LA ZONE -
Résumé : La fin de la saga est proche et c'est l'hécatombe pour toute la ribambelle de personnages exotiques du roman. étrange avant dernier épisode consacré aux seconds rôles pris dans un improbable jeu de massacre de destins croisés. L'intrigue principale n'évolue pas et on se demande comment Valstar Karamzin pourra conclure sans partir en vrille. Est-ce le signe d'un roman dont l'auteur se lasse et qu'il souhaite rapidement conclure quitte à gâcher tout le potentiel de personnages pourtant singuliers et prometteurs ? A vous de juger si cet épisode ne relève pas plus du sacrifice rituel, de l'ordre de l'esthétique pure, du trouble obsessionnel compulsif de l'auteur qui tient absolument à tout bien nettoyer par là où il est passé avant d'attaquer un final en huit-clos dans un univers qu'il aura pris soin d'aseptiser avant.

En Plein cœur. PAN! Pas ailleurs. (14)

Le 05/08/2015
par Valstar Karamzin
[illustration] Dallas n'était pas encore tout à fait morte lorsque Kinski l'accrocha par les poignets au plafond du Salon de toilettage itinérant pour chiens molossoïdes.
Elle était pendue par les bras, les poignets liés par du chatterton à l'un des nombreux crochets, disposés ça et là, pour optimiser l'espace lors des délicats shampouinages canins.
Les pointes de ses converse all star Louise Brooks touchaient avec peine le sol du camion, mais suffisamment pour gratifier son corps inerte d'une précaire stabilité, une illusion d'allure de danseuse molle.
Elle respirait difficilement à travers le linceul de sa chevelure qui cachait son visage tuméfié. Son pull lui était remonté entre aisselles et cou, et son volumineux sein droit, libéré de la solide armature du soutien-gorge, n'encourageait pas au libertinage. L'ambiance était plus médicale, plutôt scalpel, vénérienne et glacée, un sentiment de solitude inéluctable prêt à te tordre les tripes, à te nouer le cœur.
Kinski avait baissé le rhéostat de l'espoir à zéro.
Il défendait son territoire, et cette fois-ci, la fouineuse s'était approchée un peu trop près pour lui renifler le trou de balle.
Kinski qui pigeait vite et bien, savait qu'il était en présence d'une de ces trois nanas dont on lui avait parlé six mois auparavant. Un jour elles avaient posé des questions indiscrètes à la mauvaise personne, qui avait fait remonter l'information à Kinski comme un bon fonctionnaire, conditionné à ne plus apprécier les conséquences, un précieux collaborateur soucieux du travail bien fait.
Pour Kinski l'Organisation était un prolongement de lui même, il la défendait donc bec et ongles contre tous les Don Quichotte et les Sancho Panza qui s'y attaquaient.
Radicalement.
Et aujourd'hui les événements ne lui avaient guère laissé d'autres choix.

Dallas émit un sinistre sifflement, proche de celui d'une asthmatique se noyant dans son dégueulis. Kinski lui releva sèchement la tête dans un claquement de cervicale, elle ne retomba pas, retenue entre les bras, des mèches folles collées sur sa peau ; les ecchymoses sur son visage évoquaient les terribles autoportraits de Francis Bacon.
L'énorme sein s'offrait à lui sans plaisir, et c'était réciproque. Il le regarda un instant. Puis il observa le sein gauche toujours niché dans son épais bonnet. Un détail clochait, ça dépassait factice. Il découpa au couteau le soutien-gorge et délogea de son nid douillet une prothèse semi-rigide en forme de téton, elle avait aussi la même teinte vanille, mais ce n'était qu'une vulgaire imitation. Il la laissa choir sur le plancher.
Il découvrit alors sur la poitrine de la fille une très vilaine cicatrice, comme la foutue empreinte d'un sabot de canasson, un porte-bonheur, un fer à cheval sur le cœur, au milieu d'un cercle rouge, un sillon de meurtrissure laissé par la prothèse.
Dallas n'avait plus qu'un sein vaillant. L'autre n'était qu'un leurre, une rondeur nécessaire, un gage de féminité placé là pour équilibrer harmonieusement sa silhouette. C'était un accessoire de truqueuse bien utile quand l'envie lui prenait de traverser le vaste marché amoureux, à la recherche d'un illusoire rabais sur le coup de foudre, qu'on la remarque un peu.
Elle n'eut jamais assez d'argent pour une opération, et la trouille de passer sur le billard du boucher esthétique aux dents blanches finirent par la convaincre qu'elle devait assumer sa différence : maintenant elle pouvait devenir amazone. Alors, elle s'était contentée d'un artifice externe assez malcommode qui lui blessait l'épiderme chaque jour un peu plus, et laissait dans ses yeux des éclairs de tristesse.
Le manque était comblé mais le complexe subsistait, surtout quand elle rencontrait un mec qui lui plaisait, un mec différent comme Hendrix, avec qui ça pouvait coller.
C'est pourquoi, quand il avait voulu la peloter là où il ne fallait pas, elle s'était protégée en déployant physiquement la violence en stock qu'elle refrénait quotidiennement, et qui s'était accumulée. Une fois de plus, une fois de trop, elle avait vu rouge : il était comme les autres, un porc, coupable d'avoir voulu tâter la marchandise avant de consommer. Pourtant, dans le fond, elle aurait voulu croire qu'il aimât les contrefaçons, et qu'il le lui dise gentiment à l'oreille.
En dévoilant ainsi le douloureux secret de Dallas, Kinski crut perdre pied, comme si sa perspective se cassait la gueule dans un escalier glissant et qu'il était sans délai transpercé par une pluie de lignes de fuites. La nausée s'empara de lui, il tangua. Les médicaments ne régulaient plus du tout son humeur. Il fallait qu'il se guérisse lui même, qu'il agisse d'un geste morbifuge, qu'il rectifie ce corps décadent, surnageant comme une mèche de cheveux, une insulte posée sur la soupe de la symétrie.
Simplement pour aller mieux.
Oui, pour se sentir mieux il trancha thérapeutiquement le mamelon de Dallas.
Pour se sentir en paix il enjoliva la nature au couteau.
Et Dallas n'était toujours pas morte.

Après avoir repris ses esprits dans un cadre désormais plus en osmose avec sa vision du monde, Kinski fouilla méticuleusement l'intérieur du camion.
Il avait frappé d'emblée trop fort sur la fille, le choc de sa tête contre le mur l'avait définitivement rendu mutique ou incohérente, il l'avait vu tout de suite à sa manière de convulser, s'en était mordu les lèvres, dommage, et l'avait shootée au visage pour abréger ses souffrances.
De toute façon, il n'aurait pu en tirer le moindre mot utile.
Il finit par mettre la main sur un dossier particulièrement bien caché qui contenait un paquet d'informations sur Federico et quelques supputations manuscrites à propos de l'Organisation.
Apparemment son chef, son ami, était dans la ligne de mirettes de ces demoiselles, il y avait probablement un contrat sur sa tête, ça venait peut-être des Danois. Il fallait donc le prévenir sur-le-champ. Il prit son téléphone et appela une première fois Federico…

*

Quand le repas du guerrier arriva, sous les traits d'une pétasse engoncée dans une coruscante parka groseille à capuche liserée d'une fausse fourrure de belette angora, d'où dépassaient deux anorexiques baguettes de blue-jean brodé paillette, piétinant dans ses bottines vache fantaisie sur pilotis tout en pénétrant dans le café, Miami Vice comprit immédiatement que la piste de Tonio ne menait qu'à un cul-de-sac. En l'occurrence ici, un petit cul comprimé sous denim brodé, confectionné par les petites mains bridées d'un grand couturier.
Miami Vice essaya de contacter Dallas deux fois en respectant, comme convenu, un intervalle de dix minutes entre les appels, mais l'autre ne répondait pas. Le dernier message laissé, signalait son arrêt dans une aciérie, et depuis plus aucune nouvelle. Tout cela ne lui dit rien qui vaille.
C'est certain, elle est dans le pétrin.
Putain, on n'aurait pas dû se séparer.
Et merde c'était mon idée, pensa Miami Vice en quittant précipitamment le lavomatique pour rejoindre sa moto garée plus loin.
Elle releva les dernières coordonnées géographiques transmises par Dallas pour signaler ses déplacements (elle n'avait pas bougé depuis maintenant une heure) les enregistra dans le GPS de la moto, il faudra donc compter quarante minutes pour y aller, tout droit à fond sur la longitude, et veiller à ne pas oublier de tourner à droite, après le pont mais avant l'usine, quand se présentera la latitude ad hoc …
VROUM !!!
Le rugissement d'un démarrage précipité ne cachant pas son inquiétude affola les sonotones et résonna dans la paisible rue étroite ; pas même le temps que s'ouvre une fenêtre, et elle n'était déjà plus là.

Il n'y avait presque pas de circulation ce soir là, alors elle pilota sa BMW R65 en prenant tous les risques, elle emprunta contre la montre des trajectoires de trompe-la-mort, toujours au plus juste, comme sur un circuit pour elle toute seule.
Oui, Miami Vice, tu faisais corps avec ta moto ce soir là, et la moto était en accord avec la route. Tu avais fière allure dans ton cuir bleu électrique. Indéchiffrable sous ton casque à visière fumée pour fendre le vent. Le vent de la vitesse dans lequel tu t'engouffres et qui vient caresser en flammes d'inertie les chromes de ta machine, et lécher tes cuisses gainées de cuir, serrées chaudement contre le réservoir. Tu chevauches un cyclone bicylindre, il balaye lumineusement le chemin de son œil de cyclope éclairé, et tu files sur le serpent d'asphalte ; et dans l'air résonne, sur un tempo accéléré, comme un morceau de surf music remixé par Dario Argento.
Et toi, suivant le rythme des intonations du moteur, tu ne cesses de répéter :
J'ai merdé en beauté.
J'ai merdé en beauté.
Tu culpabilises sec d'avoir laissé Dallas partir seule de son côté. Et tu te cramponnes un peu plus aux poignées de ta bécane. Tu ne penses plus à la nouvelle religion que tu dois mettre sur pieds. Tu ne penses qu'à Dallas et tu flippes, sans trop savoir pourquoi.
À l'entrée d'un virage que tu comptes négocier à la corde pour gagner du temps et te faire plaisir un chouïa - pas de lueur en face -, tu évites de justesse une voiture qui surgit tous phares éteints devant toi. Tu dérapes, ta combi râpe le bitume, et ta moto glisse en toupie sur trois mètres. Surpris de te voir débouler si rapidement sur sa voie, le conducteur a braqué sévèrement, le véhicule s'est retrouvé dans le décor, il a dévalé un méchant talus, est arrivé en bas, et a fini sa course sur une clôture métallique, l'un des piquets a traversé le pare-brise, ainsi que la tête du passager qu'il y avait derrière.
Les secours qui arrivèrent une heure plus tard découvrirent un Dirk choqué, qui psalmodiait ; il s'était réfugié pour prier dans une langue maternelle retrouvée, et il entendait encore retentir en lui les derniers mots que Willy avait prononcés sur le parking en sortant du restaurant :
« Ce coup ci, je conduis pas ! »
Pourquoi Dirk coupa-t-il subitement les phares à la sortie d'un virage sans visibilité alors qu'il conduisait ?
Pourquoi ?
Une maladresse ?
Ou peut-être juste un mot de trop en Flamand ?
Le grand contempteur lui même ne le sait pas, il était sorti promener le chien.
Et toi, Miami, et ce pour la première fois de ta vie, tu n'as pas porté assistance à une personne en danger, tu es remontée sur ta moto, comme un robot de série B programmé pour sauver la jeune veuve des mains du vieil orphelin.
Puis, tu as fini par ne faire qu'un avec le point brillant sur l'écran du GPS qui palpitait en auréoles pour te signaler que tu étais bien arrivée.
Et tu te garas au cul du camion rose dragée.
Quand tu poussas la porte du camping-car, une détestable odeur d'essence te sauta aux narines, quelqu'un en avait renversé dans tous les coins, l'intérieur avait été fouillé par un typhon aveugle qui aurait cherché partout ses clefs avec des gants de boxe, et le dossier complet sur votre cible à éliminer n'était plus dans sa cache. Au sol, le sang jouait au Yin et au Yang avec le pétrole. La prothèse mammaire de Dallas baignait dans ce mélange, comme un îlot obscène au large de la mer rouge en pleine marée noire. Il ne t'en fallut pas plus.
Tu récupéras le grézifieur et le sérum d'amnésie que tu rangeas dans un petit sac à dos.
Tu planquas ta moto dans une allée discrète.
Tu sortis ton pushka et partis en chasse en te dirigeant vers l'usine désaffectée.
Garé devant les bâtiments administratifs, tu reconnus le camion aperçu à l'Eldorado le matin même.
Pas un signe de vie. Pas un son dans la nuit. Sans bruit, tu t'approchas. La porte arrière de la remorque était entrouverte. Tu la tiras légèrement vers toi pour mieux voir au dedans. L'insignifiant crachat lumineux délivré par une lampe torche en fin de batterie te permit néanmoins de distinguer une discrète traînée sanglante sur le sol. Tu te faufilas à l'intérieur et suivis les traces qui allaient se perdre derrière deux palettes de cartons cellophanés. Tu avanças à reculons, mûe par une curiosité que tu redoutais d'assouvir.
Et tu retrouvas Dallas.
Elle était allongée, ou plutôt jetée là.
Une enveloppe de vie usagée, prématurément abandonnée, froissée dans un cendrier, tel le joli emballage d'un bonbon trop rapidement dégusté.
Elle était morte.
Tu n'eus pas même le temps d'étouffer un sanglot, car des pas se firent entendre de plus en plus distinctement. Tu éteignis ta lampe et libéras le cran de sécurité de ton pushka, prête à abattre ce salopard.
Mais tu n'en eus pas l'occasion.
Par l'entrebâillement, un bras, trop vite entraperçu, lança deux objets, un dur et un mou, et la porte de la remorque se referma aussitôt. Bouclée dans le fracas d'un modeste tonnerre théâtral.
Tu étais faite comme une ratte.
Tout d'abord, tu n'osas pas bouger. Tu écoutais ce qui se passait au dehors. Au bout d'un certain temps tu reconnus le bruit du moteur du camping-car que l'on démarrait, il passa à proximité puis s'éloigna ; bientôt tu n'entendis plus rien. Tu pensas dans l'ordre : à l'essence répandue par terre, à une allumette qui s'enflamme, à Jeanne D'arc, à un brasier ; au camion de Buffy : dix années d'économies qui partent peut-être en fumée. Tu entendis revenir Kinski. Une portière que l'on claque. La remorque se mit à bouger, puis finit par avancer. Tu te calas le long de la paroi, assise près de la dépouille de Dallas, pour ne pas trop subir les cahots du chemin. Tu la regardas ; son corps était comme animé de soubresauts. Tu l'habillas et l'allongeas dignement. Tu la coiffas longuement, ta main caressante dans ses cheveux. Tu te souvins qu'elle te disait régulièrement combien elle aimait lorsque tu souriais. Ton sourire ressemblait à celui de Faye Dunaway, disait-elle. Alors tu lui souris une dernière fois. Ça raviva d'autres souvenirs. Tu te remémoras la bonne soirée que vous aviez passée toutes les deux, un soir, à biberonner Skognac et bières tout en matant Boulevard du rhum de Robert Enrico. Dallas le connaissait par cœur. Il était classé dans le Top 33 de ses films cultes (les plus vus), entre EXistenZ et Le plein de super. Ce qu'elle aimait particulièrement dans le film c'était le « jeu de l'aveugle ». Un jeu dangereux pour adultes consentants. Le principe en est simple : dans une grange, dix tireurs, dix Américanos aux vagues looks de cow-boys se placent en ligne. L'arbitre passe devant chaque participant. Il présente à chacun un plateau sur lequel sont posées des balles. Les tireurs qui souhaitent rentrer dans la partie jettent à tour de rôle un gros billet sur le plateau, l'échangeant contre une balle. L'arbitre empoche sa part. On demande à l'aveugle de se mettre en place, en face du peloton d'exécution, à treize pas, au fond de la grange. L'arbitre éteint alors la lumière, il compte jusqu'à dix. Pendant ce temps l'aveugle tente de se fondre où il peut dans l'obscurité. Quand l'arbitre arrive à « dix », tout le monde se met à tirer. Puis, on allume la lumière. Si l'aveugle est toujours en vie, il empoche l'argent. S'il est un brin joueur, qu'il se sent en veine et que les autres en face ont beaucoup de dollars à claquer ce soir là, il peut poursuivre désespérément ce jeu mortel, plusieurs fois, jusqu'à ce que l'une des parties jette l'éponge ou arrête de respirer.
Dans le film, Lino Ventura, pour acheter son bateau - son Lady of my heart -, tiendra onze rounds, onze, un record ; un grand moment de cinéma.
Les scènes qu'elle aimait bien aussi, c'était les duels de comptoir dans des décors de carton pâte. Kingston, Jamaïque, le barman dispose vingt-quatre verres sur le zinc, il donne le top, les deux buveurs se mettent à écluser sec le rhum pur, verre après verre, chacun à son rythme, le premier qui vide ses douze verres a gagné. Comas éthyliques, bastons, prohibition, grand large, rhum runners. Et Linda Larue : Brigitte Bardot en bikini léopard dans la cité interdite des Zoukoulas…
Tu te souvins que tu éclatas de rire quand elle te raconta comment, à dix ans, la fillette qu'elle était alors s'était identifiée pendant plusieurs semaines, après son premier visionnage du film en VHS, à Lino Ventura.
Ses parents ne comprirent pas tout de suite pourquoi elle s'était soudainement mise à réclamer des cigares, du rhum et des haricots mexicains à tous les repas, ni pourquoi elle se faisait appeler Cornélius et cognait comme une dure pendant les récréations en hurlant Zoukoulas !
Lorsqu'ils le surent, ils ne comprirent pas pourquoi leur fille avait choisi comme modèle ce rital trapu épais comme un gorille à la place de la mignonne petite Brigitte Bardot qui aimait tant les animaux.
Ils se débarrassèrent de la VHS, et pour consoler Dallas de cette perte précieuse, lui offrirent une poupée Barbie et un petit poney en peluche.
Tu te dis que toi aussi, un jour, Miami, tu joueras « à l'aveugle », en tant que cible. Pour voir. Comme ça. Les duels de comptoir, ça, tu connais déjà.

Le camion trouva son rythme de croisière, la route se fit plus facile, tu étais beaucoup moins ballottée, alors tu t'aventuras, debout, dans la remorque, d'un pas mal assuré. Tu ramassas les objets qui avaient été jetés là : le blouson et la sarbacane de combat de Dallas. Tu lui mis son blouson sur le visage, et tu gardas la sarbacane.
En partant de la porte, tu comptas treize petits pas - jusqu'aux palettes à peu près -, tu t'assis là, adossée contre les cartons, puis tu vissas un silencieux sur le canon de ton pushka et tu dégainas en direction de la porte fermée face à toi, et ceci plusieurs fois.
Tu te tenais prête à asmater le premier connard qui ouvrirait la porte.
Le faisceau de la lampe dans ses mirettes, tu tireras !
Si c'est le chauffeur, c'est dans la tête, si c'est quelqu'un d'autre, dans la clavicule pour commencer.
Tu te dis que tout ça ressemble un peu au « jeu de l'aveugle », mais à l'envers : c'est l'aveugle tapi dans le noir qui tient le revolver cette fois, et les tirs viennent avec la lumière. Un « jeu de l'aveugle » beaucoup plus confortable pour toi.
Ensuite, tu rechargeas la batterie de ta lampe manuellement.
Le bruit de la manivelle que tu tournes te fait penser à celui d'un projecteur qui diffuserait rien que pour toi, sur la paroi de la remorque, le final de Boulevard du rhum. Et Brigitte Bardot, dépassant des flots, attachée au mât d'un bateau qui coule, dans un bikini en strass, caressée par la brume marine, ne chante que pour toi, et pas pour les requins qui rôdent tout autour : plaisir d'amour…

Fausses alertes.
Deux fois il s'est arrêté. Deux fois la porte est demeurée close.
Tu étais pourtant prête.
La troisième fois fut la bonne.
Vous aviez roulé longtemps.
Une silhouette ouvrit la porte, un seul battant. Elle rentra, ne fit pas attention à toi.
L'ombre chinoise était un homme, il avança, tu comptas deux pas et, avant qu'il ne dégaine sa lumière, tu le giflas avec la tienne qui l'éblouit salement. Kinski resta éberlué comme après une perfide attaque de paparazzi. Tu lui logeas alors trois balles dans le front. Elles ressortirent par l'arrière du crâne en compagnie de matière grise, d'humeurs aqueuses et de cartilages, et éclaboussèrent un rorschach en relief au plafond de la remorque. Et, chose étonnante, il était parfaitement symétrique.

Tu ouvris le second battant. En grand. Tu ne savais pas où tu étais. Le paysage qui s'offrit à toi représentait, malgré l'obscurité, un monde dévasté. Un décor post-apocalyptique, une atmosphère post-nuke, comme si tu avais fait un voyage spatio-temporel dans une remorque à remonter le temps et que pendant ton trajet, mille ans s'étaient écoulés, et que les humains avaient fini par tout saccager après avoir perdu la troisième guerre mondiale contre les machines.
L'ambiance n'étant pas faite pour te déplaire, tu sautas à la rencontre de ce nouveau monde. Tu atterris sur une terre sèche ; un coup de vent et tu t'attendrais presque à voir débouler des virevoltants de Western au ras d'un sol hérissé de métal.
Et tu marchas vers les lueurs barbares qui étincelaient dans la nuit au delà de la montagne d'acier…

= commentaires =

Lapinchien


tw
    le 05/08/2015 à 00:39:18
le plus inquiétant c'est tout de même de se rendre compte que https://www.facebook.com/vigilbamako.landru est votre contact sur les réseaux sociaux. N'hésitez pas à le contacter, vous qui avez un déménagement en cours, ou qui avez besoin d'un démonte pneu, d'une perche telescopique à selfie, de son fier outil Bambara, son schalthebel, en fait, quoi.
Lapinchien


tw
    le 05/08/2015 à 00:44:33
flash météo : le temps se gâte au passé simple

j'essaie un minimum de critiquer mais ça reste juste génial mais ça ferait un peu concon de mettre ça en présentation de texte.
David


Et, chose étonnante, il était parfaitement symétri    le 05/08/2015 à 19:35:39
Salut,

Arf, deux épisodes d'agonie atroce pour finir en belle au bois dormant pour toujours, avec son sein unique, no zarma pour l'amazone...

C'est toujours aux taquets pour moi, pas un coup de mou, ça fait plaisir !

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