LA MAISON SUR LA FALAISE
Ceci est mon journal. J’ai commencé à l’écrire pour laisser une trace de mon histoire car je me sens en danger. Tout a commencé il y a quelques mois lorsque, anéanti et désespéré, je sortis d’une affaire douloureuse qui m’avait laissé un goût très amer. J’étais alors bien décidé à tuer dans l’œuf toute velléité de mon cœur au sujet de l’amour. Voici bien quelque chose dont je ne voulais plus du tout entendre parler. Je m’étais fait cruellement avoir, pour la première fois de ma vie mais aussi la dernière. Le mieux, dans de telles circonstances, c’est de déménager et de changer de milieu, voir autour de soi des paysages différents, des têtes nouvelles même s’il n’est pas question de fréquenter qui que ce soit car on ne supporte plus vraiment le genre humain, et exercer une autre activité professionnelle pour rompre totalement avec une vie qui vous avait apporté jusque-là trop de déconvenues. Fort heureusement pour moi j’avais plusieurs cordes à mon arc, plus par goût qu’autre chose car j’avais l’esprit curieux et j’avais testé des formations fort diverses. Dans l’état actuel des choses, cela allait grandement m’aider.
J’avais donc quitté la grande ville pour m’installer dans une petite bourgade côtière et j’avais eu la chance de trouver une petite maison pleine de charme, entourée d’un jardin qui donnait d’un côté sur l’océan et de l’autre sur une grande forêt.Le village se trouvait en haut d’une falaise battue par les vents en bas de laquelle un petit port abritait quelques modestes bateaux de pêche. Mais je dois bien dire que je ne les ai pas souvent vus sortir, du moins dans les premiers temps de mon installation. Hormis un café qui servait de dépôt de pain et d’épicerie, seul un petit marché local, deux fois par mois, permettait de s’approvisionner en denrées fraiches. Sinon, il fallait parcourir en voiture une vingtaine de kilomètres pour atteindre la ville la plus proche. Ce n'était certes pas une grande ville, mais c’était une ville tout de même. Du moins était-ce ce que l’on m’avait affirmé, car je n’y suis jamais allé. J‘avais besoin de me retrouver et de faire la paix avec moi-même. Mon cœur, bien que je refusais de le reconnaitre, était encore déchiré et en proie à l’angoisse, et quelques fois j’éprouvais de curieux vertiges, avec l’impression de disparaitre, ou plutôt de m’effacer, comme lorsqu’on gomme un dessin. Et dans ces cas-là il me semblait que mes idées étaient peu claires. Mes rêves aussi étaient peuplés de cauchemars étranges dans lesquels, là aussi, je m’effaçais littéralement. C’est que la trahison, les mensonges, les coups bas sont difficiles à supporter dans une vie et peuvent vous entrainer dans une dépression fatale. Si dans les premiers temps j’avais évité tout commerce avec mes semblables et que j’avais préféré m’installer dans un lieu qui semblait oublié du monde, ma maison n’était cependant pas isolée.
A quelques dizaines de mètres se trouvaient quelques habitations, mais à part l’une d’elles, habitée par deux vieilles femmes qui semblaient sortir rarement, je n’avais pas encore aperçu les autres habitants, et je m’étais promis d’aller me présenter à eux, ne serait-ce que pour avoir quelques informations sur la région. Car les premiers temps je voulais me consacrer à mon installation. Un gros camion avait déposé chez moi tout mon mobilier, mon piano - je ne suis pas un virtuose mais mon jeu est assez appréciable - et des dizaines de cartons contenant mes effets, mes objets et mes nombreux livres, mais je ne les avais pas encore ouverts, me contentant de camper sur place. En réalité je me sentais démuni de courage pour mettre mes affaires en place. J’éprouvais une sorte de fatique latente et je me rendais compte que je n’avais pas toujours les idées bien claires. La maison était assez agréable, certes, mais elle avait aussi pas mal de défauts. Deux fenêtres de la maison étaient particulièrement vieillottes, fermaient mal, et leurs volets de bois étaient cassés. Lorsque le vent soufflait, ils grinçaient sinistrement et me donnaient la chair de poule. Ils étaient donc ma priorité dans la liste de mes travaux. Mais j’avais renoncé à les faire moi-même. Curieusement un petit tour sur Internet ne m’avait pas permis de trouver d’entreprises proches, et les deux vieilles femmes m’avaient regardée avec des yeux de merlan frit lorsque je les avais interrogées à ce sujet sur le perron de leur demeure. Elles étaient bien aimables, mais elles paraissaient appartenir à un autre monde, avec leurs regards perdus qui semblaient voguer dans un ailleurs improbable.Peut-être cela était-il dû à la pâleur de leurs yeux bleus. Je supposais qu’elles ne devaient pas sortir souvent, car leur teint était également bien blême et je leur proposais de faire leurs courses si elles le désiraient. Mais elle me répondirent que ce n’était pas la peine. Je leur demandais s’il y avait un médecin au village, mais elles l’ignoraient. Elles résidaient ici depuis trop peu de temps pour avoir visité les environs. Mais elles m’avaient appris que deux des maisons proches de la mienne n’étaient pas habitées, et que la plus proche de la mienne, entourée d’un très joli jardin remarquablement entretenu, appartenait à un homme particulièrement discret et que l’on apercevait rarement.
« Mais lui, il réside là en permanence ? Avais-je demandé.
― Oui, mais il est certainement très occupé. Nous n’avons fait que l’apercevoir, les jours où il quitte la maison pour se rendre en voiture nous ne savons où. Quelques fois, il est absent pour plusieurs jours.
― On ne le voit jamais revenir, ajouta la seconde femme. Alors on ne sait même pas à quoi il ressemble et quel âge il a.
― Mais nous savons qu’il est là car sa voiture est de retour, on la voit sur son terrain, reprit la première.
― Ah ! Répliquais-je, il pourrait donc être très vieux aussi bien que très jeune ? Savez-vous s’il a une famille ? Des enfants ?
― Il vit seul, cet homme-là. Mais je vous le dis, on n’a jamais vu son visage. Juste une silhouette.
― Moi, je dis une ombre. C’est tout. On ne sait rien. On ne lui a jamais parlé. »
J’étais finalement peu avancée mais les vieilles avaient éveillé ma curiosité. Si l’homme disparaissait souvent, c’est qu’il avait une activité, et j’en conclus qu’il ne devait pas être vieux. J’avais également bien envie de connaitre celui qui s’occupait du si joli jardin de mon voisin afin qu’il prenne également soin du mien. Je ne me sentais pas la force de remuer la terre, planter, couper, bêcher, ramasser les feuilles mortes, arroser. L’entretien d’un jardin demande beaucoup de soins et d’abnégation, un véritable amour pour les plantes, du temps libre, et j’avais à m’occuper en priorité des travaux de ma nouvelle maison.
Le lendemain, armée de mon plus beau sourire, j’allais toquer à la porte de mon discret voisin, mais personne ne me répondit. Je recommençais deux fois dans la journée, mais il était clair que l’homme n’était pas là. Je connaissais assez bien la signification symbolique des fleurs et en traversant son joli jardin, j‘y vis principalement pousser des chrysanthèmes, des œillets et des roses. ’y vis aussi des lys, symboles de pureté et de sérénité, des ancolies et des anémones qui évoquent le chagrin, des arums qui représentent l’âme des défunts. Mais toutes vibrantes de santé et de beauté, comme pour faire oublier la laideur de la mort.
Chaque jour durant la semaine qui suivit, je tentais à nouveau l’expérience, mais en vain. Puis je me rappelais ce que les vieilles m’avaient dit : « si la voiture est là, c’est que l’homme y est aussi ». Et précisément la voiture n’avait pas quitté le terrain. Mais s’il était sourd ? Cela expliquerait qu’il n’ait pas essayé de parler à ses voisines. Le jour qui suivit, j’aperçus le jardinier en train de s’occuper des fleurs et de tailler les bosquets, et je me précipitais pour lui parler.
« Votre employeur est-il là ? lui demandais-je après l’avoir félicité pour son travail.
― Je ne sais pas, me répondit-il, j’ai la clé du jardin et des remises et je reçois mon paiement chaque mois. Mais rien ne vous empêche de sonner ».
C’est bien évidemment ce que je fis à nouveau, mais en vain.
― Mais vous ne l’avez pas vu sortir ? insistais-je. Sa voiture est là. Il devrait être à la maison, non ? »
L’homme se contenta de hausser les épaules, d’un air indifférent sans s’arrêter de travailler, mais me donna cependant sa carte professionnelle après que je lui eus demandé s’il accepterait de travailler pour moi. Je me dis que finalement les vieilles étaient bien moins informées qu’elles le prétendaient et que quelqu’un était venu chercher mon voisin à domicile. Sans doute avait-il de la famille et était-il parti pour un certain temps. En vacances, peut-être.
Sand grand enthousiasme, j’avais commencé à repeindre les pièces de la maison qui, bien que pleine de charme, avait besoin d’être rafraichie. Et j’avais finalement trouvé par Internet le nom d’un menuisier mais je n’étais pas encore parvenu à le contacter.
L’automne était arrivé, et le vent commençait à balayer la lande. En dehors des jardins bien entretenus et des champs cultivés qui entouraient le village, la terre ici était relativement pauvre et envahie d’arbustes, de buissons et d’herbages secs que le vent tourbillonnant couchait. Il y régnait comme une atmosphère de désolation et d’intense solitude, mais mon âme s’en accommodait merveilleusement et j’aimais tout particulièrement cette saison. J’appréciais de me promener sur ces terres hautes qui dominaient les rivages rocheux. J’aimais sentir la caresse du vent dans mes cheveux et sur mon visage, et quelque fois couler sur moi une pluie très fine qui l’accompagnait. J’avais l’impression de revivre et de me reconstruire.
Les nuits, par contre, m’étaient un peu déplaisantes du fait du grincement des volets et du vent qui passait dans les interstices des deux fenêtres à changer et je dormais plutôt mal. Mes rêves s’apparentaient plutôt à des cauchemars et quelques fois je me réveillais en sueur, car je me voyais enseveli sous des milliers d’anémones et d’ancolies provenant du jardin de mon voisin et il me semblait entendre des pleurs déchirants et des voix plaintives qui criaient mon nom. J’ignorais à qui elles appartenaient, mais j’avais le sentiment que j’avais connu leurs propriétaires dans une vie lointaine, et je me sentais troublé. Mais les efforts que je faisais pour tenter de me souvenir ne servaient à rien ce qui me procurait un certain malaise. Une nuit plus chaotique que les autres où le vent se mit à hurler sur la lande, j’entendis des craquements sinistres, comme si les branches des arbres de mon jardin se cassaient, les volets claquèrent brutalement car leurs attaches étaient fragiles, une des deux fenêtres s’ouvrit, et j’eus tout le mal du monde à la refermer, comme si une puissance invisible s’y opposait. En même temps il me sembla que quelque chose effleurait mon corps, plutôt comme une caresse, ce qui en soi n’était pas désagréable, mais restait tout de même effrayant. A moitié paniqué, j’allumais toutes les lumières de la maison, puis allais fermer les rideaux que, pour une raison que je ne comprenais pas, j’avais omis de tirer. Pourtant il me semblait bien avoir fait le nécessaire avant de me coucher. Ceci fait, tremblant, je retournais dans mon lit et je mis longtemps à me rendormir. Ce fut un sommeil agité, peuplé de rêves pénibles dans lesquels je sentais comme une présence dans ma chambre. Ce n’était cependant pas une présence hostile, mais elle n’en était pas moins inquiétante. C’était comme si j’avais maintenant un compagnon invisible, qui voulait veiller sur moi, mais le fait d’ignorer son aspect était angoissant. Je me sentais telle Psyché, allongée dans son palais clandestin, visitée chaque nuit par son amant Eros qu’elle ne pouvait pourtant apercevoir.
Le lendemain je retournais voir les deux vieilles afin de leur demander s’il ne s’était pas produit dans la nuit des phénomènes étranges, mais elles me rassurèrent. Rien n’était venu troubler leur sommeil, ni bruits étranges, ni tempête, ni éclairs trouant la profondeur de la nuit. Lorsque je leur racontais ma nuit, elle me dirent que j’avais certainement rêvé rt qu’elles aussi, « au début », faisaient les mêmes genres de cauchemars.
― Pourquoi parlez-vous de débuts, leur demandais-je. Vous êtes ici depuis peu ?
Elles se regardèrent, chacune attendant une réponse de l’autre, puis m’avouèrent qu’elle ne s’en souvenaient pas.
― On a l’impression d’être là depuis toujours, me dit la plus jeune.
― Peut être est-ce le cas, reprit l’autre. Impossible de savoir. C’est comme si on n’avait plus de mémoire. Mais cela ne nous gêne pas.
― Mais n’avez-vous jamais entendu de voix qui vous appellent ?
― Je crois que cela est arrivé. Cela nous a paru étrange, car qui nous appellerait ainsi ? C’est un non sens.
― C’est certainement des rêves, rien d’autre.
Puis je leur racontai que je n’avais pas encore réussi à apercevoir mon voisin mais cela ne les étonna pas.
« Je vous l’avais bien dit, nous non plus on ne l’a jamais vraiment vu. Une ombre, rien qu’une ombre ». Puis elle se mirent à rire et m’offrirent un café que je m’empressais d’accepter.
― Mais finalement, puisque vous ne l’avez jamais vu, peut-être qu’il n’existe pas, suggérai-je. D’ailleurs son jardinier non plus ne l’a pas vu … du moins c’est ce que j’ai cru comprendre. Mais dans ce cas qui est dans la voiture, quand elle part en ville ?
― Qui sait … pas nous en tous cas. Tout ce qu’on connait, c’est par les ragots.
― Mais les ragots de qui ? Il n’y a que vous, au village !
― Nous aussi nous l’avions cru … au début ».
Je ne pus rien tirer de plus des vieilles, mais avec stupeur, en retournant chez moi, j’aperçus dans la cour de l’une des maisons du village trois enfants qui jouaient au ballon. Au bout de deux mois, j’allais enfin connaitre d’autres voisins et qui sait, peut-être trouverais-je là une aide pour mes travaux qui trainaient en longueur, faute d’une main d’œuvre que je n’avais pas réussi à trouver. Tandis que je sonnais à leur porte, les enfants s’arrêtèrent de jouer pour me dévisager et je leur fis un sourire mais ils ne me le rendirent pas. Ils avaient l’air intrigués, comme si jamais personne ne venait toquer chez eux, et ils me lancèrent de leurs grands yeux d’un bleu très clair qui faisait penser à un ciel voilé, des regards bizarres. Une jeune femme m’ouvrit. Elle avait les traits tirés et le teint pâle, comme si jamais elle ne mettait les pieds dehors, mais elle me fit aimablement entrer dans sa cuisine, curieusement peinte tout en noir. Je me présentais à elle et elle me servit une tasse de café accompagnée d’une crêpe, ce qui me fit le plus grand bien car je n’avais pas mangé grand-chose jusque-là. J’eus même l’impression de n’avoir rien mangé du tout depuis mon arrivée dans ces lieux, je n’aurais pu dire depuis combien de temps.
― Oh, ce n’est pas que vous en ayez vraiment besoin, me répondit-elle, c’est plutôt pour le plaisir.
Ce propos me laissa perplexe, mais comme nous nous rencontrions pour la première fois, j‘évitais de le lui dire. Cependant je me dis que tout le monde a besoin de manger. Pourquoi n’en aurais-je pas besoin ?
Tandis que nous parlions, son mari arriva. Lui aussi était très pâle, le teint presque gris, les yeux d’un bleu délavé. Mais aimablement il me proposa de venir m’aider à faire mes travaux, me disant qu’il n’avait rien à faire ces temps-ci et que je lui rendrais la pareille le moment venu. Ils me demandèrent si j’avais pu rencontrer les autres gens du village et je leur expliquais qu’en dehors des deux vieilles, je n’avais vu personne, pas même mon voisin le plus proche, et que c’était la première fois que je les voyais, eux et leurs enfants. La femme me dit que c’était normal,
― Pourquoi ? répondis-je. Vous étiez partis en vacances ? Ou visiter de la famille ?― Mais pas du tout, répliqua-t-elle avec un sourire, nous avons toujours été là. ― Ah, je comprends, j’ai dû passer dans le village aux mauvaises heures, lorsque tout le monde est à la maison. Et mon voisin direct ? L’avez-vous aperçu ? Moi, je n’ai jamais pu le rencontrer.
― Je crois que nous non plus. Sans doute est-ce un homme trs occupé qui ne peut recevoir personne.
― Mais l’avez-vous déjà rencontré ? insistais-je, espérant en apprendre un peu plus qu’avec les vieilles.
― Je ne sais pas, répondit la femme, c’est difficile à dire.
L’homme se gratta le menton, fit une moue dubitative, jeta un regard interrogateur à sa femme, puis approuva celle-ci.
― Oui, c’est difficile à dire.
Tous les deux affichaient une mine perplexe et se turent un instant. Puis l’homme reprit :
― C’est bizarre, tout le monde parle de lui, mais il semble que personne ne sache rien. Certains croient l’avoir croisé une fois, mais ils n’en sont pas très sûrs. C’est surtout sa silhouette qu’ils croient reconnaitre.
― C’est plutôt comme une ombre, ajouta la femme.
Je sursautais. Cette phrase, je l’avais déjà entendue prononcer par les vieilles.
― Curieux, murmurais-je entre mes dents. Bien, vous ne vous souvenez pas de son visage, mais au moins savez-vous où vous l’auriez rencontré ?
― Non, impossible de s’en souvenir.
Je dus me contenter de cette réponse.
― En tout cas, vous allez maintenant pouvoir faire connaissance avec tout le monde, me dit l’homme.
― Mais … je ne comprends pas. On m’a dit que deux maisons sont inoccupées, et sur la quinzaine de maisons du village, je n’ai vu jusqu’ici personne. Vous êtes les premiers que j’aperçois. Y a-t-il une raison à cela ? Des gens très vieux, peut-être, qui ne bougent jamais de chez eux ?
Le mari et la femme se regardèrent, puis se mirent à rire.
― On vous l’a déjà dit, c’est sans doute que vous ne sortez pas au bon moment. C’est toujours comme cela, dans les villages. On a l’impression qu’ils sont vides quand on les traverse. On ne voit pas âme qui vive dans les rues, les cours, les jardins. Les gens ont leurs occupations, soit dans les champs, soit dans leurs ateliers ».
Je me dis que l’explication était valable même si je n’avais encore vu personne dans les champs ni entendu de bruit dans les ateliers, et je les remerciais de leur accueil. Au moment où je prenais congé, la femme m’interpella : « je pense que vous allez voir beaucoup de monde, aujourd’hui. Vous êtes à la bonne heure ». Alors, très curieusement, en traversant le village, j’aperçus cette fois-ci tous ses habitants, et tous me saluèrent joyeusement. Ici une famille occupée à quelques activités dans leur jardin, là un vieux couple installé sur leur perron et sirotant une bière, les yeux dans le vague, là encore un couple repeignant ses volets, et puis une ribambelle d’enfants courant derrière un chat effrayé qui filait ventre à terre. Mais deux pensées me traversèrent l’esprit : d’abord je n’avais jamais vu autant de gens avec le teint pâle, presque terreux, et des yeux d’un bleu si délavé, et ensuite comment se faisait-il que durant deux mois je ne les avais pas aperçus, hormis les deux vieilles et le jardinier ? Aucun bruit de quelque nature ne s’était fait entendre. Aucun écolier n’avait traversé le village, un cartable sur le dos. Pas un seul véhicule n’avait fait entendre un bruit de moteur. Tout un village déserté dont tous les habitants apparaissent au même moment, ce n’était tout de même pas courant. Il y avait là un mystère que je me promis d’éclaircir. Et je décidais de forcer la porte de mon curieux voisin dont tous connaissaient l’existence mais dont aucun ne se souvenait vraiment. Car lui aussi devait avoir des choses à me dire et j’étais décidée à en avoir le cœur net.
En arrivant devant chez l’homme, j’aperçus le jardinier qui prenait soin des fleurs et des bosquets. Je le saluais, et il me rendit poliment mon salut, tout en continuant à travailler. D’un pas déterminé je traversais le jardin, m’arrêtais sur le perron et appuyais une fois sur la sonnette. J’entendis le carillon, mais personne ne répondit. Pourtant j’avais vu la voiture sur le terrain. Une belle et grande voiture noire dans laquelle on aurait pu entasser pas mal de monde. Je me dis qu’elle ressemblait plutôt à un corbillard ! Pourquoi diable cet homme avait-il besoin d’un si grand véhicule alors que de toute évidence il vivait seul ? Agacée, je me mis à carillonner durant cinq minutes, mais en vain. Décidément, cet homme ne voulait vraiment pas faire connaissance avec moi. Il manquait certainement de savoir-vivre. Pourtant les relations de bon voisinage, c’est important. Il me sembla durant tout ce temps percevoir sur moi le regard insistant du jardinier, mais un bref coup d’œil à l’homme me montra qu’il n’en était rien. Il était penché sur un buisson de roses et très délicatement, comme s’il avait été leur amant, il les caressait et les reniflait. Curieux bonhomme, me dis-je. Je le rejoignis et je commençais à m’intéresser à son travail. C’était un perfectionniste et un artiste. Toutes les plantes respiraient la santé et offraient mille fragrances et mille couleurs plus vives et plus chatoyantes les unes que les autres. « Comme elles sont belles ! Ne pus-je m’empêcher de murmurer. J’ai vu des jardins somptueux dans ma vie, j’ai visité les jardins de la villa d’Este à Tivoli, ceux de Dumbarton Oaks, celui du maitre des filets de Suzhou, le jardin de Monet à Giverny, les jardins Buchart au Canada, et d’autres encore, un peu partout dans le monde, car j’adore les beaux jardins. Ils m’attirent comme le miel attire les ours. Mais, de ma vie, je n’en ai vu de plus beau que celui-ci. Vous êtes le roi des jardiniers et vous avez toute mon admiration ». L’homme alors me récompensa d’un sourire qui, à vrai dire, fit grimacer sa face, et ses yeux d’un bleu si pâle qu’ils en étaient presque blancs s’illuminèrent. En le regardant plus attentivement je vis que lui aussi avait le teint blafard. Sans doute cela était-ce une spécificité de ces lieux, et tous étaient apparentés, partageant des gênes communs. Mais le plus étonnant, c’est qu’à peine avais-je prononcé ces mots qu’il me sembla que l’un des rideaux de la maison avait bougé et qu’une silhouette était brièvement apparue à l’une des fenêtres donnant sur le jardin. Impression fugace s’il en fut, mais j’eus immédiatement la conviction que mon discret voisin était bien là, chez lui. Pourquoi ne voulait-il donc qu’on le vit? Était-il laid comme un pou, infirme, ou trop vieux pour soutenir une conversation ? Ne pouvait-il se déplacer ? Ou alors avait-il la haine du genre humain ? Un misanthrope, en quelque sorte ? Cette question allait hanter mes jours. Quant aux nuits, elles étaient loin d’être parfaites. Ces deux fenêtres et leurs mauvais volets ne cessaient de me perturber, surtout lorsque soufflait le vent et que se faisaient entendre de sinistres grincements. Alors, dans ces cas, je me pelotonnais dans mon lit, en maudissant ce menuisier que je ne pouvais joindre.
Dans les jours qui suivirent, l’homme de la veille se présenta chez moi avec quelques autres du village. Tous venaient m’apporter leur aide pour mes travaux qui, du coup, avancèrent à grands pas. Plafonds et murs furent restaurés, prises électriques réparées, et on me fit même une salle de bain toute neuve avec de jolis carreaux rouge sang. Je ne m’étais pas rendu compte jusque là à quel point la maison était laide et dégradée. « D’ici peu, nous reviendrons pour la dernière couche », me dit l’homme. Le jardinier aussi était venu et avait entrepris de faire mon jardin, et si j’en jugeais par le travail admirable qu’il faisait chez mon discret voisin, j’aurais d’ici peu un jardin merveilleux. J’étais aux anges.
Le marché bi-mensuel allait se tenir sur la petite place du village et tirant mon caddie, je m’y rendis.. Le marché était bien modeste et les étals peu nombreux, mais cela suffisait à la petite bourgade. Un boucher charcutier, un marchand de fruit et légumes et un fromager en constituaient l’essentiel. Tandis que je faisais mon choix, je me mis à frissonner, avec la certitude qu’un regard profond était fixé sur moi, et je me retournai brusquement, mais en vain. Tous étaient occupés à faire leurs courses et personne ne s’intéressait à moi. Tout de même, cette impression était bien étrange et je me mis à frissonner. J’éprouvais la même chose que durant mes nuits, lorsqu’il me semblait percevoir une présence auprès de moi. Oh, je savais bien qu’il n’en était rien, que cela venait de l’imagination d’une personne à moitié endormie et dans un état second, et peut-être d’un désir inavoué de ne plus me sentir seul dans la vie. La nuit, bien souvent, l’on se trouve désinhibé, et les idées peuvent courir librement dans la tête. Mais enfin je n’avais éprouvé jusqu’ici ce genre de sentiments que durant les nuits, jamais dans la journée, et je me sentis perplexe. Et soudain une idée me traversa la tête : et si je ne rêvais pas ? Si cela était réel ? Si quelque chose avait éveillé mon inconscient et était parvenu à la surface de mes pensées ?
Je me retournais à nouveau, car il était sûr maintenant que quelqu’un me regardait. Mais tout au plus j’aperçus à une vingtaine de mètres un homme de grande taille, légèrement voûté, que je n’avais encore jamais vu, et qui s’éloignait. Je le vis que de dos. Je pus cependant remarquer qu’il avait les cheveux très noirs. Tandis que j’avais les yeux fixés sur lui, je me rendis compte que, tout en faisant semblant de ne pas s’intéresser à moi, le village me lançait des regards furtifs. Et quand je dis le village, je parle de tous ses habitants, hommes, femmes et enfants, et même les commerçants du marché. Cela me mit mal à l’aise, d’autant que jamais je n’avais eu autant de regards si pâles, presque transparents, fixés sur ma personne. Certes les gens ici étaient tous gentils et serviables, cependant, de plus en plus, j’avais l’impression que quelque chose ne tournait pas rond. Mais je n’aurais su dire quoi. A côté de moi se tenait une femme avec laquelle j’avais échangé quelques mots la veille, et je ne pus m’empêcher de la questionner : « vous connaissez l’homme, là-bas, qui s’éloigne ? ». Elle fronça les sourcils et me regarda comme si elle ne comprenait pas ma question. « Un homme ? Quel homme ? » me répondit-elle en se retournant de tous les côtés. Je tendis le bras dans la direction de l’homme mais déjà il n’était plus là. « Il y a deux minutes, il est parti dans cette direction. Un homme très grand, avec des cheveux très noirs ». La femme fit non de la tête et me dit qu’elle n’avait vu personne. Pourtant, j’étais bien certain qu’elle aussi l’avait suivi du regard. Attendu que maintenant je connaissais tous les habitants, il me vint une idée. Et si l’homme mystérieux était ce voisin que je cherchais à rencontrer depuis plusieurs mois maintenant ?
La journée était belle, et j’eus envie de faire une promenade. Je pris la route qui descendait vers le port. Une douce brise soufflait légèrement, l’air était embaumé, et je me sentais en pleine forme. Je mangerais le pain et le fromage que je venais d’acheter, au port pour respirer les embruns, et je m’asseyerais sur un rocher pour regarder l’océan. Tandis que je descendais la pente, une voiture me dépassa, et je reconnus celle de mon fameux voisin. Ainsi donc, il était de sortie. Je remarquais à l’intérieur du véhicule la silhouette aux cheveux noirs aperçue au marché, mais là encore l’homme était de dos. Décidément, allai-je le voir un jour de face ? Arrivé au port je m’assis sur un rocher pour me confectionner un sandwich, puis lentement je fis le tour des lieux, tout en mordant à belles dents dans mon repas.
C’était un tout petit port, mal entretenu, mais ce qui me plongea dans une perplexité extrême, c’était l’état des quelques bateaux qui étaient amarrés là. On aurait dit qu’ils avaient fait la guerre, ou qu’ils n'avaient pas été utilisés depuis des siècles. Les peintures étaient écaillées, les filets qui pendaient par-dessus bord étaient en lambeaux et il y avait des trous dans les coques. Il est vrai que de là-haut, sur la falaise, je ne les avais jamais vus prendre le large. Et je compris pourquoi. Le port ressemblait plutôt à un cimetière de bateaux abandonnés qui n’attendent que de sombrer une fois pour toutes. J’en étais très étonnée, car du haut de la falaise, jamais je n’aurais pu soupçonner un tel désastre. Sans doute était-ce la raison pour laquelle aucun des habitants de la bourgade ne venait s’y promener. Il n’y avait nul charme à ce lieu. Je me promis de ne pas y revenir. Mais un évènement des plus étranges se produisit. La voiture aperçue un moment auparavant était garée un peu plus loin. Curieux que je ne l’aie pas vue en arrivant. Mes yeux semblaient me jouer pas mal de tours ces temps-ci : des gens qui apparaissent et disparaissent brutalement, une voiture garée ici depuis un moment et que je vois soudain, des gens qui semblent ne pas voir à travers leurs yeux presque transparents, et ce grand gaillard, là-bas, de l’autre côté du petit port, les mains dans les poches, immobile et silencieux, qui semble me regarder bien qu’il me tourne le dos. Oui, quelque chose ici ne tournait pas rond, et c’était peut-être moi-même …
Soudain, je vis l’homme sauter prestement sur l’un des bateaux et celui-ci s’éloigna immédiatement, comme si un pilote était déjà à bord et l’attendait. Sauf que j’avais fait le tour du port, examiné les embarcations, et qu’il n’y avait personne d’autre que ce grand gaillard, là-bas. J’eus envie de crier : « attention, il y a des trous dans la coque ! C’est dangereux ! » Mais quelque chose me retint et mon cri resta dans ma gorge. Le misérable bateau filait comme si le vent l’entrainait, bien que le vent ne fût alors qu’une très légère brise. Je me mis à frissonner en regardant, déjà tout là-bas, la coque de noix et l’homme, rigide sur le pont, droit comme un i, qui ne bougeait pas, comme s’il se fut agi d’une statue.
Je passais le reste de la journée à me promener sur la grève, d’une part parce que l’air marin me faisait beaucoup de bien, d’autre part parce que je comptais bien voir revenir mon voisin, et cette fois-ci il ne pourrait me tourner le dos, à moins de marcher à reculons. L’attente fut longue, et j‘en profitais pour observer tous ces bateaux ou du moins toutes ces choses qui avaient été, un jour sans doute lointain, des bateaux. De là-haut, sur la falaise, je n’avais jamais vu d’activité dans ce port, et je me pris à me demander d’où venaient le poisson vendu au marché, puisque de toute évidence le petit port de pêche était désaffecté depuis bien longtemps. Les cales devaient être remplies d’eau et il était miraculeux qu’ils n’aient pas coulé au fond de l’eau. Qu’est-ce qui les maintenait à flot ? Voilà qui était bien étrange. Et pourquoi leurs voiles qui n’étaient que lambeaux, se gonflaient-elles à la moindre petite brise ? Il faudrait que j’interroge les habitants du village.
Nous étions au milieu de l’après-midi quand j’entendis une clameur : « ils arrivent ! Ils arrivent ! » Je me tournais, et j’aperçus au bord de la falaise, tout là-haut, les habitants du village, groupés les uns contre les autres, qui agitaient les bras, regards tournés vers l’océan. C’était un spectacle extraordinaire que tous ces gens si calmes, si discrets d’ordinaire, ne manifestant jamais d’émotion, se soient réunis et semblent participer à la même communion. Mais pourquoi personne ne m’avait-il informée d’un évènement qui semblait tant attendu ? Quelles étaient ces personnes si importantes pour que tout un paisible village se rassemble afin de les accueillir ? Je reconnus tout de suite le bateau sur lequel avait sauté le grand homme en noir et qui avait filé sur la mer comme s’il avait des ailes. Il y avait là un mystère qui méritait quelques éclaircissements. Comment une telle loque pourrait-elle amener des gens importants ? Cela n’avait aucun sens.
Pourtant le bateau, malgré ses trous, tenait bon le cap et se dirigeait vers le port, et l’homme toujours altier, hiératique, droit comme un i, n’était plus seul. Il ramenait à son bord une demi-douzaine de personnes de tous âges, parmi lesquels un enfant. Ces gens étaient étonnamment sans la moindre expression, comme s’ils n’étaient pas vraiment là. Ils se laissaient mener, mais leurs regards étaient vides, comme s’ils venaient d’un autre monde et ignoraient encore ce qui leur arrivait. Ils n’avaient pas l’air très conscients, ni d’ailleurs inquiets ou angoissés, mais l’homme en noir les traitait avec une extrême douceur et les guidait en prenant garde à eux.
Il les fit accoster et je me précipitais pour le voir descendre. Cette fois-ci, il ne put échapper à mon regard, et soudain je fus prise de vertige. Ce n’était pas la première fois que je le voyais. Je reconnus son très beau visage, aussi pâle que ceux des autres habitants du village, ses yeux d’un bleu presque transparent, et cet étrange regard presque vide, comme s’il était absent. Son visage n’affichait aucune émotion, mais je sus immédiatement que moi aussi, à un moment de ma vie, j’avais été sa passagère, Et un vague souvenir me revint, Je me voyais désespérée après avoir été abandonnée par celui que j’aimais, mais que s’était-il donc passé après ? Je n'en avais pas le moindre souvenir. Et à bien y réfléchir, je me rendis compte que j’ignorais totalement comment j’étais arrivée dans ma maison.
L’homme fit monter dans sa grande voiture ses passagers et les conduisit dans les deux maisons du village qui n’étaient pas occupées, toutes proches de la mienne. Le surlendemain ces gens vinrent frapper chez moi, et l’une des femmes s’écria : « mais comme vous êtes pâle. Je n’ai jamais vu de personne si blanche ». L’enfant qui l’accompagnait ajouta « et moi je n’ai jamais vu de yeux aussi clairs que les vôtres ! Presque comme s’ils n’avaient pas de couleur ». Puis la femme me demanda pourquoi le village était désert. « Vous êtes la seule, ici ? On a fait le tour du village, on dirait qu’il n’y a personne. On a frappé à plusieurs portes, mais personne ne répond. Pas de bruits, pas d’agitation. Un silence absolu en dehors du vent léger que rien ne semble arrêter. Ils sont partis à une fête ? » Pourtant, moi, je les entendais, les gens du village ; et par ma fenêtre je voyais les enfants courir en poussant des hurlements derrière le chat terrifié. « Vous les verrez bientôt, répondis-je, comme les vieilles me l’avaient dit lorsque j’étais allée les voir. Vous avez aussi un voisin dont le jardin est magnifique. Vous avez dû passer devant. Mais on ne le voit que très rarement. Mais ne vous inquiétez pas ». Et je les invitais à boire un café chez moi. Lorsqu’ils furent partis et que ma porte fut refermée, je me mis à frissonner, incrédule. Ces gens étaient semblables à moi-même, des mois auparavant. Mais j’avais persu la notion du temps et j’aurais été bien incapable de dire combien de mois étaient passés depuis mon arrivée dans ces lieux. Puis je courus à la salle de bain, la belle salle de bain rouge sang, et me regardais dans le miroir. Et là, je poussais un cri : impossible de reconnaitre mon visage dans ce teint blafard. Quant à mes yeux, ils me semblèrent vitreux. Je me mis à réfléchir. Lorsque j’avais rencontré les deux vieilles, elles m’avaient appris qu’elles étaient les dernières à être arrivées au village. Et maintenant, la dernière c’était moi. Mais j’avais beaucoup de mal à en tirer une conclusion. Ou du moins je ne voulais pas tirer de conclusion, car si je le faisais, je me sentirais devenir folle. Tout cela ressemblait à un mauvais rêve, pourtant je savais en mon for intérieur que je ne rêvais pas.
Le lendemain, très perturbée et ayant passé une fort mauvaise nuit, je décidais de faire une grande promenade sur la lande, afin de réfléchir à ce mystère, mais je fus incapable de trouver une explication logique. Si seulement je pouvais recouvrer mes souvenirs, me dis-je, mais je savais que je les avais perdus pour toujours. A mon retour, je trouvais les hommes du village sortant de ma maison, tout joyeux. « Nous vous avons donné la dernière couche de peinture », me dit l’un d’eux. Finalement, la situation n’était peut-être pas si désespérée que je le croyais. Je les remerciais et entrais chez moi, et là je fus prise de stupeur : toute ma maison avait été repeinte en noir et ressemblait à un caveau.
LA ZONE -
Ceci est mon journal. J’ai commencé à l’écrire pour laisser une trace de mon histoire car je me sens en danger. = ajouter un commentaire =
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