LA ZONE -

L'étranger (au nez camus)

Le 01/04/2013
par Berzelius
[illustration] On ne peut déterminer avec soin qui sera l'enculeur et l'enculé dans ce récit. Rien n'est certain, tout dépend du référentiel.
L’étranger (au nez camus)

Ça me revient en flots indistincts, j’ai dû trop boire. C’était hier soir.
Un nez camus, peut-être un épi espiègle ? Nous y sommes, c’était lui, l’étranger.

Il avait de la verve plein la bouche, des accents pittoresques à ne plus savoir qu’en foutre, entouré de femmes pendues à ses lèvres charnues, il était blond, il était beau, il était là, moi j’étais là-bas.
A deux tables de lui, dans ce fauteuil à la con, dans ce bar gigotant à la mode où ma faiblesse, salope intraitable, m’avait emmenée en ce soir de vague à l’âme. Je n’étais pas en proie à la jalousie face à ce blond étranger, j’avais moi-même pas mal d’avantages : je suis journaliste…
Enfin, pigiste…
En freelance…
Bon d’accord j’étais une épave en comparaison de lui, mais je savais que quelque part au fond de moi, bien au fond, derrière un organe mystérieux, à l’ombre d’une cellule mourante, j’avais pas mal d’avantages, et sûrement encore un peu de sang.

« Oh no, z’é le pronounce mal ? On dit merzi c’est ça ? » a dit son sourire à l’auditoire, et les suprêmes de dindes de glousser à son accent. Comme si la vulnérabilité de sa langue le rendait enfantin et l’empêchait de programmer mentalement un défonçage anal en règle avant la fin de la soirée. Je le voyais déjà dans les draps le lendemain, avec une des ces connasses, expliquer à la pauvre victime enculée « dhan mon pais, tout l’monde il aime le péniz dans le trou du derrière tu zais ? ».

Un regain de fierté, et un énième verre de vodka-pastis, me firent me lever afin de corriger l’impudent, mais la gravité fit illico la colérique en stoppant mon ascension fulgurante tout en rabaissant mon ego. J’avais la verticalité en dents de scie, j’avançais parfois à droite en saccades, parfois à gauche raide comme une trique de taulard, mais toujours en chancelant en direction du mécréant. La foule me prêtait dorénavant attention. La plèbe s’écartait avec respect, et une certaine houle, devant ma marche guerrière. Oh oui certes, je ressemblais à un capoeiriste infoutu de faire une roue convenable, j’étais tout en marée et en ressac, mais j’avais la sensation, non, la certitude, que les clients sentaient l’ozone et le soufre dégagés par mon entreprise de démolition et j’écartais ces faux Moïse telle une vague, une déferlante, un tsunami noyé sous les injures et les phalanges. Je voulais me battre, lui briser le caquet et lui rabaisser les os.

Arrivé devant lui, enfin, je lui pris son Red Bull / Jäger Master des mains et me l’enquillai d’un trait pour me donner contenance et courage. Les dindes étaient encore là, faisant maintenant cercle autour de nous, leurs sourires s’étaient fanés et des moues de dégoût suppuraient de leurs bouches roses : je les écœurais. Rien à foutre : elles étaient les falaises, les plages, les terres intérieures, et l’étranger et moi, au milieu, nous étions en pleine mer, proche du fracas. J’étais Poséidon et lui un vieil Ulysse sur un frêle esquif. Confus par ma rage et l’alcool je prononçais approximativement un « Awué Connard, morithuri te sautant. »
Un silence d’avant-tempête nous entourait. Il était le bateau-proie et moi l’océan démonté. Je sentais ma lame de fond remonter, j’avais une furieuse envie de lui engloutir le bastingage, lui saler la voile, lui débander le mât et lui déchirer le pavillon ; je ne pensais plus qu’à lui enfoncer sa proue jusque dans sa poupe. Ô Capitaine, mon poing serré ferait office d’écueil final pour sa coque vermoulue. Ses yeux varechs me détaillèrent en remontant lentement de bas en haut, moi, l’écume au bord des lèvres, j’attendais le premier coup de Trafalgar.
Il me regarda dans les yeux, je le regardais dans ses yeux, il vit, il comprit, il sourit, tout alla très vite.
Sûrement.
Probablement.
On ne peut pas se battre pendant des heures, n’est-ce pas ?
Je me souviens juste du choc des corps, sa peau se frottant, cherchant faiblesse ou appui sur moi, sa sueur et ses ahanements rauques de bœuf enragé, son accent rocailleux avec ce langage que je ne connais pas, j’ai vu ses coudes, je pense qu’il a vu mes genoux, et puis…
Et puis cette douleur intense, et ce sentiment de désespoir ultime et profond que seuls éprouvent les déments face au réel, ou les perdants des guerres d’attrition face aux victoires immérités des mecs de la tranchée d’en face. Plus rien.

J’avais trop bu. Et tandis que mon lit tangue maintenant, je repense à hier : Un nez camus, peut-être un épi espiègle ? Lui, l’étranger.
Maintenant je suis là, je ne suis plus là-bas, je ne sais comment ni vraiment où, peut-être l’hôpital, ou un hôtel ou un refuge ? J’ai le corps endolori et je suis triste, j’ai mal partout, j’ai la gorge qui pique.

Soudain, un bras nu piqué de duvet blond sort de derrière le second oreiller de mon couchage inconnu, il m’enlace à la taille, je me retourne brusquement.
En y réfléchissant bien… Je n’ai pas mal partout… Mais j’ai mal quelque part, ça oui, mais pas partout.
Et il est là, sous la couette, le blond étranger, on partage la même couche, le temps décide de ralentir.
Il va me regarder dans une seconde, je vais voir sa coupe blonde à la con émerger de sous l’édredon… et j’entends alors son sourire qui susurre : « dhan mon pais, tout l’monde il aime le péniz dans le trou du derrière tu zais ?».
Horrifié je me retourne pour fuir (mais j’ai mal), mais il me retient par la taille, j’ai envie de vomir et par dégoût je crache ma rage et ma peur. Le glaviot tombe sur les draps ocres, alors que l’étranger me retient toujours, de plus en plus étroitement. Je voudrais me dégager, mais je suis absorbé par mon glaviot.
Blanc en gelée, avec des fantaisies marron, je ne comprends pas tout de suite la signification chromatique de mon crachat, ce n’est pas la couleur habituelle. Soudain, je percute et tout mon océan s’assèche : ces couleurs et ces odeurs ne laissent aucune équivoque, ma gorge qui pique trouve son diagnostic sur cette literie qui n’est pas la mienne : il y a là, devant moi, quelques bouts de ma merde et un peu de son sperme ; le tout vient de me sortir de la bouche et je n’ose imaginer comment il y est entré, car il n’y a pas 36 manières de faire entrer conjointement ses deux composants dans une unique bouche…
« dhan mon pais, tout l’monde il aime le péniz dans le trou du derrière tu zais ? Mais zont aihme zaussi d’otres trucs pour la fin » et toujours ce sourire.
Je n’arrive plus à détourner mes yeux ronds, ébahis, de mon glaviot. L’étranger est maintenant collé à mon dos, les reins en tension prêts au démarrage, je sens que la fin est proche, il va marquer le dernier temps de notre union en claquant durement son gourdin sur mon gong déjà douloureux.
Je me fais la réflexion que mon crachat, mes selles et son foutre, ressemble, comme ça, à du guano de pigeon. La seconde douleur fait éclater en mille morceaux cette constatation, et l’essentiel de mes hémorroïdes.
Je ne connais toujours pas son nom. Il reste pour moi l’étranger au nez camus.

= commentaires =

Lapinchien


tw
    le 01/04/2013 à 14:53:07
une musicalité et des champs sémantiques à rendre jaloux un échangiste sexagénaire, de la gouaille over the SWAG, le tout souillé sciemment de musc et autres sécrétions qu'on emparfume d'habitude pour donner l'impression d'une perfection aseptisée. überlitterature donc saccagée par les jeux de mots, mais pardonnable car ce sont les effets secondaires des fulgurances géniales des drogués. Primesautier. Mais on a pas les moyens de se payer des correcteurs et un responsable éditorial sur la Zone donc se gargariser avec puis le recracher.
Koax-Koax


    le 01/04/2013 à 15:15:16
On a surtout pas les moyens de refuser l'entrée à des hypothétiques buches de Saint-Con. Ou alors, on publierai un texte tout les six mois. Et ce serait même pas un texte, mais un sonnet de Dourak.

Commentaire édité par Koax-Koax.

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