La pluie tambourinait sur les dalles verdâtres du quai détrempé, où l’eau s’accumulait en flaques grisâtres et glissantes.
Le long de l’allée, des cabanes de planches sales, luisantes de sel, se serraient comme des soldats fatigués sous les lampes à pétrole qui vacillaient au vent.
À son extrémité, le Kraken’s Bar tenait debout par miracle : une bâtisse trapue en bois noirci par les embruns, construite à la va-vite avec les autres baraques par les premiers prospecteurs quatre mois plus tôt.
Au-delà, à travers les mailles d’une brume épaisse, se devinait la cité cyclopéenne : d’immenses blocs de pierre verte, habillés d’algues anciennes, des arches hostiles noyées d’ombres et des murailles titanesques qui bravaient sans mal les morsures des vagues déchaînées.
Nul ne sait quel peuple a pu bâtir cette ville démesurée, surtout en plein cœur des flots noirs et torturés d’Innwater. Et son apparition était un mystère. Certains disent que la simple baisse des eaux en était la cause tandis que d’autres évoquent des légendes marines oubliées, de savoirs engloutis qui survivaient seulement dans les mots échangés entre deux histoires au coin du feu.
Aucune fouille sérieuse n’avait encore été menée ici : les archéologues réputés manquaient de bras et d’autres lieux de même nature, plus vastes encore, avaient été découverts au sud-est où ils accaparaient tous leurs moyens.
La proximité de rivages avait aussi dû faire pencher la balance. Ici, nous étions livrés à la mer grise et aux bourrasques violentes, coupés de toute terre rassurante, seuls au milieu de nulle part.
L’enseigne du Kraken’s Bar oscillait au bout de sa chaîne, grinçante et rouillée. À l’intérieur, les hommes, sans doute trempés et las, buvaient et attendaient en silence. Dehors, la ville titanesque et inquiétante dormait, léchée par la pluie et le vent marin.
L’air était saturé d’odeurs de poisson, de sel, d’algue. L’inquiétude, elle, s’infiltrait comme une maladie dans les esprits, indifférente aux maux qui hantaient déjà les corps.
J’entrai sans frapper, rabattant sur mon front le feutre détrempé de mon chapeau. Mon manteau de cuir lourd d’eau saline, luisait sous la lumière verte des néons et gouttait sur un sol déjà noyé.
Mes bottes faisaient un bruit de succion dégoûtant et j’ai traversé la salle sans saluer personne, dans un silence dérangé par la tempête qui s’agitait dehors et secouait les vitres.
Au comptoir, il y avait un type au physique maigre et au visage tanné, les reflets verts lui donnaient un air malade. Sans un mot, il tendit sa main ridée pour un paiement. À la place, j’ai tendu mon badge : « Inspecteur Caïn » et il s’est empressé de préparer ma commande, le visage ayant perdu toute contenance. Il sait pourquoi je suis là et qui m’envoie.
J’ai choisi le coin du comptoir où je pouvais m’adosser au mur moite du fond. De là, j’avais une vue parfaite sur tous les clients et sur la porte d’entrée.
La lueur verdâtre des tubes lumineux semblait lutter pour ne pas s’éteindre, et projetait des reflets aquatiques sur les parois du bar imbibées d’humidité, donnant un air étrange de rêve marin à l’atmosphère.
Inquiétant. Mais j’ai l’habitude de ce genre d’endroit, c’est la troisième fois qu’on me fait intervenir sur un site comme celui-ci.
À mon arrivée, les visages s’étaient renfoncés dans les cols des manteaux et les regards s’étaient noyés dans les verres sales. Les gens étaient effrayés que je puisse leur poser des questions. Ils savent ce que cela peut coûter de parler aux autorités.
La pinte arriva, le barman la déposa avec nervosité, effrayé que l’on puisse se méprendre et croire qu’il me soufflait des confidences.
La mousse formait une couronne, blanche et fière, sur le liquide sombre et dégoulinait légèrement sur le bois taché de sel. Je me suis amusé à déplacer le verre pour aligner plusieurs anneaux de condensation sur le comptoir avant d’en boire quelques gorgées. Même la bière avait un goût de mer ici, mais ce n’était curieusement pas désagréable.
Sur les figures attablées aux tables grossières, j’essayais de lire les expressions, mais c’était une entreprise ardue avec la luminosité ambiante qui les rendaient informes et avec leurs tentatives de dissimulation.
En balayant la salle, mes yeux accrochèrent les trophées de pêche cloués aux murs : crânes de poissons aux orbites béantes et aux dents fines comme des aiguilles, ainsi que des bocaux où flottaient des substances gélatineuses d’origine obscure.
Sur ces observations, je me remis en mémoire le rapport :
Trois hommes appartenant au groupe des prospecteurs arrivé il y a des mois ont bravé l’interdit et s’étaient aventurés dans la cité inquiétante. Pas très loin de la première arche monstrueuse, ils avaient trouvé l’entrée d’une galerie, l’endroit rêvé à leurs yeux pour dérober quelques reliques et les revendre discrètement. Un larcin discret et rentable, sans aucun danger. C’est ce qu’ils ont cru.
On a retrouvé deux corps, ou du moins, ce qu’il en restait. Des morceaux s’étalaient, éparpillés le long d’un couloir taillé dans une roche d’un vert malade ; la pierre, à peine rougie, semblait avoir sucé tout le sang.
Un homme a été découvert vivant, à genoux, le visage portant des lacérations qu’il s’était lui-même infligées et les yeux exorbités comme s’il avait vu un cauchemar innommable. Il hurlait de façon hystérique des mots que personne ne comprenait.
Plus loin, adossé à un pilier de la galerie couvert de runes humides, gisait un autre prospecteur. Ses bras enserraient une tablette de pierre incrustée de coquillages sales et de nacre ternie. Il la serrait si fort qu’on dut lui briser les doigts pour la lui arracher. Ses lèvres bougeaient frénétiquement mais aucun souffle n’en sortait pour en former des mots.
L’entrée du lieu été scellée à la hâte avec des planches de bois récupérées d’une cabane qui ne servait plus à personne — le malheureux qui y vivait s’était perdu en mer il y a quelques semaines.
On n’avait pas jugé nécessaire de prendre d’autres mesures : plus personne n’osait s’aventurer dans la ville depuis ce jour-là. L’affaire avait refroidi l’avarice de tous ceux qui rêvaient de trésors enfouis.
La tablette fut gardée un temps, par le chef des prospecteurs, dans une boîte verrouillée et enroulée, à défaut de mieux, dans un torchon crasseux. On disait qu’elle causait d’étranges effets délirants sur tous ceux qui tentaient de la lire.
Mais, un matin, elle avait disparu. Et l’homme qui la possédait aussi. La peur, comme une marée froide, a pris une telle ampleur dans le cœur des gens qu’ils ont fini par lancer l’alerte, à contrecœur. Je vous l’ai déjà dit, ils n’aiment pas les flics.
Et me voici donc : mandaté pour évaluer la situation, mener l’enquête préliminaire et déterminer s’il fallait alerter la capitale pour retrouver l’homme enfui avec l’objet maudit et évacuer tous ceux qui restaient ici.
Je fis tourner la bière dans ma main, la mousse s’était affaissée depuis un moment.
C’est alors qu’il est entré.
Je le vis d’abord dans le miroir ébréché derrière le comptoir avant de tourner la tête : un géant, près de deux mètres, vêtu d’un manteau de pluie luisant, usé, taillé pour affronter les assauts de la pire des tempêtes. L’odeur qui l’accompagne me frappa dans la foulée : une immondice poisseuse, née de l’association de poisson pourri et de décomposition.
Une capuche rabattue et une écharpe cachaient son visage. Les clients cessèrent de respirer et le barman, blême et nerveux, ne pouvait s’empêcher de me jeter des coups d’œil angoissés.
L’inconnu marcha jusqu’au comptoir, récupéra sans un mot un sac en toile tressé que lui remit le barman et fit volte-face pour ressortir sous la pluie, avec dans son sillage son parfum ignoble.
Tout ceci sentait la mauvaise histoire. Alors, je me suis levé, abandonnant la pinte vide et suivi cet étrange personnage dans la nuit battue d’embruns, là où m’attendait une histoire ancienne, mangée par le sel et le mal.
Une cité cyclopéenne a émergé des flots noirs d'Innwater. Sur le campement de fortune des prospecteurs, la peur s'est installée depuis qu'une expédition dans les ruines a mal tourné. L'inspecteur Caïn débarque pour évaluer la situation et comprend vite que quelque chose de plus ancien que les hommes rôde encore. = ajouter un commentaire =
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Les promos de la Zone, pour un texte acheté, un demi texte ponctionné. Avec quand même un supplément de concordance aléatoire, faut pas trop braquer le client.
Belle enculerie, j'apprécie.