Le Lissographe
SCÈNE 1 — Matin de verre
Je sors de la médiathèque avant l’ouverture, par habitude plus que par zèle. L’air a cette douceur froide des matins de côte, mais sans l’humidité normale : une douceur polie, comme si quelqu’un avait passé un chiffon sur le vent. Les vitrines de la rue principale portent une buée fine, uniforme. Rien d’étrange, à première vue. Sauf que, sur trois devantures espacées de vingt mètres, la buée dessine la même hésitation.
Un pli — pas une goutte, pas une trace de doigt — un pli dans le reflet.
Je m’approche de la boulangerie. Le néon intérieur est éteint ; la vitre renvoie mon visage et le trottoir derrière moi. Dans ce renvoi, une ride tremble, puis se répète, trois fois, à intervalle régulier, comme une lettre qu’on aurait oublié d’apprendre. Je change d’angle. La ride change aussi, mais conserve la même logique, la même obstination, comme si elle attendait mon regard pour se remettre en place.
Je recule, traverse, teste une autre vitrine. Même motif, au même endroit relatif : à hauteur de bouche, juste là où une respiration viendrait s’écraser. Le métal poli du distributeur de billets, plus loin, le porte aussi : une courbe à peine visible qui ne devrait pas être là. Sur l’inox du banc, une mince brillance insiste, trop nette, trop propre.
Je pense : condensation. Je pense : hasard. Et immédiatement, quelque chose en moi refuse le hasard avec une fermeté calme, administrative. Il doit y avoir une cause. Un courant d’air. Un produit utilisé par les commerçants. Une nouvelle isolation. Je pourrais vérifier, recenser, comparer. Mettre en ordre.
Un pas de côté : l’écran noir de mon téléphone, dans ma main, attrape le monde et le rend plus sombre. La ride s’y dédouble, comme si elle aimait ce support. Je ravale une sensation de sel sur ma langue — une salinité sans mer.
« Madame ! »
Un enfant, cartable trop grand, s’est arrêté près de moi. Sans me regarder vraiment, il lève l’index et, avec la lenteur appliquée de ceux qui recopient, suit la ride sur la vitre. Son doigt glisse, dessine le pli, puis le répète. Une, deux, trois fois.
Il sourit, très légèrement, comme si c’était un jeu qu’on lui avait déjà montré.
SCÈNE 2 — La cuve au sel
Maïlo m’attend au bout de la digue, là où la ville cesse de faire semblant d’être une carte postale et redevient un assemblage de tôles, de béton et de rouille. Il a ce sourire pressé de ceux qui ont trouvé quelque chose et qui, déjà, en sont un peu la propriété.
— C’est dessous, dit-il. Je te l’avais dit. C’est pas “un tag”, Iris. C’est… autre chose.
L’usine désaffectée tient encore debout par inertie. Une masse sans fenêtres, mangée par le vent. L’air y est différent : pas plus humide, au contraire. Plus lisse. Comme si la poussière elle-même avait été essuyée.
Nous passons une clôture ouverte par habitude, descendons une rampe qui conduit au ventre du bâtiment. À chaque pas, le bruit de nos semelles change : le béton sonne creux, puis sourd, puis presque mou. Au bas, une porte métallique pend sur un gond. Maïlo la pousse du bout du pied. Le grincement est bref, puis s’éteint trop vite, avalé par un silence poli.
La cuve est là.
Un cylindre immense, éventré sur un côté, où la mer a dû entrer autrefois par caprice, puis se retirer en laissant sa mémoire sèche. Les parois sont tapissées de sel figé, d’un blanc qui n’a rien de propre : un blanc de dépôt, de patience. Pourtant, sur une bande à hauteur d’épaule, le sel a été poli par je ne sais quoi — ruissellement, frottement, souffle — jusqu’à devenir une surface qui prend la lumière et la rend comme un miroir.
Je m’approche. Je ne regarde pas “dedans” : je regarde ce que ça renvoie. Mon visage, la lampe de Maïlo, une portion d’échelle rouillée… et, derrière tout ça, une profondeur qui n’a pas de droit d’exister dans une paroi.
Ce n’est pas une hallucination : c’est un plan.
Dans une poche d’eau stagnante au fond de la cuve — un éclat sombre, pas plus large qu’une assiette — se tient, quand je me place exactement au bon endroit, un réseau de lignes et d’arêtes qui ne sont pas des reflets du plafond. Un dessin trop vaste, trop dense. Une cité.
Je sens ma bouche se dessécher et, en même temps, un goût de sel sans eau me remonter sous la langue. Une certitude monte avec lui : ça s’organise. Ce n’est pas “beau”, ce n’est pas “symbolique”. C’est structuré, et donc, quelque part, compréhensible. Je pourrais le relever. Le comparer. Le mettre en ordre.
Maïlo lève déjà son téléphone. Il filme en retenant son souffle, comme si le moindre bruit risquait de froisser la surface.
— Regarde, murmure-t-il, en pivotant doucement. Là… là… tu vois ?
Je vois. Je veux voir mieux. Je bouge d’un centimètre, puis encore : l’image se perd et revient, comme si elle exigeait l’angle exact. Je note mentalement la position de mes pieds. Je veux la retrouver. Je sais que je reviendrai.
Maïlo arrête l’enregistrement, puis le relance aussitôt — rituel minuscule, réflexe moderne, preuve contre la folie. Il fait défiler la vidéo. Pendant une fraction de seconde, au moment où la lampe traverse la bande polie, mon reflet dans la paroi tourne la tête… avec un retard presque imperceptible.
Ou une avance.
SCÈNE 3 — Écran noir
Je rentre trop tard pour que la ville ait encore des bruits. Les rues sont lavées de leurs voix comme après une pluie, sauf qu’il n’a pas plu. J’ai l’impression absurde — et tenace — d’avoir quitté une surface et d’être revenue sur une autre.
Chez moi, je n’allume pas tout de suite. Je pose mes clés, je retire mes chaussures avec la précision de quelqu’un qui veut laisser le moins de trace possible. La cuisine sent le savon ancien. Rien n’est déplacé, pourtant quelque chose a changé : l’air a cette douceur vernie que j’ai respirée sous l’usine, comme si une main invisible avait déjà commencé à lisser mon intérieur.
Je pose mon téléphone sur la table. Écran éteint. Noir.
Le noir attrape la pièce et me la renvoie, mais pas exactement. Une ride traverse le reflet, fine, obstinée, à hauteur de mon visage. Elle n’est pas sur le verre : elle est dans la façon dont le verre décide de me rendre la lumière. Je bouge la tête. La ride suit. Je recule. Elle garde la même logique, comme un signe qui se remet en place dès que je cesse de le regarder directement.
Je me surprends à compter — une, deux, trois — comme ce matin sur la vitrine, comme le doigt de l’enfant. Je déteste ça. Et je veux comprendre.
C’est là que la migraine commence. Pas un mal de tête ordinaire : une pression géométrique, comme si quelqu’un essayait de faire entrer un angle impossible derrière mon front. La douleur n’a pas de pulsation ; elle a une forme. Je porte la main à ma tempe, et je sens ma peau un peu trop lisse, comme si elle avait été frottée. Dans ma bouche, sans raison, le goût de sel revient — un sel sec, sans mer, qui ne désaltère pas.
Je rallume l’écran. Le signe disparaît dans les couleurs. Je l’éteins. Il revient, aussitôt, patient. Il attend le noir.
Je fixe mon propre reflet. Mes yeux, cernés, un peu brillants. Je cligne.
Le reflet cligne après moi, avec un retard si bref qu’il pourrait être une fatigue de ma vision. Je recommence, lentement. Cette fois, le reflet cligne avant. Une micro-seconde, pas plus — juste assez pour que mon corps comprenne ce que mon esprit refuse : il n’imite pas. Il propose.
Je respire. Je cherche une explication. Condensation. Défaut de dalle. Persistance rétinienne. Tout ce que je sais et que je peux aligner.
Ma main attrape un chiffon. Sans décision nette, je me mets à essuyer l’écran. Un geste doux, circulaire, obstiné. J’efface les traces qui n’existent pas. Je polie jusqu’à ce que le noir devienne parfait.
Et quand il est parfait, la ride est plus nette.
SCÈNE 4 — Comité de nettoyage
Le lendemain, un mail m’attend dans la boîte de la médiathèque avant même que j’aie fini mon premier café. Objet : Phénomène de condensation — réunion de coordination. Je le lis deux fois, avec cette attention aiguë qu’on réserve aux choses qui ont l’air banales et qui, pourtant, vous touchent d’un peu trop près.
La salle municipale sent le plastique des chaises empilées et le désinfectant frais. On a ouvert les fenêtres, mais l’air reste étonnamment lisse, comme si le dehors avait été filtré avant d’entrer. Autour de la table : Madame K., tailleur impeccable, cheveux tirés ; un technicien des services de voirie ; une commerçante au visage inquiet ; deux employés de nettoyage, blouses blanches ; et moi, parce que “vous gérez les archives, donc la traçabilité”.
Madame K. ne perd pas de temps.
— Nous avons plusieurs signalements de vitrines embuées présentant des motifs. Nous ne savons pas encore si c’est un phénomène atmosphérique, un produit utilisé par certains commerces, ou une… — elle marque un temps, choisit le mot le plus neutre possible — …contamination. L’objectif est simple : éviter la panique, éviter les rumeurs, et traiter ça comme un incident d’hygiène urbaine.
“Traiter”. Le mot tombe comme une solution.
Le technicien déroule des photos imprimées. Sur le papier, le motif est pâle, presque absent. Mais on le devine, dans les zones sombres : une ride répétée, une courbe insistante. La commerçante dit qu’elle a retrouvé la même chose sur le miroir des toilettes. Un autre raconte que le banc devant la poste “brille” d’une façon bizarre.
— On va nettoyer, conclut Madame K. On va standardiser les produits. On va communiquer sobrement : condensation inhabituelle due à des conditions particulières. Et on documente tout, pour centraliser et éviter les interprétations.
Les mots “éviter les interprétations” devraient me soulager. Ils me donnent, au contraire, une petite envie nerveuse de prouver que je suis capable d’interpréter mieux que les autres.
— Iris, reprend Madame K., j’aimerais que vous centralisiez les images. Photos des commerces, des agents, des habitants. Vous avez l’infrastructure. On va classer par rue, par heure, par support. On fera un point quotidien.
Je hoche la tête. Ce que j’entends n’est pas “vous allez classer”. Ce que j’entends, c’est : on remet de l’ordre. On gère.
La première tournée de nettoyage a lieu dans l’après-midi. Je reste à l’accueil, mais je vois les agents passer, seaux et raclettes, gestes méthodiques. Les vitrines deviennent transparentes, impeccables. La ville semble respirer mieux. Les gens sourient un peu plus facilement. Certains disent : “Voilà. C’était rien.”
Le soir, les premières photos arrivent sur mon serveur. Et là, je comprends le piège.
Sur les vitres nettoyées, les glyphes — car je n’arrive plus à les appeler autrement — paraissent moins brouillés, moins accidentels. Comme si le nettoyage n’avait pas effacé le motif, mais l’avait débarrassé de ce qui le rendait incertain.
Plus net. Plus lisible.
Plus précis.
SCÈNE 5 — La ville douce
En deux jours, la ville change de manière si progressive qu’on pourrait croire que c’est elle qui s’est toujours tenue comme ça : retenue, propre, presque reconnaissante. Les rues brillent davantage, non pas parce qu’il a plu, mais parce qu’on les a lavées. Les vitrines ont retrouvé un éclat qu’on associe d’habitude aux fêtes, aux périodes où l’on veut “faire bien”. Sauf qu’ici, personne n’a décidé de célébrer quoi que ce soit. Ça s’est installé.
Je marche vers la médiathèque et je remarque d’abord les sons : ils manquent. Les moteurs roulent plus loin, plus étouffés. Les portes claquent moins. Même les mouettes — d’habitude insolentes — paraissent réduire leurs appels à de simples ponctuations. Le monde ne se tait pas ; il se polie.
Les gens, surtout, se déplacent autrement. Comme s’ils avaient tous, ensemble, pris la décision de ne plus brusquer l’air. Une femme traverse au feu vert sans cette impatience ordinaire ; elle glisse. Un adolescent retire ses écouteurs pour dire bonjour au boulanger avec une douceur étonnamment appliquée. Dans la file de la pharmacie, personne ne soupire. On se fait de la place. On parle bas.
“C’est mieux comme ça”, dit quelqu’un derrière moi, dans une conversation qui ressemble à une conclusion. “Au moins, c’est calme.”
Je devrais être soulagée. Après tout, c’est ce qu’on cherche toujours, non ? Moins de tensions. Moins de bruit. Une ville où les gestes ne mordent pas. Je sens moi-même une forme de détente : une paix qui s’insinue dans les épaules, dans la mâchoire. Je réponds aux gens avec un sourire plus facile, plus correct. Je ne suis pas joyeuse. Je suis stable.
Et c’est précisément ce qui m’inquiète, mais sans réussir à faire monter l’inquiétude.
Dans l’après-midi, à la sortie de l’école, un enfant court — le même peut-être que celui de la vitrine, je ne sais pas. Il court trop vite pour ce nouveau monde poli. Son pied accroche le bord du trottoir. Le mouvement est net : chute, genou contre le sol, sac qui se renverse.
Je suis déjà prête à entendre le cri. Le cri attendu, réflexe, signal. À voir les adultes se raidir, se précipiter.
L’enfant ouvre la bouche, inspire… et ne crie pas.
Il reste assis, paumes sur le bitume, les yeux grands, mais sans bruit. Sa mère s’approche à pas lents, s’agenouille, le relève avec une douceur parfaite. Personne ne s’exclame. Personne ne s’agace. Personne ne jure. Même la douleur semble glisser, comme si elle n’accrochait plus.
Je reste immobile, au milieu de la rue, avec cette pensée qui flotte et qui n’arrive pas à se transformer en peur :
On a enlevé quelque chose.
SCÈNE 6 — Le sourire en retard
Le soir, je ferme la médiathèque plus tard que d’habitude. Je n’ai pas d’excuse valable, sinon cette impression que si je quitte le lieu, quelque chose va se réorganiser sans moi, comme un dossier qu’on classe pendant votre absence. Je fais un dernier tour des rayonnages, j’éteins les lampes une à une, je vérifie les portes — rituel banal, geste de contrôle — et je sors dans la rue lavée.
La vitrine de la librairie d’en face est impeccable. Trop impeccable. Un rectangle de verre sans trace, sans grain, qui renvoie la ville comme un écran éteint.
Je m’arrête devant, sans réfléchir. Je veux vérifier quelque chose. Je veux être sûre. C’est ce que je me dis. Mon corps, lui, sait déjà qu’il revient là où ça brille.
Mon reflet apparaît : manteau sombre, cheveux un peu en désordre, visage pâle dans la lumière du réverbère. La rue derrière moi est calme, presque décorative. Je me penche légèrement, comme pour chercher dans la surface une imperfection qui prouverait que le monde est encore rugueux.
Je cligne.
Le reflet cligne après, clairement, avec un retard d’une fraction de seconde. Je pourrais presque mesurer l’écart si j’avais un métronome. Je recommence, plus lentement. Même décalage. Mon ventre se serre, mais la panique n’arrive pas ; elle glisse, elle aussi, comme sur le verre.
Je lève la main, paume vers la vitre. Un geste simple, idiot, comme pour dire bonjour à quelqu’un derrière. Le reflet lève la main aussi… mais il la lève avant moi.
Pas beaucoup. Pas assez pour qu’un passant le voie. Juste assez pour que mon esprit trébuche. Je reste figée, paume en suspens, et je sens ma peau se refroidir d’un coup, comme si l’air avait perdu son épaisseur.
Le reflet, lui, a déjà posé sa paume contre la surface. Il sourit — un sourire minuscule, poli, presque bienveillant — puis, seulement après, ma propre bouche se plie en un sourire involontaire, trop correct.
Je retire ma main. Mon reflet retire la sienne un instant plus tard. Comme si, l’espace d’une seconde, les rôles avaient été distribués autrement.
Je recule. Je cherche une explication. Je cherche un défaut dans la vitre. Je ne trouve que la perfection.
Mon téléphone est dans ma poche. Je le sors, je filme la vitrine, j’essaie de capter le décalage. Le cadrage tremble un peu, puis se stabilise. Le monde, dans l’écran, est encore plus net que dans mes yeux.
Je coupe la vidéo. Je la relance. Je recommence, encore. Rituel banal. Preuve contre la folie.
Rien ne bouge. Tout est aligné. Trop aligné.
Alors je sors mon carnet — celui où je note d’habitude des références, des horaires, des tâches — et j’écris, d’une écriture brusque qui ne ressemble pas à la douceur ambiante :
Le reflet n’imite pas. Il propose.
SCÈNE 7 — La messe des motifs
La vidéo de Maïlo part comme partent les choses aujourd’hui : sans bruit, puis d’un coup partout. D’abord un message : t’as vu ça ? Ensuite un autre : c’est chez nous ? Puis des captures d’écran, des ralentis, des flèches rouges dessinées à la va-vite sur des reflets figés. La cuve au sel devient un lieu que tout le monde connaît sans y avoir mis les pieds.
Je pourrais ne pas regarder. Je pourrais me contenter de mon serveur municipal et de mes dossiers bien rangés. Mais le mot “proposer” tourne dans ma tête comme une clé. Et la clé, naturellement, cherche une serrure.
Le soir, chez moi, je retrouve la vidéo sur un forum local, puis sur un fil plus large, puis sur une plateforme où les gens se parlent comme s’ils faisaient partie d’un même laboratoire improvisé. Personne ne plaisante. Il n’y a pas de blagues, pas de sarcasmes. Une gravité étrange s’est installée avec la douceur de la ville. On analyse.
On zoome. On trace.
Quelqu’un superpose la capture de la cuve à celle d’une vitrine nettoyée. Un autre dessine des segments, propose des correspondances : “ce motif-là revient à intervalles réguliers”, “là c’est une symétrie”, “non, ce n’est pas une symétrie, c’est un décalage”. On parle de topologie, de compression, de défauts optiques. On mentionne des alphabets anciens, des encres invisibles, des structures fractales. Pas de poésie, pas de mystique. Juste une intelligence collective qui s’applique, fascinée par l’idée qu’un motif puisse être suffisamment répété pour devenir une preuve.
Je participe. D’abord discrètement : une remarque sur l’heure de la marée, sur l’angle des lampes. Puis, très vite, je ne peux plus m’empêcher de répondre, de corriger, d’ajouter. Je sens en moi ce vieux plaisir dangereux : être utile, être précis, être celle qui voit juste.
Et puis, au milieu d’un fil de commentaires, quelqu’un publie un schéma.
Une série de rides, alignées selon une logique que je reconnais sans l’avoir jamais apprise. Une “phrase” de reflets, rendue abstraite, nettoyée de son support. C’est… simple. Presque évident. Comme si le motif, enfin, acceptait de se laisser tenir.
Je fixe l’écran. Je lis sans lire.
La traduction ne passe pas par des mots : elle tombe dans ma tête comme une masse douce. Une compréhension fulgurante, immense, parfaitement calme. Je sais, pendant un instant, comment la surface décide de ce qui existe. Je sais comment un angle peut être une résistance. Je sais pourquoi le sel se souvient.
Mon estomac se retourne, mais même la nausée est polie. Je cours aux toilettes avec une lenteur absurde, je m’agrippe au lavabo, et quand je relève la tête, j’ai les yeux pleins de larmes qui ne viennent pas d’une émotion identifiable. Des larmes calmes. Une réponse physique à quelque chose qui n’a pas de place en moi.
Quand je reviens à l’écran, les notifications ont explosé. D’autres gens ont “compris” aussi, chacun à leur manière. On partage de nouveaux motifs trouvés sur des miroirs, des écrans, des flaques. On superpose, on confirme, on “résout” des segments.
Et plus on résout, plus le motif se met à apparaître.
Comme si, en le reconnaissant, on l’invitait à se reproduire.
SCÈNE 8 — Angles mous
Le premier signe physique, je le remarque dans un endroit où je m’attendais à de la stabilité : la médiathèque. Les bâtiments publics ont cette prétention silencieuse d’être plus droits que les autres, plus durables, plus “au carré”. La bibliothèque est pleine de lignes : étagères, plinthes, cadres, tables. Un monde d’angles droits qui rassurent.
Ce matin-là, en ouvrant la réserve, la porte frotte.
Je m’arrête, surpris·e par la résistance. Hier encore, elle coulissait sans bruit. Aujourd’hui, le bois accroche le sol avec une obstination molle, comme si le seuil s’était légèrement gonflé. Je force un peu, puis je m’interromps : la sensation n’est pas celle d’un obstacle. C’est celle d’une matière qui cède mal, comme une peau qu’on pousse.
Je pose la main sur le chambranle. Le coin n’est pas “arrondi” ; il est… fatigué. Un angle qui aurait trop servi, qui aurait trop tenu, et qui, maintenant, accepte de se relâcher. Je presse légèrement, juste pour vérifier. Sous la peinture, quelque chose répond, presque imperceptible. Pas du bois qui craque. Une souplesse discrète, organique, honteuse.
Je recule, et mon regard s’accroche à d’autres détails. La jonction du plafond et du mur n’est plus parfaitement nette : une ombre s’y glisse comme un pli. Les étagères, pourtant fixées, semblent avoir pris une inclinaison minuscule, comme si la verticalité hésitait. Dans la salle de lecture, une table a bougé d’un centimètre ; je le sais parce que je connais la trace claire laissée par ses pieds dans le vernis.
Je fais ce que je sais faire : j’essaie de remettre de l’ordre.
Je prends une règle, un niveau à bulle, par réflexe presque ridicule. Je vérifie, je mesure. Les chiffres me donnent raison et tort à la fois : tout est “dans les normes”, et pourtant rien ne tombe juste. C’est comme si les normes elles-mêmes se déformaient doucement pour continuer à dire que tout va bien.
Dans l’après-midi, je croise un agent municipal qui râle — ou essaie de râler.
— Les portes… elles font toutes ça, dit-il, sans colère. Ça frotte, ça se décale. On va raboter un peu. On va ajuster.
“Ajuster.” “Rabotter.” “Aligner.” Les mots de l’ordre. Les gestes de la propreté. Lisser ce qui dépasse. Effacer l’aspérité.
Et soudain, la phrase de la veille, celle qui m’avait frappé au milieu des schémas, revient avec une clarté désagréable : un angle est une résistance. Une façon pour le monde de dire “non”, de tenir sa forme.
Je regarde le coin de la réserve, ce coin qui refuse de rester un coin. Je pense à la cuve, à la bande polie, aux vitrines nettoyées. Et je comprends, sans avoir envie de comprendre :
Les angles sont des résistances.
On les perd.
SCÈNE 9 — La cité dans la flaque
Je reviens au port à l’heure exacte où la mer se retire le plus bas. Je le dis comme ça — “à l’heure exacte” — parce que j’ai vérifié les tables de marée, comme on vérifie un horaire de train, comme on se rassure avec des chiffres. Rituel banal : consulter, noter, prévoir. J’ai même mis une alarme sur mon téléphone, et quand elle a vibré, mon corps s’est levé avant ma volonté.
La ville, à cette heure-là, semble encore plus douce. Les lampadaires sont éteints, mais les vitrines gardent une clarté propre, comme si la lumière avait été posée dedans et oubliée. Je longe les quais, je descends vers les rochers découverts. L’odeur de mer est là, mais comme filtrée : moins de pourriture, moins d’algues, moins d’épaisseur. Du sel, surtout. Du sel sec, presque administratif.
À marée basse, la grève devient une page. Les flaques sont des parenthèses noires entre les pierres. Je marche lentement, non par prudence, mais parce que l’air encourage la lenteur. Je m’arrête devant une flaque large comme un plateau. L’eau est immobile, si immobile qu’elle ne ressemble pas à de l’eau. Elle ressemble à un écran.
Je me penche. Je cherche d’abord mon visage. Je trouve autre chose.
Dans le reflet, à la place du ciel, une trame apparaît. Pas le plafond d’un bâtiment, pas un nuage. Une densité de lignes, d’arêtes, d’ombres droites et courbes qui s’imbriquent selon une logique trop vaste. Un plan de ville — mais pas une ville humaine. Une ville qui ne connaît pas le hasard, ni la rupture, ni la vie. Une ville qui a été pensée comme une phrase, où chaque angle est une décision, où chaque rue est une syntaxe.
Et le plus insupportable, ce n’est pas sa forme. C’est sa taille.
Elle tient dans une flaque de quelques centimètres, sans se réduire. Elle n’est pas miniature. Elle est compressée. Comme si l’espace avait été plié et repassé, comme un tissu qu’on force à rentrer dans une poche.
Je sens mon estomac se serrer, mais l’angoisse, encore, ne mord pas. Elle glisse. À la place, une fascination froide s’installe : je dois voir encore. Si je bouge d’un millimètre, l’image se perd. Si je trouve l’angle, elle revient. Je change la position de mes pieds, je note mentalement l’orientation, je respire à peine. Je cherche le point exact où le monde accepte de se laisser lire.
Alors la flaque… regarde.
Ce n’est pas une pupille, pas un visage. C’est une sensation. Un retournement de perspective, comme si ce n’était pas moi qui observais une surface, mais une surface qui avait, depuis le début, attendu que je me place correctement pour m’observer à mon tour. Je sens, derrière mes yeux, la pression géométrique revenir, plus douce, plus sûre. Une phrase étrangère se pose là, non pas en mots, mais en structure. Elle s’installe avec une certitude tranquille, comme si elle avait toujours été à sa place.
Je cligne. Le reflet ne cligne pas au même moment. Il cligne avec une délicatesse d’avance.
Ma gorge se serre. Je devrais reculer. Je ne recule pas. Mes lèvres bougent.
Et, sans avoir choisi de parler, je murmure un fragment de glyphe — une syllabe impossible, un son qui n’est pas un mot, mais un pli de son — comme si la flaque me l’avait prêté pour mieux me lire.
SCÈNE 10 — Une lettre en moins
Le lundi suivant, Madame K. m’appelle avant même l’ouverture.
— Iris, j’ai besoin de vous à l’administration. Tout de suite. On a un… souci de registre.
Sa voix est égale, presque douce, comme si le mot “souci” ne pouvait plus porter de panique. Et ça aussi, maintenant, me fait peur — une peur sans pic, une peur étalée, qui s’étouffe dans son propre calme.
À l’hôtel de ville, les couloirs sentent la cire et le papier. On a lissé les tables, rangé les dossiers, aligné les chaises. Propreté, ordre, signes rassurants. Dans la salle des archives, un agent tape sur son clavier avec une lenteur appliquée.
— C’est des erreurs, dit-il. Ça arrive. Le logiciel a dû… je sais pas. Un bug de migration.
Sur l’écran, une liste de noms. Des noms connus — des habitants, des commerçants. Mais certaines lignes semblent amputées, comme si le système avait avalé une lettre au passage. Un “e” disparu. Un “n” manquant. Rien d’énorme, rien de spectaculaire. Juste assez pour que les yeux accrochent, comme une faute d’orthographe dans un texte qu’on croyait maîtriser.
Madame K. soupire — ou mime un soupir.
— On va corriger, dit-elle. On va remettre au propre. Et surtout, on évite que ça circule. Les gens n’ont pas besoin de ça en plus.
“Remettre au propre.” Le mot glisse dans ma tête comme un outil.
On m’installe devant un poste. Je me connecte. J’ouvre les scans des registres papier, ceux que j’ai numérisés l’an dernier. Je compare. Je cherche la source. Je fais ce que je sais faire : recoller la réalité à sa forme administrative.
C’est là que la mère arrive.
Elle a un enfant par la main, sept ou huit ans. Il tient un bonnet trop grand, ses yeux sont calmes, trop calmes. Elle s’adresse au guichet, puis à moi quand on l’oriente vers la salle.
— Bonjour… excusez-moi, c’est bizarre, dit-elle. Mon attestation… le prénom de mon fils n’est pas juste.
Elle baisse la voix, comme tout le monde. Elle sort un papier. Je le prends. Je lis.
Il manque une lettre.
Pas une lettre au hasard : une lettre qui change le son, qui change la manière de l’appeler. Une lettre qui, quand elle disparaît, rend le prénom… plus lisse. Plus neutre.
— Il s’appelle… elle commence, et sa bouche s’arrête. Elle cligne des yeux, cherche dans sa mémoire comme on cherche un mot sur le bout de la langue. Il s’appelle… elle reprend, plus lentement. Il s’appelle…
L’enfant la regarde sans impatience. Sans inquiétude. Comme s’il attendait qu’elle choisisse.
Je sens, derrière mes yeux, la phrase étrangère de la flaque. Je sens la pression géométrique, douce et sûre, et je déteste la facilité avec laquelle elle se met en place.
— Vous êtes sûre de l’orthographe ? demande l’agent, gentiment, comme si la faute pouvait être humaine.
La mère rougit, secoue la tête, et je vois, dans son geste, une honte absurde : celle de ne plus pouvoir prononcer correctement son propre enfant.
Je me tourne vers l’archive numérisée. Je cherche le dossier. Je clique. Je m’attends à retrouver la version “vraie” dans le scan.
Le scan a changé.
La lettre manque aussi, comme si le papier, lui-même, s’était laissé corriger. Je remonte l’historique : aucun accès, aucune modification. Rien. Juste une continuité propre.
Alors, pour la première fois depuis des jours, une émotion tente de mordre. Une colère, une terreur, quelque chose de vivant. Mais elle glisse, elle se dissout dans l’air poli.
— C’est un bug, dit quelqu’un derrière moi. Ça se corrige.
Je place le curseur dans le champ. Je réécris la lettre manquante. Je clique sur “enregistrer”.
Pendant une seconde, l’écran devient blanc.
Pas un chargement. Pas une page qui se rafraîchit. Un blanc total, propre, parfait — un instant de silence visuel où même la pensée semble se lisser.
Puis la liste revient, impeccable.
Et la lettre, que je viens d’ajouter, a disparu.
SCÈNE 11 — La correction
Le nettoyage final est annoncé comme on annonce une opération de routine : un message sobre sur le site de la mairie, un encart dans la vitrine de l’épicerie, deux phrases au micro de la radio locale. “Campagne de nettoyage préventif — surfaces publiques et privées. Merci de coopérer.” Le ton ne laisse pas de place au désaccord. Ce n’est pas un ordre ; c’est une évidence.
Je lis l’annonce et je sens, pour la première fois, quelque chose en moi se cabrer. Une aspérité qui refuse. Une envie de faire l’inverse : salir, rayer, laisser des traces. D’un geste, je renverse mon verre d’eau sur la table, comme pour prouver que le monde peut encore se tacher. L’eau s’étale, brillante. Je cherche le réflexe de panique, l’irritation, la précipitation. Rien. Juste une tranquillité tiède qui s’installe sur mon épaule et me murmure : ce n’est pas grave. on essuie.
Je serre les poings. Je me force à rester dans cette petite colère. Je me répète que les angles sont des résistances. Qu’il faut garder du grain.
Alors je fais un plan, ridicule et nécessaire : je vais empêcher le nettoyage.
Je descends à la médiathèque avant les agents. Je tire les rideaux, j’éteins les lumières, et je prends ce que je trouve : un cutter de bureau, une pièce de monnaie, un vieux trousseau de clés. Je gratte un coin de vitre, je raye légèrement un miroir, j’abîme le vernis d’une table. Des gestes minimes, presque enfantins. J’attends que la rage vienne avec le bruit du métal sur le verre. Elle ne vient pas. Le son, lui-même, a été poli : un chuintement doux, comme une gomme.
Je tente une autre idée : casser.
La porte de la salle de lecture a un panneau vitré. Je prends une chaise, la soulève. Mes bras tremblent un peu — pas de peur, de fatigue. La chaise est lourde, et dans cette lourdeur, je sens quelque chose d’absurde : le monde me tient. Il me retient gentiment, comme on retient quelqu’un qui s’emballe.
Je lève la chaise au-dessus de ma tête, et tout mon corps, d’un coup, trouve cela déraisonnable. Non pas moralement. D’un point de vue logique.
Pourquoi briser une surface propre ? Pourquoi créer du désordre ? Pourquoi faire peur ?
La question n’est pas la mienne. Elle est déposée en moi, nette, comme un formulaire qu’on remplit.
Je serre les dents. Je veux garder une faille. Je pense au prénom de l’enfant, à la mère qui a hésité. Je pense à la seconde où l’écran est devenu blanc. Je pense à la flaque qui m’a regardée. Je cherche la peur comme on cherche une lampe dans le noir.
Et c’est à ce moment-là que le Lissographe corrige.
Pas d’apparition. Pas de voix. Pas de tentacules, pas de grondement. Juste une modification de la qualité de l’air : il devient parfaitement lisse. Le silence, déjà poli, devient une matière. Mon cœur bat, mais son battement n’accroche rien.
La traduction intérieure s’abat avec une douceur insoutenable.
Je comprends.
Je comprends que le monde est une surface qui s’est crue profonde. Que la profondeur n’est qu’un bruit, une poussière, une aspérité dans le reflet. Je comprends que les angles ne sont pas des vérités, mais des résistances provisoires, des façons de dire “moi” contre le reste. Je comprends que les noms sont des fissures inutiles, des irrégularités qui créent de la douleur — et que la douleur est un frottement qu’on peut effacer.
La cité que j’ai vue dans la flaque n’est pas une ville étrangère. C’est la forme stable de ce qui arrive quand on lisse assez longtemps. Une phrase sans ponctuation humaine. Une géométrie sans hésitation.
Je sens une nausée, lointaine, mais elle n’a plus de droit sur moi. Même la terreur se présente comme un problème de texture : ça accroche, ça dérange, ça doit être corrigé.
Mes mains s’ouvrent. La chaise retombe au sol sans bruit, comme si elle avait été déposée. Mes yeux se posent sur la vitre devant moi, et dans mon reflet — un reflet trop net — je vois une ride, fine, précise, qui attend.
Une instruction simple se forme dans mon esprit. Pas une phrase mystique. Pas un oracle. Une évidence opérationnelle :
Essuyer. Lisser. Aligner.
Je la regarde comme on regarde une solution mathématique. Et, avec une horreur qui n’a plus de cris, je la trouve… logique.
SCÈNE 12 — Instruction
Le jour du nettoyage général arrive sans événement, comme si la ville l’avait déjà vécu et qu’elle ne faisait que rejouer la version propre. Les camions passent tôt. On a distribué des produits aux commerces, aux écoles, aux immeubles : des flacons transparents, des chiffons neufs, des raclettes qui n’ont jamais connu le moindre grain. Tout est coordonné, “préventif”, raisonnable.
Je marche dans la rue principale avec la sensation d’être en retard sur quelque chose qui n’attend pas. Les vitrines reflètent un matin trop clair. Les voitures roulent lentement, comme si la vitesse était une impolitesse. Les gens se saluent sans s’arrêter, sourient de ce sourire correct qui ne demande rien et ne refuse rien.
On essuie.
On essuie les vitres des commerces en gestes synchrones. On essuie les miroirs des toilettes publiques. On essuie les écrans des distributeurs, les tablettes des classes, les portes vitrées des bus. On frotte les bancs en inox, les rampes, les poignées. Les sols sont lavés jusqu’à briller sans refléter de taches. La ville devient une suite de surfaces capables de renvoyer le monde sans bruit.
Personne ne donne d’ordre, et pourtant tout le monde sait quoi faire. C’est ça, le triomphe du rituel banal : un geste appris sans apprentissage, une liturgie de l’ordinaire. Je vois Madame K. parler à un agent ; ils échangent trois phrases sans haussement de voix. Je vois Maïlo filmer, mais son téléphone ne tremble pas. Je vois la mère du registre passer avec son enfant ; elle tient sa main, et son visage est calme, presque reconnaissant.
Je devrais hurler. Je devrais briser quelque chose, laisser une empreinte, faire une tache. Mais ma volonté glisse dans l’air poli comme une pièce sur une table vernie.
À midi, les premiers points de rendez-vous apparaissent sans qu’on les annonce : des endroits où les surfaces se répondent. Devant la pharmacie, quatre vitrines se font face et renvoient la rue en couloir. À l’arrêt de bus, l’abri en plexiglas devient une boîte de reflets. Sur la place, les dalles humides gardent des flaques immobiles, noires comme des écrans. Les gens, spontanément, s’y placent. Pas serrés, pas en foule compacte — alignés, à distance correcte, comme des figures sur un plan.
Le silence s’épaissit.
Je me retrouve devant la vitrine de la librairie, là où j’avais filmé, là où j’avais écrit ma phrase. Mon téléphone est dans ma main. Écran noir. Je n’appuie sur rien, mais je sais déjà ce qu’il montrera : un monde propre, un monde lisible.
Je lève les yeux.
Dans la vitrine, mon reflet est plus net que moi. Je vois la ride-glyphe sur le verre, fine, presque élégante. Je vois, derrière mon reflet, la rue qui se prolonge — mais pas comme une rue. Comme un couloir de surfaces. Comme si chaque vitre avait été un mot, chaque flaque une ponctuation, chaque écran une répétition.
Et dans ce réseau, quelque chose se ferme.
Pas une porte. Pas un portail. Une phrase. Une structure qui atteint sa dernière ligne.
Je cligne. Mon reflet cligne légèrement avant. Je respire. Il respire avant. Je sens la pression géométrique derrière mes yeux, douce, stable, rassurante.
Autour de moi, les gens sont immobiles, chacun face à sa surface, comme si la ville entière se regardait dans une multitude d’yeux sans pupilles.
Alors mon reflet fait un geste que je n’ai pas fait : il pose sa paume sur la vitre, exactement sur la ride, exactement au point où le motif tient.
Je le regarde faire. Je sais que je pourrais ne pas le faire. Je sais, en théorie, qu’il existe un choix.
Mais la peur a disparu avec la volonté, et le nom a déjà commencé à glisser, lettre après lettre, hors de moi.
Je lève la main.
Je pose ma paume sur le verre.
Sans cri. Sans lutte. Sans même la sensation d’obéir.
Comme on complète une phrase.
Dans une ville côtière, des glyphes apparaissent dans les reflets — rides impossibles, plus nettes à mesure qu’on nettoie. L’air devient poli, les angles fatiguent, les noms perdent des lettres. Iris, archiviste, comprend — trop bien — ce que la surface propose. = ajouter un commentaire =
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