LA ZONE -

Odyssée

Le 13/09/2010
par Clacker
[illustration] "Nouvelle attaque meurtrière dans une école chinoise.

Au moins trois enfants ont été tués lors d'une attaque survenue mardi dans une crèche de l'est de la Chine. Depuis le mois de mars dernier, plusieurs écoles du pays ont été le théâtre de ce type d'agression sanglante." Zap.
Le café tiède du matin me soutient pour environ toute la journée, de neuf heures deux à dix-sept heures trente. Je vérifie bien que j’ai toutes les copies dans ma sacoche et me voilà déjà parti. J’entre toujours dans ma classe à neuf heure précise, les élèves détestent rentrer à peine la tonitruante sonnerie arrêtée, ils désirent du répit au saut du lit. Que nenni ! Non, on ne peut pas dire que je sois tortionnaire comme prof, ils le savent et, c’est étonnant mais avec moi, ils se tiennent bien. Oh mes collègues s’en plaignent un jour sur deux, mais quand je vois leur petite peau bien tendu et leurs sourires enfantins, je suis enclin à tout pardonner. Puis je me sens proche d’eux, après tout, j’en ai deux de leur âge, je sais y faire.
Ah ! Les voilà, j’entends les pas lourds et les remarques plaintives parcourir la cage d’escalier. Je me tiens debout, près du tableau vert, ils viennent. Voilà le visage du premier louveteau qui vient se planter dans ma vision très nette de la seule porte de la classe. Il bave affectueusement. Oh, je n’avais pas remarqué le changement de luminosité soudain, je plisse les yeux. Je fais signe d’entrer, tout un groupe se met à pouffer de rire. Il y’a de la buée sur l’écran de ma montre analogique, les aiguilles montrent successivement neuf heure et neuf heure quarante deux. J’ai le sentiment d’avoir les cernes qui se creusent. « Eh, monsieur, vous avez la tête en bocal ?! ». La voix cassée de Geoffrey, la tête de linotte. Je lui réponds qu’il peut se faire couper les boutons au sécateur, et que si c’est vraiment urgent, il n’a cas ouvrir l’armoire étonnement vitrée, j’en garde toujours un pour ma plantation de solanacées inertes. Inertes, car cela fait maintenant trois mois qu’elles n’épanchent plus. Je soupçonne Susanna, la concierge qui s’occupe aussi du rayon contendant de l’épicerie, d’avoir coupé les jeunes pousses. Elle sait que ce sont les jeunes pousses qui poussent à faire pousser les solanacées. Je regarde ma montre embuée, douze minutes ont passées. Chahut, brouhaha. Tels sont les mots qui me viennent à ce moment précis. Une atmosphère chaude, puante, où les sons semblent décuplées mais forment ensemble une décoction de bruits ambiants, un magnifique environnement sonore. Les corps juvéniles s’agitent, ils frottent les uns aux autres, sont nus, suent, gonflent, puis dégonflent tels des abdomens de crapauds pleins de pustules et gorgés de poison blanc brulant. Je demeure encore quelques minutes hébété devant la scène qui m’est donnée. Mes jambes sont croisées sous le bureau, je soutiens ma tête de la paume droite, coude sur la table. Mes oreilles sont chaudes, elles soupirent et font de la buée. Ca retentit fortement. Le monceau de chair glisse et rampe jusqu’à la porte en sifflotant et s’engouffre dans les couloirs. On jurerait un goulot d’étranglement en action. Je me lève. Ah non, je suis déjà debout. Mes mains ont arrachés la peinture de mon bureau. Juliette me dit toujours que j’ai les mains moites. Où sont mes pastilles ? Deuxième tiroir, flanc gauche de mon établi de couture sur bois. Rien, deux mines de critérium hors service, une gomme en peau de mouton, ma bible. Ma bible. J’ai ma bible dans les mains et je me mets à prier… C’est fou l’effet que produit une bible sur les muscles et le fonctionnement nerveux humain. Quelqu’un lit par-dessus mon épaule. Je déteste ça ! Pourtant il n’y a qu’une enceinte derrière moi, c’est le dernier mur de la classe, il tient encore bon. Allez, concentre-toi, ils peuvent bien poser leur mains sur tes épaules, ils n’arriveront pas à ta cheville. En relevant la tête, je constate l’existence d’un pénultième mur. Ca tombe bien, celui qui me soutient commence à pivoter. Je me déplace avec légèreté et entrain vers ma nouvelle enceinte. Qu’elle est plaisante ! Toute recouverte de matelas blanc mat !
Je reprends où j’en étais rendu… Alors…

« Au commencement, il y’a la Pansée. Nous avons aussi la possibilité de l’appeler:  Grand Orage Nerveux. La Pansée est la source même du concept de réalité, il y’a ni construction ni destruction de la Pansée. La Pansée n’est pas située dans un système temporel, elle existe sans pouvoir parler de temps ou d’espace: La Pansée n’a pas d’équivalent, pas de contraire, pas de futur, pas de passé, pas de présent. Mais la Pansée existe puisqu’elle est source de ce qui est à même son sein et rejeter et nier son existence revient à nier sa propre existence.
La Pansée fut créée par les êtres qu’elle a elle-même porté - rappelez-vous, la Pansée est intemporelle. A la fois la Pansée est l’être mais aussi ce qui a créé l’être et en plus de ça l’espace entre les deux -qui n‘existe pas réellement du point de vue de la Pansée. Concrètement et avec des mots relativement tabous, la Pansée représente une énergie vibrante en mouvement constant. Tout ce qui la caractérise mais qui semble divisé de son unité énergique est en réalité un découlement logique des répercutions engendrés par les résonnances de l’énergie maîtresse - Celle de la Pansée Racine (PR). Appelons cette Entité vibrante - si vous le voulez bien - Manducus-Persona-Amabilis… »

Un homme s’approche et me sort brutalement de mes lectures, on jurerait qu’il vient de pousser d’une parcelle de carrelage qui n’était pas là il y’a deux minutes. Il me tend une demi-cloche sans percuteur et dit très doucement au creux de mon oreille en frottant mon lobe entre ses dents: « Monsieur Martin, c’est votre femme à l’appareil, vous savez… Juliette… Il faut répondre… Tenez… Mais… Non… Tenez… S’il vous plait… Pas dans la.. ! …Oui, à l’oreille, comme ça… ». Je reconnais la voix, bien que semblant très saturée, de ma Susanna qui parvient par je ne sais quel récepteur jusqu’à la demi-cloche sans percuteur. Elle me demande comment je vais, si je sais que les enfants et elle sont avec moi jusqu’au bout, si on me nourri suffisamment, si on m’a dégradé physiquement… Ensuite elle se met à parler de son diffuseur d’aérosols qui, soit disant, ne retombent pas sur le sol après pression sur la gâchette prévue à cet effet. Je crois que je lui réponds: « Ecoute Catherine, pour le moment je résous le plus grand casse tête qui a toujours existé, j’essaie de déchirer la dernière page du livre « Le Sens De La Vie », le seul bouquin où il y’a sept milliards de fin différentes, alors tes histoires d’aérodynamisme, ça me passe un peu haut dessus, si t’entends ce que tu veux entendre de ce que je te dis… ». Elle me demande pourquoi je l’appelle Catherine. Dans un accès de rage, je jette alors la demi-cloche renversée sans percuteur contre un morceau de carrelage qui se démarque des autres par un reflet lumineux. A ce moment tout se passe en un éclair: Je ne les avais pas vu mais deux personnages flexibles couleur blanc-mat s’approchent rapidement, me saisissent et l’un d’eux hurle quelque chose en direction d’un sofa argenté, ou de la vitrine opaque, à côté: « Je t’emmène à la pêche, vite ! ». Rapidement, un troisième personnage toujours aussi mat s’accroupi à mes côtés, il a un dard bleuté à la main. Je m’empresse de crier: « J’ai le droit de refuser votre dard ! ».

Maintenant je me sens confortablement engourdi. Mais je dois faire quelque chose… Des liens m’empêche de vaquer librement, je suis dans une salle aux volets disposés vers l’intérieur et une sorte de rat-taupe-lampe-de-chevet essaie de me lécher l’oreille.
« Hey toi, il est temps d’aller faire le show. ». …Quoi ? « Je te dis que ton utilité est ailleurs, tu vas pas rester là à attendre que les vers viennent te bouffer… ». C’est une voix caverneuse qui semble venir de derrière l’unique porte blanche de la pièce. Aide-moi, alors ! Tout est confus, flou, et la lampe au plafond me sourit comme pour signifier:  refais-donc ta vie avec une rousse. Là s’en est trop, je me frappe la tempe avec ma paume plusieurs fois avant de me rendre compte que ma main gauche n’est pas sanglée. « Ne reste plus du côté de la face cachée de la Lune, attrape-ça ! ». Un objet métallique traverse la pièce de la porte blanche au meuble en bois de seigle. Problème, la lampe de chevet montre les dents, impossible d’approcher la main de l’objet de la libération calculé. Je commence alors à secouer le meuble en peuplier, ou en seigle… En bois. Ca marche ! La lampe se met à tanguer en esquissant une grimace douloureuse de vaincue, je ris de manière particulièrement sonore pendant qu’elle s’étrangle avec son propre câble en pendant sur le côté du meuble en bois de cerf. La voie est libre, je saisis l’objet aux milles reflets en tâtonnant, m’entaillant ainsi de cinq millimètres à la dernière phalange de mon index gauche. Il s’agit d’une lame de barbier. Les liens tranchés, ma liberté retrouvée, des auréoles rouge partout sur le lit, les sourcils rasés, je me rends compte que je tiens difficilement sur mes deux jambes. Je serre l’objet de la libération contrôlée dans mon poing, un filet pourpre esquisse des visages bienveillants sur le carrelage. Je pousse la porte, aucun mystérieux ami à la voix caverneuse ne m’y attend, mais je découvre avec stupéfaction un environnement riche de nuances: des murs blancs et bleus, des cadres vides, une déjection au milieu du couloir, des fenêtres qui laissent passer trop de lumière, des singes inquiétants qui pouffent en bavant. Ils s’approchent et grognent ensembles: « Marche pas su’ l’couloir ! Sors ! Sors ! ». L’un d’eux pose ses deux mains sur ma tête et claque des dents. Ni une, ni deux, je lève le bras le rasoir à la main et lui plante vivement dans la gorge, je tourne et retourne la lame dans sa chair malléable, il pleure et hurle et supplie, alors je retire la lame. Les deux autres se sont déjà enfuis. L’étrange créature tombe à genoux, et se met à me toiser. « Je pensais pas que c’était toi, je suis désolée… Terriblement confuse… Tu dois rencontrer les autres… Je… Laisse-moi ici… ». Il s’effondre, vide. Deux hommes en combinaison flexible blanche approchent rapidement, me rouent de coups avec leur bottes, je tombe au sol. Je ne comprends pas, ils me saisissent, me trainent sur plusieurs mètres, les murs se referme en un gouffre noir et matelassé, mes bras ne m’appartiennent plus, plantés dans mon dos, je n’arrive pas à me lever, plus de lumière, plus de vie au dehors… Juste l’obscurité et la solitude crasse de la pension interminable où je suis jugé par les voix du Juste et Funeste Dieu de tout ce qui existe, mon Cerveau.

Aujourd’hui je suis conscient, moins assommé qu’à l’habitude, et me rends parfaitement compte que je me suis mangé sur un parquet ciré à la graisse d’homme, avec serviette et torchons, disposés par des torrents d’individus désindividualisés à former masse informe et armée du concept erroné de la surconsommation des enveloppes matérielle, toujours eu un souhait parfaitement synchronisé dans toutes mes cellules à passer comme une lettre à la poste, d’un bout à l’autre du cheminement sinueux que j’ai inconsciemment choisi parmi des révélations de soi toutes plus complexifiée et empilées en bacs d’existences intemporelles et surfaites, mais la plaque d’acier frappées de courants cognitifs formée de l’être des masses dans les consciences et un/inconsciences m’a brisé et démultiplié dans des morceaux d’angoisse qui ne demande qu’à s’associer pour me dé-familiariser des rencontres sociales et échanges ou/et de regards, des yeux, des reflets qu’on peut y voir briller à divulguer les secrets de l’individu dans son intimité mentale, à me brûler puis me faire revenir parmi les engelures de la solitude pensante mais toujours trop muette. Des varices se développent à la fois sur mes cordes vocales et sur ma fonction d’organisation des pensées en lettres/mots/phrases complexes et même me voilà arrivé au stade de mélanger consonnes et silences entre intervalle de mots, jamais prié d’être confronté à la carbonisation des liens rendant encore nette l’appartenance à des notions un temps soit peu communiant et empathique à l’égard des tons, francs peu francs, adressés à moi ou peut-être seulement une idée de l’être des masse de l’être que je développe dans l’inconscient collectif, rien que la présence, en fond de salle, fond de cale, la vision du corps d’un individu désynchronisé que personne au reste n’aurait lu.
Mais j’ai retrouvé le sommeil.

« En apesanteur, un lit sans matelas est encore plus confortable que la plus moelleuse des couches sur Terre. » Arthur Charles Clarke l’odyssée de l’espace

= commentaires =

Koax-Koax


    le 13/09/2010 à 11:49:00
Putain, faut se l'enquiller le dernier paragraphe, il est bien trop poussif du cul, en faire trop pour simplement caser et montrer son vocable sans autre but, c'était pas forcément une bonne idée.
Sinon le reste, c'est de la bonne soupe madame !

Commentaire édité par Koax-Koax.
400asa
    le 14/09/2010 à 18:45:22
C'est censé être une référence à Joyce ? Ah, non, en fait j'ai lu la dernière phrase, ok. Bon, je peux pas dire que j'ai aimé hein, c'est assez abstrus tout ça; on passe d'un ton sautillant crypto-débile à des considérations personnelles d'un Meursault sous kétamine, j'ai rien entravé à l'action et puis bon, voila, tant pis, certaines lectures nous échappent.
Cela dit c'est parfois assez débile pour provoquer des gloussements d'incompréhension. Ce texte aurait été un concurrent sérieux pour une semaine TDM.

Mention spéciale :
"Tout est confus, flou, et la lampe au plafond me sourit comme pour signifier: refais-donc ta vie avec une rousse."

Oui, sans doute.
Nico


    le 15/09/2010 à 21:13:11
Cette image est assez extraordinaire, ça me rappelle ces vieilles pochettes de King Crimson (notamment celle avec une infirmière portant un masque à gaz, d'ailleurs, maintenant que j'en parle, ça devrait faire fureur dans le coin), et donc ça m'éveille plein de chose dans la tête et plus bas. Quant au texte, je vais le lire.
Yog


    le 18/09/2010 à 14:43:03
J'avais lu ce texte un jour où j'étais moins raide (CVB) L'incoherence me plait, le texte aussi.
Ce commentaire instructif vous a été offert par Yog (c)
Lourdes Phalanges


    le 13/09/2017 à 16:59:46
Avant son texte dickien, la confusion mentale faisait déjà partie de l'arsenal de Clacker.

Goulue l'illustration, en effet.

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