LA ZONE -
Résumé : Après avoir tiré le suspens en longueur, non sans ridicule et non sans coquetterie, voici la contribution du tenant du titre pour cette Saint-Con 2012. Le ton est parodique et le style laborieux et inégal. Il y a de l'idée mais l'exécution du contrat laisse à désirer.

La quête

Le 24/04/2012
par Dourak Smerdiakov
[illustration]
Où coule laid lais (Introduction)

I
L'an du Seigneur deux mille douze
Que Chinois disent du dragon,
(Je ne sais pas pour les Toungouzes
Les Arawaks ou les Lapons,
Mais les mahométans diront
Que quatorze et trente-troisième
Il s'égrène pour eux : au fond,
On s'en cogne, et c'est leur problème)...

II
En cet an que l'on dit dernier
Dans la base vicésimale
De quelque autre calendrier
Dont je me bats les amygdales
Et l'une ou l'autre chose sale
Qui pendouille en mon caleçon
(Nul ne connaît l'heure finale,
Pas même le Fils, ce lit-on)...

III
En cet an que l'effacement
De la dette est notre horizon,
Que banquiers se vivent du temps
Et nous chassent de nos maisons,
Que nul devant la trahison
Ne fait péter le Ça ira
Et que c'est eux qui nous pendront
Si l'on n'est pas sage, après ça...

IV
En cet an, donc, de sinistrose
Vers avril, saison des bûchers,
Que le zonard crache sa prose
Comme il sait plus ou moins torcher,
Et que ce flux s'en va porter
Des flammes purificatoires
Où l'enfer, à n'en pas douter,
trouve sa part compensatoire,

V
Me vint cette flemme effroyable
D'écrire un texte avec des mots
Autour d'une morale aimable
Germée en mon vieux ciboulot.
C'est foutrement moins de boulot
De m'aller allumer moi-même
À l'armagnac et au goulot -
Onction païenne, divin chrême.

VI
Mais quoi ? lorsque l'on s'est commis
À l'office, il faut officier.
Le texte que l'on a promis
Se verra bel ou mal chier.
Le mieux serait de rimailler
Quelque vague salmigondis
Et d'y longuement dérailler
Devant les lecteurs ahuris.

VII
Du reste, il advient qu'en chemin
La flamme succède à la flemme
Ou que dans l'infâme purin
Il se découvre quelque gemme
Et, si Saint Jean n'est anathème,
Nul ne sait où s'en va le vent :
J'ignore autant que Nicodème
Où s'en vont mes venteux relents.

VIII
Pourvu qu'une bise légère
Attise ce feu paresseux,
Je pourrai sans trop de misères
Roussir quelque con malheureux
Et même, voire, si Dieu veut,
Roi de Gloire, qu'à l'horizon,
Se lève un vent tempétueux,
J'en immolerai à foison.

IX
Je crois, l'acte sera civique
Nul ne saurait s'en indigner
Et puis même en toute logique
Le fisc me devrait défrayer...
S'il faut faire les cons payer,
Comme Pécresse le raconte
(Sale butin), sans barguigner,
Pour que riches ne se mécomptent.

X
Cependant faible je me sens
Et moi-même très combustible,
Débile, de corps putrescent,
Et d'esprit guère immarcescible :
Je crains bien d'être pris pour cible
Et de rendre l'âme un peu tôt :
Mon legs serait inadmissible
(Déjà que mon lais n'est pas beau...).

XI
Pour obvïer à ces dangers
Le mieux serait de disparaître
Chez les Nenets ignifugés,
Dans les neiges - c'est un peu traître
Et c'est lâche, il faut bien l'admettre,
Mais je veux voir la fin des temps
Du capitalisme et renaître
La civilisation d'antan.

XII
Finalement, dans ce dilemme
D'écrire ou de me débiner
Il était fatal que la flemme
L'emportât, à la vérité...
Tel Salomon, j'ai esquivé :
Refiler la patate chaude
À quelque innocent motivé,
Telle est la tactique finaude.

XIII
Je, Dourak Smerdiakov, ivrogne
Plus altéré que mer d'Aral
Et renâclant à la besogne
Annuelle du feu lustral,
Lègue donc à... euh... Perceval ?
La tâche de brûler un con
Qu'en la haute histoire du Graal
On trouve plus que de raison.

XIV
Quant à moi, je me carapate
Et ne finis pas cette strophe
Attendu que j'ai grande hâte
Et fort peu de rimes en -ophe.





I. Rencontres en la Gaste Forêt

C'était au temps que les arbres fleurissent, que les bocages se couvrent de feuilles et les prés d'herbe verte, alors que dès l'aube les oiseaux chantent doucement en leur latin et que toute créature s'enflamme de joie*. Au volant de ma Renault 5 flambant neuve, suivant la route, j'entrai en la forêt et, tout aussitôt, mon coeur se réjouit pour la douceur du temps et le joyeux ramage des oiseaux : car tout cela me plaisait**.

J'avais roulé de nuit, tous feux éteints, sur de petites routes bretonnes et cabossées à travers des landes désolées. Des hélicoptères bourdonnants traversaient la nuit comme des étoiles filantes paresseuses et clignotantes, cherchant leur proie. Je fuyais les lieux et le souvenir d'une défaite amère ; ils chassaient les dynamiteurs d'une antenne de l'ORTF.

La veille, dans l'après-midi, j'étais monté à l'assaut d'une centrale nucléaire en compagnie de centaines de répugnants hippies apolitiques, écologistes et pacifistes, puants et presque tous toxicomanes, dont les forces de sécurité de l'État capitaliste et bourgeois n'avaient fait qu'une bouchée, ainsi qu'il était prévisible. M'étant judicieusement postpositionné à l'arrière-garde après avoir harangué les troupes, j'avais pu échapper au matraquage, à l'arrestation administrative, et au fichage policier grâce à la Divine Providence et à mon humaine circonspection.

Ce n'était donc pas mon casier judiciaire vierge et ma conduite irréprochable qui m'avaient fait éteindre mes feux et rechercher les petites routes, mais les alarmes et les menaces du mystérieux auto-stoppeur en tenue de camouflage que j'avais chargé la veille au soir en pleine campagne. L'homme somnolait sur la banquette arrière, son pistolet prêt à revenir me susurrer dans la nuque des choses comminatoires. Un guide d'apprentissage du patois breton dépassait de l'une de ses poches ; de l'autre, une bouteille de whiskey.

À mes côtés, un second personnage regardait défiler le paysage, l'air morne et indifférent. Je l'avais pris en stop un peu avant l'autre. Le chevalier cathare pleurait doucement au bord de l'autoroute pendant que le soir descendait. Quand je lui avais demandé où il allait, il avait posé le doigt à l'emplacement de ses lèvres, me signifiant sans doute qu'il avait fait voeu de silence. Alors je lui avais dit dans quelle direction je faisais route et il était monté, tenant sa lance le long de la carrosserie par la vitre ouverte. Entre les deux sièges avant, le fourreau de son épée ne me gênait guère pour changer les vitesses, dont le levier se situait en plein milieu du tableau de bord. Il gardait la visière de son heaume abaissé mais ce n'était pas un signe religieux ostentatoire. Selon mes opinions de l'époque, le reste ne regardait que lui et son créateur, bon ou mauvais.

À la sortie d'un virage, je me retrouvai soudain face à une voiture de sport allemande occupée à doubler un camion suédois et qui arrivait à la vitesse de l'éclair sur ma bande de circulation. J'avais le code de la route pour moi et les neurones fatigués par une nuit de conduite, aussi ce fut l'autre qui céda et, d'un coup de volant, évita la collision. Dans mon rétroviseur, je le vis s'envoler dans le ciel et atterrir dans les sous-bois. J'arrêtai mon véhicule et courus, laissant mes passagers sans réaction. L'unique occupant était déjà sorti du bolide, miraculeusement indemne, lorsque celui-ci explosa. Les flammes vinrent lécher la robe et la barbe druidiques qu'il arborait. Il restait sur place, contemplant alternativement le véhicule embrasé et le beau ciel bleu dans lequel il venait d'accomplir un bref mais épique voyage.

- Ça va ? demandai-je, accourant.
- Ça ne roule plus, mais je vais bien, dit-il.

Il n'avait pas l'air en état de choc, plutôt serein. L'homme au pistolet nous ayant rejoints et exprimé le vif désir de ne pas s'attarder, nous retournâmes vers le véhicule et, comme si tout cela était naturel, nous embarquâmes à quatre.

- Désolé pour votre voiture, dis-je.
- Ne le soyez pas. Je ne faisais que la tester pour le dernier numéro de mon magazine automobile. Je vous la déconseille : elle ne tient pas la route, comme vous avez pu le constater.
- Vous êtes journaliste automobile ?
- Oui, également pilote et chanteur. Mais, à vrai dire, je m'apprête à me lancer dans le spirituel. Maître Claudius Vuvrilanus, pour vous servir.

Nous nous serrâmes la main. Ce passager-là, au moins, était chaleureux et sympathique. Il jeta un regard interrogatif vers les deux autres occupants. Je haussai les épaules, levai les yeux au ciel, et démarrai. Après quelques nouveaux virages, je me retrouvai nez à nez avec un grand et beau jeune homme armé de javelots qui vaquait à d'assez obscures occupations sur la chaussée. D'un grand coup de freins, j'arrêtai mon véhicule in extremis. Le jeune homme nous regardait d'un air mi-stupéfait, mi-extatique.

Claudius, comme je l'appelai toujours par la suite, et encore bien après que nos relations ne se fussent détériorées du fait de nos évolutions respectives, se pencha à la fenêtre:

- N'ayez pas peur, mon jeune ami.
- Je n'ai pas peur, par le Sauveur. Êtes-vous Dieu ?
- Je crois bien que non.
- Par Dieu, vous voilà caracolant en un si beau et merveilleux équipage, je crois bien que vous devez être des anges du ciel.
- Elle est neuve et j'en suis très content, mais n'exagérons rien, intervins-je. Qui êtes-vous et que faites-vous là ?
- Je suis le fils de la Dame Veuve en la Gaste Forêt et, pour mon nom, je l'ignore jusqu'à un prochain chapitre, avec des demoiselles et des pucelles et tout ça. Je chasse de mes javelots oiseaux et bêtes, biches et cerfs, et j'erre dans la forêt comme un imbécile heureux. Comment chevauche-t-on ainsi que vous le faites ? Quel est ce céleste et magnifique homme de fer à vos côté, qui n'a point visage humain mais angélique et hiératique apparence ?
- C'est un chevalier, dis-je, impatient. Auriez-vous l'amabilité de nous laisser passer ?
- Pas avant que vous ne m'ayez enseigné comment l'on devient chevalier et dirige si majestueuse monture.
- Vous êtes gallois ? s'enquit l'homme au pistolet.
- Oui, répondit le jeune Gallois.
- Laissez mon frère celte opprimé monter à bord, tas d'acculturés de merde. On se serra. Mon nom est Clamadec, frère. T'as pas de nom ? Ils t'ont tout pris, ces salauds.

Il ponctua d'une rasade de whiskey, et fit passer sa bouteille. Au point où j'en étais, je m'en emparai et avalai quelques gorgées. L'individu Clamadec sortit une autre bouteille, Dieu sait d'où, et m'invita à vider la première, histoire de fluidifier ma conduite qu'il n'appréciait guère et jugeait saccadée, ce qui me parut fort injuste : on n'arrêtait pas de m'interrompre.

Claudius voulut participer à ce grand moment de partage et de fraternité : il plongea la main dans les mystérieux repli de sa robe blanche et en ressortit un sachet plus que suspect.

- Vous aimez les champignons ?


II. Le cerf blanc et les demoiselles saxonnes

Nous avions donc repris la route à cinq dans une ambiance qui se détendait lorsque un grand cerf blanc sortit des fourrés et traversa la surface goudronnée devant le véhicule, m'obligeant une fois de plus à m'arrêter. Le Gallois s'excita comme un fou furieux, lança l'un de ses javelot, manqua sa cible, exigea qu'on suive l'animal.

- Ce n'est pas un tout-terrain, objectai-je. C'est la plus merveilleuse des citadines, mais ce n'est pas un tout-terrain.
- Fais ce qu'il te dit, puisqu'il y tient, ordonna le bretonnant.

Nous poursuivîmes donc le grand cerf blanc, alternant petits tronçons de routes et chemins forestiers au gré des surgissements du fantasque animal qui, de loin en loin, apparaissait dans les sous-bois et se jouait de nous malgré la maniabilité de mon esquif, à bâbord, à tribord, vers la proue, vers la poupe, et une bouteille de rhum.

Soudain, nous débouchâmes dans une clairière au milieu de laquelle le cervidé goguenard semblait nous provoquer. En face, de l'autre côté de la clairière, un minibus VW orange décoré de hideux motifs psychédéliques nous toisait. L'outrageux véhicule était plein de demoiselles orgueilleuses et caractérielles. L'animal s'éclipsa derrière celui-ci.

- Tirez-vous de là ! beugla Clamadec.
- Ah, dames ! ajouta le Gallois, je vous en prie, daignez ouvrir le passage à notre fringuant palefroi, car nous sommes en chasse d'un cerf comme jamais ne transperça mon javelot, et j'en suis tout émoustillé.
- You fucking latin phalocrats ! Les dames d'abord, don't you say ?

Seigneur ! songeais-je, ayez pitié de nous. Le minibus, en effet, arborait une plaque d'immatriculation britannique.

- C'est quoi ce bordel ? J'y entrave que dalle.
- Ce sont des féministes anglo-saxonnes, expliquai-je. Toute négociation est vaine.
- Des sorcières saxonnes ? Dieu nous garde !

Le Gallois se signa et s'empara d'un de ses javelot. Le chevalier cathare abaissa sa lance. Clamadec et moi-même vidâmes la deuxième bouteille de la journée. Il en sortit une troisième, Dieu seul sait d'où. Claudius souriant se caressait la barbe d'une main en contemplant les créatures ; l'autre errait sous sa robe blanche.

Entre la R5 et le minibus, le combat semblait par trop inégal. Je m'élançais néanmoins, pied au plancher, passant les vitesses avec la maestria d'un Fangio fongivore. En face, l'adversaire n'en fit pas moins. Le bras du chevalier ne faillit pas et sa lance éclata le pare-brise teuton pour s'aller embrocher dans la cervelle de la grognasse saxonne qui tenait le volant. Je mis un léger coup de volant pour esquiver le choc, puis dérapai à cent quatre-vingt degrés pour faire face. Mais le véhicule ennemi était allé s'écraser à pleine vitesse contre un arbre. La victoire nous tendait les bras. Le chevalier faisait déjà mine de mettre pied à terre pour finir l'affrontement à l'épée, mais une main le retint à l'épaule.

- En chasse ! hurla le sémillant Gallois.


III. Au château du Graal

Les impératifs intrinsèques de la narration paradigmatique m'imposant des contraintes surnuméraires de temps et d'espace, résumons les faits. Ce jour-là, nous n'aperçûmes plus le cerf blanc, mais il y eut encore moult miracles, clairières, demoiselles et bouteilles sortant de Dieu sait où. Vers la fin de l'après-midi, quittant les sous-bois dans lesquelles nous tournions en rond depuis des heures, nous forcions un barrage de gendarmerie grâce à un surnaturel décollage de ma R5 , ensorcelée quelques clairières et quelques demoiselles plus tôt par un enchanteur qui, au passage, n'avait pas manqué de féliciter Clamadec pour avoir fait sauter cette diabolique antenne ORTF dont les ondes négatives lui liquéfiaient le cerveau et lui faisaient perdre ses pouvoirs. L'indépendantiste breton rougit, réprima un rond de jambe, minauda : « C'est si peu de choses... ».

Puis le jour déclina. Un château fut jeté sur l'horizon cramoisi ; le soleil braillard postillonnait sur son donjon élancé. Une personne moins valide pêchait dans les douves, qui nous offrit de passer la nuit au château, où une demoiselle nous invita à nous détendre et nous fit servir l'apéro. Puis notre hôte claudiquant nous rejoignit et nous festoyâmes. Le vin était un nectar et les mets les plus raffinés défilaient devant nous.

De temps à autre, un curieux cortège sortait d'une pièce pour rentrer dans une autre. Un domestique, porteur d'une lance au bout de laquelle perlaient des gouttes de sang, précédait deux péronnelles porteuses, la première, d'un vase dont le contenu était voilé, la seconde, d'un tailloir d'argent. Et cela me rappelait quelque chose, quelque chose d'important, mais quoi ?

Les lois de la mécanique des fluides n'étant pas exemptes d'un caractère de nécessité, il fallut bien que je m'enquisse du chemin vers une délivrance plus matérialiste qu'historique, dictée par les impératifs d'une infrastructure biologique, et je quittai la table. N'ayant rien retenu des explications, je déambulais, poussant des portes au hasard. Dans une chambre, je trouvai une pucelle endormie sur un lit ainsi que trois pâtés de chevreuil et une bouteille de Lalande de Pomerol disposés sur une table. J'ouvris la bouteille, me versai un verre, et attaquai l'un des pâtés. La pucelle s'éveilla et voulut que je la baisasse car j'étais jeune et beau en ce temps-là, et je la voulus bien baiser pour de semblables raisons, car elle était belle et parce que j'étais fol et sans retenue en ce temps-là ; cependant la Divine Providence et les émotions de la journée, sapant mon équilibre, me sauvèrent de cette chute et me précipitèrent dans une autre. C'est alors que la bouteille pérora, pleine d'orgueil : « Fi donc ! Voilà qui est rude ! Vous entrez dans ma chambre, vous mangez mon pâté, vous baisez mon amie, et vous me videz de ma substance ! Vous en serez bien puni, ma foi ! Vous me sucerez, et vous avalerez, et vous en aurez grande honte !». Profitant de ma position défavorable, gisant à terre emmêlé dans une pucelle exaltée, la bouteille me força la bouche et il me fallut bien lui sucer le goulot et avaler jusqu'à la lie. Je recrachai sur la pucelle avant de me retirer, non sans avoir pissé dru et vomi sur le lit, afin que rien ne sortît de cette chambre qui ne s'y fût trouvé avant mon arrivée, car je suis honnête jusqu'à la dernière goutte. Et ainsi se clôtura l'épisode de l'Orgueilleux Lalande, qui s'acheva sans crémation de con et fut attribué au crétin gallois, après ajout d'enjoliveurs par des copistes anglo-normands subornés par une puissance étrangère.

Je rejoignis mes commensaux, et les mets étaient toujours aussi merveilleux, et les vins du nectar. Une porte s'ouvrit mais, plutôt que le cortège mystérieux, il en sortit un petit homme contrefait, bossu, au regard torve, vêtu de hardes et à la démarche suspecte, qui se dirigea vers la cheminée où brûlait un feu ardent, cachant dans son dos un jambon embroché sur un parapluie qu'il mit à rôtir. Et cela aussi me rappelait quelque chose, mais quoi ? Cette fois, je me levai, et ne pus réfréner ma question : « Qui êtes-vous, et qui sert-on de ce jambon sur glissières ? ». L'intrus répondit, cherchant la caméra d'un regard malin : « Je suis Jacquouille la Fripouille, messire. Ce jambon est pour mon noble seigneur, qui est le plus grand président que l'univers ait jamais connu, et dont la politique fiscale devrait être chantée par le choeur des anges séraphins jusqu'à la consommation des siècles, et qui a maintes fois sauvé l'Europe, la civilisation et le monde. Votez Sarkozy ! » Je pinçai le nain malfaisant à l'oreille et lui administrai quantité de coups de pieds au cul, cherchant à le précipiter dans la cheminée : « Tu ne serais pas plutôt Christian Clavier en train de faire de la réclame pour un sale type dans mon texte, mine de rien ?  Tu veux te faire cramer, sale con ?» Mais il se débattit comme un beau diable, se changea en chauve-souris, et parvint à s'envoler par la fenêtre. Et c'était l'épisode du nain félon, lequel fut attribué à Gauvain par un anonyme alcoolique proche de la cour du Bourgogne.

Je rejoignis une fois de plus la table. Claudius se goinfrait et discourait sur d'énigmatiques Elohim. Clamadec et le Gallois faisaient semblant d'écouter et s'enfilaient verre sur verre en soliloquant à mi-voix dans leurs patois respectifs. Le chevalier cathare, seul, dédaignait les choses de ce monde et se taisait. L'univers tanguait dangereusement et l'on sentait que des équilibres primordiaux étaient compromis.

Une fois de plus, la porte s'ouvrit, et le cortège de larbins et de pucelles déboula dans la salle à manger. Ce fut Claudius qui, cette fois-ci, ne put résister à la curiosité. Il se leva et alla se mettre sur leur route.     « Permettez, chers amis, mes frères... Que ne vous joignez-vous à nous ? Et que diable trimballez-vous là-dedans, ma petite ? » Il souleva le voile et contempla le contenu du vase, s'exclamant : « Par ma barbe ! Voici la racine et le couronnement de tout ce que l'on souhaite en Paradis, le Graal, supérieur à tout idéal terrestre !*** Et immatriculée au Luxembourg !  » Puis il laissa retomber le voile : « Mais non, je déconne. Il n'y rien là-dedans. » Il tapota le derrière de la porteuse du Graal et revint vers nous.

Je me levai, intrigué, et me jurai d'en avoir le coeur net. Je soulevai le voile mais fus pris de nausée et ne pus que vomir dans le vase, sans en distinguer le contenu initial. Alors le cortège redémarra et la pucelle m'écrasa les doigts de pied au passage.

« Arrêtez ! » hurla une voix. Tous, nous nous retournâmes, ébahis. Le chevalier venait de rompre son silence. À cette voix, le jeune Gallois tressaillit : « Cette voix... » murmurait-t-il, « cette voix ! » Le chevalier se dirigeait vers le Graal. Notre hôte, le pêcheur moins valide, voulut le décourager : « Sire Lancelot, vous ne devriez pas...La vision du Graal vous fut déjà refusée, jadis... » Mais il était désormais trop tard pour dissuader Lancelot, le chevalier cathare à la charrette. Il souleva le voile : « Je m'en doutais... »dit-il de la voix la plus désenchantée que j'eusse jamais ouïe. « C'est la chatte à cette vieille salope de Guenièvre, je la reconnaîtrais entre mille... »Il se ravisa, huma encore quelque peu le contenu du vase : « avec un léger parfum de vomi et de whiskey, certes. »Puis il vint se rasseoir à table.

Clamadec se voulut faire une opinion par lui-même et s'élança à son tour vers le Graal, dont il souleva le voile. Il ne dit mot mais sa figure exprima un profond dégoût. Alors il sortit une bouteille de Grand Marnier, de Dieu sait où, en arrosa copieusement le Graal, et craqua une allumette. Puis il sortit une grenade de l'une de ses poches, l'introduisit dans le vase, et se jeta à terre. Il y eut une explosion, un grand bruit, et beaucoup de fumée. Une flaque de vomi recouvrait la moitié de la pièce et les restes calcinés du cortège du Graal.

Le Gallois, affalé sur la table, se redressa et demanda ce qu'il se passait. Il prétendait soudain s'appeler Perceval. Lancelot répondit que c'était une salope et qu'ils avaient tous quêté pour rien. Clamadec répétait, ahuri : « La matière de Bretagne, mais c'est bien sûr : ça se boit, et puis c'est tout ! » Le Gallois retomba sur la table, sans vaine question, ivre mort. Le Breton se resservit de boisson, comme il est dans son atavisme. Claudius chantait la Quête de Brel. Lancelot s'était débarassé de son heaume et, Breton lui-aussi, s'était mis à boire. Je vacillais, manquant d'une nuit de sommeil, et m'effondrai dans des tentures couvertes de mes vomissures.
    

IV. La demoiselle à la mule

Quand je m'éveillai, il n'y avait plus de château. J'étais endormi sur le volant de ma R5, garée près d'un étang. Le soleil se levait. À l'arrière, le terroriste breton répétait dans son sommeil : « la reine Gueniève... sa chatte... son con... flambé... au Grand Marnier... sluuuurp...» Claudius souriant ronflait comme un bienheureux. Lancelot et le Gallois avaient disparu.

Une demoiselle se tenait là, sur un rocher, l'un de ses pied chaussé d'une mule, l'autre nu. Je sus que c'était la demoiselle à la mule. Elle s'envola par-dessus l'étang et alla se poser sur un roseau.

Je n'ai pas osé remettre les pieds en Bretagne depuis quarante ans, mais il y a quelque chose en moi de la Bretagne. Je ne sais ce qu'est devenu le Breton armé ; Claudius, lui, a bien réussi dans le spirituel.


Notes:
* phrase écrite par Chrétien de Troyes et traduite par Lucien Foulet.
** phrase inspirée des mêmes
*** formule de Wolfram d'Eschenbach

= commentaires =

Kwizera


    le 24/04/2012 à 01:31:11
ça n'est pas si loin d'être génial, mais c'est tout près d'être ennuyeux.

Lecture bizarre, après certaines phrases (exemple : " La pucelle s'éveilla et voulut que je la baisasse car j'étais jeune et beau en ce temps-là, et je la voulus bien baiser pour de semblables raisons, car elle était belle et parce que j'étais fol et sans retenue en ce temps-là ; cependant la Divine Providence et les émotions de la journée, sapant mon équilibre, me sauvèrent de cette chute et me précipitèrent dans une autre") ou paragraphes, j'étais prêt à en prendre pour 100 pages dans ce style ; et, quelques lignes plus loin, j'en sautais sans remords.

En conclusion, bien d'accord avec celle du résumé. Et l'ordre est sauf : je n'aurai pas à modifier mon vote.
Lapinchien


tw
    le 24/04/2012 à 07:57:44
La première partie est agréable à lire, et même dans le bavardage, alimente la légende Dourak Smerdiakov, donc est pure extase. La seconde partie est très visuelle et parsemée de poudre druidique enchantée, elle se déroule telle un improbable film que raconterai Philippe de Villiers sous psychotropes avec le souci du détail historique d'un Alain Decaux sous pentothal nous narrant un road movie improbable de Broceliande à Avalon en passant par Camelot qui devrait faire rougir de honte les Monty Python encore de ce monde, les péripéties statiques d'une table ronde redesignée par mc Escher un jour de pluie acide lysergique diéthylamide où il se serait baladé en broutant des coquelicots.
Koax     le 24/04/2012 à 16:45:21
Ce texte m'a fait hululer jusqu'à la toute fin, voilà, j'en aurai bien lu des kilomètres de plus. J'ai déjà voté et me tiendrai à mes choix, et de toute manière y'aurait beaucoup trop de vainqueurs potentiels cette année, mais.
lemon     le 25/04/2012 à 17:09:46
Toujours de la regalade dans l'écriture + surement une infinité de références qui m'auront échappé, mais je rejoins kwiz, on se perd un peu dans le tourbillon, avec une action assez linéaire finalement, limite chiante, sans processus global de mise sous tension du lecteur.

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