LA ZONE -
Résumé : Il est fortement recommandé de lire cet excellentissime texte de Clacker. En ce moment à force de recevoir des bons textes on cherche de nouveaux qualificatifs afin de les différencier. Celui-ci est donc excellentissime. On se demande à lire la fin si ce n'était pas initialement un texte de Saint Con 2020 car avec quelques modifications il aurait tout à fait pu coller au cahier des charges.

Les Nuits Rouges

Le 19/05/2020
par Clacker
[illustration] "Je suis fatigué
Je suis las
Je pourrais dormir pendant mille ans
Embrasse la botte de cuir luisant
La langue de cuir, la ceinture qui t'attend
Frappe, chère maîtresse, et guéris mon coeur"


Vénus à la Fourrure - Velvet Underground




Il me regarda longuement, avec cet air plein de réserve qu'il se sentait toujours obligé de prendre en tant que tête du journal.
- Bon. Tu sais que ce genre de soirée est assez hardcore ? Je veux dire que ce ne sont pas des enfants de choeur, et toi t'es plutôt...
- Je suis plutôt au courant de ce qui se passe dans ces soirées, Gilles, le coupai-je tandis qu'il me toisait de bas en haut.
A cette remarque il eut un sourire amusé, remonta ses lunettes de quadragénaire sur son nez, l'air de dire qu'il s'en doutait un peu.
- Bon, alors tu as carte blanche. Fonds-toi dans le décor, et ne lésine pas sur les descriptions, je veux du glauque.
J'acquiesçai, faisant mine de déjà rassembler mes calepins, manière de montrer ma dévotion au journal, tandis qu'il quittait l'open space pour se rendre dans son bureau et probablement se masturber face à la nouvelle vision qu'il avait de ma personne.
Ça faisait deux ans que je travaillais pour ce quotidien web, je ne peux pas vous en donner le nom pour des raisons évidentes, mais pour vous faire une idée c'était une sorte de mélange entre Konbini et Vice. Sujets chocs et jeunes, drogue, alcool, contre-culture, monde de la nuit et créations alternatives. En général, je m'occupais de réaliser des interviews d'artistes directement chez eux ou dans leur ateliers, en reprenant en partie la formule des mots-clefs et des questionnaires initiée par Ardisson dans son émission Lunettes Noires pour Nuits Blanches. Sauf que j'obtenais beaucoup plus de confessions intimes que ce cher Thierry pour deux raisons très simples : j'étais une fille, jeune, pas mal foutue, et j'apportais systématiquement de la vodka. Ce vieux concept vaguement modernisé m'avait projetée dans la lumière relative des tendances Youtube. Ainsi je subissais la jalousie maladive de mes voisins pigistes qui devaient se farcir des sujets comme "les dix choses qu'on fait tous le dimanche après une cuite" ou encore "les séries Netflix les plus chill à regarder avec ton date Tinder". En bref, de l'infodivertissement saturé d'anglicismes.
Cette fois, c'était un peu différent. Au cours d'un brainstorming, un collègue avait parlé des soirées sadomasochistes qui avaient lieu sur Paris et du potentiel audimat que pouvait représenter un documentaire dans ce milieu, en prenant pour exemple la fameuse Fistinière d'Assigny, dans le Cher. Si presque personne dans cette réunion n'avait l'air particulièrement emballé par l'idée, je remarquai pourtant l'intérêt nerveux qu'elle semblait provoquer chez Gilles, le rédacteur en chef. Je me gardai d'en parler à ce moment-là et laissai passer deux semaines avant de me proposer à lui en journaliste infiltrée, avec caméra cachée et micro dans la culotte, pour recueillir ce qui pouvait être un chef d'oeuvre journalistique du monde de la nuit et de l'étrange. Ainsi j'avais les cartes en mains, et c'était quasiment l'idée du siècle.
Je planifiai mon infiltration pour le week-end suivant, en commençant par Les Nuits Rouges qui se produisaient le premier vendredi de chaque mois dans le quartier du Marais. Sur le site internet de l'événement, on précisait qu'une inscription était nécessaire avec un acompte de cinquante euros, et qu'il fallait renseigner son numéro de téléphone pour être au courant du lieu choisi un jour à l'avance. Bien sûr, j'avais un téléphone jetable avec un abonnement à carte pour toutes mes rencontres professionnelles. Quand on se retrouve face à des "artistes" qui décapitent des poulets vivants pour leur planter le bec sur une toile, on préfère garder un peu d'anonymat. J'avais aussi un pseudo qui changeait selon le degré de bizarrerie des interviews. Pour les Nuits Rouges, je décidai de me faire appeler Mona, en référence à Mona Chollet, l'autrice de La puissance invaincue des femmes. En ce sens, j'essayais de me construire un personnage de femme dominatrice, capable de mettre à genoux le premier guignol tout de cuir vêtu qui s'amuserait à me titiller.

En milieu de semaine, j'avais rendez-vous avec un peintre bipolaire qui exposait au Wonder, un squat reconverti en galerie à Bagnolet. En entrant, on était accueilli par l'album Berlin de Lou Reed et une trentaine de tableaux parfois sommairement accrochés, parfois laissés à même le sol contre un coin de mur, qui faisaient beaucoup penser à du Basquiat. Et personne à la ronde. De toute évidence l'idée était de trancher avec les galeries classiques qui cherchaient à tout prix à définir un espace épuré en résonance avec les thématiques de l'artiste exposant. Ici, on voulait donner une impression de foutoir, de folie chaotique et brute, et ça fonctionnait. Outre les tableaux, il y avait des tables renversées, des chaises posées à des endroits improbables, toutes sortes de déchets et d'objets hétéroclites - dont un parachute déplié et déchiré de part en part -, et même un chien qui trônait paisiblement sur une couverture mitée. Je m'approchai de l'animal et m'accroupis pour le gratter derrière les oreilles.
- Il s'appelle Fela, fit une voix grave et rugueuse dans mon dos.
Je tournai les talons, toujours accroupie, et me trouvai face à mon rendez-vous. Effectivement, l'artiste ressemblait étrangement à Basquiat, mais en plus âgé. Un Basquiat qui n'aurait pas totalement succombé à la drogue.
- Comme Fela Kuti ? demandai-je avec mon plus beau sourire, ma meilleure arme.
Il dodelina de la tête, et je ne pus savoir si c'était une réponse affirmative ou seulement un effet secondaire de ce qu'il s'était enfilé dans le sang dans la dernière demi-heure.
Je sortis de mon sac à main une bouteille de Zubrowka et l'agitai, toujours le sourire aux lèvres. Il me fit signe de le suivre.
Nous montâmes à l'étage en empruntant un escalier en colimaçon, et à la suite d'un couloir au murs peints en noir entrâmes dans ce qui semblait être une loge.
A l'intérieur, rien de particulier à signaler. Il y avait une corbeille de fruits sur une table basse, un canapé en cuir bleu, des miroirs discrets et un fauteuil en osier pourvu d'un coussin blanc sur lequel le vieux Basquiat s'affala de tout son poids, comme fatigué par mille existences. Je dénichai deux verres à whisky et les remplis de vodka, puis en tendis un à mon interlocuteur. Puis, d'un geste mécanique, j'activai et posai mon téléphone en application magnétophone sur la table. J'avais pris l'habitude d'être à l'aise dans ce genre de situation, même si l'interviewé décidait de garder le silence pendant plus d'une heure. Il finissent toujours par parler, c'est dans la nature humaine.
Celui-ci prit la parole assez vite :
- Tu aimes mes tableaux ou bien tu veux juste que je raconte de la merde pour faire du buzz avec ton journal à scandales ?
C'était une bonne entrée en matière.
- Je pense que vos tableaux ne valent pas plus que ce qu'ils représentent, répondis-je après un léger temps de réflexion.
Un sourire traversa le visage émacié de Basquiat. Il alluma une cigarette, en inhala une bouffée puis trempa ses lèvres dans la vodka.
- Tu sais, je pourrais te sauter dessus et te baiser jusqu'à l'os, petite blanche, que rien ne pourrait ressortir de ton con, et surtout pas un gamin, dit-il en se léchant la lèvre supérieure.
J'avais donc affaire à un provocateur. Je bus une petite gorgée de vodka et optai pour le silence.
- Je ne veux pas mourir sans rien laisser derrière moi, reprit-t-il sur un ton détaché.
- Alors la création artistique est une forme d'accouchement, pour vous ?
- Tu connais la maïeutique, petite blanche ?
J'acquiesçai vaguement.
- Je dialogue avec mes peintures. Elles m'apprennent plus de choses sur moi que ma mère n'a jamais pu m'apprendre. Je discute avec des fantômes.
Un temps mort s'installa pendant plusieurs minutes durant lesquelles Basquiat n'osait plus me regarder. Il fit mine de contempler son verre dans une introspection dramatique. Je décidai de briser le silence.
- Vous êtes sous médication suite à votre internement du mois dernier. Quel est l'impact sur votre créativité ? demandai-je brutalement.
Il tourna ses yeux vides et jaunes vers moi - probablement une hépatite -, et fit une moue désapprobatrice. La question le dérangeait, et c'était tout à fait le but. Puis il reluqua mes collants un moment avant de répondre.
- Le problème principal c'est que je peux pas bander.

Je dénichai une tenue plutôt réussie chez Dèmonía, réputé plus grand sex-shop de Paris dans le 11e. Le moins qu'on puisse dire c'est qu'il y avait du choix. Si l'entrée était discrète (un portail de métal surmonté de la lettre D), l'intérieur ressemblait effectivement au paradis des démons. Il y avait un quinquagénaire bobo qui touchait et soupesait des culottes en vinyle et le vendeur qui s'activait d'un bout à l'autre du magasin. Je m'attendais à me faire accueillir par une fille en talons aiguilles et gaffeur sur les seins, et finalement c'est un rouquin à barbe et T-shirt chaton qui vint me demander s'il pouvait m'être utile. Je le congédiai gentiment et fis un rapide tour du stock. Bien entendu il y avait toutes sortes d'accessoires, un assortiment de fouets à lanières, des badines, les célèbres pince-tétons, des pompes à pénis, des bandeaux et un large choix de vêtements.Je dois dire que les modèles de chaussures me plaisaient, même si elles faisaient totalement pompes de putes. Il y avait un choix remarquable de sandales plateformes, escarpins ouverts aux motifs corsetés, talons hauts à ligatures transparentes, et le plus étonnant était le prix. Il dépassait rarement soixante-neuf euros, et je me demandai s'ils poussaient le vice au point de limiter le montant à des positions connues du kamasutra.
J'optai pour des chaussures plateformes ouvertes rouge et noir avec attache-cheville chaîné, un legging en vinyle Patrice Catanzaro et un body noir en latex Dead Lotus. Le bobo me jeta un regard en coin quand je m'emparais d'un collier en cuir pour parfaire ma tenue.
Finalement je me dirigeai vers la caisse, où le rouquin tout sourire m'expliqua comment entretenir correctement mon latex :
- Voilà un pulvérisateur à appliquer avant de porter votre body, et après quand vous l'enlevez. Vous pouvez également le laisser tremper quelques heures dans une eau avec du savon à PH neutre, et voici du lubrifiant à appliquer sur la peau avant de vous habiller. Ça évite les irritations et l'hyper sudation. Comme vous êtes une nouvelle cliente, celui-ci est offert par la maison.
J'étais ravie.
- Je vous fais une carte de fidélité ?
- Pourquoi pas.

C'était le grand soir. J'eus un mal fou à coller et maquiller ma mini caméra sur mon collier en cuir, mais le résultat était acceptable et discret. En revanche, je laissai tomber l'idée du micro, impossible à caser tant mon accoutrement était serré et peu pratique, j'allais plutôt me servir de mon smartphone. J'hésitais sur un rouge à lèvres noir, mais l'idée me traversa que les sadomasochistes ne sont pas nécessairement goths, et vice-versa. Je me regardai de pied en cap dans le miroir et considérai que je pouvais totalement donner le change. Bon, les chaussures me faisaient mal aux pieds, le vinyle était trop serré et le latex commençait déjà à me démanger, mais c'était un mal nécessaire. Je me recouvris de mon imperméable de pluie et appelai un taxi.
Je dois dire que j'étais plutôt nerveuse. Même les rencontres avec des artistes complètement flingués de la tête ne me mettaient pas dans cet état. J'avais reçu, comme convenu, un SMS disant que la soirée se ferait dans un restaurant privatisé pour l'occasion et que le mot de passe était Fidelio. Ils avaient le sens de l'humour ces dégénérés.
Le chauffeur de taxi était professionnel, il ne se montra pas curieux du tout de mon accoutrement, il fit simplement ce pour quoi il était payé. Par la fenêtre, je contemplais la nuit parisienne, et les gens parfaitement normaux qui la composent, attablés aux terrasses, sortant leur chien, paisiblement enfoncés dans leurs habitudes. Bien sûr chacun avait son jardin secret. Untel aimait porter les collants de sa copine, un autre se branlait devant du hentai, celui-ci s'amusait à avaler son propre sperme. Mais de là à passer le cap, à participer à une soirée fétichiste entre tarés qui s'assument, c'est un autre niveau.
J'arrivai donc devant le fameux restaurant. Le son des basses qui en provenait faisait vibrer le trottoir. Pas de videur à l'entrée, mais il y avait un sas et un vestiaire tenu par un type torse-nu avec des pinces chaînées sur les tétons. Il me demanda le mot de passe avec un air malicieux. Sûr qu'on l'avait engagé uniquement pour cette attitude particulière. Il transpirait la bizarrerie, et probablement aussi la MDMA.
- Kubrick, dis-je en plaisantant.
- Incorrect, répondit-il en reprenant un air sérieux.
- OK. Fidelio, et je me défis de mon imperméable et le lui tendis, alors il se remit à sourire comme un bienheureux.

Comment décrire cet endroit ? Tout d'abord, tout était noyé dans une demi obscurité, et il n'y avait pas autant de monde que je l'imaginais. On circulait librement dans la pièce principale qui comptait des alcôves avec et sans rideaux où des groupes de trois ou quatre personnes discutaient. J'eus la surprise de constater que le dress code n'était pas forcément respecté - il y avait des hommes en jeans et T-shirts parmi les types en combinaisons de vinyle, mais les femmes avaient deux variantes possibles : soubrettes ou dominatrices. Tout ce beau monde ne formait d'ailleurs pas forcément un canon esthétique, je repérai plusieurs obèses et sexagénaires. L'ensemble baignait dans l'album de Billie Eilish avec des basses décuplées, ce qui donnait un côté encore un peu plus malsain et adolescent à la soirée.
Ne connaissant personne, ma meilleure option était encore de rester collée au comptoir du bar. Je demandai une vodka orange au serveur à cagoule en cuir, et espérai franchement que quelque chose d'un peu étrange se passe.
C'est alors que je remarquai la présence de Basquiat, enfin son sosie plus âgé que j'avais interviewé plus tôt dans la semaine.
Il ne portait pas de chemise et déambulait, hagard et probablement bien chargé. Son regard rencontra le mien, et je pus voir à quel point il était difficile pour ses neurones de se connecter pour lui rappeler qu'il m'avait déjà vue auparavant. Il resta plusieurs secondes figé sur place, son verre de jägermeister à la main, et décida finalement de me retrouver au bar.
- Salut, petite blanche, dit-il en postillonnant dans ma direction.
Je lui rendis son salut, et m'agrippais un peu à l'espoir qu'il me raconte ses déviances les plus tordues, et globalement tout ce qu'il avait pu faire dans des endroits semblables à ce restaurant. Au moins, ça m'aurait fait un sujet pour le journal.
- Je t'imaginais bien comme ça, dit-il en me reluquant sans gène aucune, son regard insistant sur mes chaussures.
J'essayais de me montrer charmante comme pouvait l'être Mona Chollet, consciente de mon pouvoir de séduction sur les mâles - et sorcière avant tout.
- Moi mon truc c'est les pieds, affirma-t-il de but en blanc.
- Aheuh... OK, répondis-je un peu désarçonnée par cette vérité beaucoup trop vraisemblable.
- Il parait que les types comme moi retrouvent une sorte de phallus dans l'image du pied de la femme, et donc refoulent une forme d'homosexualité. C'est selon Freud. Tu crois que je suis pédé ? me demanda-t-il bien trop sérieusement.
- Je suis pas hyper freudienne, plutôt tendance Jung, mais je crois que ton délire avec les pieds tient plus d'un rapport de soumission-domination que d'une orientation sexuelle.
Il se massa le menton un moment, réellement intéressé par ma sentence. Il faut toujours rassurer les hommes, surtout quand il est question de sexualité.
Pendant ce temps passait Heroin du Velvet Underground, et j'avais juste le sentiment d'évoluer dans une parodie de soirée SM. Basquiat commençait à me regarder comme un morceau de barbaque.
- Eh, tu sais quoi ? On pourrait se faire un fix dans les chiottes, j'ai de la bonne blanche, et puis je pourrais te sucer les orteils...
Je ne pus m'empêcher de grimacer et de secouer la tête face à cette proposition un peu trop glauque.
Contre toute attente, Basquiat ne fut pas outré. Il avait probablement l'habitude de se faire envoyer promener chaque fois qu'il demandait à une fille s'il pouvait lui lécher les pieds en échange de dope. Et heureusement.
- OK, t'es du genre dominante. C'est cool, je t'aime bien. Par contre évite le collier en cuir, ça fait soumise et ça porte à confusion.
Il prit le temps de reluquer une fille en combinaison de latex dont aucun bout de chair ne dépassait. C'était juste un mannequin, un objet animé noir et brillant, une sorte d'automate, puis il ajouta en se retournant vers moi :
- Eh, je suis pas censé te dire ça, mais à ce qu'il paraît il y a un putain d'artiste qui vient ce soir. On lui a dédié une salle exprès pour qu'il puisse être tranquille et exposer ses photos. Pas mal de nanas vont monter dans sa piaule. Si tu te débrouilles bien, tu peux avoir une interview en or, me dit-il avec un clin d'oeil.
- Merci du tuyau, vieux dégueulasse, dis-je en finissant ma vodka orange, et je partis vers une alcôve où un type fouettait le cul d'une fille qui semblait avoir tout juste dix-huit ans. Il avait une sorte de capuche de bourreau et la nana était sapée en écolière à jupette. C'était un beau plan à la caméra, j'espérais juste que le gars ne me proposerait pas de participer. La chose se fit très naturellement, ils me prirent pour une simple voyeuse. La gamine avait le cul strié de rouge, on n'était pas loin de la plaie ouverte, mais elle s'amusait, manifestement. Elle me fit signe d'approcher, aussi je préférai prendre la fuite en souriant bêtement. Basquiat était toujours au bar, ma vodka me montait à la tête, et je me dis qu'un demi comprimé d'ecsta me mettrait peut-être dans l'ambiance. Plus l'heure avançait, plus les gens se comportaient comme des cinglés, mais c'est une constante dans n'importe quelle soirée.
- Hé, vieux cochon, t'as de la MD ?
- Je veux. Mais j'ai quoi en retour ? répondit-il avec un air libidineux.
- Je promets rien, mais il se peut que t'aies un cadeau, dis-je en croisant les jambes bien haut. Bien entendu c'était une parole en l'air.
Pendant que Basquiat fouillait fébrilement dans ses poches de pantalons, Lou Reed tentait de tenir la note sur Venus in Furs, et j'avais la sensation confuse d'évoluer dans un autre plan de réalité, un mauvais roman ou une série Z.
Le vieux peintre réussit à mettre la main sur son petit sachet, en retira un comprimé qu'il m'agita sous le nez comme un pédophile dans un camion de glaces. Je le regardai avec mon plus beau regard blasé et attrapai le bonbon.
- Vodka ! lançai-je au serveur à cagoule en faisant claquer mon verre vide contre le comptoir.
- Doucement, petite blanche, à cette allure tu vas finir dans un coffre de bagnole avant minuit, me lança Basquiat, visiblement très amusé.
Je me retournai vers lui, avalai mon comprimé avec une rasade de mon nouveau verre, retins une grimace et plantai mon regard dans le sien.
- C'est qui ? demandai-je en fronçant les sourcils.
- C'est qui, quoi ? bafouilla-t-il.
- C'est qui le putain de photographe, et c'était une affirmation très peu interrogative.
- Ah. C'est un artiste français installé en Norvège. Il paraît que c'est un vrai malade. Il aime la coldwave et les femmes avec des moignons.
Suite à cette sentence, il me reluqua longuement.
- Mais tu feras l'affaire, j'imagine, ajouta-t-il, confiant.
- Je dois faire une interview de ce mec. Il est déjà là ?
- J'en sais rien, moi, je suis pas son putain d'agent. Et mes tableaux, t'en penses quoi ?
- C'est d'la merde, et je partis subitement vers une porte vitrée qui semblait donner sur une cours intérieure, une sorte d'atrium.
Dehors, je m'allumai une cigarette en observant attentivement la faune que j'avais sous la main. Les fumeurs discutaient tranquillement, attablés et déjà un peu avinés. Il y avait des hommes et des femmes de tous âges, occupés à se raconter leurs expériences et leurs fantasmes, accomplis ou non. Ils se laissaient aller.
- Pas plus tard que la semaine dernière, j'avais un client qui me suppliait de lui faire un lavement. Seulement, moi, j'avais jamais fait ça. J'avais bien une pompe qui traînait, encore dans son emballage, et je me suis dit que j'allais apprendre sur le tas. En vérité, y a rien de compliqué...
- Je galère toujours comme une dingue à installer les cages de chasteté. J'en ai une tout en verre que j'avais acheté dans une brocante, et j'avais pas la notice. Eh ben, accroche toi, surtout pour faire rentrer les couilles...
- Et le gars en redemandait. Il n'y avait même plus de place pour taper, et si je continuais j'allais vraiment le faire saigner. C'est toujours compliqué d'être dom, parce que finalement c'est à nous de juger de la dangerosité de la situation, surtout quand le type n'a aucune limite.
- Le safe-word c'était "rouge". Elle a dit rouge avant même que je lui donne une fessée...
- Quand même, le plus simple c'est encore avec les fétichistes des pieds. Ceux-là il suffit d'enlever un collant et de leur agiter les orteils sous le nez pour qu'ils aient un orgasme.
- Bah, dans le fond, le business du SM c'est quand même plus propre que la prostitution...
- J'aime bien quand ils font office de cendrier avec leur bouche.
- Et toi, tu fais ça depuis quarante ans ? T'as jamais éprouvé de lassitude ?
- Une fois j'ai eu un ado de seize ans qui se prétendait majeur. Je lui ai demandé sa carte. Eh ben il s'est pas démonté. Et c'était une de mes meilleures sessions.
- Si tu veux mon avis, il faut essayer les deux. C'est galère d'appréhender pleinement ce que ça fait d'être dom sans être sub, et inversement.
- Non, mais tu déconnes. La plupart des sub sont totalement incapables de faire ce qu'on fait. Ça demande un sens de l'action, de la créativité, et une bonne dose de courage.
- Ouais mais dans le fond, c'est le sub qui a du pouvoir sur toi. C'est lui qui décide de l'intensité de la séance, et c'est lui qui peut tout arrêter si ça va trop loin. Finalement, toi tu ne fais qu'exécuter un programme décidé à l'avance...
Je fumais clope sur clope, complètement absorbée par les bribes de discussions que je captais. Tant et si bien que je ne fis pas du tout attention au jeune type qui s'était posté juste à côté de moi et qui cherchait probablement une entrée en matière pour m'adresser la parole.
- Vous venez souvent à ces soirées ? demanda-t-il finalement, après un effort probablement surhumain pour trouver le courage de m'interpeler.
Je me retournai vers lui et constatai qu'il ne devait avoir que vingt ans, tout au plus. Pas trop mal, mais trop peu sûr de lui. Il était habillé normalement, jean et T-Shirt, et fixait ses chaussures sans arrêt, incapable de croiser mon regard. Un pur masochiste, c'était certain.
- En fait c'est la première fois, avouai-je en lui soufflant malencontreusement ma fumée à la figure.
Il ne broncha pas :
- Vraiment ? Moi je viens tous les mois. Je trouve qu'il y a vraiment de l'ambiance.
Je plissai le regard. Ce n'était, pour l'instant, pas du tout mon impression. Je tentai de l'asticoter un peu :
- Et alors, qu'est-ce qui te branche, toi ?
Il eut une sorte de rire nerveux, et hésita un instant avant de me répondre, en regardant ailleurs.
- Le bondage. Et j'aime bien quand les filles me pissent dessus, réussit-il à articuler, en piquant un fard.
J'avais envie de trouver ça mignon, mais non. Je ne serai clairement pas ta "dom", comme ils disent.
Je laissai un silence gênant s'installer, manière de lui faire comprendre que c'était mort en ce qui me concernait.
- Bon, j'ai un ami qui m'attend à l'intérieur, dis-je en lui tapotant l'épaule. Je lui avais joué un mauvais tour, je me sentais un poil coupable. Enfin, il s'en remettrait. Avec un coup dans le nez, il oserait demander à une vieille peau de l'attacher au radiateur pour lui pisser dans la bouche. J'aurais dû lui faire un câlin à ce gosse, quand même, me dis-je.
J'écrasai mon mégot et rentrai. Mon petit remontant chimique commençait à faire effet, et il m'apparut clairement que tous ces types qui léchaient des pieds et fouettaient des culs n'étaient en définitive que des enfants piégés dans des corps d'adultes. J'éprouvais de le tendresse pour eux. Ils étaient incapables de s'amuser avec des jeux vidéo, les nanas qui partageaient leur vie étaient coincées comme des ventouses à chiottes, catégoriquement normales et révulsées face aux fantasmes de leur mecs, et ils avaient probablement des problèmes avec leurs mères, comme tout le monde. Je trouvais tout ça terriblement mignon, même cette fille en train de se faire étrangler dans le couloir.
Maintenant on écoutait Type O Negative, et c'était étrangement approprié. Je sentais la musique s'immiscer en moi, s'accorder aux battements de mon coeur, j'avais le sentiment de redécouvrir chaque instrument, chaque mélodie était une expérience presque métaphysique. Et j'avais chaud, je suintais la chaleur humaine. Je m'approchai d'un couple en train de se lécher les yeux, je leur fis un câlin à chacun et demandai s'ils savaient où se trouvait le photographe.
- Qui cha ? demanda la fille en me suçant l'index.
- Le type qui baise des moignons, affirmai-je.
- Essaye la porte du fond, répondit son mec qui semblait un peu agacé que je le dérange dans sa session conjonctivite. Je dus me dépêtrer de sa meuf qui ne pouvait pas s'empêcher de me toucher le cul, les remerciai avec force câlins et allai taper à la porte sus-mentionnée.
- Coucou ? dis-je après avoir lentement ouvert la porte.
- Entre, fit une voix basse et profonde.

La pièce était littéralement noyée de photos format A2 de Venus hottentote sans bras et de femmes chauves sans visage couplées à des machines à vapeur, des tuyaux en zinc typé Giger ou encore affublées de masques à gaz. C'était à la fois de très mauvais goût et extrêmement bien réalisé, les proportions étaient parfaites, les filtres utilisés soulignaient les ombres et mettaient en valeur les mutilations et les amputations.
Puis je le vis.
- J'adore la forme de votre crâne, dis-je de but en blanc.
- Assieds-toi, répondit-il sobrement.
J'obéis, et vins me poster face à lui, dans un fauteuil de cuir noir.
- J'enlève mes chaussures, elles me détruisent les pattes, et je couplai le geste à la parole, puis passai plus d'une minute à tenter de retrouver la fonction magnéto de mon smartphone.
Il patienta, légèrement amusé par la situation.
- Alors ! dis-je avec un peu trop d'entrain.
Je jetai encore un regard à ses photos, confortablement enfoncée dans mon siège et dans la MDMA. Je me rendis compte subitement que je ne savais absolument rien de l'artiste, et que je n'avais jamais fait d'interview dans de telles conditions.
- Tu es journaliste ? demanda-t-il calmement. Il est vrai que ce n'était pas évident à comprendre au premier abord.
- Tout à fait ! Mona Chollet. Je travaille pour ce site web... euh... le Daylipost... Et j'aime beaucoup votre travail. Comment je peux vous appeler ?
- Nihil, ça fera l'affaire. Mais j'aurais aussi bien pu être Personne, ou Anonyme.
- Quand je vois vos photos, j'ai envie de vous serrer dans mes bras.
- Commençons par savoir ce que tu penses de mes clichés.
- Ouais, OK. Alors, c'est très joli. Enfin, joli n'est peut-être pas le terme approprié... Disons que c'est très maîtrisé. J'aime beaucoup votre gestion des ombres et des valeurs.
Il soupira, puis se leva de son fauteuil et se mit à marcher dans la pièce, en jetant des regards à ses oeuvres.
- Initialement, je suis passionné d'écriture. J'ai commencé à faire de la photographie et du montage pour me détendre entre deux textes. La photomanipulation me permet de faire de la réalité quelque chose de plus intéressant à mes yeux.
- Comment vous trouvez mes jambes ? demandai-je à brûle-pourpoint.
Il me regarda, un peu atterré.
Un silence gênant s'installa dans la pièce, mais mon esprit était déjà passé à autre chose. Je regardais des vidéos de chats sur mon smartphone.
- T'es journaliste ou call girl ? dit-il finalement dans un soupir.
- En ce moment je suis plutôt défoncée, dis-je en riant nerveusement, tout en swipant les propositions Tinder qui s'accumulaient sur mon écran.
Il alluma une cigarette et reprit sur le même ton :
- Tu ne le sais évidemment pas, mais j'ai publié un livre, Ventre. Si tu te souviens de cet entretien demain, lis-le.
- C'est noté. Vous faites vraiment l'amour avec des moignons ? demandai-je très sérieusement, en me détournant de l'écran de mon téléphone.
- Ecoute, les images que je cherche à représenter dans mes photos me viennent de mon inconscient. Je ne veux pas verser dans la mauvaise psychologie, et d'ailleurs je serais bien incapable d'analyser mon travail, mais il s'opère quelque chose d'étrange lorsque mes idées prennent vie. Je ne peux pas te décrire le processus créatif, c'est mystérieux et un peu magique.
- Tu veux pas me prendre en photo ? demandai-je avec une moue que je voulais irrésistible.
Il eut un sursaut d'incompréhension, mais capitula, et alla s'emparer d'un Nikon D850. Je pris la pose sur le fauteuil, et il me rabroua instantanément.
- Non, non, non... ne te met pas en scène, c'est moi qui choisis ta posture. Ecarte les jambes et pose ton coude gauche sur l'accoudoir. Bien. Maintenant tiens-toi le menton.
Je me soumis à ses ordres.
- Tu vas pas m'enlever les cheveux, hein ? demandai-je candidement.
- Bien sûr que si, et il prit plusieurs clichés.
Puis il ajouta :
- Maintenant, on baise.

En sortant de la pièce, je constatai que les choses devenaient très sérieuses dans le restaurant. Ça baisait un peu partout, les culottes de cuir jonchaient le sol et des types, cagoules de mises, étaient attachés à des crucifix grandeur nature pendant que des filles leur mettaient des coups de pieds dans les couilles. Et on continuait de donner de l'alcool à ces abominations. J'avais tendance à trouver tout ça un peu moins mignon, et j'étais probablement en pleine descente de MD. Un type torse-nu me prit par le bras et se mit à genoux devant moi :
- Tire sur mes tétons, dit-il. Tire sur mes tétons avec tes pieds, pensa-t-il approprié d'ajouter.
- Euh... non, répondis-je tout en m'éloignant très vite de l'énergumène.
C'était Sodome et Gomorrhe, en plus trash. Des filles dans les alcôves se roulaient des pelles tout en pissant dans la bouche de barbus déguisés en gros bébés. Merde, ça devenait dangereux. Je me réfugiai au bar, où je retrouvai Basquiat en train de lécher les orteils d'une sexagénaire dont le déclin physique devait dater des années quatre-vingt dix.
- Enlève ce pied de ta bouche, espèce de dégénéré, hurlai-je à son intention pour réussir à couvrir les basses de Let's Dance de Bowie.
Il m'observa un moment, le pied à moitié enfoncé dans la gorge, et à cet instant je compris que son objectif avait changé. Les panards de la petite vieille ne l'intéressaient plus du tout, il la congédia sans même un remerciement et se mit à retirer son pantalon.
- Hé... Hé, tu fais quoi, là ? demandai-je, tout en sachant très précisément ce qu'il faisait.
- Je vais jouir sur tes chaussures, tu me fais bander, et rien n'indiquait l'humour dans cette affirmation.
- Tu arrêtes ça tout de suite. Regarde-moi, et je lui pris le menton pour que nos regards entrent en collision.
Son expression changea et je sentis que j'avais pris la main. C'était un gentil toutou, dans le fond, à peu près inoffensif dès qu'on haussait le ton.
- Tu boucles ta ceinture et tu me commandes gentiment un gin tonic, esclave, dis-je en lui posant le talon de ma pompe plateforme sur l'entrejambe.
- Oui maîtresse, dit-il sagement, et il fit signe au barman.
C'est à ce moment précis qu'une nana chauve à gros seins vêtue uniquement de talons aiguilles entra en scène, en renversant des tables et des chaises, glissant à genoux, se rattrapant sur la tête d'un type encagoulé, et finalement réussit à se tenir droite en hurlant :
- IL EST MORT !
Mon septième sens journalistique était aux abois. Tout le monde s'arrêta de vivre, même ce type qui frottait son sexe contre un coussin en dentelle.
- IL EST MORT, PUTAIN ! hurla-t-elle avec une voix déchirée.
Le barman, sans doute le mec le plus sobre de l'assistance, coupa la musique et demanda sous son couvre-chef en cuir :
- Qui est mort ?
La pauvre chauve tremblait sur place, secouée par des spasmes incontrôlables. Son maquillage lui faisait des yeux de pandas. Le silence était pesant et donnait une impression onirique à la scène.
- Nihil est mort, concéda-t-elle finalement, au bout d'un climax déjà tendu comme un string.
Il y eut un frisson global dans l'assemblée. On entendit même des marmonnements de stupeur.
Si avec ça je ne décrochais pas l'oscar de la plus tordue des journalistes, c'était à n'y rien comprendre.
- Putain, il est mort le con, marmonna Basquiat, occupé à me masser les pieds. Le salaud avait trouvé le temps de m'enlever mes chaussures pendant que je braquais mon attention sur la chauve.
-Ne te branle pas dans mes pompes, lui lançai-je rapidement, et je bondis en direction de la nana catastrophée. Je lui dis de me montrer le corps.

Je poussai la porte par laquelle j'étais sortie il y avait à peine une heure et je redoutai l'image qui devait s'imprimer sur ma rétine. Je ne me sentais plus du tout sous l'effet de l'alcool ou des stupéfiants, la seule traversée du couloir avec la porte du fond légèrement entrouverte avait suffit à me dégriser.
- J'attends à l'extérieur, marmonna la chauve, et elle s'appuya contre le mur d'un air épuisé.
Connasse, me dis-je, me fais pas ça, j'ai pas envie d'être seule là-dedans.
Je constatai qu'une petite foule s'agglutinait de l'autre côté du couloir, dans l'escalier. Ils n'osaient pas approcher, et personne ne parlait.
- Aucun souci, répondis-je pour l'auditoire, dents serrées.
J'entrai désormais, très lentement, en me cachant un oeil, parce que c'était littéralement terrifiant. Il faisait très sombre et je ne pouvais distinguer qu'une espèce de forme mécanique, ou comme une toile d'araignée géante, qui se découpait dans la faible lueur provenant de la rue. C'était incompréhensible. Je savais que je devais activer l'interrupteur pour allumer la lumière, mais mon cerveau s'y refusait. Il ne voulait pas savoir.
J'avais l'impression de voir la chose bouger, comme une tarentule de trois mètres, ou une créature robotique.
Reprends-toi, me dis-je, c'est complètement ridicule.
Je poussai l'interrupteur et il m'apparut que ce que je prenais pour un monstre était... assez monstrueux, malgré tout.
J'imagine que la chauve l'avait aidé à tout mettre en place. C'était un enchevêtrement de cordes fixées à des poulies installées au plafond et au sol formant un réseau, une sorte de toile d'araignée, effectivement. Nihil trônait au centre, suspendu au plafond, soutenu par des noeuds à ses poignets, complètement nu exception faite d'un masque à gaz sur le visage, et une corde au cou qui avait dû être responsable de la mort. Il y avait quelque chose de fondamentalement christique dans cette image, et si au début je pensais que le décès était survenu accidentellement suite à une asphyxie auto-érotique ou quelque chose du genre, il m'apparut, plus je regardais la scène, que Nihil devait avoir parfaitement prévu le déroulement de la situation. C'était clairement sa dernière oeuvre, et il rejoignait son monde onirique en martyr auto-sanctifié, entouré de toutes ses productions photographiques. C'est alors que je me mis à vraiment observer ses photos. J'y voyais un peu de Witkin, mais ici le côté étrange n'apparaissait pas dans une surabondance de détails improbables, le sentiment de malaise venait en grande partie du côté épuré et très équilibré des corps asexués, souvent sans visage, privés d'yeux, comme iconisés à la manière des saints martyrs dans des poses douloureuses et pourtant gracieuses. Finalement, la présence de son cadavre ne me dérangeait plus, j'arrivais à faire la part des choses entre un accident morbide ou un assassinat d'un côté, et une création artistique de l'autre. Son suicide n'en était pas un, c'était un dernier cliché, un instantané vivant qui n'avait pas pour but de le faire disparaître dans le néant, mais au contraire de lui octroyer l'immortalité à travers le prisme de l'art.
Je vins me poster devant lui et dis :
- Je vais le lire, ton bouquin.



- Bon, tu comprends bien qu'on peut pas publier ça tel quel, me dit Gilles en se tenant le front d'un air las.
Il n'avait pas tardé à me convoquer dans son bureau dès lors qu'il reçut mon montage final. J'avais passé plus de six jours dessus, le tout était compilé en une heure quinze de reportage qui n'avait rien à envier à Las Vegas Parano. Sauf que là, ce n'était pas de la fiction.
- Tu devrais prendre un peu de temps pour toi, ajouta-t-il sans même me regarder.
Je sortais de plusieurs heures d'interrogatoire avec la criminelle de Paris - et je m'étais bien gardée de leur dire que j'avais tout filmé -, je ne dormais presque plus et j'avais, à sa décharge, probablement une tête de chiotte, il est vrai.
- Je te donne deux semaines de congés payés, et je rallongerais si nécessaire, dit-il en se tournant vers la fenêtre.
Je restai prostrée face à sa décision.
Il se retourna vers moi avec un air douloureux, et me demanda, hésitant :
- Tu veux un verre d'eau, ou quelque chose ?
Je secouai la tête, funestement.
- Tu sais, dis-je finalement, si tu ne veux pas publier mon reportage, je le mettrais sur Youtube.
Il garda le silence. Sans doute craignait-il qu'on s'en prenne à son journal, et surtout à sa famille. Il redoutait les mails et coups de fils anonymes de types prêts à tout pour continuer à fouetter des culs et étrangler des nanas. Il avait peur, surtout, que son monde s'écroule, comme tout un chacun.
- Si tu le fais, je serais obligé de te licencier, et c'était une parole qu'il eut du mal à prononcer.
Alors je me levai, avec une force nouvelle, la résilience peut-être, nuque parfaitement droite, poitrine agressivement pointée vers Gilles, qui semblait se tasser sur lui-même, redevenir un enfant désarmé face à sa génitrice, et je dis sentencieusement :
- Je suis Mona Chollet, je représente la puissance invaincue des femmes, je suis une sorcière libre et une journaliste sans entraves.

= commentaires =

CTRL X


    le 19/05/2020 à 17:15:40
Je découvre ce texte et j'ai très envie de le lire mais il faut que j'aille faire les courses pour une sorte de pique nique de contrebande, enfin bref, c'est chiant de pouvoir "enfin remettre le nez dehors", mais la question n'est pas là.

La question est plutôt ici :

"Il me regarda longuement, avec cet air plein de réserve qu'il se sentait toujours obligé de prendre en tant que tête du journal."

Je considère Clacker comme une sorte de génie de l'incipit mais alors dans le cas présent je suis bien emmerdé vu que je pige rien à cette phrase.

C'est quoi une "tête du journal" ?
C'est juste moi qui suis con ou y'a un problème majeur ?

Voilà.
Merci pour vos réponses car j'ai vraiment envie de lire ce texte quand je serai rentré des emplettes.
Lapinchien


tw
    le 19/05/2020 à 17:48:40
je vois plutôt ça https://www.youtube.com/watch?v=Gt6edkGgw8w mais je ne sais pas si ça existe toujours ou si ce métier est à présent occupé par un algorithme
Lapinchien


tw
    le 19/05/2020 à 18:33:18
note supplémentaire de l'auteur : merci de ne pas spoiler la fin.
Lunatik-


    le 19/05/2020 à 18:52:05
J’ai moi aussi bronché sur l’incipit. Je me suis d’abord figuré une tête de journal, un peu comme une tête de gland, mais en moins efficace, comme vanne. La véritable signification se devine grâce au contexte quelques lignes plus loin, mais n’empêche, l’entrée sur scène est loupée, en ce qui me concerne.

J’ai aussi tiqué sur « imperméable de pluie » et me suis demandé si dans le pays de Clacker il existait des imperméables de soleil.
Et mes yeux ont saigné en lisant « autrice » ; je suis tristesse de constater que notre Grand Inquisiteur, à qui j’ai donné mon vote et mon coeur, s’est égaré sur la voie du barbarisme de la féminisation des noms. Si son prochain texte est rédigé en écriture inclusive, je lui retire mon vote pour le donner à Haïkuliss. Je suis capable de tout, et du pire, quand la douleur m’égare.

Côté positif, signalons l’hommage à Nihil et son ventre, rudement bien rendu, et la ***censure anti-spoil*** finale. Je me demande néanmoins comment Mona va pouvoir tenir sa promesse de lire ce bouquin, censément épuisé.
Mention spéciale pour cette phrase « Je trouvais tout ça terriblement mignon, même cette fille en train de se faire étrangler dans le couloir. »

Sinon, globalement, je préfère Clacker quand il a des problèmes de transit ou de bandaison, c’est moins propre mais plus viscéral. Je reproche à ses Nuits Rouges d’être finalement convenues, alors que clairement, vu le sujet et les fulgurances stylistiques dont il est capable, il aurait pu faire un truc qui déchire.
Lapinchien


tw
    le 19/05/2020 à 19:15:21
finalement je ne sais pas trop s'il s'agissait d'une demande de ne pas spoiler dans le descriptif ou dans les commentaires ou les deux.

Quoi qu'il en soit maintenant le nom de nihil est lâché et ça ne manquera pas d'attirer du monde.
Lunatik-


    le 19/05/2020 à 19:31:36
Je pensais que « ne pas spoiler la fin » faisait référence à "l'oeuvre finale" et pas à Nihil.
Le « photographe français installé en Norvège qui aime les femmes à moignons » arrive quand même dès le milieu du texte. Quiconque connait un chouilla Nihil aura capté l’allusion.

Mais si mon commentaire spoile effectivement, tu peux le modifier, Lapin, ou le supprimer. Je le copie dans un coin et je le re-posterai expurgé.
Lapinchien


tw
    le 19/05/2020 à 19:32:12
"Ventre ? Avec un nom pareil attends toi à faire un bide." Depuis cette phrase nihil ne vient plus sur la Zone alors qu'il aurait pu simplement me virer. Mais c'est peut être une coïncidence.
PhScar


    le 20/05/2020 à 00:54:28
Tu aggraves sérieusement ton cas, Cracker. C'est assez insultant comme attitude, de jeter son immense talent à la face de ses congénères. Un peu de retenue, si c'est pas trop demander ?

Et puis cette faute, impardonnable : on ne se moque pas de Basquiat, qui est le plus beau garçon de l'histoire mondiale.

Sinon, j'ai envie de t'embrasser sur la bouche.
Lapinchien


tw
    le 20/05/2020 à 14:54:39
Personne ne demande si c'est une autofiction ?
Clacker


    le 20/05/2020 à 16:39:34
Peut-être parce que tout le monde s'en bat les reins.

"Autrice", c'est voulu. Rappelons que le narrateur est une femme, journaliste, parisienne, adepte de Satan.

Quand à "tête de journal", vous êtes fatigants, quand même. J'ai clairement pas la tête à vous faire des remontrances aujourd'hui, mais vous ne perdez rien pour attendre.
Lapinchien


tw
    le 20/05/2020 à 16:44:02
c'est bien parce que je m'en bats les reins que je demande si ça n’intéresse pas quelqu'un d'autre.

Commentaire édité par Lapinchien.
CTRL X


    le 20/05/2020 à 16:45:53
C'est quoi une autofiction ?
Merci d'avance
Lapinchien


tw
    le 20/05/2020 à 16:49:24
c'est à mi chemin entre biographie et fiction, en gros ça ne veut absolument rien dire.
CTRL X


    le 20/05/2020 à 16:54:13
Ah oui donc c'est sensiblement similaire à une "tête de journal" quoi...
Merci
Clacker


    le 20/05/2020 à 17:05:01
Et Lunatik je te baise, gratuitement.
Lunatik-


    le 20/05/2020 à 17:30:56
Ouuuw... la meilleure nouvelle de la semaine, bouge pas, je change de culotte.
CTRL X


    le 20/05/2020 à 18:55:37
Une montée et une descente de MD en si peu de temps, chapeau...

Bon, ça c'est juste pour continuer à te saouler avec des détails plus ou moins importants dont la somme constitue, bien entendu, au final, une critique constructive qui t'aidera à progresser et pourquoi pas écrire un jour pour GQ.

Sinon, je suis arrivé au bout sans encombre, mentalement.
Je ne sais pas si c'est une bonne ou une mauvaise chose, en ce qui concerne la qualité de ton texte.

Non mais bien, en vrai (ne me remercie pas, surtout, pour cette analyse approfondie de ta prose)

"Comment décrire cet endroit ?" : ça en revanche, en début de paragraphe, il faut que tu promettes à tous les gens qui t'aiment de ne JAMAIS le refaire.
Clacker


    le 20/05/2020 à 20:19:33
On assiste à une rezonification des commentaires, avec une tendance Elton John.

Et CTRL, concernant la descente de MD soit disant trop courte, ça se voit que tu n'as jamais fait l'amour à Nihil.
Clacker


C TRIST    le 20/05/2020 à 20:53:47
Et je tiens à rappeler que personne ne m'aime.
CTRL X


    le 20/05/2020 à 21:05:47
Justement à cause de ce genre de déclaration.

Meurs, pourriture communiste
Clacker


    le 20/05/2020 à 21:09:42
Tu dis ça parce que je suis russe ? Espèce de nazi tendance Alain Soral. Et non je ne suis pas cam girl, arrêtez de me le demander en messages privés.
CTRL X


    le 20/05/2020 à 21:23:51
Putain mais t'as même pas les références incontournables, comment veux tu que les gens te supportent ??

Et sinon, rv 23h15 sur la chaîne 8, comme d'hab (enfile ton truc, là, avec les cornes)
Lunatik-


    le 20/05/2020 à 22:15:02
En même temps, tu lui balances des répliques de films sortis quand il était encore dans les couilles de son père.
Tu vas finir comme PhScar, rayé des listes pour abus sur mineur.
Clacker


    le 21/05/2020 à 23:50:14
Vous êtes hypers durs, et ça fait plaisir. Pendant un moment, j'ai cru qu'on allait devenir une mauvaise réplique de De-Plume-en-Plume.fr.

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