LA ZONE -

Perdant

Le 15/02/2017
par Clacker
[illustration] Comme disait un sinistre génie à la roulette d'un casino de Las Vegas, à quatre heures et demi un dimanche matin : "apprends à aimer perdre."
C'était un mardi, il y avait les festivités de la saint-valentin et je couchais dehors. J'étais le perdant parfait, tellement perdant que j'avais le sentiment de gagner quelque chose. Le fond du fond, probablement, comme un gros lot. Et quoi qu'il en soit j'avais jeté mon sac - dans lequel trônait un exemplaire de Demande à la poussière de ce vendu de John Fante, et c'est à peu près tout - à l'aveugle, sur une voiture sans doute, j'avais trouvé un banc et j'y finissais bientôt ma nuit, recroquevillé comme un perdant dans le ventre de sa mère. Je ne sais pas bien s'il faisait froid, en vérité je m'en contre-foutais, puisque j'étais aussi saoul qu'un perdant. Et tout perdu dans mon sommeil, je rêvais de gagner le loto de la littérature, d'écrire un livre fleuve titanesque à l'image d'un Gilgamesh moderne, avec des Dieux et des hommes et des créatures hybrides qui abusent de toutes sortes de drogues. Il y avait même un groupe de musique qui jouait de la symphonie d'un genre nouveau en fond, dans les cavités improbables de mon crâne. C'était chouette, jusqu'à ce je me réveille et que je retrouve mon corps de perdant.
Le Soleil me jouait un requiem et j'avais l'obsession de la gueule de bois. La notion de temps qui se trafique, les suées intempestives, le foie qui chante et tout le reste. Je me sentais d'autant plus perdant que j'avais eu la possibilité de dormir dans un appartement, mais dans ma saoulerie minable j'avais préféré chercher la liberté sur un banc. J'avais encore deux euros et des poussières - demande à John - au fond d'une poche, et mon foie a décidé de me servir une canette d'Atlas dégueulasse. On peut dire que je soutenais le ciel, comme ce con imprimé sur l'aluminium. Cette ville voulait ma peau, ou bien je voulais cette ville, je ne sais plus. C'était une relation tendue entre elle et moi. C'est toujours le cas, d'ailleurs. Chaque fois que j'y pose le pied je prends deux grammes d'un coup et je me mets à faire le singe. Un clown triste à la mord-moi la glande pinéale qui fait rire ses petits camarades avec ses larmes de crocrodile. Assez digressé, j'avais soulagé vaguement mes intestins avec cette bière épique, et je montais la grosse artère principale. J'étais comme un mauvais globule qui remonte le courant à la manière d'un saumon tout rond. Je n'ai jamais compris comment les gens peuvent marcher dans la rue juste pour le plaisir. Marcher très lentement, en regardant tout autour les bâtiments gris-pisse et ce foutu ciel de plomb. Comme s'il fallait profiter de quelque chose. Moi je profitais à fond de ma gueule de bois, je dégustais. Hannibal Lecter aurait pu me bouffer le bulbe que ça aurait été la même. Et bref, je marchais pas droit, et il y avait ce mendiant affreux qui a craché quelques mots obscènes, rapport à mes sous. J'ai hésité à lui cracher dessus, aussi, mais j'étais trop perdant pour ça. Je lui ai donné la monnaie de ma canette dégueulasse, en lui disant merci. Je sais pas pourquoi. Il continait à cracher alors que j'étais à plus de 20 mètres. Du coup j'ai craché par terre, de dépit, et une femme tout à fait standard, cette femme qui ressemble à toutes les autres femmes de plus de quarante ans avec des cheveux teints en blond, avec un foutu sac en faux cuir et tout, avec un chien et tout ; ce standard de l'horreur m'a jeté un regard désaprobateur, alors j'ai baissé la tête et j'ai accéléré la marche. Elle me faisait flipper, et psychoter vu que c'est dans le dico. La mort qu'était cette marche. Ca a duré longtemps, et puis finalement j'en avais marre de suer et j'ai pensé à la chanson de Roky Erickson I Walked With A Zombie et j'ai pensé que c'était moi le zombie, et que c'est sans doute à côté de moi qu'il avait marché ce con. J'en avais marre de suer, donc, et je suis rentré dans un bar style Irlandais. J'ai sorti ma carte bleue visa electron de perdant et j'ai commandé une pinte de délirium tremens, parce que je trouvais le nom marrant. La bière était pas terrible, mais elle chiffrait, et ça m'a détendu sur le coup, même si le serveur avait l'air complètement demeuré. Après tout, on demande pas à un serveur de disserter Dostoïevski. Mais celui-là était gratiné. Un peu chauve, le crâne tout serré, les yeux chafouins et les oreilles décollées. Sans déconner, il était gâté. Mais ça va, il prenait ça bien, il se marrait avec une fille aussi horrible que lui. Il était perdant, mais il le savait pas. C'est ça le truc. Il vaut mieux pas le savoir. Y avait du rock standard dans la sono, et c'était plutôt chiant. Un bar sans personnalité, c'est comme la cruche musicale de Tommy Hall. Ca sonne faux. J'ai fini ma bière, et personne disait rien. Il était 13h25 et tout le monde prenait du café, mais moi j'avais ma bière de perdant. J'ai dit merci et je suis ressorti.

= commentaires =

Muscadet


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    le 15/02/2017 à 21:17:05
Il lui faudrait un chien stupide, ça tient chaud en hiver. Les clochards agressifs, il leur cracherait dessus du haut des buildings.
Muscadet


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    le 15/02/2017 à 21:26:43
C'est mon deuxième commentaire intelligent en deux jours. J'étais assez satisfait de celui sur Dantzig aussi.
Clacker


Pute : -1
    le 15/02/2017 à 23:45:54
Je vous encule à fond. Parce que j'ai vraiment pas de quoi payer la tournée.Cul. Et je sais que le commentaire littéraire est signé Cuddle. Parce que je sens ce genre de chose. Je sens la CH-Ch*Chatte.
Cuddle


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    le 16/02/2017 à 00:00:42
bin la prochaine je chierais littéralement sur ton texte. NA.
Clacker


Pute : -1
    le 16/02/2017 à 00:11:26
T'as bien raison. Faut pas se maosser cimer/ %erde/
Lapinchien


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Pute : +1
    le 16/02/2017 à 09:49:04
C'est super bien écrit comme d'habitude et dans un genre original, cependant j'ai vraiment pas accroché sur le fond : le stéréotype d'un autre temps. Pour moi les losers de notre époque sont bien différents. Les SDF ne coûtent pas un rond à la collectivité. Pendant ce temps des tas de patrons qui conchient l'assistanat sont arrosés d'aides, de plusieurs centaines de milliers d'euros de crédits impôt bidons, crédit impôt recherche fictif, crédit impôt compétitivité emploi fictif aussi puisqu'ils n'embauchent personne au final et qu'on leur file des chèques en blanc, je ne parle pas des crédits alloués pour s'implanter en zone franche et autres escroqueries organisées comme les aides à l'innovation/gadget. In fine par dessus le marché, malgré tout cet accompagnement de fonds publics, ils font des millions d'euros de pertes, se versent d'extraordinaires salaires et primes, combinent avec financiers et industriels pour titriser tout et n'importe quoi, valoriser des parts par des effets leviers improbables et stupides. On pourrait se dire que ce n'est pas si grave s'ils créent quelques 100aines d'emplois, mais ce n'est même plus le cas, il s'entourent d'une 10aine de larbins, des code monkeys sucés jusqu'à l'os. Voilà l'apparence externe du loser moderne, nickel chrome de l'extérieur, pourri à l'intérieur, la merde humaine à son apogée.

Commentaire édité par Lapinchien.
Lapinchien


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Pute : +1
    le 16/02/2017 à 10:05:17
ce texte m'a fait penser à cette superbe chanson de Kool Shen totalement ignorée par tous ces connards qui dans la nouvelle "musique urbaine" préfèrent récompenser des débiles qui clament qu'ils sont des ovnis en boucle. époque de merde.

https://www.youtube.com/watch?v=_ca4E1WOAIE
LePouiIleux
Bite génération    le 16/02/2017 à 10:33:11
J'ai grave envie de surligner des passages de ce texte sur mon écran d'ordinateur.

L'intro' rentre dans l'lard direct :

"C'était un mardi, il y avait les festivités de la saint-valentin et je couchais dehors. J'étais le perdant parfait, tellement perdant que j'avais le sentiment de gagner quelque chose. Le fond du fond, probablement, comme un gros lot."

(du coup je trouve la première citation superflue)

J'ai trouvé ce passage badass :

"J'avais encore deux euros et des poussières - demande à John - au fond d'une poche, et mon foie a décidé de me servir une canette d'Atlas dégueulasse. On peut dire que je soutenais le ciel, comme ce con imprimé sur l'aluminium. Cette ville voulait ma peau, ou bien je voulais cette ville, je ne sais plus."

Çuilà aussi :

"Je n'ai jamais compris comment les gens peuvent marcher dans la rue juste pour le plaisir. Marcher très lentement, en regardant tout autour les bâtiments gris-pisse et ce foutu ciel de plomb. Comme s'il fallait profiter de quelque chose. Moi je profitais à fond de ma gueule de bois, je dégustais. Hannibal Lecter aurait pu me bouffer le bulbe que ça aurait été la même."
Lapinchien


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Pute : +1
    le 17/02/2017 à 11:06:22
Tous ça pour dire que plus que jamais la suite de la Ruche me manque par voie oculaire ou même autre, genre intraveineuse, à avaler ou bien tassée au fond de mon rectum en mode colonisation macronienne #MatraqueMaTrique #MaDrogueStorytellingSVP

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