Héraklès Navet entra dans le salon avec la lenteur solennelle d’un homme qui avait déjà tout compris mais qui tenait à ce que tout le monde comprenne qu’il avait déjà tout compris. Son chapeau melon, trop petit pour sa tête mais trop grand pour ses ambitions, vacillait à chaque pas. Sa moustache, cirée avec une rigueur si agressive qu’elle aurait pu couper du fromage, pointait vers le destin ou vers le plafond, la distinction étant subtile.
Le salon du manoir Rutabaga ressemblait à une vitrine d’antiquaire tombée dans la mélancolie. Des fauteuils capitonnés s’y affaissaient comme des aristocrates au régime. Une horloge Art déco battait un temps qu’elle seule comprenait. Un vase avec des fleurs mortes prétendait encore être vivant et au centre, sur la table basse, la scène du crime trônait avec l’insolence des choses qui savent qu’elles vont devenir importantes.
Le pot à sucre.
Un pot à sucre rond, paisible, domestique, décoré de roses peintes à la main et désormais soupçonné d’avoir hébergé l’impensable.
Autour de la table, les suspects étaient rassemblés avec l’air crispé de ceux qui n’ont pas demandé à faire partie d’une histoire.
Lady Rutabaga, propriétaire du manoir, serrait un mouchoir brodé comme si le tissu allait lui répondre. Elle avait des yeux vifs, une coiffure structurée et une dignité tremblante, un peu comme une laitue en équilibre sur un fil.
Le Colonel Brocoli, moustache tombante, épaules droites, uniforme imaginaire, regard qui accusait même les rideaux. Il était si convaincu que la discipline pouvait résoudre tous les problèmes qu’il semblait prêt à arrêter le pot à sucre par principe.
Miss Betterave, nièce de Lady Rutabaga, était assise avec une posture trop parfaite pour être honnête. Son sourire disait, “Je suis innocente”, tandis que ses mains disaient, “J’ai déjà enterré trois preuves dans le jardin.”
Edgar, le majordome, était debout derrière la chaise de Lady Rutabaga comme une ombre fidèle. Il avait cette expression naturellement coupable qu’on ne peut obtenir qu’avec des années d’entraînement ou une vocation profonde et sur le dossier d’un fauteuil, le chat observait la scène avec l’assurance tranquille de ceux qui savent qu’ils seront accusés quoi qu’il arrive, donc autant profiter du spectacle.
Héraklès Navet s’arrêta au milieu du salon. Il joignit les mains comme s’il allait prier mais il était évident qu’il priait surtout pour que le monde comprenne à quel point il était intelligent.
— Mes amis, déclara-t-il, le crime est résolu.
Lady Rutabaga hoqueta.
— Déjà ?! Mais vous venez d’arriver !
— Justement, répondit Navet en levant un doigt. C’est parce que je viens d’arriver que je suis déjà reparti mentalement. Mes petites cellules grises, elles, ne connaissent ni la fatigue, ni le respect des étapes.
Le Colonel Brocoli grogna.
— On ne résout pas une affaire en dix secondes, monsieur… Navet.
— En effet, répondit Héraklès Navet, froidement. C’est pourquoi j’en ai pris onze.
Il se pencha vers la table basse. Le pot à sucre était fermé. Un silence épais enveloppa l’objet comme si la porcelaine retenait son souffle.
— Ouvrez-le, souffla Miss Betterave.
— Je n’ouvre jamais rien, dit Navet. Les choses doivent s’ouvrir d’elles-mêmes, sous la pression de la logique.
— …Mais c’est un pot, murmura Lady Rutabaga.
— La logique n’a pas peur de la céramique, répondit Navet.
Il posa sa main sur le couvercle, s’immobilisa, puis éternua.
— A-tchoum !
Il redressa la tête, triomphant.
— Voilà.
Personne ne bougea.
— Voilà quoi ? demanda Edgar, d’une voix déjà prête à se confesser.
— Tout s’explique.
— Je… je ne comprends pas, souffla Lady Rutabaga.
Héraklès Navet la regarda avec compassion, comme un professeur de danse regardant une chaise.
— Madame, l’incompréhension est une étape. Elle précède souvent l’admiration.
Il se tourna vers les autres.
— Reprenons. Cette nuit, entre vingt-deux heures et minuit, le Cornichon Transcendantal a disparu.
Le Colonel Brocoli lança :
— “Le cornichon”… Vous dites ça avec un sérieux…
— On ne plaisante pas avec l’absolu, coupa Navet.
Lady Rutabaga reprit, d’une voix étranglée :
— Oui… le Cornichon Transcendantal… Le trophée… La fierté du manoir… Il était dans sa vitrine, juste là, dans la salle à manger, sous cloche ! Et ce matin… plus rien. Puis… on l’a retrouvé… dans le pot à sucre.
Elle désigna l’objet du doigt, comme si la porcelaine allait la mordre.
Miss Betterave ajouta :
— Et la cloche était intacte. Aucun bruit. Aucune effraction. On dirait que le cornichon… s’est volatilisé.
— Ou qu’on l’a remplacé par un autre cornichon, dit le Colonel. Il y a des cornichons partout.
Navet tressaillit, outré.
— Colonel, vous venez d’insulter une entité.
— Une entité ? répéta le colonel.
— Le Cornichon Transcendantal n’est pas un cornichon “comme les autres”. C’est un cornichon qui a gagné. C’est un cornichon qui a été jugé. C’est un cornichon qui a été applaudi. Il a une responsabilité.
Le chat cligna lentement des yeux, comme s’il approuvait.
Héraklès Navet sortit de sa poche un petit carnet et un crayon beaucoup trop dramatique. Il fit mine de noter quelque chose mais personne ne vit jamais de mot apparaître.
— Je vais vous poser une question, annonça-t-il. Une question simple mais décisive.
Tout le monde se figea.
— Qui, parmi vous, aime le sucre ?
Silence.
Le Colonel Brocoli toussa.
— Tout le monde aime le sucre.
— Faux, dit Navet. Certains le tolèrent. Certains l’ignorent. Certains le fuient. Et certains… le convoitent.
Lady Rutabaga tenta :
— Je… je mets du sucre dans mon thé.
— Voilà, fit Navet, comme si elle venait d’avouer un triple homicide.
Miss Betterave intervint :
— Moi, je n’en prends pas. Ça ternit la peau.
Edgar déclara, très vite :
— Je ne mange jamais de sucre, monsieur. Je suis un serviteur. Le sucre, c’est pour les gens qui ont des loisirs.
Le Colonel Brocoli, avec défi :
— Le sucre affaiblit les soldats.
Navet leva un doigt.
— Très bien. Nous avons donc une amatrice officielle, une esthète suspecte, un ascète socialement inquiétant et un militaire en guerre contre les desserts.
Il fit trois pas, puis revint au pot à sucre. Il le contourna comme un satellite autour d’une planète de porcelaine.
— Le cornichon a été retrouvé dans le pot à sucre. Cela signifie… qu’il a été attiré par le sucre.
— Mais les cornichons n’aiment pas le sucre, s’indigna le Colonel.
— Ce cornichon n’est pas “les cornichons”, répéta Navet, presque blessé. Ce cornichon est transcendantal.
Lady Rutabaga murmura :
— Vous pensez… qu’il s’est déplacé tout seul ?
Navet la fixa, solennel.
— Je ne pense pas. Je sais à moitié.
Miss Betterave leva une main.
— Excusez-moi, monsieur Navet… mais comment un cornichon… se déplace-t-il ?
— Avec un mobile, dit Navet immédiatement.
Le chat se lécha la patte.
Edgar balbutia :
— Un mobile… mais… c’est un cornichon…
— Justement, répondit Navet. Un cornichon a peu d’occasions de se déplacer. Donc, quand il le fait, c’est toujours significatif. Les êtres immobiles ne bougent jamais pour rien.
Le Colonel Brocoli fronça les sourcils.
— Moi, j’ai vu des meubles bouger pour rien.
— Ce sont les pires, dit Navet.
Il fit une pause, puis déclara :
— Reconstruisons la scène.
Il saisit huit tasses de la table basse, des tasses de tisane, parce que le manoir Rutabaga ne servait jamais une boisson qui donnait de la joie et les aligna soigneusement. L’alignement était si méticuleux qu’on aurait dit une cérémonie religieuse dédiée à l’ennui.
— Huit tasses, murmura-t-il. Comme les huit lettres du mot “cornichon”.
— Il y en a neuf, souffla Miss Betterave.
Navet ne cilla pas.
— Dans votre monde, peut-être. Dans le mien, huit suffisent.
Il pointa les tasses.
— Chacune d’elles représente une possibilité. Une piste. Un suspect. Une vérité alternative. Regardez.
Lady Rutabaga regarda. Elle ne vit que des tasses.
Navet soupira, comme si la réalité refusait de collaborer.
— Très bien. Passons à la méthode directe.
Il se dirigea vers la salle à manger, suivi du groupe, comme une procession d’inquiétude. La vitrine était là, grande, en bois sombre. La cloche de verre était intacte. Sous la cloche, un petit coussin de velours rouge. Vide.
— Aucune trace, murmura Lady Rutabaga. Rien.
Navet s’agenouilla, colla son oreille contre le sol et resta ainsi trois secondes.
— Alors ? demanda Edgar, à bout.
Navet se releva.
— Le sol ne nie pas.
— Pardon ?
— Le sol ne nie jamais, dit Navet. Il accepte.
Le Colonel Brocoli explosa :
— C’est du charabia !
Navet le fixa, blessé.
— Colonel, si vous ne comprenez pas, c’est que c’est profond.
Il fit le tour de la vitrine, renifla l’air puis s’arrêta devant un rideau.
— Ce rideau a vu quelque chose, dit-il.
— Un rideau ne voit pas, grogna le Colonel.
— C’est parce que vous n’écoutez pas les rideaux, Colonel. Moi, je les écoute et ce rideau… a frissonné.
Miss Betterave gloussa nerveusement.
— Et que vous dit-il ?
Navet posa une main sur le tissu, très sérieusement.
— Il me dit… qu’un souffle est passé.
Lady Rutabaga pâlit.
— Un souffle ?
— Oui. Un souffle d’ambition. Un souffle de vinaigre. Un souffle… de sucre.
Edgar fit un pas en arrière.
— Le sucre encore…
Navet hocha la tête.
— Le sucre est la clé. Toujours même dans les affaires où il ne l’est pas.
Ils revinrent au salon. Le pot à sucre les attendait. Le chat avait changé de position, il était maintenant assis, ce qui, dans une enquête, est toujours un indice.
Navet fixa le chat.
— Vous. Pourquoi êtes-vous assis ?
Le chat ne répondit pas.
— Voilà, dit Navet. Très suspect.
Lady Rutabaga trembla.
— Monsieur Navet, je vous en supplie… qui a fait ça ?
Héraklès Navet posa deux doigts sur sa moustache, comme un pianiste sur un clavier. Il inspira et son regard s’alluma.
— Nous sommes face à trois scénarios possibles.
Le Colonel Brocoli soupira, exaspéré :
— Enfin, un raisonnement !
Navet leva un doigt.
— Non. Trois.
Il se mit à faire les cent pas.
— Premier scénario, le Cornichon Transcendantal a été volé puis replacé dans le pot à sucre pour se moquer de vous.
Lady Rutabaga hoqueta.
— Se moquer ?!
— Les crimes ont toujours un sens, dit Navet même quand ils n’en ont pas. Cela s’appelle l’intention.
— Et le deuxième ? demanda Miss Betterave, presque excitée.
— Deuxième scénario, le Cornichon Transcendantal a fui. Il en avait assez d’être exposé. Il a cherché un endroit plus intime. Plus doux. Le pot à sucre.
Edgar murmura :
— Une fuite… un cornichon…
— Chut, dit Navet. Ne minimisez jamais la souffrance intérieure d’un trophée.
— Et le troisième ? demanda le Colonel.
Navet s’arrêta net, dramatique.
— Le troisième scénario est le plus terrible, le Cornichon Transcendantal… n’est pas le même cornichon.
Silence absolu.
Lady Rutabaga porta la main à sa gorge.
— Vous voulez dire… un faux ?
— Un substitut, corrigea Navet. Une contrefaçon. Une imitation. Un cornichon ordinaire déguisé en cornichon transcendantal.
Miss Betterave chuchota :
— Mais… comment savoir ?
Navet sourit.
— Grâce à la science.
Il posa le pot à sucre sur la table, prit un couteau à beurre l’arme la plus dangereuse du manoir, à en croire son tranchant émotionnel et ouvrit le couvercle.
À l’intérieur, le cornichon reposait, humble, vert, légèrement luisant. Il avait l’air à la fois banal et sacré comme une relique oubliée dans un frigo.
Navet se pencha et parla au cornichon.
— Dites-moi la vérité.
Lady Rutabaga étouffa un cri.
Le Colonel Brocoli se pinça l’arête du nez.
Miss Betterave, elle, regardait avec fascination comme si elle assistait à une séance de spiritisme gastronomique.
Edgar murmura :
— Monsieur Navet… vous… vous lui parlez ?
— Je l’interroge, dit Navet. Il a été victime. Il a des choses à dire.
Le chat bâilla.
Navet saisit le cornichon avec deux doigts comme on manipule une preuve fragile et le posa sur une soucoupe. Il le tourna légèrement, le renifla puis le tapota doucement.
— Hmm.
— Quoi ? demanda Lady Rutabaga, au bord de l’évanouissement.
Navet plissa les yeux.
— Il ment.
— Un cornichon… ment ? répéta le Colonel, incrédule.
— Colonel, vous êtes vraiment coincé dans un monde où les choses doivent avoir du sens.
Navet posa le cornichon sur la table et sortit de sa poche une petite loupe. Elle était trop petite pour être utile mais très utile pour la dramaturgie.
Il inspecta la surface verte.
— Voilà, dit-il.
— Voilà quoi ? s’énerva Lady Rutabaga.
— Regardez ce détail.
Il pointa un minuscule fil blanc collé au cornichon.
Miss Betterave se pencha.
— Un fil… de quoi ?
Navet souffla, comme si la réponse était évidente.
— De napperon.
Edgar fit un bruit étranglé.
— Le napperon ?!
Lady Rutabaga s’écria :
— Mais oui ! Mon napperon belge ! Celui en dentelle ! Il a disparu aussi !
Le Colonel Brocoli se redressa.
— Enfin une piste concrète !
Navet le fixa, agacé.
— “Concrète” ? Colonel, nous parlons de dentelle.
— Je veux dire… enfin une preuve !
Navet hocha la tête, satisfait.
— Le fil de napperon est la clé. Il relie le cornichon au salon ou à la salle à manger ou à la Belgique ou à la culpabilité.
— À la Belgique ? répéta Miss Betterave.
— La Belgique est toujours impliquée, dit Navet, mystérieux.
Il se tourna brusquement vers Edgar.
— Edgar. Où étiez-vous, cette nuit, entre vingt-deux heures et minuit ?
Edgar blêmit. Ses lèvres tremblèrent comme un pudding au moindre courant d’air.
— Moi ? Je… je… j’étais… en train de…
— De quoi ?
Edgar avala sa salive.
— De repasser… le napperon.
Silence.
Lady Rutabaga leva la main à sa bouche.
— Vous repassiez… le napperon… à vingt-trois heures ?
Edgar tenta un sourire.
— J’aime quand les choses sont… plates.
Navet hocha la tête gravement.
— Voilà la phrase la plus criminelle que j’aie entendue depuis longtemps.
Le Colonel Brocoli bondit :
— Il avoue ! Arrêtez-le !
Edgar protesta :
— Mais non ! Ce n’est pas un aveu ! J’aime juste… la netteté !
Navet leva la main.
— Calmez-vous. Un suspect qui aime la netteté est suspect, certes mais pas forcément coupable. Il peut aussi être tragiquement innocent.
Miss Betterave murmura :
— Edgar… pourquoi repasser un napperon la nuit ?
Edgar baissa les yeux.
— Parce que… parce que je lui parlais.
Lady Rutabaga resta figée.
— Vous… lui parliez ?
Edgar hocha lentement la tête comme un homme qui tombe dans son propre gouffre.
— Oui… Je lui disais qu’il méritait mieux que la poussière. Qu’il avait une beauté… qu’on ne regardait pas assez.
Miss Betterave souffla :
— C’est… touchant.
Le Colonel Brocoli explosa :
— C’est surtout dérangé !
Navet, lui, sembla ravi.
— Ah. Voilà.
Lady Rutabaga s’agrippa au dossier d’une chaise.
— Monsieur Navet… vous pensez que le napperon… a volé le cornichon ?
Navet sourit.
— Non, madame. Je pense que le napperon a inspiré le crime.
Il se tourna vers Edgar.
— Et ensuite, Edgar, à qui avez-vous parlé ?
Edgar chuchota, vaincu :
— Au cornichon.
Le silence fut si parfait qu’on aurait pu entendre une idée tomber par terre. Le chat remua une oreille.
Lady Rutabaga s’assit brusquement.
— Vous… avez parlé au Cornichon Transcendantal ?
Edgar hocha la tête, les yeux humides.
— Je lui ai dit… qu’être sous cloche, c’était comme être enterré vivant. Je lui ai dit… qu’il méritait la liberté. Je lui ai dit… qu’un cornichon… pouvait rêver.
Le Colonel Brocoli, écarlate :
— C’est du délire !
Navet, au contraire, semblait illuminé.
— Voilà, dit-il doucement. Voilà le mobile.
— Le mobile ? répéta Miss Betterave.
— Le cornichon, dit Navet, n’a pas été volé. Il a été… convaincu.
Lady Rutabaga balbutia :
— Convaincu… de quoi ?
— De s’élever.
Edgar sanglota :
— Je ne voulais pas… je voulais juste… qu’il soit heureux…
Navet posa une main sur l’épaule du majordome avec une gravité presque tendre.
— Edgar, vous avez commis un acte d’une rare puissance, vous avez donné une idée à une entité.
— Alors… je suis coupable ? demanda Edgar, effondré.
Navet réfléchit une seconde, puis répondit :
— Oui. Non. Peut-être. C’est très compliqué.
Le Colonel Brocoli rugit :
— Il a avoué ! C’est lui !
Navet leva un doigt.
— Colonel. Edgar n’est pas le coupable. Edgar est… le déclencheur. Il a soufflé un vent. Mais qui a poussé le cornichon ?
Le Colonel resta bouche bée.
— Quelqu’un… a poussé le cornichon ?
Navet acquiesça.
— Un cornichon peut vouloir s’élever mais il lui faut un catalyseur. Un agent. Un accomplice… à quatre pattes.
Tous les regards se tournèrent vers le chat.
Le chat regarda tout le monde puis se lécha la patte avec une lenteur insolente.
— Je le savais, murmura Lady Rutabaga.
— Les chats ont toujours un mobile, déclara Navet.
— Quel mobile ? demanda Miss Betterave.
Navet la fixa comme si la question était naïve.
— Le chaos.
Le Colonel Brocoli éclata :
— C’est absurde !
Navet sourit.
— Exactement.
Il se redressa, plus théâtral que jamais.
— Mes amis, voici la vérité.
Il fit trois pas. Son pied accrocha le tapis persan.
Il trébucha.
Sa dignité vacilla, sa moustache faillit perdre son nord et il agita les bras comme un cygne paniqué. Mais, au lieu de tomber, il réussit à se rattraper à la table basse… ce qui fit tinter les tasses alignées. Huit tasses ou neuf ou douze. Personne ne savait plus et c’était sans doute l’intention.
Navet reprit sa posture comme si rien ne s’était produit, ce qui fut en soi une preuve de génie.
— Cette nuit, Edgar a repassé le napperon. Il lui a parlé. Il lui a offert de la reconnaissance puis dans un moment de faiblesse poétique, il a parlé au cornichon. Il lui a offert l’idée de liberté.
Edgar sanglotait en silence.
— Le cornichon, poursuivit Navet, a entendu.
Lady Rutabaga murmura :
— Il a entendu…
— Oui. Il a entendu et il a voulu partir mais un cornichon ne peut pas déplacer une cloche de verre. Il lui fallait donc… un complice.
Navet désigna le chat d’un geste accusateur.
— Lui.
Le chat cligna des yeux. Lentement comme un coupable qui sait qu’il est au-dessus des lois.
— Le chat, dit Navet, a sauté sur la vitrine. Il a fait tomber la cloche de manière à ce qu’elle tombe… sans tomber.
Le Colonel Brocoli écarquilla les yeux.
— Ça n’a aucun sens.
— C’est pour ça que c’est parfait, dit Navet.
Miss Betterave demanda :
— Et le pot à sucre ?
Navet reprit :
— Le cornichon, libéré par le chaos félin, a roulé. Il a roulé, mes amis. Il a roulé jusqu’au salon, guidé par l’odeur du sucre, attiré par la douceur, aspiré par l’idée de confort et il s’est réfugié dans le pot.
Lady Rutabaga souffla :
— Mon Dieu…
Navet hocha la tête.
— Voilà pourquoi il y avait un fil de napperon collé sur lui, Edgar l’a manipulé en pleurant et le fil s’est accroché. La preuve est là. Tout est là.
Le Colonel Brocoli secoua la tête.
— Et… le crime ? Quel est le crime, exactement ?
Navet le regarda avec une expression compatissante.
— Colonel, le crime est multiple. Il y a eu enlèvement, déplacement, substitution spirituelle et tentative de transcendance. C’est un crime complet. Une œuvre.
Miss Betterave chuchota :
— Mais… qui doit-on punir ?
Navet réfléchit une seconde puis il répondit, sûr de lui :
— Le chat.
Le Colonel Brocoli s’étouffa.
— Le chat ?!
— Toujours un mobile, répéta Navet.
Lady Rutabaga, épuisée, murmura :
— Et Edgar ?
Navet posa son carnet sur la table, solennel.
— Edgar sera condamné à vivre avec ce qu’il a fait, avoir cru qu’un cornichon pouvait rêver. C’est une peine suffisante.
Edgar releva la tête, les yeux brillants.
— Mais… il a rêvé, non ?
Navet sourit, mystérieux.
— Peut-être.
Le chat sauta du fauteuil et marcha lentement vers la porte, la queue haute comme un criminel qui quitte la scène en gentleman.
Navet le suivit du regard, puis se tourna vers l’assemblée.
— Mes amis, l’affaire est close.
Lady Rutabaga souffla, encore tremblante :
— Monsieur Navet… je… je ne sais pas comment vous remercier.
Navet redressa sa moustache.
— Ne me remerciez pas. Remerciez mes petites cellules grises.
Il remit son chapeau melon, fit deux pas vers la sortie puis s’arrêta soudain comme frappé par une illumination.
— Ah, et une dernière chose.
Tous se figèrent.
— Oui ? demanda Miss Betterave.
Navet se pencha vers le pot à sucre, regarda le cornichon et dit :
— Vous pouvez retourner sous cloche, si vous le souhaitez.
Silence.
Le cornichon ne bougea pas. Ce qui, pour un cornichon, était très expressif.
Navet hocha la tête, satisfait.
— Très bien. Il a choisi.
Lady Rutabaga balbutia :
— Il… a choisi ?
— Oui. Il préfère le sucre.
Le Colonel Brocoli murmura comme vaincu :
— Nous sommes donc gouvernés par un cornichon.
Navet lui lança un regard sévère.
— Colonel. Nous sommes toujours gouvernés par quelque chose. Aujourd’hui, c’est un cornichon. Demain, ce sera pire et sur cette prophétie parfaitement inutile, Héraklès Navet sortit du manoir.
Dehors, le vent soufflait. Les arbres frissonnaient. La nuit gardait ses secrets et dans le salon, le Cornichon Transcendantal reposait dans le pot à sucre avec une sérénité presque insolente comme une relique qui avait compris que l’univers n’était qu’une vaste étagère mal rangée.
Lady Rutabaga regarda l’objet puis murmura :
— Je ne boirai plus jamais mon thé de la même façon.
Miss Betterave, elle, esquissa un sourire.
— C’était… magnifique.
Le Colonel Brocoli, lui, fixa le chat qui disparaissait dans le couloir et gronda :
— Un jour, je l’aurai.
Edgar essuya ses larmes, se redressa et dit tout bas, presque heureux :
— Au moins… il est libre.
Le cornichon ne répondit pas mais tout le monde sentit sans pouvoir expliquer pourquoi il venait de gagner quelque chose et Héraklès Navet, dans l’instant éternel de l’enquête, s’éloigna, auréolé d’une gloire aussi immense qu’illusoire, certain d’avoir triomphé de la logique, de la Belgique et du pot à sucre car dans la Zone, on ne résout pas les crimes.
On les rend plus étranges.
LA ZONE -
Héraklès Navet n’a pas de passé, pas d’avenir et encore moins de méthode.Il apparaît pile au moment où une enquête commence à sentir le ridicule, certain d’une chose, tout s’explique même quand rien n’a de sens.
Ses petites cellules grises ne cherchent pas la vérité, elles l’encerclent jusqu’à l’épuisement. Il aligne des indices inutiles, soupçonne des objets, accuse les chats et conclut toujours avec une assurance irréprochable.
Voici une affaire de plus.
Un crime peut-être.
Une démonstration, sûrement.
Héraklès Navet aura raison.
Comme toujours.
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