LA ZONE -

BLABLA AND CIE

Le 11/03/2026
par XAVIER MONNET
[illustration] Une histoire parisienne de jean-foutre.
1988, montée de Pikes Pike. Ari Vatanen est lancé à toute berzingue dans son bolide de rallye. Il enchaîne les virages secs sur une route poudreuse comme pas deux, et tout ça avec une adresse de funambule et la sérénité d'un vieux moine. Alors qu'il approche du sommet de la montagne où doit aussi s'achever sa course, un rayon de soleil l'éblouit. Ari est à plus de 100km/h, sur l'une des pistes les plus dangereuses du monde. La moindre erreur ne pardonne pas. Sa réaction est iconique : il utilise sa main droite comme visière, et ne tient plus le volant que de la gauche.

    « Like a FUCKING boss », conclut Billie pendant que la vidéo youtube du court-métrage Climb Dance arrive à sa fin sur son Iphone posé contre ma bière, format paysage. Ça doit faire la vingtième fois qu'il me la montre, la vingtième fois que je fais semblant qu'il s'agit de la première pour ne pas gâcher la satisfaction qu'il doit avoir à partager sa culture-ultra-niche, mais je le fais, je le fais, parce que je l'aime bien malgré tout, mon pote Billie.
    Il me dit qu'il doit pisser. Il se lève. J'acquiesce d'un bref mouvement de tête son action pour signifier que mon attention ne s'est pas relâchée, que je ne pensais pas totalement à autre chose. Je décale mon tabouret. Il part en titubant.
    Boucan dans les rues de Paris, un type en Velib' se casse la gueule sur le trottoir.
    Ma clope me brûle les doigts, les lèvres. Je ne suis pas à la dèche mais je ponce toujours ce que je fume jusqu'au bout, question d'habitude. Je l'écrase en accordéon parmi l'amas de mégots qu'il y a dans le cendar. Nous sommes une dizaine à la table, sur la terrasse d'un bar à République, mais tout le monde fume comme un pompier.
    Je n'ai pas potes plus parisiens que ceux qui composent cette bande. Faut dire que ce sont d'abord ceux de Billie avant d'être les miens, lui, il est ici depuis la fin de son école de ciné. Moi, je viens fraîchement de débarquer à Paris et je ne connais encore personne. Alors j'observe, je m'adapte, j'apprends comme tout bon provincial à feindre l'image du parisien à mocassins pour m'intégrer. J'essaye de me faire apprécier d'eux avec fausse discrétion : je me tais ; je choisis mes mots ; je n'interviens que pour faire un effet qui, tout du moins je l'espère, sera remarqué.
    Depuis le peu de temps que je les cotoie, les gens de cette bande, j'apprends des informations royalement inutiles mais sympa à ressortir pour faire sourire la galerie. Chacun est un fourre-tout d'anecdotes loufoques, Sébastien, Max, Yanis, Héléna, Blanche, Lulu...
    Lulu, il préside au bout de la table. Il travaille à RTL pour les chroniques du soir, vers les je-sais-pas quelles heures du matin. Bref, très très tard. Avec sa barbe roussâtre de biker ricain, et puis surtout ses presque 2 mètres de haut, il n'a aucune peine à s'imposer où qu'il aille, quoi qu'il ait à dire. Il a toujours les histoires les plus perchées.
    Lulu boit une grosse gorgée de bière, la mousse s'accroche aux crocs de sa moustache. Il se racle la gorge, se tourne vers Max qui est assis à sa gauche :
    « Tu te souviens de Mike le poulet sans tête ??? Si si, j'en ai causé la dernière fois, bref... j'ai appris un truc de fou, tu connais la Grande Guerre des émeus ? Attends que je te raconte...»
    À la droite de Lulu, il y a Blanche. Elle rigole parce qu'Héléna lui montre des photos de la Marche des Teckels, la Paris Sausage Walk. Elle a de grandes dents légèrement jaunies par le tabac. J'ai un peu le béguin pour elle. On s'embrasse de temps à autre quand on est tous les deux bourrés, mais ça ne veut rien dire parce que je sais qu'elle a la galoche facile. C'est une nana foutrement libre, libre au sens plein du terme - et pas dans celui où elle imiterait le comportement d'un mec. Je crois qu'elle me fout les chocottes, et dans le fond j'adore ça. La dernière fois j'étais le cinquième gars de la soirée qu'elle embrassait. Je suis loin de connaître Paris sur le bout des doigts, mais je sens que Blanche ressemble à cette ville. Elle est Paris en ballerines, qui parle, invite, enjôle, repousse. Un vrai petit bouquet de promesses sans lendemain...
    Lulu a fini son histoire. Max se bidonne : « QUOI ? De grosses AUTRUCHES d'Australie ont gagné une GUERRE ? » J'entends aussi Yanis, qui a des ambitions dans la musique, causer des Shaggs à une meuf de la table, couverte de tatouages bien vénères d'inspiration japonaise, façon Yakuza, que j'ai déjà vu deux-trois fois mais dont je ne connais toujours pas le nom.
    Billie revient, pupilles méga dilatées, braguette ouverte, un coin de la narine taché de poudre blanche. Il tente de se frayer un chemin et loupe un enjambement entre deux personnes. Il renverse leur pinte remplie à ras bord et les bris de verre s'étalent sur toute la terrasse.
    Un alleeezzzzz général éclate et Billie s'excuse avec un rire dans la voix, car il sait très bien qu'il n'y a pas mort d'homme. Il reprend sa place et me tapote l'épaule.
    Un blanc de quelques secondes se prolonge.
    Je n'ai pas ouvert la bouche depuis 5 minutes.
    Je crois que c'est le bon moment pour en placer une.
    « Hé, je sais pas si vous savez, mais ChatGPT... »

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