecin ! Il faut qu'on avertisse ma famille !
Avant d'entendre le quatrième impératif impersonnel, Hélène tire vigoureusement un de ses bandages, faisant ainsi tourner le patient sur lui-même et dévoilant ses horribles blessures. Puis elle pousse la porte, satisfaite d’avoir déjà pris la main, et s'engage dans un long couloir où l'agitation n'est pas moindre. Elle s'arrête devant la porte A13 X. Avant d'entrer, elle ramasse une étiquette vierge par terre, écrit son nom dessus et l'accroche à sa blouse.

Dans la chambre il y a un jeune homme qui dort sur un lit, nu comme un vers, allongé sur le ventre. Hélène remarque immédiatement un livre par terre : "Le guide de l'infirmière" et elle commence alors à se renseigner, non sans une certaine aversion, sur la pratique de la coloscopie. Après avoir lu tout le chapitre en question elle referme le livre et le met dans sa poche. C’est alors que le jeune homme - et Hélène remarque qu'il est plutôt beau garçon - se réveille.
- Je ne voudrais pas me plaindre, mais voilà trois heures que j'attends.
- Il y a trois heures je n'étais pas infirmière.
Hélène regrette aussitôt ces mots, en pensant que cela risque d'effrayer le patient. Mais celui-ci se contente d'hausser les épaules.
- Je sais bien, vous êtes comme toutes les autres. Pour devenir infirmière il suffit de trouver blouse à sa taille.
- Savez-vous quelle opération vous allez subir ? demanda Hélène pour dévier le sujet.
- Aucune idée, on m'a juste dit qu'on viendrait s'occuper de moi.
- On vous a examiné au moins ?
- Non. On m'a dit de me déshabiller et voilà trois heures que je grelotte.
- Pourquoi êtes-vous venu ?
- J'ai des migraines.
- On va voir ça. Remettez-vous sur le ventre.
Hélène s'approche de lui et enfile des gants en latex, comme le guide le recommandait plus que vivement pour ce genre d'opération. Elle ne voit pas bien le rapport entre les migraines et la coloscopie, ni comment on pouvait prescrire une opération avant d'avoir examiné le malade, mais son esprit n'ose pas remettre le diagnostic en question. Un talentueux médecin avait dû tout juger d'un simple coup d'oeil et avait décidé judicieusement la coloscopie. Malgré tout, elle hésite quelques instants. Pourquoi ne pas essayer de lui examiner la tête ? Mais que connaît-elle à la médecine ? S'il faut faire une coloscopie, il est inutile de tergiverser mentalement pendant des heures.

D'un coup elle enfonce son doigt, un peu trop brutalement, dans l'arrière train du jeune homme, qui sursaute, pousse un cri aigu et se met à gesticuler en tous sens, comme s’il essayait de nager le crawl sur le lit.
Il se lève, toujours en gueulant et se met à courir dans la pièce. Hélène se rend alors compte qu’elle ne peut se défaire du jeune homme et qu’elle est obligée de le suivre. Ce n’est pas pratique parce qu’elle doit courir derrière lui pliée en deux. Le jeune homme ouvre la porte et se met à courir dans le couloir. Hélène, un peu gênée devant les médecins et infirmières, tente de l’arrêter, mais rien n’y fait : elle ne parvient ni à se décoincer le doigt, ni à l’empêcher de courir et de crier.

Il fallut qu’une infirmière apporte un pied de biche pour parvenir à les séparer. Ce n’est qu'à cet instant que le jeune homme prend conscience qu'il est nu au beau milieu du grand hall et qu'une rangée de vieilles femmes lubriques se rincent l'oeil à l'aide de petites jumelles. Il retourne dans sa chambre en courant, d’une démarche ressemblant à celle d’un canard.

A peine Hélène s'est-elle libérée du patient qu'une infirmière en chef lui donne un autre dossier.
- Le docteur Grautuyau a besoin d'assistance pour une opération. Bloc 87F. Tout de suite !
Sans prendre le temps de souffler, Hélène court vers le couloir des blocs opératoires qu'elle a repéré un peu plus tôt. Deux vigiles armés veillent à ce qu'aucun patient ne puisse y entrer. Hélène comprend très vite pourquoi : c'est l'antre des médecins tant réclamés. Ils sont tous beaux, grands et forts et poursuivis par des infirmières pour leur prendre des rendez-vous avec des patients.
Hélène pousse la porte du Bloc 87F pour découvrir le docteur Grautuyau penché au-dessus d'un corps caché par des draps verts. L'anesthésiste est encore en train d'anesthésier. Les murs du Bloc sont richement décorés de photos de vacances du médecin. Comme celui-ci ne prend pas attention à elle, Hélène prend le temps de les regarder une à une. Le docteur Grautuyau en maillot de bain seyant sur une plage de sable fin entouré de jolies filles en bikini, le docteur Grautuyau exhibant son impressionnante musculature au concours de Mister Hôpital, le docteur Grautuyau en homme grenouille montrant avec fierté un mérou fraîchement harponné par lui-même dans une mer turquoise, le docteur Grautuyau arrivant souriant à la fin d'un marathon avec ses lunettes de soleil et son air décontracté, et ainsi de suite.
- Vous êtes l'infirmière qui me seconde ?
- Oui, docteur.
- Venez par ici.
Il fait un grand sourire qui dévoile ses dents blanches. Hélène ne peut s'empêcher de remarquer qu'il est incroyablement bronzé pour la saison - comme tous les médecins qu'elle a croisé dans le couloir d'ailleurs - et conclut qu'il devait revenir de vacances. L'anesthésiste commence à remballer son matériel, en sifflotant. Hélène se penche un peu pour voir la tête du patient. C'était un vieil homme assez repoussant.
- Vous savez en quoi consiste l'opération ? demande le docteur Grautuyau.
- Non...
- Moi non plus. Nous allons ouvrir, et lorsqu'on verra quelque chose en trop, on retirera.
Il ouvre le patient à l’aide d’une scie à diamants et commence à farfouiller à l’intérieur.
-    Tiens donc.
-    Qu’il y a-t-il docteur ?
-    Ce nigaud a deux reins. On se demande à quoi cela peut bien servir alors qu’il y a des gens qui n’en n’ont pas du tout ! Hop, on va en retirer un.
Et il sort de sa caisse à outils une pince monseigneur.

L’opération conclue avec succès par la mort du patient, Hélène revient un peu lasse dans le grand hall et trébuche sur une vieille femme étendue par terre. Morte.
- Quatre mois.
Hélène se retourne. Juste derrière elle se trouve un petit homme, du même âge que la morte, et qui semble être son mari. Il regarde fixement le corps.
- Pardon ?
- Quatre mois.
Puis, en levant les yeux vers Hélène :
- Quatre mois qu'elle attendait un médecin pour une petite blessure. Une petite blessure ridicule. Mais en l'absence de soins, elle s'est infectée. Lentement. Et voilà.
- Pourquoi ne retirez-vous pas son corps d'ici ? On marche dessus...
- Pour faire retirer un corps, il faut arriver à attraper un balayeur. Mais je suis mauvais à la course, ce n'est plus de mon âge. Je n'attraperai jamais de balayeur, comme je n'ai pas réussi à attraper d'infirmière.
Hélène regarde ce vieil homme et sa femme étendue près de lui. Elle pense à lui. Où peut-il être ? Ses yeux parcourent le grand hall. Son mari à elle, où est-il ?
-    Vous voulez le retrouver ? demanda le vieil homme.
-    Oui, mais je sais pas où le chercher…
-    Vous ne le trouverez pas ici. Vous êtes encore parmi ceux qui se battent, vous êtes encore dans la frénésie de la vie. Allez à lui, il viendra à vous.
-    Que dois-je faire ?
-    Retournez à l’ascenseur, et demandez au groom de faire ce qu’il faut.

Et le groom s’exécuta. A coup de machette.

= commentaires =

nihil


    le 11/05/2008 à 22:50:26
Il est de plus en plus sympa, ce connard de groom.
Strange


    le 12/05/2008 à 13:16:12
J'ai trouvé ça champêtre, et quelques passages m'ont fait l'impression d'une comédie musicale rock'n'roll. Ben oui. Il y a une espèce de frénésie joyeuse et enthousiaste dans cet hosto (ce qui est en soi absurde, donc pourquoi pas), mais du coup, tout ce qui faisait le charme lugubre et malsain de l'immeuble s'évapore et laisse, comme la rosée au matin, un voile humide sur le pare brise (je viens de me lever, je vous emmerde).

Donc j'ai trouvé ça un peu fade. Et j'ai pas eu de quoi me rattraper sur l'écriture, qui, sans être dégueue, ne paraît pas être un souci majeur pour l'auteur (et pourquoi pas, beaucoup ont parfois tendance à laisser s'effacer le propos pour le verbe). J'aime l'absurde, donc j'ai néanmoins trouvé ça agréable, mais voilà, la perversion du coin n'est pas au rendez-vous, donc ça en restera là.

J'attends bien entendu la suite avec impatience, la série me plaît beaucoup.
Hag


    le 12/05/2008 à 15:54:29
Episode fort sympathique d'une série fort sympathique. Ca aurait sans douté mérité des descriptions un peu plus percutantes pour que le lecteur ses sente plus impliqué, là on se contente de regarder distraitement le joli spectacle.

Par contre, mention spéciale à la description du bazar, suffisamment bordélique pour retranscrire l'ambiance, mais suffisamment claire pour que l'on ne soit jamais perdu et que l'on ne décroche jamais.
nihil


    le 12/05/2008 à 16:06:07
Moi j'ai bien accroché sur cet épisode (NONSANBLAGUE y a un hopital où l'on opère les patients sans trop savoir pourquoi, et j'accroche, comme c'est surprenant). Je me serais passé des gags débiles genre la course-poursuite rectale, mais y a l'unité de lieu et d'intrigue qui rend la chose valable.
A coté de ça, j'ai vraiment eu l'impression d'être dans un jeu d'aventure des années 90 avec le héros qui sait pas trop ce qu'il fout là. Pour avancer il doit cliquer sur des objets au pif - oh, ça alors, la blouse sans nom se met en surbrillance quand je passe la souris dessus, je vais essayer de cliquer dessus pour voir ce que ça fait, oh ça alors maintenant que j'ai la blouse on me donne le dossier qui permettra d'accéder à la zone secrète !

Commentaire édité par nihil.
Aesahaettr


    le 12/05/2008 à 21:07:10
Hélène c'est la gonzesse du mec qui nique des stryges ? J'ai du louper un truc.
Je trouve pas ça incompréhensible. Métaphorique, oui, mais on suit. L'hopital, l'activité, le non-sens d'un devoir bête et méchant, c'est parlant.
On retrouve pas les images rocambolesques à la cocon de chair des premiers étages, là c'est le texte entier qui est une image, je suis assez content d'avoir lu ça.
Nico


    le 12/05/2008 à 22:22:54
merci pour le mot métaphorique. oui, c'est ça.

j'aime bien l'idée de jeu vidéo de nihil, ça colle plutôt bien en effet, je n'y avais pas pensé, mais c'est vrai.

sinon c'est l'avant-dernier épisode
Nico


    le 12/05/2008 à 22:23:26
et oui Hélène c'est la gonzelle de l'autre-qui-n'a-pas-de-nom

EDIT je viens de me rendre compte que j'ai écrit gonzelle, mais je laisse c'est joli, on dirait un mot valise gonzesse-donzelle

commentaire édité par Nico le 2008-5-12 22:24:36
Aesahaettr


    le 12/05/2008 à 23:18:58
Et gazelle. Donc par extension, gnou.
Hé hé. Gnou.

commentaire édité par Aesahaettr le 2008-5-12 23:19:15
Nico


    le 12/05/2008 à 23:34:12
Gnou et par extension Glo.
jazz
    le 13/05/2008 à 01:29:57
c est pas assez free
jazz
    le 13/05/2008 à 01:54:27
une histoire plus haute en couleur pour une libèration la c du glam gloque a clicher on nous resort toujours la claque dans la gueule mais bon c une recette qui marche
Konsstrukt


    le 13/05/2008 à 10:50:43
c'est pas mal, j'ai pas tout pigé, va falloir peut-être que je lise les précédents ; quelques lourdeurs de style qu'il doit être possible d'éviter (genre : lorsqu'elle son bras, elle...), ou du vocabulaire mal choisi (l'arrière-train alors qu'on est en plein délire médical à la burroughs, ça casse un peu l'ambiance).

y'a un côté aussi "logique de rêve", avec des machins qui s'enchaîne, on sait pas trop pourquoi ni comment, mais visiblement portés par une cohérence interne.
Cuddle


fb
    le 13/05/2008 à 11:48:59
En fait, j'ai accroché dés le début du texte jusqu'au passage fatidique :

"D'un coup elle enfonce son doigt [...]dans l'arrière train du jeune homme[...] Il se lève, toujours en gueulant et se met à courir dans la pièce. Hélène se rend alors compte qu’elle ne peut se défaire du jeune homme et qu’elle est obligée de le suivre."

J'ai trouvé ça trés con, du coup la crédibilité du texte en à pris un coup mais le concept était vachement intéressant. Je rejoins Strange sur le fait que l'écriture est dégueu, j'suis restée un peu sur ma faim au niveau des descriptions et en général...
Nico


    le 13/05/2008 à 15:48:20
L'écriture dégueulasse c'est possible, je ne sais pas, mais globalement en effet c'est un épisode beaucoup moins poétique ou posé que les précédents. J'ai fait volontairement le choix d'une écriture plus libre, moins carrée pour mieux coller avec le bordel à décrire. Je n'ai pas du tout du tout voulu m'attarder sur les descriptions, toujours dans l'optique de donner une impression de vitesse et de bordel. J'en ai peut être fait trop. Mais en tout cas, au début du moins, ce sont moins des défauts qu'une volonté, après peut-être trop forte.

Quant au passage qui vous a tous tellement marqué, je vous fais remarquer que cette série est classée dans "débile" et pas dans autre chose. Contrairement à d'autres textes tout aussi absurdes (la série des Thoughts), j'ai voulu que l'Immeuble ait une dimension comique "de bas étages". Je ne vois pas comment cela peut briser une crédibilité, comme tu dis, que je n'ai jamais voulu donner à cette série. Ce n'est pas un roman policier, ni une autobiographie, et je n'ai jamais voulu que cela soit crédible.

commentaire édité par Nico le 2008-5-13 15:49:36
Konsstrukt


    le 13/05/2008 à 16:04:00
en général, l'effet comique se produit quand un ordre cohérent est renversé, ou quand deux logiques s'inversent. mais, pour que cela soit possible, il faut, tout de même, un ordre ou une logique préalables, et, surtout, pleinement admis par le lecteur.
.Narak
    le 14/05/2008 à 14:02:33
Ci dessus Konsstrukt vous explique comment faire rire.
nihil


    le 14/05/2008 à 15:23:42
Ouais, en fait pour faire une vanne qui marche, faut faire un schéma préalable.
Kolokoltchiki


site blog fb
    le 16/05/2008 à 22:21:27
J'aime beaucoup les textes absurdes, et celui-ci possède en plus de l'habituelle débilité loufoque du genre une dimension poétique me rappellant un peu "Alice aux Pays des Merveilles" ...
Je vais lire les précédents épisodes, encourager Nico à continuer en n'hésitant pas à délirer encore plus, et annuler ma coloscopie du dimanche après-midi.

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