LA ZONE -
Résumé : Gros texte foutraque plein de digressions et de considérations foireuses philosophico-littéraires, avec Schtroumpfs grillés sauce champignons, ouvertures de vortex, et outrage aux personnages, aux narrateurs, aux auteurs, et aux lecteurs, et aux ayant-droits.

Dans les griffes de Tintin

Le 21/04/2013
par Dourak Smerdiakov
[illustration]
I. Perplexité et digressions.

(ndla (ndn : ça veut dire 'note de l'auteur', tas de connards) : vous pouvez sauter ce passage, c'est une introduction poussive et inintéressante, et en plus le narrateur est un connard malpoli, vous m'en voyez navré)


9 avril, heure du déjeuner.

J'ai faim. Je dois me choisir un con. J'ai envie de me bourrer la gueule mais je dois encore travailler cet après-midi. Je dois me choisir un con. Vie de merde.

Je pourrais brûler mon Robert de poche, édition 2006, qui m'apprend que l'après-midi, nom commun asexué et invariable, se définit comme la 'partie de la journée entre le déjeuner et le dîner', prétendant ainsi établir de mystérieuses correspondances entre ma panse, qui est chair vouée à la putréfaction, et le temps, qui est l'apanage de Dieu, et faire dépendre de l'économie de mes repas l'existence d'un ou d'une après-midi. Si je croyais qu'Allah est grand, ce que je crois, et que Mahomet est son prophète, ce dont je doute respectueusement, il n'y aurait pas pour moi d'après-midi durant le mois du Ramadan. En Belgique, où le déjeuner se prend en début de journée, l'après-midi commencerait dès le petit-déjeuner et la matinée n'existerait donc guère. Voilà qui est bien con. Hélas, je n'aime pas l'idée de brûler un livre, bien que je conçoive que la plupart d'entre eux ne sont finalement que des objets de consommation industriellement reproductibles. Du reste, ce serait une piètre et peu ludique combustion pour une Saint-Con. Et puis, je digresse. Oubliez ce paragraphe, tas de connards.

Je dois me choisir un con. J'ai toujours eu du mal à choisir. Il ne me faut pas un con, il me faut LE con. C'est carrément mallarméen, je suis hanté l'azur l'azur l'azur l'azur et la mère à Stéphane.

Le Petit Prince a soixante-dix ans, entends-je. C'est beaucoup trop. Ce serait réjouissant à flamber, ça, un Petit Prince, il faut bien se l'avouer. Seulement, voilà, j'ai aimé Vol de Nuit et respecterai la mémoire de Saint-Exupéry, malgré tous les connards qui vous lisent du Petit Prince jusque dans les cérémonies d'enterrement ou de crémation. Qu'est-ce qu'il lui a pris, d'ailleurs, d'écrire ça ? J'espère qu'il a bien flambé dans son zinc avant de s'éclater la gueule sur la surface impavide des flots avides, ce gros connard, enfin, je veux dire cet immense écrivain, auteur du magnifique Vol de Nuit, sans déconner. J'ai encore digressé. Allez vous faire foutre, tas de connards.

D'ailleurs, tant que j'y pense, ça se trouve où un Petit Prince ? C'est bien beau d'avoir des idées grandioses mais, concrètement, comment m'y prendrais-je pour aller la lui cramer, sa sale petite tête blonde ? Théoriquement, il s'agirait d'une oeuvre de fiction littéraire avec, pour seules limites, les bornes de mon imagination mais, hélas, nous savons tous qu'on ne peut pas tout se permettre et qu'il faut de la vraisemblance dans une bonne histoire, un minimum de cohérence, sinon c'est trop facile et c'est de la merde. Dans un texte comme dans la réalité, on ne tombe pas sur un Petit Prince au coin de la rue. Un petit gitan roumain, à la limite, ça oui. Et puis, je sais bien qu'elle est fort étroitement bornée, mon imagination, sinon je n'en serais pas où j'en suis, c'est-à-dire nulle part, dans mon texte de Saint-Con et dans ma vie à la con.

Putain, j'ai une de ces envies de vortex, moi. Bon, allez, juste un verre de vin pour faire glisser le plat du jour.

Je trouve une place où poser mon tacot à deux rues du restaurant minable où j'ai mes habitudes. En tournant le coin, je tombe sur le Petit Prince et... Mais non, tas de connards, je ne suis pas encore tombé si bas.


9 avril, sortie du bureau.

J'ai soif. Je dois me choisir un con. Un bon gros con, bien gras, bien alcoolique, bien adipeux, dont les tissus flambent encore longtemps après sa mort, lentement, doucement, comme une bougie, sublimant le corps et alimentant la légende des combustions spontanées. Gérard Depardieu ? Trop facile, trop évident, et j'ai déjà donné dans le Gérard pour la Saint-Con. Et puis, avouons-le, c'est comme pour Saint-Ex, au fond, je l'aime bien, il a eu de beaux moments aussi, grand artiste, tout ça. Trouvons mieux qu'un con pathétique en fin de carrière.

Oh ! un bar : le Bureau. Comme si je le découvrais... Salut, Enguerrand, tu me sers la même chose que d'habitude... Hé bien quoi, il faudrait que tous les patrons de bars s'appellent Roger, tas de connards ? À qui je parle ? Si je te disais que je suis en train d'écrire une histoire et que je suis en train de m'embrouiller dans mes je et que ces connards de lecteurs voudraient que tu t'appelles Roger... Oh, et puis on s'en fout. Tu dois en voir défiler des cons, toi, Enguerrand ? Oui, ne dis rien, nettoie ta glace, c'est mieux, je me voyais flou, là. Je peux avoir des cacahouètes sans trop de résidus de pisse et de foutre ? Et puis aussi, Enguerrand, deux Martini. Pour le jeu de mots, à cause de l'Histoire et de l'histoire. Oui, je sais, j'espère que ça passera mieux à l'écrit. Enguerrand de Marigny, tas de connards.


9 avril, sortie du Bureau.

Il fait nuit. Plus que quelques heures avant la Saint-Con. J'aurais bien voulu être saoul. Je dois me choisir un con. Comme si j'étais encore capable de faire des choix.

Une voiture de police ralentit à ma hauteur, puis s'éloigne. Les flics sont un mal nécessaire, un peu comme les grammairiens. En arrivant à la voiture, je vérifie qu'ils ont disparu avant de m'installer au volant. Je ramasse une bouteille qui traîne sur la banquette arrière et la planque dans un sac. Tout ça est tellement minable. Je n'ai pas toujours eu cette vie-là. J'ai dû mal bifurquer ici ou là, je ne sais pas où. Enfin, non, je me raconte des histoires sous prétexte d'en écrire une : je ne le sais que trop bien, où et quand j'ai tout foiré.


9 avril, sur le seuil de la chambre à coucher

J'entre dans la chambre comme un robot japonais dans la centrale de Fukushima. Elle fait semblant de dormir, je fais semblant d'y croire. Je n'ai pas toujours eu cette vie étriquée. J'ai une érection, bizarrement, mais toujours pas de con pour demain. Je m'endors en pensant à tout ce qui aurait pu être, tout ce qui aurait dû être, et au peu de choses qui a été.




II. La petite salope blonde en culotte de golf


9 avril, pas loin de minuit

Je me retourne dans mon lit, engourdi. J'étais en train de somnoler, un de ces états bizarres à mi-chemin entre veille et sommeil, et je rêvais que j'écrivais mon texte de Saint-Con, un texte infiniment génial, bien sûr, un authentique chef d'oeuvre littéraire et philosophique. Ce genre de chose m'arrivait quelquefois, jadis, quand j'étais jeune : je rêvais que je lisais une bande dessinée dont les cases se dessinaient sous mes yeux, ou parfois un roman dont les lettres apparaissaient au fur et à mesure de ma lecture et, plus ou moins conscient de rêver, je m'imaginais naïvement qu'il était de première importance de finir cette histoire et de la conserver en mémoire, parce qu'elle me semblait extraordinairement belle et profonde. Bien sûr, au réveil, je me rendais compte que tout cela était en réalité flou et insignifiant, mais j'en éprouvais de la frustration ainsi qu'une curieuse mélancolie. Bien entendu, cette fois encore, pour mon texte de Saint-Con, j'ai fait tintin. Il va falloir se résoudre à vite torcher une merde, heureusement que je ne travaille pas demain.

Qu'est-ce que je viens de dire, moi ? Tintin...Ça c'est une idée... Du bon con insupportable de compétition. Je ne serais pas le premier à flamber un personnage de fiction, mais peu importe, j'ai mon con pour demain, et un bon. Un enfoiré de boy-scout réactionnaire, antibolchévique et colonialiste, donneur de leçon, toujours propre sur lui, toujours exemplaire, une saloperie de héros modèle pour la jeunesse des années trente. À gerber.

Hé, là. Un moment, crétin. Qu'est-ce que tu me radotais toi-même, tout-à-l'heure, à propos du Petit Prince et de la difficulté de trouver un moyen crédible d'aller brûler un personnage imaginaire ? Au fond, Depardieu, ce n'est pas si mal, en plus c'est presque un voisin maintenant, ça me coûtera à peine un plein d'essence, crémation comprise. Et puis la couverture médiatique assurée pour la Saint-Con...

Ah, oui. Bon. Mais, au juste, c'est qui le narrateur, dans ce bordel ? Je t'ai demandé de me réveiller en pleine nuit, moi ? Alors, ferme ta gueule, l'auteur, appuie sur tes touches, et cesse de m'interrompre. Ce sera Tintin. En plus, ton problème n'en est pas un. Nous autres, narrateurs, nous nous jouons de ces difficultés qui vous paraissent insurmontables et, à vrai dire, ne les apercevons même pas. Alors, si tu ne veux pas que ton texte pourri devienne interminable, laisse faire les pros pour qui tout cela est naturel et spontané.

Il suffit de rêver. En rêve, même si on est dans son salon, il suffit d'ouvrir une porte et on fait apparaître qui on veut derrière : Elsa, Michel Sardou, le Grand Lustucru. Ou Tintin. Il y a une vingtaine d'année, je m'étais essayé aux techniques de rêve conscient, avec un peu de succès, tout de même. Je ne sais pas trop pourquoi j'ai arrêté, d'ailleurs. Sans doute la vie de couple, le travail, les soucis, et puis juste le temps qui passe et qui vous chasse les idées des neurones, juste comme ça, parce que les ressources sont limitées.

Il est vrai qu'Aka, en 2006, avec 'Terreur sur la Zone : les griffes de Scorbut', a déjà flambé un con fictif dans une scène de rêve. Mais, ça, c'est le problème de l'auteur, pas le mien. D'ailleurs, si j'étais l'auteur, je serais déjà bourré. Du reste, son texte était très bien et elle avait failli remporter la Saint-Con, cette année-là, ça prouve que le concept est bon et que ça peut marcher. En outre, personne ne s'en rendra compte, et si, par extraordinaire, c'était tout de même le cas, on n'aura qu'à dire que c'est un hommage (même si elle m'avait fait courir nu en pleine rue avec une clochette autour du cou). En plus, ma narration est vachement plus complexe, avec mise en abîme de l'idée de rêve lucide dans la conscience qu'a le narrateur de son propre statut de narrateur et de l'existence de l'auteur, même si en fait c'est juste un accident, je n'y avais pas pensé avant de commencé à écrire et puis vous allez voir, à la fin, il y a un vortex et TA GUEULE D2GAGE DE MON MOI ? ENCUL2 D4AUTEUR DE MERDE. Tu te justifieras de ton stupide texte dans les commentaires, si tu en as le courage.

Bon. Alors, je m'enfile trois grands verres d'eau, pour me débarrasser de cette langue pâteuse et pour me réveiller demain un peu plus tôt que d'habitude et avec l'envie de pisser, histoire de pouvoir me lever et me rendormir consciemment au matin en pleine phase de sommeil paradoxal. Et, afin de mettre toutes les chances de mon côté, je prends un somnifère et je me mets au lit en me répétant, comme un mantra, que je vais rêver de Tintin. Techniquement, je vais donc combiner une technique d'induction mnémonique, ce soir, avec une tentative de démarrage de rêve depuis l'état d'éveil, demain matin. J'y crois à fond, donc ça va marcher. Triple dose de somnifère, pour compenser l'excitation, il faut que je dorme.

Je vais rêver de Tintin, je vais rêver de Tintin, je vais... J'aurais dû me vider les burnes avant, je me souviens que ça m'aidait à rester calme et à ne pas me réveiller prématurément. Et puis ce serait con de faire un rêve érotique avec Tintin... Trop tard, je sens que je pars bien, là...Je vais rêver de Tintin, je vais rêver de Tintin, je vais rêver de Tintin, je vais rêver de Tintin, je vais rêver de Tintin, je vais rêver de Tintin, je vais rêver de Tintin...


10 avril, 5h24

Gérard Depardieu rajuste son tutu, démarre une pirouette, se hisse gracieusement sur ses pointes, rapproche ses bras de son corps pour prendre de la vitesse en vertu de la loi de conservation du moment cinétique puis, brusquement, exécute un saut majestueux à faire pâlir d'envie Nijinski et vient se poser devant moi, léger, aérien. D'un air alangui, il se rapproche encore, vient poser une main délicate contre ma joue, glisse l'autre sous ma chemise : 'Je veux qu'on m'aime...', me souffle-t-il à l'oreille.

Je me réveille en sursaut, sous l'effet de la terreur. Mon coeur bat violemment, douloureusement. Le réveil indique 5h24. À côté de moi, le lit est vide ; elle doit se lever tôt, je suppose qu'elle est encore partie dormir dans la chambre d'amis. Pendant que je reprends mon calme, je rassemble mes idées. Bon, l'induction mnémonique n'a pas exactement fonctionné comme prévu. Plan B : toilettes, relaxation, et endormissement en conservant ma conscience pendant l'entrée dans le rêve. Enfoiré de Tintin : tu vas en prendre plein la gueule.


10 avril, entre 6h00  et 6h45, approximativement

J'ai failli m'endormir normalement. Heureusement, voilà les vibrations qui arrivent, ça me réveille quelque peu. Ça faisait des années, je ne me souvenais pas que c'était aussi marrant, ces sensations. Attention, il ne faut pas non plus que ça m'excite et que je sois trop éveillé, c'est le moment clef du processus, il faut vraiment que j'entre en phase de sommeil : je dois m'endormir conscient. Les vibrations s'intensifient, mille démons sifflent dans mes oreilles, j'entre dans un mouvement de rotation en spirale sur moi-même, de plus en plus rapide, et finis par décoller de mon lit comme une toupie pour aller me vautrer dans l'étagère accrochée au-dessus du lit. Je dégringole à terre, entraînant le contenu de l'étagère avec moi, et je me retrouve enfoncé jusqu'à la taille dans le plancher de la chambre, étouffant sous une pile de livres.

Ça a encore foiré. Il faut que je sorte de ce merdier et que je réessaye, j'ai toute la mâtinée devant moi, je vais y arriver. Mais d'abord il faut que je sorte de ce plancher. Euh... un moment... je suis à moitié enfoncé dans mon plancher, là, c'est bien ça ? Ce n'est pas possible, je devrais sentir le haut de la bibliothèque du salon sous mes pieds, là... On m'a cambriolé, merde... Euh, non, ce n'est pas vraiment ça le problème... C'est l'ensemble de la situation qui n'est pas possible. Qu'est-ce que je fous dans le plancher ? Putain, ça a marché ! Restons calme. Première étape, stabiliser le rêve. Ne surtout pas fermer les yeux. J'ai des mains énormes avec des doigts dans tous les sens, c'est normal ; je les frotte l'une contre l'autre, ça m'ancre dans mon rêve et ça renforce le réalisme. Je lèche la moquette pour faire participer tous mes sens à la fête et, calmement, d'un battement des bras, m'extirpe du plancher comme un chef. Bien, derrière la porte de la chambre, il y a... Il y a quoi ? Qu'est-ce que je dois faire, moi, encore ? Un truc important, mais quoi ? Bon, on sonne, je vais ouvrir.

Au lieu de la porte de la chambre, je me retrouve devant la porte d'entrée de la maison, sans transition. Il faut que je me reprenne, moi. Faire gaffe aux auto-suggestions, notamment : surtout ne pas penser à Gérard Depardieu, par exemple, sinon je le fais apparaître, c'est comme ça que ça marche, dans les rêves. J'ouvre la porte : c'est le Petit Prince. Du coup, tout me revient : la Saint-Con, Tintin... Pas le temps de dessiner des moutons, je passe devant lui et marche jusqu'au coin de la rue en pensant fermement y croiser ma victime. Je décide d'avoir un lance-flammes dans la main droite ; je baisse les yeux pour vérifier : il y est. Hélas, au coin de la rue : personne. Ça ne marche pas non plus toujours comme on le souhaite.

Autre technique qui me revient en mémoire : se mettre à tournoyer lentement sur soi-même, en pensant à une nouvelle scène de rêve dans laquelle on souhaite atterrir. Bon, je veux être dans une bande dessinée de Tintin. Je tourne doucement sur moi-même, le rêve m'échappe, devient flou, se dérobe. Rester calme. Je suis dans un nouvel endroit, que je distingue mal. À nouveau, stabilisation.

Bien, c'est le village des Schtroumpfs : on n'est pas dans la bonne bande dessinée, mais on progresse. Le Grand Schtroumpf est là, avec son collant et son bonnet rouges, à tripoter sa barbe blanche en me regardant d'un air contrarié. Une idée : tout simplement, je lui demande où est Tintin. Ça peut faire avancer le scénario dans le bon sens.
- Bonjour, Grand Schtroumpf. Je suis à la recherche de notre ami Tintin.
- Ô Dourak Smerdiakov, me prendrais-tu pour une balance, des fois ?
Il est rétif, le vieil emmerdeur. Je me matérialise à nouveau un lance-flammes et j'attaque la première maison-champignon à portée de la main, qui flambe en quelques secondes. Une Schtroumpfette en flammes vient se tordre de douleur à mes pieds puis s'immobilise, carbonisée.
- Alors, Grand Schtroumpf ? Il se cache où, Tintin, cette petite fiotte à houppette ?
Pas de réponse : le vieux roublard a détalé. Je passe à la maison suivante. Une délicieuse odeur de champignon cuit me pousse à continuer et je me laisse emporter par l'action.. Je m'offre un magistral carnage de Schtroumpfs grillés et j'y prends un tel pied que j'en oublie tout le reste, perdant ma lucidité au passage. Au bout d'un moment, j'ai brûlé le village tout entier. Je m'éloigne pour admirer la scène. Je n'ai rien vu d'aussi beau depuis longtemps. J'ai une putain de gaule.

Une voix s'élève derrière moi et je me retourne. Je me retrouve à présent dans le salon du château de Moulinsart. Ayant perdu ma lucidité, je ne sais plus que je rêve, et je n'en crois pas mes yeux : devant moi, c'est... Tintin !
- Deux martini, pour vous, monsieur Smerdiakov, c'est bien cela ?
Je balbutie que oui, avec des cacahuètes.
- Voyons, monsieur Smerdiakov, nous savons bien que ce ne sont pas les cacahuètes elles-mêmes qui vous amènent ici, entre nous ? C'est ce qui va avec, n'est-ce pas ?
Il prononce ces derniers mots d'un air entendu, coquin, joueur puis, soudain, me balance en pleine figure un coup de poing bien ajusté. Je me retrouve étendu, à terre, saignant du nez, complètement sonné. Je sens qu'on me retourne, qu'on m'enlève mon pantalon.
- Alors, la Dourak, elle la ramène moins quand on sait la caresser, hein ? Et ça voulait me faire la peau, une chochotte pareille ?
Je n'y comprends plus rien. Je crie, je pleure, j'appelle à l'aide.
- Mais ta gueule, grognasse ! hurle-t-il, en m'éclatant la tronche contre le parquet. Alors, t'aimes ça, quand ça rime en -cule, hein, salope ? Tu vas voir... Objectif Lune !
Les bras puissants et virils de Tintin se referment sur moi, je le sens avec horreur qui s'allonge sur moi et...


10 avril, 6h45

Je me réveille à nouveau terrorisé et il me faut plusieurs minutes pour me calmer. Je me mettrais des claques : j'ai tout foiré. Le réveil indique 6h53. Je devrais encore disposer de sommeil paradoxal, je me souviens avoir pu rêver jusqu'en fin de mâtinée, parfois. Mais après un tel choc, ça va être difficile de se relaxer. Comment j'ai pu merder à ce point-là, perdre ainsi ma lucidité ?

Moi, je te l'aurais bien rappelé, que tu rêvais, mais môssieur le narrateur ne veut pas qu'on l'interrompe, alors qu'il ne reste qu'une heure et demie pour poster ce texte de merde avant le 20 avril à minuit, date limite...

Ouais, bon... J'ai quand même cramer le village des Schtroumpfs. Ce n'était pas l'objectif initial, mais c'est très satisfaisant, me semble-t-il.

Au fait, abruti de narrateur de pacotille : c'est un faux éveil, là...

Hein, quoi ?Je me retourne vers le réveil-matin. Son horloge indique 6h55. Je regarde ailleurs, puis vérifie à nouveau l'heure : 6h72. Merde. Ou plutôt, non. C'est reparti. Je me dirige vers la porte, bien décidé à jouer la revanche avec le petit reporter.

Je déboule dans mon salon pour m'y retrouver, non pas face à Tintin, mais en présence d'un inconnu en costume-cravate.
- Monsieur Smerdiakov, je présume ? Je me présente : Nick Rodwell, administrateur de Moulinsart SA et époux de la veuve de Hergé. J'ai cru comprendre que vous utilisiez frauduleusement le personnage de Tintin, pour lequel nous possédons tous les droits d'exploitation, et je suis donc venu vous apprendre que nous allons vous traîner en justice, vous ruiner, vous chasser de votre maison et vous faire mâcher vos propres testicules avant de vous faire écarteler.
Je suis pris d'un doute. Je me pince le nez, je ferme la bouche : j'arrive encore à respirer, c'est donc bien un rêve. Matérialisation d'un lance-flammes. Dégage de mon rêve, enfoiré capitaliste, et dommage que ce ne soit pas réel. Cette pourriture m'a trop énervé : je me réveille.




III. Enfin du vortex. Il était temps.


10 avril, 7h15

Bon. On se détend, on se relaxe, et on se rendort. On essaye, du moins. Il commence à y avoir du bruit dans la rue, les gens démarrent leur voiture, ça me déconcentre. Je sens que je n'y arriverai plus ce matin. C'est fâcheux. J'ai rempli mon contrat, mais j'ai un goût de trop peu dans la bouche. Je sens que ce n'est pas avec ces misérables petits Schtroumpfs que ce texte va remporter la Saint-Con. Si au moins je n'avais pas laissé s'échapper cette enflure de Grand Schtroumpf...

La porte s'ouvre. C'est elle. Elle entre, ouvre son placard, reste longtemps indécise, à choisir ses vêtements. Je fais semblant de dormir, je la regarde. Tiens, elle a pris du poids. Euh...non : elle est en train de prendre du volume, là, maintenant, et à vue d'oeil.

Je refais rapidement tous les tests de réalité que je connais. Tous me confirment que je ne rêve pas. Il arrive que les tests échouent en rêve, mais c'est très rare. Il se passe, vraiment, quelque chose d'horrible.

Elle se dilate comme un poisson-globe, devient sphérique. Ses yeux parviennent encore à exprimer la souffrance et la terreur absolue, elle tente de crier, mais ses énormes lèvres ne parviennent qu'à remuer grotesquement en produisant un abominable clapotement. Puis elle explose, envoyant du sang et des boyaux sur tous les murs de la chambre. J'en suis couvert de la tête aux pieds.

Dans le coin de la chambre où elle se tenait flotte une sphère à la surface agitée de mille couleurs chatoyantes qui, sans doute parvenue au terme de son expansion, s'aplatit soudain et se transforme en un cercle de trois mètres de diamètre aux reflets changeant qu'on voit danser le long des golfes clairs. Alors en surgit un homme, que je reconnais être moi-même.

Il l'a tuée. Il lui a ouvert un vortex dans le bide et il l'a fait exploser comme une baudruche. C'est curieux, je suis à peine un peu horrifié, mais je ne ressens rien de plus. On se supportait à peine, les derniers temps. Elle est morte, c'est moche, mais c'est comme ça. C'était de toutes façons une vie de merde, la sienne, la mienne, la nôtre.

- Bonjour. Je vous connais, vous, dit l'homme qui me ressemble.
- Bonjour. Je... J'ai besoin d'explications, là...
- C'est fondamentalement assez simple : je suis un vous alternatif, je viens d'un univers parallèle. Votre monde connaît-il ce concept ?
- En science-fiction surtout, mais oui, je vois l'idée. Un moi qui serait devenu scientifique et qui ouvrirait des vortex ? Marrant.
- Je suis un foutu génie, vous voulez dire. J'ai inventé le pont interuniversel. Et vous, vous faites quoi ? Vous êtes boucher, ou tueur en série ?
- Boucher ? Ah, non... C'est votre boucherie, tout ça. Vous avez ouvert votre vortex dans ma femme et vous en avez mis un peu partout, comme vous pouvez le constater.
- Oups. Désolé.
- C'est bien triste.
- Vraiment, navré.
- Bah. Accident de vortex...
- Exactement. Je suis content que vous le preniez comme ça.
- Dites... Savez-vous quel jour on est, précisément ?
- Le dix avril 2013, pour moi. Ça devrait être pareil pour vous.
- En effet. Et ça ne vous dit rien, cette date ?
- Si ! C'est un jour de gloire : celui de mon premier voyage interuniversel. Un petit vortex pour moi, mais un grand pour l'humanité. Et vous voilà vous-même associé à cet événement historique !
- D'accord, d'accord. Mais, ça ne vous rappelle rien d'autre, rien du tout ?
- Ma foi, non.
- Nos vies divergent depuis au moins la fin 2003, date de mon arrivée sur la Zone. Ça ne nous avance guère, et c'était prévisible, vu que j'ai tout foiré dans ma vie de merde bien avant cette date, mais c'est déjà ça d'établi.
- Probablement. Si vous n'êtes pas un scientifique, c'est que vous avez fait d'autres études que moi.
- Ça, tu peux le dire. On se tutoie, hein ?
- Je ne suis pas sûr de goûter une telle familiarité. Après tout, je suis un génie qui va certainement décrocher le Nobel, et vous m'avez tout l'air d'être un gros raté.
- Pas du tout. J'ai tout de même gagné la neuvième édition du grand concours de nouvelle policière de Montigny-sur-Semois, et trois fois le titre de Grand Inquisiteur de l'Ordre de Saint Con. J'ai aussi épousé Marie-Noëlle, la plus jolie fille du lycée. Je te l'aurais bien présentée, mais...
- Je vois très bien qui est Marie-Noëlle. Je ne crois pas qu'elle m'ait jamais adressé la parole.
- À moi non plus, à l'époque du lycée. Je l'ai rencontrée des années plus tard, dans un bar à putes.

C'est quoi ce bordel ? Il est 00:45, le dimanche 21 avril 2013, on vient de se prendre -3 points dans la tronche pour dépassement de la date limite, je tombe de fatigue, et tu racontes ta vie à ce trou du cul pas fichu d'ouvrir un vortex sans repeindre ta chambre ? Mais qu'est-ce que je vais foutre avec un narrateur pareil, moi, pour me sortir de ce texte de merde ?

Non mais allo ! Quoi ? T'es un auteur, t'as pas de chute ? Non seulement tu m'infliges un style exécrable depuis le début de ce texte parce que tu dois me le faire bâcler à la dernière minute, comme d'habitude, mais en plus tu me laisses complètement en roue libre, et tu viens encore te plaindre ? Je vais te

Ta gueule. C'est moi le chef. C'est comme ça. Si tu continues, je passe à la troisième personne.

Ah ouais ? Viens te battre. T'as pas les couilles, hein, ce serait autre chose que de faire le malin devant ton clavier, gros connard ? Je t'en foutrais, moi, du Tintin dans le cul.

Le héros-narrateur faisait face à son double de l'autre univers. Plus rien de cohérent ne se passait. Il était temps d'en finir avec ces inepties. L'auteur passa à la troisième personne, ouvrit un second vortex dans la chambre, et s'invita dans l'histoire. Il était muni d'un lance-flammes. Son écriture était de plus en plus expéditive. Ses intentions aussi.

Le héros ne comprit pas tout de suite. Le double non plus.
- Encore un, dit le héros. On sombre vraiment dans le ridicule.
- Ça alors, dit le double. Vous venez aussi d'inventer le pont interuniversel ?
- Vous n'avez rien inventé du tout. Vous n'êtes qu'un putain de personnage comme les autres, alors arrêtez de la ramener.
- Pardon ! Il me semble que je le saurais...
- Les personnages de nos rêves aussi refusent de croire qu'ils sont fictifs, quand on le leur dit, intervint le héros. La plupart du temps, du moins. Je pense que je suis toujours en train de rêver.

Le héros répéta à nouveau tous ses tests de réalité. Observation des mains, lecture de l'heure sur les horloges, lecture du contenu d'un livre, respiration bouche fermée et nez bouché, confrontation avec son reflet dans un miroir... Tous les tests restaient négatifs. Aucun signe de rêve.

- Ce n'est pas possible. Ça ne peut être qu'un rêve.
- T'es vraiment trop con, dit l'auteur. C'est un récit. Pas un rêve.
- Merde, c'est toi, l'auteur de cette daube ?
- Alors, j'ai les couilles ou pas ?
- Laisse tomber ton lance-flammes, si tu les as.
- Tu ne mesures pas bien la situation. Je suis l'auteur, je suis omnipotent. Je peux te faire flamber rien qu'en claquant des doigts. Le lance-flammes, c'est pour assurer une certaine continuité dans ce texte.
- Il est bien temps d'y penser.
- Une minute, dit le génie de l'autre univers. Si nous sommes des personnages dans un récit et que vous en êtes l'auteur, vous n'en êtes pas moins également un personnage, du moment que vous décidez d'y intervenir ?
- Oui, et alors ?
- Hé bien, d'un certain point de vue, nous sommes à armes égales, en tant que personnages, le temps du récit, du moins.
- Qui n'a que trop duré.
- Et pourquoi ça devrait s'arrêter ? Je n'ai pas envie de crever, moi, dit le héros. Je commence à m'y sentir bien dans ce texte. Plus de Depardieu, plus de Petit prince, plus de Tintin, plus d'épouse acariâtre...
- Fais gaffe, elle va lire le texte, dit l'auteur.
- Elle existe vraiment ?
- Au moins dans tout un sous-ensemble infini de l'infinité d'univers possibles, dit le double.
- Je n'ai pas pu l'inventer, dit l'auteur. Du reste, un texte sur la Zone ne peut pas dépasser les 65 kilooctets, autant dire qu'il faudra bien mourir un jour, c'est fatal.
- Et pourquoi on ne le découperait pas en épisodes ?
- Ça ne ferait que tirer les choses en longueur. La Zone n'est pas éternelle. L'auteur n'est plus tout jeune. L'univers n'est pas éternel. Tôt ou tard, on y passera tous. Soyez raisonnables.
- Permettez, dit le double. Dans l'infinité des univers possibles, il me semble que certains pourraient bien être éternels. Je pourrais nous en trouver un...
- Vous ne pouvez rien trouver du tout sans que je ne l'invente d'abord moi-même. Vous êtes un personnage. Et je me sens bien trop fatigué pour inventer l'éternité, et encore moins dans tout un sous-ensemble infini d'univers possibles.

Non mais c'est quoi cette histoire de bar à putes ?

La femme de l'auteur s'empara du clavier. Son style est à chier, parce que je ne me suis jamais pris pour une écrivaine, moi. Elle débarqua dans la chambre du récit par le même vortex que l'auteur (je devrais dire : ex-auteur, mais c'est lui va poster le texte sous son pseudo ridicule, alors...).
- Tu t'es faite encore plus belle que tu ne l'es, dit l'auteur.
- Je ne me suis même pas encore décrite et tu me flattes déjà. Ce n'est pas crédible, répondit la femme de l'auteur.
- On n'en est plus à ça près.
- Bon, j'ai envie de dormir. Tu les flambes ou tu les flambes pas, tes personnages à la con ?
- Un peu de respect, s'il vous plaît. Je suis un narrateur, tout de même.
- Tu étais un narrateur.
- Ta négation était grammaticalement incorrecte. Et quid du mode interrogatif ?
- Je l'ai écrit : je n'ai jamais su écrire. Et puis, tu l'as dit toi-même (encore que ce soit moi qui te l'ai fait dire, avec ma mauvaise foi toute féminine) : on n'en est plus à ça près.
- C'est qui le narrateur, d'ailleurs, maintenant ?
- On est passé à la troisième personne, c'est un narrateur impersonnel. Il faut suivre.
- J'insiste, dit le génie : dans les limites de ce récit, nous sommes tous des personnages.
- Oui, tu l'as déjà dit, mais où veux-tu en venir ?
- Il me semble que c'est important. Je vais trouver pourquoi. Je suis un génie. Il ne me faut qu'un peu de temps.
- En ce qui me concerne, au point où on en est, tu peux y aller. On est le 21 avril, on s'est de toute manière pris la pénalité de -3 points, alors t'as une vingtaine d'heures devant toi avant qu'on ne passe à -6.

Fj sdfji fiozjrt iopztcv chat de l'auteur sauta sur le bureau, se lécha le fion sur le clavier, et referma le vortex.

- Merde, le vortex s'est refermé, dit l'auteur.
- Comment c'est qu'on va rentrer chez nous, maintenant ? demanda la femme de l'auteur.
- En rêve, ironisa le héros. La solution de facilité de tous les auteurs de merde.
- La vraie question, c'est : qui est en train d'écrire, là ? dit le génie. Il me paraît de plus en plus évident que vous n'avez jamais été l'auteur, mon pauvre vieux.
- Je vous rappelle que j'ai un lance-flammes, au moins aussi réel que vous, dit l'auteur. Tout ceci est ridicule. Je me revois très clairement en train d'écrire : 'L'auteur passa à la troisième personne, ouvrit un second vortex dans la chambre, et s'invita dans l'histoire'.
- Repassez donc à la première personne, si vous êtes si malin.
- Je ne peux pas, il faudrait que je repasse par le vortex, et que je me retrouve devant le clavier.
- Mais, enfin, vous voyez bien que l'histoire s'écrit, là.
- Si on peut appeler ça écrire, oui.
- Ce qu'il se passe, c'est qu'à chaque fois que l'auteur parle de l'auteur dans le récit, il ne s'agit jamais que d'un personnage, même si l'auteur lui même y croit à fond, à la fois en tant qu'auteur et en tant que personnage.
- Oui, mais comment on rentre ?
- Rentrer,  ?
- Ben, chez nous, merde, dans mon lit douillet, j'en ai marre de tes conneries.
- Marie-Noëlle, ce brillant personnage vient de t'expliquer que tu n'es toi-même qu'un personnage.
- Mais je ne veux pas rester ici, c'est quoi cette chambre dégueulasse pleine de sang, d'abord ? T'as écrit une histoire d'horreur, c'est ça ? Depuis quand t'écris des histoires d'horreur, toi ?
- C'est un passage que je ne t'ai pas fait lire, je t'expliquerai plus tard, si j'existe encore. Et puis, tu n'avais qu'à me laisser tranquille devant le clavier, au lieu de me l'arracher des mains. Tu n'as qu'à t'en prendre à toi-même.
- Il va où, ce dialogue ?
- Demande à l'auteur, moi je ne suis qu'un personnage d'auteur. J'abandonne.

L'auteur trouvait rude de n'être qu'un personnage. D'ailleurs, tant qu'à être un personnage, il aurait préféré être Cyrano de Bergerac, plutôt que l'auteur. Ou Tintin, pourquoi pas ? Tout sauf l'auteur, finalement. Un personnage d'auteur doit jouer son rôle, s'asseoir devant le clavier, se taper des narrateurs récalcitrants, consulter le Robert de poche 2006, respecter des délais, des contraintes, décrire des vortex à la con, raconter sa vie en changeant les détails, se couvrir de honte. Cyrano, il récite son texte, il dégaine, il essorille, il désentripaille, il se prend une poutre sur la gueule et le rideau tombe, puis l'acteur devient gros et russe et con, mais Cyrano continue, c'est toujours le même panache, tandis que le personnage de l'auteur il grossit, il vieillit, il perd ses cheveux, et il devient con comme un acteur.

Il se demanda si, en rendant la narration au héros, il pourrait cesser d'être un personnage. C'était sans doute illusoire, mais ça valait le coup d'être tenté.

Ouais, et bien, ce n'est pas gagné, avec le bordel que tu m'as foutu. Je ne sais même plus à quel temps je dois raconter cette histoire, moi.


10 avril, après-midi

Non, je n'ai pas encore déjeuné, ce n'est donc pas l'après-midi, d'après le Robert de poche 2006. Les titres et sous-titres, et toutes les métadonnées sur le texte sont sous ton entière responsabilité.


10 avril, 10h00

J'ai besoin de récapituler. Nous sommes quatre dans la chambre. Le personnage de l'auteur, le personnage de la femme du personnage de l'auteur, le personnage du double génial du héros, issu d'un univers parallèle, et moi-même, votre humble héros à nouveau narrateur, le mec qui dit je dans ce texte, et dont la femme est éparpillée sur les murs de la chambre. Un vortex est encore ouvert, celui qui débouche sur un monde où j'ai inventé, enfin, où mon double génial a inventé le pont interuniversel, le pont qui mène à tous les possibles. Le personnage de l'auteur a un lance-flammes dans les mains, mais il est démoralisé, il sait qu'il n'est qu'un personnage, qu'on va tous y rester, dans ce texte, quoi qu'on fasse. Je me suis bien fait niquer par Tintin, mais j'ai carbonisé le village des Schtroumpfs.

Quand j'y pense, j'aurais mieux fait de croiser le Petit Prince au coin de la rue. Seulement, voilà, l'auteur se sentait au-dessus de ce genre de facilités. Je vous ai déjà parlé des bifurcations et de ma vie de merde ? Je me demande si c'est vraiment ma faute, si ce n'est pas l'auteur qui est derrière tout ça. Quelque part, c'est démoralisant, mais aussi libérateur. Je peux faire n'importe quoi : c'est cet auteur de merde, le responsable, ce petit auteur médiocre parmi l'infinité des auteurs possibles, qui m'a flanqué une vie médiocre.

Je repense à tout ce qui aurait pu être, tout ce qui aurait dû être, et au peu qui a été. Mais, finalement, c'est une illusion. Tout a eu lieu, tout est en train d'avoir lieu, tout aura lieu. Quelque part, l'auteur de l'auteur écrit tous les auteurs possibles, qui écrivent tous les scénarios possibles. Dans un sous-ensemble infini de cet ensemble infini de tous les scénarios possible, je suis moi-même l'auteur. Mais, à chaque instant, ce sous-ensemble infini de scénarios possibles se scinde en une infinité de de sous-ensembles infinis de scénarios possibles. Le monde semble avoir une étonnante propension à réaliser tous les possibles. Y a-t-il des univers sans auteurs ? Forcément. Ça doit être calme et reposant.

D'ailleurs, l'auteur est-il vraiment responsable de mes bifurcations ? Parmi tous les univers possibles, il fallait nécessairement qu'il y en ait un dans lequel c'est cette histoire-ci qu'il écrit. Il y en a un dans lequel cette phrase pas de verbe. Uniquement parce que c'est possible, à défaut d'être vraisemblable ou correct. Dans ces conditions, peut-on encore lui en tenir rigueur, à l'auteur ?

Je le regarde, désemparé, pathétique, son lance-flammes à la main. Mes nouvelles digressions philosophiques l'ont complètement neutralisé. Il dort debout. Il a dû écrire jusque tard dans la nuit. Je lui arrache l'arme des mains, il ne se défend pas.
Tentons de dénouer tout cela.
- Vous êtes marié, vous, le génie, dans votre monde ?
- Marié à la Science ! Pas le temps pour autre chose. Et puis, c'est un sacerdoce, je n'ai pas toujours rigolé, j'ai dû en baver pour mener mes recherches jusqu'au bout. Vivement la dotation du prix Nobel. Après ça, à moi la gloire, le luxe, et toutes les plus jolies gonzesses possibles et disponibles dans tous les mondes où tous les hommes sont morts d'une épidémie de couillonite.
- Le fric et le sexe, ce sont tes valeurs ? C'est du beau. J'allais vous proposer de repartir avec Marie-Noëlle, puisqu'elle n'est plus qu'un encombrant personnage, mais je ne suis pas sûr d'avoir envie de lui faire ça.
- Et puis, ma liberté, connard, t'en fait quoi ? Qu'est-ce que c'est que ce héros phallocrate à la con que tu nous a pondu ?
- Bon, tu vas repartir avec elle. Dès que vous m'aurez nettoyé tout ce bordel. Et ceux qui ne sont pas contents passeront au lance-flamme. Je crois que deux d'entre vous au moins doivent savoir où se range le matériel de nettoyage dans cette baraque, l'auteur n'a pas assez d'imagination pour tout inventer à partir de rien.
- Je confirme, dit le génie. J'ai à peu de choses près la même maison.


10 avril, heure de l'apéro

Ils s'y sont mis à trois et ils ont tout bien nettoyé sous ma surveillance. Le génie et Marie-Noëlle discutent le coup entre eux dans un coin du salon. Le personnage de l'auteur s'est vautré dans le canapé. Je lui propose un petit remontant. Il ne fait pas de manières pour accepter.
- Mais qui est-ce, l'auteur, si ce n'est pas moi ?
- Ben, quelqu'un qui te ressemble, dont tu es une sorte de copie plus ou moins fidèle, mais le génie l'a dit : dès que tu te retrouves dans le texte, tu n'es plus qu'un malheureux personnage, narrateur ou pas, d'ailleurs, ça n'y change rien.
- Mais qu'est-ce que je vais devenir, moi ?
- Tout comme moi. Tu vas vivoter encore un peu, médiocrement, jusqu'à la fin de ce texte, puis on y passera tous les deux. Maximum 65 535 caractères, c'est toi-même qui l'a dit.
- Et on ne doit plus être loin des deux tiers, à vue de nez. Ça fait tout de même un autre effet quand on est concerné.
- Bien fait pour ta gueule, t'avoueras. De toute façon, je ne crois pas qu'on tiendra jusque là.
- J'ai les jetons, moi. Comment c'est, à la fin ?
- Qu'est-ce que j'en sais ? Tu devrais le savoir mieux que moi.
- Ben non. Il m'est arrivé de finir des textes, jamais d'être fini dans un texte.
- Bossuet aurait sûrement écrit des choses très belles et très sages sur l'égalité des personnages devant le mot FIN.
- Si j'étais Bossuet, ça se saurait.
- Ça manquerait de vortex. Chacun son truc.




IV. Dénouement.

Le personnage de l'auteur embrasse une dernière fois le personnage de Marie-Noëlle, la femme de l'auteur.
- Tu ne m'aurais jamais pardonné cette histoire de bar à putes, et puis surtout cette déchéance au rang de personnage. Il vaut mieux que tu repartes avec lui, c'est un type brillant, qui te mérite. Vous avez plein de choses en commun, comme le besoin d'argent et de reconnaissance sociale, la frivolité sexuelle... Tu lui feras un beau noeud de cravate le jour où il ira chercher son Nobel.
- Mais que va devenir le chat ?
- Allez, dégage.

Le personnage de l'auteur et moi, le narrateur, restons seuls dans la maison. Je me prends à m'attarder devant une photo de Marie-Noëlle, ma femme. Pour lui, je ne sais pas mais, pour moi, cette histoire de bar à putes, c'est vrai. J'allais entrer au séminaire, il fallait que je sache à quoi je renonçais. J'y ai retrouvé Marie-Noëlle et j'ai cru comprendre ce que Dieu voulait vraiment pour moi. Je ne sais pas combien d'auteurs intermédiaires il peut bien y avoir entre Dieu et moi, qui y vont chacun de leurs petites modifications. Au moins un, je le sais. En tous cas, à partir de là, tout a foiré. Vie de merde.

Il me semble qu'il y a forcément un univers dans lequel Eve n'a pas croqué la pomme. D'un point de vue théologique, c'est sans doute dangereux, mais je ne suis qu'un petit employé, et ça me fait du bien de penser que l'Eden est là, à portée de vortex.

Je me retourne. L'auteur s'est à nouveau saisi du lance-flammes.
- À quoi bon, maintenant ? Les votes ont déjà commencé, tu pars avec trois points de retard, et ce gros texte foutraque ne sera même pas lu par la plupart des participants.
- Regarde de l'autre côté...

Je me tourne vers l'autre côté de la pièce et pousse un long soupir désespéré. Est-ce qu'on ne pouvait pas au moins finir ce texte avec un minimum de décence ?

Le Grand Schtroumpf est assis dans mon canapé.
- C'est Tintin qui m'envoie. Si tu reviens, il te pardonne tout. Il est d'accord pour adopter le Petit Prince.
- Je suis contre ces choses-là. Je reste avec le personnage de l'auteur. On va attendre la fin, ici, tranquillement, en vidant mon bar.

Le lance-flammes de l'auteur entre en action. Le Grand Schtroumpf s'embrase et se roule à terre dans mon salon.

- Je suis désolé, dit l'auteur.
- Pas grave. On arrive à la fin, je n'aurai plus jamais besoin de canapé.
- Tu ne comprends pas. Il m'en faut plus, maintenant.

Il braque le lance-flammes sur moi.

C'est tout ce que t'as trouvé ? Tu m'auras vraiment entubé jusqu'au bout.

J'ai le temps de penser à tout ce qui n'aurait jamais dû être, et ça fait beaucoup, puis tout l'enfer me saute à la gueule. Votez pour moi, tas de connard, si ce n'est pour l'auteur.

FIN.




= commentaires =

Lapinchien


tw
    le 21/04/2013 à 17:48:50
gRRGRRrrrrGRGrrrGgrrr... Encore une mégatonne de données dans laquelle se planquent des tas d'informations à recouper avec ce qu'on croyais déjà savoir sur toi GRRGrrr Je finirai par decouvir ta véritable identité Grrggrr j'ai lu jusqu'au bout la bave aux lèvres pensant que c'était elle que t'allait cramer cette année ... Dourak Smerdiakov, à mort ! Si ce n'est pas moi, c'est Yasni et les Googles Glasses qui finiront par te confondre car sur un temps assez court et précisément à cette époque de cette civilisation les mécanismes d'autodelation Facebook et les logiciels d'apprentissage neuronnaux connectés aux serveurs reliés aux cameras de surveillance finiront par te mettre à jour. Ta stratégie est déjà un échec et bientôt il n'y aura plus que le vrai toi et un vortex immense à tête chercheuse dans ton histoire personnelle ihihiUHUHUohhhohh
Dourak Smerdiakov


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    le 21/04/2013 à 18:36:28
Rassure-toi, il n'y a pas grand chose à apprendre sur moi là-dedans. Ceci dit, j'ai effectivement vécu toute la scène dans le plancher, presque telle quelle.
Lapinchien


tw
    le 21/04/2013 à 18:40:34
enfoiré, en plus ta dernière intervention me donne l'impression d'un déjà-vu
Mill


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    le 22/04/2013 à 00:58:02
Dingue. Premier texte de Dourak que j'arrive pas à finir. J'y reviendrai mais là j'avoue, je m'ennuie un peu.
Carque     le 22/04/2013 à 09:54:57
Tout le contraire pour moi. J'ai toujours énormément aimé les prises de tête, donc la scène entre l'auteur, le narrateur, le génie, la femme de l'auteur et la femme du narrateur (et le chat) me ravit profondément

Et puis Gérard Depardieu en tutu qui a envie d'amour, fallait oser.
Koax-Koax


    le 22/04/2013 à 11:35:26
Ca me fait énormément penser à ça : http://www.lazone.org/articles/1696.html
Dourak, à mort.
Sinon, c'est con et brut, mon vote ne s'en trouve pas perturbé, à priori, ce texte, je ne sais pas si j'en ferai des guirlandes ou si je suis complètement passé à côté. Peut être que ça manque de la sobriété et de la finesse des textes habituels Dourakiens, peut être aussi que ça sent le torchage, de temps à autre. Mais ça conclue bien la Saint-con.

Commentaire édité par Koax-Koax.
Lapinchien


tw
    le 22/04/2013 à 11:35:41
ça me semble tout de même une grosse parodie de ce texte de nihil http://www.lazone.org/articles/2128.html pour faire un peu ma pupute
Koax-Koax


    le 22/04/2013 à 11:55:53
C'est le deuxième texte de Saint-con de l'année qui contient un "non mais allô". SaUrEz-VouS rEtRoUvEr QUi EsT lE PrEmiEr?
Lapinchien


tw
    le 22/04/2013 à 12:08:14
chut. deja que personne ne vote pour moi cette année, c'est pas la peine de me chercher la petite bête.
Koax-Koax


    le 22/04/2013 à 12:16:37
Je suis sûr qu'au fond, tout ça, c'est juste des appels pour que l'immonde chose responsable de cette phrase se fasse cramer l'année prochaine. Si personne ne s'en charge avant.
Lapinchien


tw
    le 23/04/2013 à 08:29:52
https://www.youtube.com/watch?v=IDu1v6Er7X0
Dourak Smerdiakov


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    le 25/04/2013 à 12:36:09
L'humanité se raconte des histoires depuis la nuit des temps, alors trouvez-moi un texte qui ne ressemble à aucun autre, pas le moindre point commun avec quoi que ce soit, et je présente des excuses publiques.
Lapinchien


tw
    le 25/04/2013 à 13:27:52
voyons, le serial-edit est un des piliers du site. tralala
dasid Kakolak salé    le 02/05/2013 à 06:30:59
C'est un peu comme un gars qui dirait qui part pendant trois plombes - un qui dirait même quand on lui propose un verre : "Non, mais je dois y aller, là" alors qu'il en reste au moins deux, plombes - du coup, ben, j'attends - les oiseaux chantent, le soleil va revenir, ça roucoule même au loin, enfin à sept mètres cinquante d'ici, il y avait tout pour un moment de lecture homérique au chais, mais le narrateur a pris toute les places de personnages - C'est comme des toilettes publiques qui seraient toutes occupées, une longue allée de portes de toilettes publiques marquées des six lettres fatales et, tout à coup, la récré sonne et voilà que le grand schtroumpf, Tintin, un mouton, gérard depardieu, liv tyler sortent en piaillant et en bousculant tout sur leurs passages, de ses toilettes publiques dont les portes s'ouvrent à la volée, en même temps qu'ils déboulent.

Non, ça dépote trop peu quand même, un petit massacre de schtroumpf en moins et ça ferait peut-être un bon judy garland, que je n'ai pas lu mais que j'imagine bien avec un penchant pour l'alcool.
Dourak Smerdiakov


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    le 02/05/2013 à 22:22:42
Quand même, je me suis fendu de pas moins de deux vortex...

Mais je crois que je vois l'idée, oui. Sauf pour Liv Tyler.
Valstar Karamzin


    le 26/03/2014 à 00:53:38
Du bon nawak agréable à lire rongé par une narration schizophrène. Quand Marc Antoine Mathieu télescope Edika. J'aime bien l'épisode du petit prince.

Je n'ai qu'un mot à lire : "Alors, Grand Schtroumpf ? Il se cache où, Tintin, cette petite fiotte à houppette ?"

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