LA ZONE -
Résumé : Les kachinas ou katchinas (parfois retranscrits Katsina ou Katsinam) sont des esprits dans la mythologie des Indiens Hopis et Zuñis du Nouveau-Mexique et de l'Arizona, au Sud Ouest des États-Unis. Esprits du feu, de la pluie, du serpent, ou encore esprits farceurs, espiègles, bienfaisants ou malfaisants... Castor Tillon revient enfin sur la Zone avec ce texte Kinguien à un doigt près.

La katchina

Le 12/10/2020
par Castor tillon
[illustration] « Elle n'est pas très grande ça je l'avoue franchement
Mais elle n'a que trois ans
Son nom est Katchie mais je l'appelle toujours
Ma petite poupée d'amour »
(Air connu)
Hank piqua deux canettes de Bud en passant par la cuisine. Il en dégoupilla une et s’affala dans le canapé en poussant un soupir à faire dérailler le tramway d’Eagle Lake.

Roberta et Millie venaient de partir après une demi-journée passée à la maison, et si la petite était relativement calme, Bobbi - comme toutes les ex, pensa-t-il - lui tapait sur le système au point que les poils de sa nuque restaient hérissés pendant une demi-heure après ces visites éreintantes. Hank était une feignasse de la pire espèce, sa femme une hyper-active, et sa fille avait joué dans le salon en éparpillant absolument partout ces cochonneries de Playmobs, de Lego et autres ustensiles de vaisselle miniature. Il aimait rester pieds nus chez lui, et ces minuscules objets avaient failli avoir la peau de ses arpions à plusieurs douloureuses reprises. Il venait donc de tout remettre par brassées dans le coffre à jouets.

Sauf cette poupée ?

Mais si. Il se rappelait l’avoir jetée dans le coffre, avec un tas d’autres trucs pour faire tampon, parce qu’il détestait toucher ces mini-mômes, le contact lui donnait la chair de poule. Vaguement étonné - sa gamine ne jouait pas à la maman, en général -, il se leva, attrapa l’objet par la peau du cul, et le balança dans la malle, qu’il manqua de peu. Tant pis. Il retourna à ses non-occupations précédentes en siphonnant la deuxième canette devant son écran géant. Les Dodgers étaient en train de foutre la pâtée aux Brewers de Milwaukee, son équipe de Baseball de cœur. Il s’extirpa du sofa dans l’intention de rapatrier vers lui le restant du pack de bières consolatrices… Et s’arrêta net. Cette petite catin se tenait à présent près de la télé, elle avait bougé. Une merveille de miniaturisation, pas plus d’une vingtaine de centimètres de haut, très réaliste, estima-t-il, admiratif malgré lui. Sa poitrine étique devait contenir un mécanisme, ou quelque chose qui permette de la désactiver… Il la souleva délicatement par les vêtements, s’assit, et se mit en quête du couvercle donnant accès à son petit moteur. Pas de rainure, pas de poussoir on/off, rien. Il la retourna, la posa sur ses genoux, explora le dos en retroussant la tunique. Aucune solution de continuité laissant penser qu’il existe une trappinette, par exemple... Perplexe, il chercha le logement pour une batterie, et trouva un trou circulaire, sous la culotte. Grommelant contre ces cons de fabricants qui se croyaient drôles en planquant un bouton d’arrêt ou une pile à cet endroit, il introduisit l’index dans l’orifice, et hurla. La poupée était en train de lui mordre le gras de la cuisse en le dévisageant férocement. Elle avait raté ses roubignoles de justesse quand il avait sursauté, et il trépignait maintenant en frappant la chose qui atterrit sur le parquet avec un bruit mou, puis détala. Les joues de Hank s’étaient inondées de larmes, son cœur sautait furieusement dans sa poitrine. Il était terrifié, ne comprenait rien à l’événement, et avait perdu de vue cette petite saleté qui venait de lui laisser une demi-douzaine de trous sanglants dans la viande.
En s’essuyant les yeux, il recula lentement jusqu’à l’antique téléphone pendu au mur de l’entrée, tout en tâchant de ne pas quitter le salon du regard. Il décrocha, fit un effort pour se rappeler le numéro de portable de Bobbi, 213-509… ? La panique lui tordait les tripes, et il prit une grande inspiration pour se calmer.

- Allô, Bobbi ? Il y a ici une poupée…
- Ah oui, Millie l’a oubliée en partant. Elle l’a trouvée dans le bois ce matin, près de ce gros truc métallique que je suis en train d’essayer de déterrer. Dont tu m’as dit que ça devait être un vaisseau spatial, ahuri. Tu n’en loupes pas une, toi. Elle a appelé sa trouvaille Katchina, j’ignore pourquoi. Je ne sais pas où elle a entendu ce nom, elle m’épate quelquefois, et puis…
- Bobbi… Bobbi ! Cette saloperie est VIVANTE ! Elle m’a mordu.
- ?... Décidément, ton délirium ne s’arrange pas, mon pauvre vieux… ou alors tu as un cimetière indien sous le tapis de ton séjour, ha, ha.
- Roberta, cette catiche avait la bougeotte (la voix de Hank montait frénétiquement dans les aigus), alors je lui ai mis un doigt dans le cul pour…
- Tu lui as QUOI ?!
- … pour chercher le bouton, et…
- HENRY BENNETT, POUR L’AMOUR DU CIEL !! Tu sais quoi ? retourne picoler quelques boîtes de cette maudite pisse de vache qui te sert de nourriture, et finis-toi avec, que je n’entende plus ta voix dans cette vie-là ! Ni dans la suivante d’ailleurs, parce que tu n’auras probablement pas dessaoulé.
- Bobbi, écoute-moi ! Tu n’as pas idée…
Elle avait raccroché.

Hank lâcha le combiné, et jeta un œil vers la sortie, mais repoussa la tentation de prendre la porte pour ne plus revenir. Il avait beaucoup de défauts, mais n’était pas homme à fuir devant plus petit que lui. Un bruit ténu lui fit dresser l’oreille, et lui susurra que l’ennemi avait gagné la cuisine.
Elle finissait d’escalader le plan de travail, et Hank fut à même de constater avec appréhension que les déplacements de cette peste pouvaient être fulgurants. Elle tenta de soulever un des petits couteaux pointus qui traînaient autour du plat de viande de midi, et renonça pour lui faire face. Puis braqua sur lui de magnifiques yeux couleur d’ambre, un regard implorant qui le désarçonna. Il agita sous son nez un index moralisateur :
- C’est très vilain de croquer les gens, espèce de salope ! Quand j’aurai cafté à Millie, elle te flanquera une bonne fessée et te privera de desseEEEEEYIEEHOÛÛÛÛÛ putain de meeerde !!
Il eut la vision fugace d’une mâchoire de baudroie démesurément ouverte, un piège terrifiant plein de dents fines et acérées comme des aiguilles, juste avant que la première phalange de son doigt tombe en rebondissant dans le bac à vaisselle. Ivre de douleur et de rage, sans égards pour sa blessure pissant le sang, il attrapa la créature à pleine main, et la fourra fiévreusement dans le broyeur d’évier. La minute de folie qui s’ensuivit allait certainement lui valoir d’intéressants cauchemars pour le restant de ses jours. Le petit monstre poussait des couinements déchirants, plongé jusqu’à mi-cuisses dans la turbine, et transperçait la main qui l’emprisonnait de dizaines de morsures avec la rapidité d’une machine à coudre. Singer vous l’offre, pensa Hank, dans un délire de souffrances rubescentes et irradiantes. Il finit par se dégager, et appuya sur la tête de la katchina jusqu’à ce que le corps tout entier soit déchiqueté et réduit à l’état de fines particules recyclables.
Il contempla la scène du crime, révulsé. Sa main mutilée, agitée de spasmes incoercibles, pulsait douloureusement. On se croirait chez Hatch, le butcher shop de Crystal, songea-t-il, l’estomac au bord des lèvres. Gettysburg puissance 10. Du broyeur n’émergeait plus de la poupée que sa longue natte, qui avait fini par bloquer l’appareil. Avec ce qui restait du joujou de sa fille, inutile d’essayer de convaincre Bobbi de sa bonne foi.

Elle allait devoir se débrouiller avec sa découverte dans le petit bois, et les probablement nombreux congénères de miss-doigt-dans-le-cul.

= commentaires =

Lapinchien


tw
    le 12/10/2020 à 20:33:42
ça me rappelle que Stephen King a écrit le scénario d'un épisode de Xfiles avec une poupée https://www.youtube.com/watch?v=-7XwtLoMXnw
Castor tillon


    le 12/10/2020 à 23:40:36
Super, je ne me souvenais plus de cet épisode de la saison 5. Je les avais en cassettes vhs, mais j'ai tout foutu à la benne, bien sûr.
Cuddle


fb
    le 13/10/2020 à 10:22:25
Vraiment très très bon, j'adore le style de Castor tillon. Je ne sais pas comment mais il arrive à nous embarquer dans des trucs délirants comme si c'était normal. Ca m'a rappelé Chucky...souvenir souvenir.

Commentaire édité par Cuddle.
Lunatik-


    le 13/10/2020 à 11:03:12
Ça lui apprendra à fourrer le doigt dans le cul des gens, aussi, à ce malandrin.
Ça, c'est collector : "C’est très vilain de croquer les gens, espèce de salope !"

Et sinon, chapeau pour les références au divers romans de King (ah... Bobbi !), pour les détails plus vrais que nature comme le Butcher Shop de Crystal, pour les petits tics d'écriture kinguiens (Singer vous l'offre !)
De la belle ouvrage, flippante juste ce qu'il faut.
Lapinchien


tw
    le 13/10/2020 à 21:29:52
https://www.youtube.com/watch?v=n7KKfjFRw8w
Clacker


    le 13/10/2020 à 21:39:20
Castor Tillon s'est plié à l'exercice avec brio. Je suis loin d'avoir toutes les références, novice que je suis du King (ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit, j'adore Elvis), mais il me semble que le cahier des charges est plus que respecté.
Le tout avec un accent zonard, un poil burlesque, et une utilisation du caps lock bien sentie et parcimonieuse.

CEPENDANT §§§

C'est trop court, CMB
Castor tillon


    le 13/10/2020 à 22:15:28
Dans le même genre, on a aussi ce segment-ci, le premier de la série "Rêves et cauchemars". C'est tiré du recueil "Danse macabre", de Stephen King :
https://youtu.be/ufOMa3_rYvI
Castor tillon


    le 13/10/2020 à 22:49:48
"C'est trop court, CMB" :
Dès que je dépasse les 7200 signes, je tombe dans un profond coma asthénique dont seul un bisou sincère d'Olga Kurylenko (ou à défaut de Billie Eilish) pourrait me tirer #feignasseDortDansLAuge
Clacker


    le 14/10/2020 à 20:53:08
J'ai pas Kurylenko sous la main, mais mon chien est tout à fait russe. Je dis ça, je dis rien.
Et il chante plutôt bien, même sans autotune. Il paraît, si on tend bien l'oreille, qu'on peut entendre ses hululements jusqu'en Alsace.
Castor tillon


    le 14/10/2020 à 22:05:28
Très bien, va pour le chien. J'espère pour toi qu'il embrasse mieux qu'Olga Kurylenko.
Lapinchien


tw
    le 16/10/2020 à 16:04:43
Billie Eilish devrait être ton premier choix. J'aimerais qu'elle soit ma fille. Regarde comme elle est impliquée politiquement. https://www.youtube.com/watch?v=0wpBUcYzFG0
Lapinchien


tw
    le 16/10/2020 à 16:08:38
trop tard elle a déjà des parents https://www.youtube.com/watch?v=vuXDX8AQFZ8
Castor tillon


    le 16/10/2020 à 16:59:14
Billie Eilish est une fille bien. Et j'ai déjà une fille que j'admire énormément pour la même raison (sauf qu'elle chante comme... enfin pas comme Billie). Mais Olga, quoi !

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