J’aime Victor. Victor, je l’aime. Il est beau, il est fort. Quand je le vois, si fort, si beau, mon coeur bat la chamade. Il me faut toujours un peu de courage pour y aller.
Je me gare dans la rue. Je sors de la voiture avec l’air de quelqu’un qui va franchir un ravin. J’ouvre la porte de la boutique. Mes mains tremblent.
Il est là. Au milieu des carcasses, derrière le comptoir où s’étalent les jambons et les escalopes, il me regarde en souriant de tous ses tatouages qu’il a sur ses avant-bras, sa nuque, ses doigts.
“Qu’est-ce que je vous sers ma p’tite dame ?”
Encore une fois il ne m’a pas reconnue. Il ne me reconnait jamais. Pour lui, je suis invisible. Pour moi, il est toute ma vie, mes fantasmes, mes nuits, mes rêves. Son prénom c’est Victor. Un jour je lui dirai : “Bonjour Victor”. Un jour j’aurai le courage. Mais comment pourrait-il me regarder ?
“Deux escalopes s’il vous plait.”
J’ai une vie assez pitoyable depuis que j’ai décidé de ne plus répondre aux injonctions féminines que la société nous serine chaque jour. Sois belle, souris, sois forte, sois féministe. Que ce soit du côté des hommes ou des féministes, j’ai tiré un trait là-dessus courageusement. Je suis libre et indépendante, vierge et taciturne, avec des poils sur les jambes et l’oeuvre complète de Houellebecq dans ma bibliothèque. Fini les carcans. Résultat, je suis invisible aux yeux des hommes, traître aux yeux des féministes, je n’ai pas d’amis et je méprise tout le monde.
Excepté Victor.
Je vis dans une petite maison de deux étages à Romainville, héritage de mes parents, ce qui fait de moi une presque rentière qui n’a pas les moyens de se chauffer. Pour vivre et arranger un peu cette bicoque de deux pièces, je suis obligée de “faire la pute” sur les réseaux. Je fais des chroniques littéraires sur des livres que j’ai détestés. C’est Karima, ma voisine, une jolie nana qui montre ses ongles, ses lèvres, son cul parfois, ses jambes, enfin tout ce qui fait vendre, qui sert de présentoir aux bouquins dont je dis autant de bien que j’en pense de mal.
Moi, il y a belle lurette que j’ai arrêté de me montrer, ou même de me regarder dans la glace. Je mange n’importe quoi, je fume, je bois, ma maison ne ressemble à rien, je porte ce que je trouve dans le placard, où j’ai rangé définitivement ma féminité. Il y a bien une petite robe, que je regarde parfois avec amour, comme une autre moi-même, mais elle y reste.
Au fond, cette vie me plait. Je lis, j’écris des chroniques, je ne sais même plus ce que c’est que le sexe. Mon clitoris n’est qu’un mot grec à la jolie mélodie, mon vagin n’a rien vu depuis ma dernière visite chez le gynéco. Je dors souvent tout habillée. Le noir est moins salissant. J’aime l’idée de répondre aux exigences écologiques. Ne pas faire le ménage, ne pas manger, ne pas salir, ne pas dépenser d’argent. J’ai même des toilettes sèches, au fond de la cour, vestige du temps de ma grand-mère, parce que je n’ai pas les moyens de me faire installer des toilettes neuves. Il y a le trou, les planches, et au fond, on peut voir les cacas qui flottent dans le gluant de la pisse et du sang. Je regarde cela parfois avec philosophie.
“Au revoir ma p’tite dame!
-Au revoir, … monsieur!
Voilà. Les battements de mon coeur peuvent cesser leur danse endiablée. J’embarque mes escalopes et je laisse Victor embellir la boucherie. Mon cher Victor. Je n’ai pas eu le courage de prononcer ton nom. Comme j’aimerais que tu me prennes sauvagement sur la table au milieu des saucisses et des côtes de porc. Je rentre et je parle tout haut. je m’invente la vie que j’aurai, avec lui, nous aurions des enfants, je lui lirais du Boulgakov, il hacherait au couteau des steacks hachés pour les gosses. Je m’invente un dialogue imaginaire :
“-Je ne savais pas que tu m’avais remarquée.
-Mais si, voyons. je vois bien que sous tes pulls XXL et tes lunettes d’institutrice, tu as un joli corps et un visage pas si moche. Je n’ai pas besoin que tu te mettes en avant pour moi, je t’aime comme tu es.”
Un bruit attire mon attention quand j’ouvre la porte qui mène à la maison. Un petit bruit comme un sanglot lointain. Une voix étouffée, un rire peut-être. Un cri. Je fais tomber les escalopes par terre. Ce que je vois, là, sur ma moquette, c’est inouï. Mon chat est en train de souffler sur une petite chose un peu plus grosse qu’un ballon, plus longue aussi, qui se met à gesticuler et à crier de douleur. Je chasse le chat et saisis la chose par le bras. Il couine, se tord, et me regarde apeuré.
-Pitié, pitié… ne me tuez pas !
Surprise de l’entendre parler, je le lâche et il s’étale sur le sol en hurlant de douleur. Je me mets à quatre pattes et je l’observe. Il se relève, se frottant les coudes et les jambes, et en me voyant si près, il se met en boule, les mains sur la tête. Heureusement, la moquette a amorti sa chute. Je regarde cette anatomie que je connais bien, version miniature. C’est un homme, mais pas plus gros qu’un chaton. Je chuchote :
-Qui… qui êtes-vous ?
Il retire ses bras qui entourent son visage et se redresse. Il a le crâne en obus, chauve, un visage en forme de poire, des yeux en accordéon, une bosse sur le dos, et des membres courts, et il est plutôt rondouillard. Il sourit, et je le trouve encore plus laid quand il montre ses dents.
-Je suis un homme. Je m’appelle Blurp. Pitié, ne me faites pas de mal ! Je suis si malheureux.
-Venez, je vais vous soigner.
Je l’emmène avec moi dans la salle de bain. Il a des traces de griffes sur tout le corps, mais on dirait qu’il n’a rien de cassé. Si je n’étais pas arrivée, je chat lui aurait réglé son compte ! Blurp me raconte qu’il vient d’un monde parallèle, où les humains sont plus petits qu’ici. Il n’a jamais été très aimé là-bas, trop grand, trop gros. Ce matin il est tombé dans un trou et il a atterri au bout de ma rue.
-C’est la première fois que quelqu’un me soigne comme vous faites. Je vous en suis reconnaissant.
-Oh, ne me remerciez pas ! C’est tout naturel.
-J’ai vu en rentrant par un soupirail que vous avez une sacrée bibliothèque.
-Oui, c’est vrai ! Vous aimez lire ?
-Oui, je suis un grand lecteur dans mon monde. Je prendrai plaisir à lire vos auteurs.
-Vous ne connaissez pas nos auteurs ? Vous ne connaissez pas Boulgakov?
Je décide de garder Blurp chez moi. Il est petit, il est mignon, et on s’est trouvé pas mal de points communs en parlant jusqu’au petit matin. Lui aussi n’avait pas beaucoup d’amis là-bas. Je lui ai fait goûter du vin rouge, il a été complètement saoul, tellement saoul qu’il est tombé de sa chaise, et s’est fait une grosse bosse sur le crâne.
Il faut que je fasse attention avec le chat, mais pour le reste, ça va. Cela fait deux jours qu’on ne se quitte plus. Il m’aide à lire les merdes qu’on m’envoie, et que je balance à la poubelle après qu’ils ont fini dans les bras de ma belle voisine. On a les mêmes goûts avec Blurp, pour les livres et les légumes. Il mate un peu mes seins quand je le prends dans mes bras pour le déplacer, mais je fais semblant de ne pas le voir. Je crois que ça me plait bien.
Un soir, on discute dans le lit, après avoir bien picolé, et je sens que je suis en train de m’endormir pendant qu’il me parle d’un poète maudit de son monde. Je ferme doucement les yeux, et je le sens, l’air un peu hagard, se coucher contre moi. Par paresse, par curiosité, je le laisse faire et je le vois glisser sous les draps. Oh! quelle surprise, quelle sensation délicieuse m’envahit! Il se met entre mes cuisses, je le sens gesticuler contre ma fente, et pendant que je commence à gémir, il entre dans mon vagin si gentiment que je ne fais rien pour l’en empêcher. Qu’est-ce qu’il fout là-dedans, je ne sais pas, mais à force de gesticuler, je sens que je suis en train de perdre le contrôle. Quelque chose monte en moi, encore, et encore, et je crie, jouissant pour la première fois de ma vie.
Quand il sort de dessous les draps, il sourit, tout mouillé, tout essoufflé, et je le blottis contre mes seins. Il a l’air d’avoir aimé lui aussi.
Depuis, nous ne nous quittons plus. Il fait ses incursions dans mon vagin autant de fois que je lui demande. Je me sens soudain un petit peu plus en paix avec la femme qui vit en moi.
Ce matin, je me suis même maquillée. j’ai mis ma belle robe noire. Elle sent un peu la poussière alors je mets de l’eau de cologne, seul parfum qui reste chez moi. C’est le jour des courses, et je dois aller acheter des escalopes pour le chat. Blurp vient avec moi, confortablement installé dans mon sac à main, et cela me fait sourire de savoir qu’il est là, au chaud, contre mon flanc. J’entre dans la boutique et Victor est là. Il se retourne, me regarde et sourit.
-Bonjour, dit-il. Qu’est-ce que je vous sers mademoiselle ?
-Deux escalopes de poulet s’il vous plait.
-C’est pour une belle salade, C’est ça ?
Il sourit un peu gêné. Il rougit. Je ne comprends pas pourquoi il sourit.
-Euh… je ne sais pas encore avec quoi je vais l’accompagner.
-Oui, euh, pardon, c’est une mauvaise plaisanterie… Vous êtes nouvelle dans le quartier ?
Dans mon sac, Blurp fait des cabrioles.
-Non, euh, si, enfin, oui. Oui, je suis nouvelle.
-D’accord. A bientôt alors.
Je sors de la boucherie, Blurp s’esclaffe.
-Tu n’as pas compris la contrepèterie ? une escalope sur une belle salade ? Un escalade sur une belle sal…
-Oh!!! Mais pourquoi il a dit ça ??
-Il te drague, pardi !
-Tu crois ?
-”Vous êtes nouvelle dans le quartier ? A bientôt mademoiselle.”ricane Blurp en imitant la voix de Victor.
Je pense à Victor toute la soirée. Blurp semble contrarié de me voir si pensive. Je fais à peine attention à lui et ne remarque pas qu’il part dormir dans le salon, sur l’étagère. Je ne pense qu’à Victor, qui m’a appelée Mademoiselle.
Deux jours plus tard, je me prépare pour retourner à la boucherie. Cette fois-ci j’ai lavé la robe et j’ai mis du parfum et du rouge à lèvres. J’hésite à prendre Blurp, qui insiste pour m’accompagner. Nous nous sommes à peine adressé la parole depuis deux jours. Il monte dans mon sac, mais au moment où je rentre dans la boutique, il saute dans mon corsage et glisse dans ma culotte.
-Tiens, vous revoilà ! me dit Victor. Comment vous appelez-vous au fait ?
-Amélie.
-Quel joli prénom. Il vous va si bien. Qu’est-ce que je vous sers alors ? Deux escalopes ?
-Oui, c’est bien ça ! Hi hi !… Et vous, c’est Victor, votre prénom ?
-Mais oui ! C’est écrit là, eh, eh !
Pendant que le silence s’installe, je sens mon Blurp me rentrer dans le vagin sans précaution. Je pousse un petit cri, Victor me regarde avec un étonnement amusé. Blurp chahute là-dedans comme s’il faisait des pirouettes dans un sac de couchage. J’ai soudain très chaud.
-ça vous dirait qu’on prenne un verre ensemble un de ces jours ? me dit Victor.
-Hmmm, dis-je, la bouche entrouverte. Hmmm ouiiiii, jjjjjj’aimerais çaaaaa…
-Super, super. Ce soir, ça te va ?
-Oh ouiiiiii, oh, ouiiiii ce soir. D’accord.
Les yeux de Victor brillent. Il se penche vers moi les lèvres entrouvertes, et me touche le bras du bout de ses doigts aux ongles tachés de sang séché. Il chuchote :
-Viens chez moi, je sens qu’on va bien s’amuser tous les deux. T’as l’air d’être une sacrée coquine.
Je me mets à hurler comme une truie. Blurp m’a mordue. Je me baisse. Une flaque de sang se répand sur le sol. Le sourire taquin de Victor se transforme en moue dégoûtée.
-Bon ben, on reparle de tout ça quand t’auras arrangé ta tuyauterie !
Honteuse, je plaque le sac des escalopes sur mon entrejambe qui coule, je cours jusqu’à la voiture.
-Sale bête, sale bête ! Tu vas voir un peu… Comment as-tu pu me faire ça !
Arrivée chez moi, je cours jusqu’aux toilettes au fond du jardin, Blurp toujours enfermé dans mon vagin que je contracte au max pour qu’il ne puisse pas s’échapper.
-Tu l’as fait exprès, hein? Avoue ! Tu es un sale jaloux !
Je me pose sur le siège, et je pousse un grand coup pour l’éjecter. Je sens un flop quand il glisse de mon col et un floc quand il tombe dans la cuve.
Il est là, au fond du trou, le visage surnageant dans un liquide gluant.
-Je ne sais pas nager ! Je vais me noyer, sors-moi de là !
Je le regarde une dernière fois, et puis j’éteins la lumière et ferme la porte. Ses cris étouffés s’entendent à peine. Dehors, les étoiles filantes ressemblent à un feu d’artifice et je les contemple en pensant à Victor. Demain, j’irai m’acheter des robes, des parfums, des dessous. Demain, c’est Victor que j’aurai en moi.
Le silence est revenu, plus aucun bruit ne me parvient de derrière la porte du cabanon.
Adieu, Blurp !
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Alors j'ai vraiment kiffé ce texte complètement barré, même si certains passages étaient attendus.
J'aime bien ce genre de perso à la dérive. La fin est expéditive, mais bon, on peut pas tout avoir.