Frigoulet le Chateau, 823 habitants. Son vieux manoir comtal, son atelier de fabrication de moufles en cuir célèbre dans toute la région (« Moufles de Frigoulet, rien n’est plus douillet » dit le slogan). Bourgade tranquille, en bordure de la forêt de Machecoule, où il ne se passe jamais rien, où le sablier de la vie coule paisiblement. « La plupart du temps, on s’enquiquine royalement » avoue Louis Tison, l’unique boulanger du village. L’occupation principale des habitants consiste à s’asseoir sur une chaise, sur le perron des vieilles maisons de pierre, pour regarder les voitures passées. Certains les comptent. Ainsi Armand Lefol, tient un carnet depuis plus de trente ans et rien ne lui échappe. « Une date au hasard ? Par exemple, le 10 novembre 1997, j’ai noté : 17 voitures, dont une camionnette et un break avec un vélo sur le toit ». Une véritable encyclopédie, Armand Lefol, doublé d’un historien officieux. « En 1742, le cousin du Roi de France, a séjourné à St-Garigou, c’est-à-dire à exactement 32 kilomètres de Frigoulet. C’est la première fois que quelqu’un d’un peu connu est passé aussi près de chez nous».
Frigoulet-le-Chateau, un village de France comme il en existe des milliers. Oui mais voilà. Tout va changer un jour de mai 2002. Lorsque la femme de Louis Tison, le boulanger, va faire une découverte macabre. En allant livrer sa miche de pain chez Germaine Lecloux, comme tous les matins, elle découvre le corps sans vie de la vieille femme, qui baigne dans son sang (« dans sa sanquette », comme l’exprime les gens d’ici). Son crâne est défoncé par un objet de style contondant, et, détail macabre, on lui a taillé les oreilles en pointes. Elle gît sur le parquet de la cuisine. La boulangère donne l’alarme. On appelle la gendarmerie de St-Garigou qui s’empare de l’affaire. On interroge les villageois, frappés de stupeur. « Les crimes, c’est dans la télé normalement » déclare le maire centre-droit, Edmond Pignole. « Jamais on aurait pu imaginer l’inimaginable ! » Le meurtre est atroce, et traumatise la population. « On avait peur de sortir, mème pour compter les voitures » avoue Jeannette Poitevin. « Mème pendant la guerre, on a pas eu ça. Pendant la guerre d’ailleurs, on a pas vu un seul allemand ni entendu un coup de feu. C’est à peine si on savait qu’il y avait une guerre. Sauf pour les topinambours. Là oui, on en a vu des topinambours».
Qui a pu en vouloir à ce point a Germaine Lecloux ? Une femme sans histoires, retraitée de l’éducation nationale. Bernard Perrin, dit Nanar, est gendarme à St-Garigou depuis 15 ans. Il n’a, je cite « jamais vu ça de toute sa carrière. Des chats écrasés, oui, j’en ai vu. Un hérisson aussi une fois ». On fouille dans le passé de la victime. « Peut-être un élève rancunier?» soumet le gendarme, du bout des lèvres. On parle aux voisins de Germaine. «Elle était discrète» entend-on le plus souvent. « Y’a bien une fois ou on s’est pris le bec à cause de la musique trop forte. Elle écoutait du Marcel Amont et elle avait monté le son de la TSF, il était presque 19 heure, on lui a dit qu’il y avait des gens qui souhaitaient dormir. Mais à part ça... » raconte une voisine désirant rester anonyme.
Les gendarmes, malgré toute leur bonne volonté, piétinent. On fait venir le célèbre détective Héraklès Navet de la ville. Un homme expérimenté, surnommé affectueusement commissaire Magret, à cause de sa façon de marcher en canard.
A la façon d’un fin limier, le détective va prendre le pouls du village, et peu à peu se fondre dans la population locale. C’est sa technique, celle de l’assimilation, faire partie du paysage de sorte qu’on ne le remarque mème plus. « Je m’habille comme eux, je prends leur accent, et je fréquente le café de Frigoulet » explique-t-il lors d’un reportage de France 3 à l’époque. « J’aide à la traite des vaches aussi, je coupe du bois, et je me suis mis à compter les voitures, bref je me plie aux traditions locales. C’est comme de l’actor studio, mais au service d’une enquête policière ».
Ainsi, malin comme un singe, Héraklès Navet va glaner ci et là des renseignements précieux. Surtout au Café Le Joyeux Luron, ou il passe des heures à tâter le terrain, à écouter, mine de rien, les discussions entre habitués. Il croit comprendre que la victime avait une liaison avec un certain Raoul Ledoux, un original qui vivait dans une caravane, un peu à l’écart du village. Il s’intéresse donc a ce personnage, haut en couleur, et découvre des choses stupéfiantes.
Des nombreuses légendes courent sur le compte de cet individu atypique. On dit que c'est un ancien légionnaire qui aurait déserté pour devenir prêtre dans les Cévennes. Puis qu'il aurait fait une courte carrière dans la musique - il aurait enregistré un single dans les années 60 sous le pseudonyme Herbert Lurette, pour ensuite travailler comme cadre dans une manufacture de bicyclettes en Mauritanie. Il aurait également eu trois femmes et une vingtaine d'enfants, ce qui est sujet à caution, comme est suspect son témoignage au sujet de son enlèvement par des êtres venus de l’espace qui lui aurait enseigné l’art de l’origami. Il vit dans sa caravane depuis une dizaine d'années, et est relativement discret, sauf lorsqu'il se promène en slip les soirs de pleine lune. "Il est pas méchant" confirme le maire. "Un peu siphonné du bocal, mais pas méchant". Le détective Navet va interroger Raoul sur cette éventuelle liaison avec la victime. Raoul ne nie pas. Certain soirs, lorsque la solitude la rendait morose, Jeannette venait frapper à la caravane de Raoul. "Deux solitudes qui se rencontrent, ça donne quoi à votre avis? On jouait au scrabble, aux dominos. Elle venait avec sa bouteille de Suze, on refaisait le monde en se tripotant. Rien de plus" explique spontanément l’homme de 64 ans. La police scientifique ayant découvert un poil sous un des ongles de la victime, poil appartenant peut-être à l’assassin, Raoul Ledoux coopère. De lui-même, il propose un de ses poils au commissaire, pour prouver son innocence.
Pendant ce temps, le détective travaille sur d’autres pistes. L’une mène à un mystérieux représentant placier. En effet, grâce au fameux carnet d’Armand Lefol, qui, rappelons-le, tient le compte scrupuleux des véhicules qui chaque jour traversent le village, Héraklès Navet remarque qu’une berline immatriculée dans le 77, de couleur prune, est passé le jour de meurtre, à 18h50, ce qui correspond à l’heure ou Germaine a été agressée, d’après le légiste, Paul Docuse, un albinos adepte du yoga tantrique.
Un habitant du village voisin de Marmelin-le-Pissou témoigne que, un peu avant 18 heure, le commercial a sonné à sa porte pour lui proposer une encyclopédie sur le vin. Ancien alcoolique reconverti dans les eaux et forêts, le témoin a refusé de discuter avec le vendeur itinérant, mais il est catégorique. Le véhicule du représentant est bien une berline de couleur prune immatriculé « pas de chez nous », selon sa propre expression.
Alors Navet, aidé des gendarmes locaux, va se mettre à la recherche du commercial. Une chasse à l’homme est lancée. Chronologiquement, ça se tient. Le commercial a quitté Marmelin à 18 heures. De Marmelin à Frigolet, il y a 10 kilomètres. Le représentant a donc eu le temps matériel de faire la route, de s’arrêter chez Germaine à l’entrée du village, de l’assassiner, puis de repartir dans sa berline. Le détective se demande quel serait son mobile. Rien n’a été dérobé, chez la veuve Ledoux. Peut-être l’œuvre d’un déséquilibré ? D’expérience, Navet sait que certains commerciaux sont prêts à tout pour écouler leurs marchandises. Lui-même a eu affaire, au cours de sa vie, à un vendeur de pommeau de douche agressif et qu’il a dû maîtriser d’une clé au bras. L’homme est finalement repéré dans un hôtel Formule 1 de la banlieue de Périgueux. Il nie tout contact avec Germaine Ledoux. Alors qu’a-t-il fait entre 18h et 18h40, heure à laquelle son véhicule a été aperçu à Frigoulet ? Le représentant, un certain Amédé Bouillon explique qu’en sortant de Marmelin, il s’est arrêté sur le bas-coté pour téléphoner à son patron, monsieur Vautrin, des Encyclopédies Ludique du Berry, ce que ce dernier confirmera.
La piste est donc abandonnée par le détective, même si le gendarme Bernard Perrin juge « difficile, mais pas impossible, de commettre un meurtre tout en s’entretenant au téléphone avec une tierce personne ». Là encore, c’est dit du bout des lèvres, sans réelle conviction.
Concernant l’analyse du poil par le laboratoire scientifique, la réponse tombe : aucune correspondance entre ce poil et le système pileux de Raoul Ledoux. Et pour cause. Le laboratoire précise que le poil bleu retrouvé sous les ongles de Germaine est un poil du tapis de la salle de bain de la victime.
Héraklès Navet semble sans solution. Un temps, on le voit errer, bougon, tirant nerveusement sur sa pipe, dans les rues de Frigoulet. Qu’est-il donc arrivé à Germaine Ledoux, en fin d’après-midi le 12 mai 2002 ?
Le criminel connaissait-il sa victime ? Est-ce un habitant du village ou un individu de passage ?
Navet n’est que l’ombre de lui-même. Un soir, alors qu’il le voit désœuvré sur un banc, le maire l’invite chez lui, en toute amitié. Les deux hommes partagent une andouillette et parle de tout et de rien. Un peu de l’affaire. La soirée se prolonge. Le maire est tout fier de montrer au policier un prototype de tire-bouchon hydraulique de son invention. Il fait une démonstration sur une bouteille de bourgogne. Le détective trouve l’engin un peu encombrant - il nécessite pas moins d’un litre d’eau du robinet pour fonctionner - mais efficace.
Les deux hommes se couchent à trois heures du matin.
Le lendemain, Navet a mal à la tête. Le gendarme vient de St-Garigou le chercher, pour le ramener à la ville, car l’enquête s’est enlisée, et les pistes n’ont rien donné. Dans le véhicule, Navet raconte sa soirée de la veille chez le maire. Il mentionne le tire-bouchon étrange inventé par le maire. Le gendarme tique alors. Il se souvient que lorsqu’ils ont fouillé la maison de Germaine, à la recherche d’indices ou d’un élément susceptible de les mettre sur une piste , ils sont tombés sur un brevet au nom de Germaine Lecloux, relatif à l’invention d’un tire-bouchon hydraulique. « Le maire a dit que c’était une invention à lui, vous êtes sur ? » demande Landrin. « Oui » répond Navet. « Il en était très fier. Il a dit que c’était la meilleure chose qu’il ait faite de sa vie. Son chef d’œuvre. ».
Le détective tique. Voilà qui est étrange. Peut-être un motif de dispute ? Edmond Lefol et Germaine Ledoux revendiquant tous les deux l’invention du tire-bouchon hydraulique !
Navet fait faire demi-tour au gendarme.
Monsieur le maire se trouva fort marri. Son alibi pour le soir du crime ne tenait pas. Héraklès Navet le cuisina, le poussant dans ses retranchements.
- Monsieur le maire ! Je n’irai pas par quatre chemin. Cette histoire d’invention, vous ne l’avez jamais digéré. Que Germain Lecloux vous grille la politesse, vous ne le supportiez pas. Je me trompe ?
- Nous avons créé à deux ce prototype! Mais c’est une idée à moi à la base. Elle m’a aidé, certes, mais j’ai fait le principal. Sans moi, pas de tire-bouchon hydraulique ! C’est mon bébé !
-La veille de cet odieux assassinat, j’ai constaté que sur M6 passait une émission sur les inventeurs et la marche à suivre pour déposer un brevet. Avouez! Vous avez regardé cette émission, et tout est remonté à la surface. Vous avez vu rouge. La rancune tenace !
- Et pour cause! Les gens voient le maire, l’homme public, il oublie le génie visionnaire. L’avant-gardiste.
- Vous allez pouvoir fréquenter l’atelier bricolage, à la maison d’arrêt.
Héraklès Navet sortis au soleil, allumant sa pipe. Une belle journée de printemps, assurément.
- Je vous ramène, monsieur Navet, proposa le gendarme Perrin.
- Faites donc, mon ami. Faites donc, murmura le détective.
LA ZONE -
Meurtre à Frigoulet, une vieille a cassé sa pipe. Les gendarmes locaux piétinent. Coup de bol, ils peuvent compter sur l'apparition quasi-miraculeuse d'Héraklès Navet, toujours prêt à donner un coup de main quand il s'agit de niquer le crime. = ajouter un commentaire =
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= commentaires =
Et voilà ! suffisait d'attendre, on l'a, le texte tant attendu de S.Cormary.
Enfin... On a vu pire. Ça se lit bien, même si le changement de temps, à la fin, fait un peu tache. Et puis, j'opte pour la licence poétique ici : "[...] sur le perron des vieilles maisons de pierre, pour regarder les voitures passées."
Mais le souci, c'est que c'est posé dès le début : or, si c'est licencepo, le reste du texte n'est plus dans cette tonalité, donc rapé. Et, si c'est juste une grossfote, bien ça met quand même un coup à l'entrain de lecteur, là dés le début.
Et puis les oreilles taillées en pointe, d'accord - mais le rapport avec le tire bouchon hydraulique ? Là aussi peut être une licence "absurde", mais j'ai pas trouvé que la tonalité du texte soit, pour le reste, tant absurde-light que trés Groland-like. Un peu comme si Jules Edouard Moustique avait développé un texte de Korbua. Sauf que... Ca décolle pas vraiment, cet humour ruralo-potache, ironique et légèrement moqueur, surtout parceque c'est fait et refait (les noms de famille et de ville marrants, les personnages caricaturaux au possible : est-ce qu'un jour on verra un vrai texte Zone sur le monde rural, qui ici comme souvent sert plus de prétexte qu'autre chose).
Donc, que ce soit temporalité ou tonalité, détail ou décor, c'est un texte qui tire à côté, pour moi. Peu faire beaucoup mieux vu les commentaires que j'ai lu sous d'autres textes.