LA ZONE -
Résumé : Jusqu'ici, Nico et la Saint-Con, c'était pas le grand amour. Ce coup-ci, ça passe mieux. L'auteur s'en remet à l'humour absurde dans cette fable farfelue et amusante. Bon moi, l'humour léger et fantaisiste, c'est pas ma came, mais on sent Nico à l'aise. Je prends pas un gros risque en pariant que c'est un adorateur de Gotlib et des Monthy Python : on a des relents de Sacréé Graal toutes les deux minutes.

Du plaisir

Le 11/04/2009
par Nico
[illustration] Les cris s’élevaient dans la populace masculine du village.

-    La récolte a été mauvaise cette année !
-    Il n’a pas assez plu.
-    Et il n’y a pas eu assez de soleil !
-    Les femmes ne sont plus bonnes à rien. Elles se dessèchent plus vite que les blés en période de canicule.
-    Et mon fils a disparu !

Les villageois s’étaient rassemblés sur la place centrale. Enivrés de mauvais vin, comme c’est la coutume pour la fête de la moisson, ils brandissaient des fourches, des pieux, des pioches et des bouquets de renoncules.

-    Et tout ça à cause d’un seul homme !
-    Des années que ça dure !
-    Il faut que ça cesse !

D’un seul élan la masse d’une trentaine de villageois commença à quitter la place centrale, vers l’ouest. Leurs cris de sédition ameutaient les maisons sur le passage et d’autres rejoignaient le cortège. Ils partirent trente, mais par un prompt renfort, ils furent trente-trois en arrivant au puits. Ils s’engagèrent alors dans le chemin qui serpentait dans la forêt. Ils arrivèrent trente-trois au sommet de la colline car l’un deux s’était effondré sous le poids du vin, et ses congénères avaient jugé utile de le piétiner pour aplatir un peu son corps graisseux, ce qui faisait trente-deux, mais un chat couleur Pastis, syndicaliste, avait rejoint le mouvement.

Au sommet de la colline s’élevait un immense château fort, dont les tours, construites successivement de plus en plus haut, semblaient vouloir toucher le ciel. Entouré de douves, on y accédait par le truchement d’un pont-levis, qui était levé. C’était l’église.

Les villageois menaçant s’étaient rassemblés tout près des douves, dans lesquelles marmitaient des familles de crocodiles. La foule se mit à crier d’une seule voix.

-    Montre-toi donc, curé ! Abaisse ton pont-levis et viens donc t’expliquer avec nous !
-    Pourquoi Dieu n’a t-il pas fait pleuvoir pour les moissons ?
-    Pourquoi Dieu n’a t-il pas fait briller le Soleil pour les cultures ?
-    Pourquoi les femmes rechignent-elles à se donner, pourquoi fait-il si froid ?
-    Tout est de ta faute, curé, tu pries mal pour la vie de tes concitoyens !
-    Et tu voles nos enfants de surcroît !

Alors une voix amplifiée surgit par l’interphone du pont-levis. C’était le curé.

-    La messe était hier, non aujourd’hui. Hier c’était jour du Saigneur et personne n’est venu à l’église ! Mais aujourd’hui, pour s’enivrer de vin et prendre du plaisir tout le monde était rassemblé au village !
-    Hier ou aujourd’hui, c’est pareil ! Nous voulons de la pluie et du beau temps. Du plaisir et du bon temps.
-    Vous n’aurez rien, sauvages ! Dieu n’est pas une assistante sociale, et cette église n’est pas un self-service ! Vous êtes trop impies pour avoir de bonnes moissons. Repentez-vous, souffrez, et vous aurez droit aux récompenses divines du Saigneur.
-    Tu l’auras voulu, curé ! Nous allons venir te faire goûter tes salades et tu n’apprécieras pas ! Abaisse le pont-levis, ou nous forcerons le passage !
-    Allez vous faire voir chez le Pape.

A ces mots de provocation, les villageois s’enflammèrent. Plusieurs se jetèrent dans l’eau des douves, et tandis que la première vague s’afférait à assommer les crocodiles, la deuxième se mit à tricoter des sacs à mains. Depuis l’autre rive, ils actionnèrent le pont-levis pour que le reste de la troupe puisse traverser. Ils se rassemblèrent alors, de plus en plus en colère, devant la lourde porte en bois, où un autre interphone était installé.

-    Laisse nous entrer, curé ! Tu n’as que ce que tu mérites !
-    Nous voulons des temps plus propices aux cultures !
-    Des femmes plus proactives sous les draps !
-    Des loisirs variés et des congés payés !
-    Du plaisir, enfin !

Par l’interphone, le curé répondit :

-    Vous n’aurez pas de plaisir ici ! Dieu n’est pas là pour vous donner du plaisir, et cette église n’est pas un bordel ! Dieu ne vous aime pas ! Le Saigneur aime à voir ses brebis souffrir. Il se délecte de leur douleur, il se délecte de leur sang et de leurs pleurs. Ce n’est qu’en souffrant ici bas que vous connaîtrez le paradis au-delà ! Pour l’instant contentez-vous de souffrir, païens ! Souffrez le martyr ! Offrez votre douleur au Saigneur, il l’accueillera avec bienveillance, et vous en sera reconnaissant. Mais n’espérez pas le plaisir maintenant, pauvres fous ! Ce serait perdre votre âme, à jamais ! Croyez-vous que Dieu est sensible à votre bonheur douillet ? Il n’en a rien à foutre ! Il veut du sang, de la chair, des larmes, des guerres, des meurtres, des misères, des drames ! Du spectacle !
-    Du plaisir ! Du plaisir !
-    Non ! Que nenni mes amis ! Vous n’obtiendrez rien d’autre de moi que des souffrances ! Des tourments à même de divertir le Saigneur qui observera vos douleurs, juché sur l’Olympe, affalé dans des drapés de nuages suaves, grignotant du pop-corn divin ! C’est à Lui qu’il faut faire plaisir, non à vous.
-    Ce prêtre est cintré !
-    Ce curé est cinglé !
-    Vas-tu ouvrir cette porte, diable de curé ?
-    Le diable est en vous, gueux crasseux. Fornicateurs ! Entrez, entrez, mais ne cherchez pas en cette église quoi que ce soit qui puisse vous réconforter. Vous n’y récolterez que de la peine et des épreuves. Souffrez que je vous fasse souffrir, entrez, entrez.

Après un léger cliquetis, la porte s’ouvrit d’elle-même, dans un long grincement. Un villageois s’engagea prudemment, mais à peine eut-il fait un pas qu’un mâchicoulis automatisé lui lâcha un rocher d’une demi-tonne sur son petit orteil gauche. A force de gesticuler, il se dégagea mais l’élan le fit tomber dans les douves, où un crocodile encore vivace finit le travail, ce qui ouvrit le score, en faveur du curé. Un peu gêné, l’élan s’éloigna discrètement, on ne le revit point.

Les autres villageois s’étaient rassemblés autour du chat qui potassait La poliorcétique pour les nazes. Ils décidèrent qu’il n’était pas d’autre solution que de foncer dans le tas, et advienne que pourra.
Lors de la charge, quelques uns périrent sous les hourds, assommoirs et autres bretèches automatisés, mais la plupart parvint sans encombre au bâtiment central dont ils poussèrent la porte qui s’ouvrit sans autre artifice.

Ils étaient dans la lugubre salle des « souffrances infinies » où le curé expérimentait sur les enfants du village, puis sur lui-même des instruments de torture toujours plus évolués. Avec le courant d’air, les chaines s’étaient mises à se balancer et faisaient de sinistres cliquetis qui raisonnaient interminablement dans la salle. Les instruments semblaient fatigués eux-mêmes d’avoir tant servi. Ils étaient pâles ou rouillés, ils étaient sombres et se mouvaient dans les recoins d’ombre que créait l’ampoule qui se balançait, froidement, au plafond, comme le pendule d’une horloge avance, et recule. Un frisson parcourut l’assistance, tandis que la lumière révélait par intermittence ces mots inscrits au sang sur le mur « Ici je cherche le Saigneur ». Les parois elles-mêmes semblaient regorger des cris qui s’échappaient des gorges ; elles suintaient la souffrance de ceux qui avaient trépassé là, en ces lieux.

Les villageois ne s’attardèrent pas davantage. Ils grimpèrent l’escalier à toute vitesse, pour arriver dans la partie supérieure, la nef de l’église. Ils trouvèrent le curé affairé à se boucher les oreilles avec des bouchons. Il avait revêtu une soutane poussiéreuse qui, manifestement, le grattait.

-    Entrez- donc, je suis content de vous voir ! hurla t-il.

Les hommes s’avancèrent pas à pas, scrutant la nef, à la recherche d’un piège tendu par le curé, qui leur en avait fait voir de bien belles. Le chat nota que l'orgue était au milieu de la nef et que des câbles électriques en sortaient.

- Vous jouez de l'orgue, à présent, curé ?
- Moi ? Non je n'ai jamais appris. J'avais un organiste dans le temps, un chien savant, mais il est mort, dans de pieuses souffrances. Trêve de bavardages, la messe va commencer ! Pour vous, exceptionnellement, j’ai consentis à faire la messe aujourd’hui.

Le curé s'assit devant l'orgue. Il s'étira les doigts. La foule monstrueuse commençait à s’approcher de lui d'un pas décidé. La clameur emplissait à présent la nef.

- Approchez, approchez ! cria le curé, toujours devant l'orgue.
- Qu'est-ce que tu mijotes encore ? demanda l'un d'eux.

Lorsque tous furent entrés, le curé actionna un petit appareil posé près de lui et la porte se referma brutalement. Le claquement raisonna dans la nef. Alors le curé, sans se lever, cria à la foule furieuse :

- Aujourd'hui, travaux pratiques !

Plusieurs hommes éclatèrent de rire.

- Travaux pratiques ! Est-ce qu'il y a des femmes au moins ?
- Silence ! hurla le curé. Puisque vous menez une vie de pécheurs et que vous vautrez dans le plaisir, j'en ai déduis que vous ne connaissez sans doute même pas la souffrance. N'ayant pu la subir, vous n'avez jamais pu ressentir en elle le rire divin et la délectation du Saigneur. J'ai donc eu l'idée de vous proposer un petit atelier découverte.

Alors le curé posa juste un doigt sur une touche du clavier de l'orgue. Ce fut comme une décharge et la plupart des hommes s'effondrèrent instantanément. Tous, mis à part le curé, portaient leurs mains à leurs oreilles pour tenter de les boucher. Le curé releva son doigt et l'atroce bruit s'arrêta.

- Je l'ai un peu trafiqué pour qu'il produire d'immondes sons. Et puis il y a un micro dans chaque tube, relié à d'énormes enceintes que vous pouvez voir au plafond. Je n’en suis pas peu fier. Bien, maintenant, un accord !

Le son était si fort que tous se tordaient de douleur. Plusieurs voulurent retourner vers la porte de sortie, mais n’ayant pas même la force de se lever ou d’ouvrir les yeux, ils ne faisaient que ramper lamentablement en toutes directions. La plupart se roulaient par terre ou frappaient désespérément sur la porte, mais celle-ci refusait de s'ouvrir. Personne ne l’entendait, mais le curé continuait à déclamer son sermon dans le bruit infernal.

- Sentez ! Sentez, comme Dieu est attentif à vous en cet instant ! Voyez comme il vous voit. Percevez en vous l’amour qu’il vous porte comme vous vous prosternez devant sa puissance ! Sentez comme le Saigneur est Dieu de violence, de haine et de sadisme ! Offrez votre corps à Sa gloire.

Les hurlements des villageois s'ajoutaient au vacarme. Les visages étaient atrocement déformés par l’intense douleur. Enfin, après une minute, le curé releva ses trois doigts, un grand sourire aux lèvres.

- On se croirait presqu'en enfer quand on vous voit vous tordre ainsi.
- Tu vas le payer, curé ! cria un homme qui se mit à courir vers lui.
- Non ! Aujourd'hui vous n'aurez pas de plaisir ! Pas même celui de me molester !

Cette fois il posa ses dix doigts sur les touches. Il appuya même sur une onzième avec son nez. Pendant une fraction de seconde, tout le monde, même les plus courageux furent à terre, se roulant monstrueusement comme des asticots. Sous le choc, quelques uns s’évanouirent.

Mais les enceintes du plafond ne supportèrent de donner tant de puissance, il y eut un éclair jaune puis elles s'arrêtèrent. A présent, l'orgue n'avait plus d'amplification. La plupart des hommes restaient à terre à crier tant le mal persistait, ils n'arrivaient pas non plus à se relever, tant leurs jambes tremblaient. Après quelques minutes, plusieurs purent se mettre debout et se jeter sur le curé. Enfin l'ignoble bruit disparut.

Une dizaine d'hommes costauds empoigna fermement le curé et lui assena une demi-douzaine de paires de claques. Même si plus personne n’entendait rien, on les devinait hurler "Du plaisir ! Du plaisir !".

La vision encore brouillée, les plus faibles se relevèrent et comme ils n'avaient pas encore pu se venger, ils bourrèrent la bouche du curé d'étouffe-chrétiens.

N’obtenant pas satisfaction du prêtre, tous ensemble, ils dressèrent un bûcher, utilisant tout le bois qu’ils purent trouver dans la nef. Tout céda à la violence de la foule, les pieds en chêne massif de l’autel comme le mauvais bois de la porte.

Ils attachèrent le curé au dessus du tas de bois.

-    Tu vas expier, curé.
-    En souffrant je sers le Saigneur.
-    Très bien alors !

Le bois fut allumé et les flammes s’élevèrent au rythme des rires du prêtre. On entendait d’ici les chaines de la pièce basse s’agiter, les lames et outils affutés faire écho à la voix du curé. Alors qu’il avait déjà disparu dans le rideau de flammes, il continuait à hurler :

-    Souvenez-vous de La réponse à La question ! Cette question que vous posez. La question qui vous accable le matin quand vous réveillez brutalement, la question qui tombe du ciel quand le temps est triste, cette question qui vous empêche de trouver le sommeil la nuit, qui vous assaille alors que vous devriez être heureux ! Vais-je bientôt mourir ? Est-ce là la vie que je voulais ? Qu’est-ce qui va arriver demain ? Cette question, c’est quel destin Dieu m’a-t-il réservé ? Souvenez-vous, vous qui cultivez l’hédonisme, que Saigneur ne vous aime pas !

Et les flammes eurent raison de lui.
Mais pas de ses mots qui continuaient à raisonner dans les tuyaux de l'orgue.


= commentaires =

Hag


    le 11/04/2009 à 18:16:49
La fin est un peu moyenne. Mais le reste (et surtout la première moitié) est tout à fait.
Absolument tout à fait.
J'en suis d'ailleurs particulièrement.
Kwizera


    le 11/04/2009 à 19:54:10
Oui, c'est bien plus mieux cool.
Lapinchien


tw
    le 12/04/2009 à 03:05:35
putain, le curé il a raté ses cours de cathéchisme ? Il devrait savoir que dans sa religion y a pas de destin mais le libre arbitre des Hommes. Il connait le jugement dernier ? (je ne parle pas de Terminator II, hein)
Le Duc


    le 12/04/2009 à 05:13:42
Excellentissime
Glop-glop


    le 12/04/2009 à 10:06:31
Le début fait foutrement penser à l'Arrache-Coeur.
Dourak Smerdiakov


lien fb tw
    le 12/04/2009 à 11:48:55
C'est scandaleux, mais c'est guilleret, alors c'est pire, donc tout va bien. L'élan qu'on ne revit point, c'est original. D'un point de vue poliorcétique (l'épithète existe ?), je me sens fort peu mandaté par mes compétences pour émettre un avis, mais joyeuse Pâque quand même. Il en faudra plus.
nihil


    le 12/04/2009 à 12:05:49
Pas besoin de compétences pour commenter sur la Zone. Tiens, par exemple :

"C'EST DE LA GROSSE MERDE AHAHAH"
Hag


    le 12/04/2009 à 16:37:56
Commentaire poliorcétique du jour : les chats, c'est vraiment tous des branleurs.
Das


    le 14/04/2009 à 14:59:24
Il est classe celui-là, et dröle, malgré le fait que les blagues soient souvent attendues. Comme Hag, boaf la fin. Cela dit, il faut souligner l´utilisation assumée et consciente du terme "d´étouffe-chrétien". Jöly.
Glaüx-le-Chouette


    le 18/04/2009 à 07:41:53
Sur le fond, je suis partagé comme la galette à la fête des Rois ou la galette aux pieds de l'alcoolique matinal ; partagé entre des pistes de réflexion sympatoches (sur la dette infinie par exemple, comme disait Deleuze, dont ces cons de villageois sont infoutus de se défaire, toujours à demander, au lieu de prendre et de donner ; ou bien sur le vrai visage de l'héroïsme, ou d'autres trucs de la tapette que je suis qui ne sait pas quoi faire de ses neurones un samedi matin après un réveil imprévu), et un sentiment de déjà-écrit terrible.

Sur la forme, deux moments au texte ; la première moitié est pétrie d'excellence et m'amuse beaucoup, vieux échos de Vian, de Monthy Pythons et pour ici, de textes de Hag un peu semblables ; la seconde moitié quitte un peu la fantaisie, du moins, la laisse faiblir, et me plaît moins.

Néanmoins, c'est fort chouette.
Nico


    le 18/04/2009 à 15:55:46
Le texte n'est pas le plus novateur du XXIe siècle, ça c'est certain. L'humour Monty Pythons, c'est vrai que c'est un de mes principales influences, idem pour Boris Vian. Gotlib par contre je connais à peine. Mais c'est pas la première fois qu'on m'en parle à propos de mes textes.

Sur les deux parties c'est intentionnel avec une nette différence dans les ambiances. J'aurai voulu que ce soit plus travaillé, c'est peut être ce qui est dommage, la transition est abrupte et pas très subtile. Je mets ça à la fois sur le compte du temps et de la flemme.
Traffic


    le 24/04/2009 à 17:55:21
Ce texte aurait pu finir premier si la compétition avait eu lieu au 19 ème siècle.

C'est pas obligatoirement une moquerie.

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