Mais d’abord, que je vous explique.
Un an plus tôt, j’avais consacré ma thèse de maths aux « Hauteurs de Griffiths-Kato des pinceaux de variétés projectives ». Seulement voilà, j’avais opté pour une approche non-hadamardienne. Pas besoin, donc, de vous exposer pour quelles raisons la fac d’Orsay m’avait viré le lendemain même de la soutenance avec le préjudice au derche. Probablement pour avoir trop regardé de séries américaines, j’ai finalement décidé de tenter ma chance dans la police scientifique.
C’était mon premier stage terrain. La mission était simple : je devais rentrer dans un bistroquet déguisé en étudiant et attendre qu’un infiltré me glisse une disquette informatique.
— Mais comment le reconnaîtrai-je ?
— T’inquiète, c’est l’agent qui t’identifiera. Toi, t’as juste à faire profil bas. Tu entres, tu commandes un caoua, tu vas t’asseoir et tu te fais oublier. C’est clair ?
— Oui chef.
— Et c’est pas parce qu’on sera un vendredi 13 que tu te mets à jouer au Rapido.
— C’est quoi le Rapido ?
— C’est un jeu de bar avec tirage immédiat. Mais t’as pas besoin de savoir. Tu n’y joues pas. T’es juste un étudiant qui vient réviser ses cours.
Pour qui me prenait-elle ? Pas de risques qu’un matheux commence à jouer aux jeux de hasard. Il sait trop bien ce que signifient les probabilités. Tout de même, j’admirais la Loterie Nationale pour avoir réussi à retourner la vieille croyance en la malédiction du vendredi 13. Maintenant, chaque gogo est persuadé que c’est son jour de chance perso, et il s’en va, suivi de l’armée de ses coreligionnaires, verser ses dernières piastres dans les poches de l’État. C’est bien le genre de truc qui ne m’arrivera jamais.
Le matin de ma mission, on m’équipa d’une oreillette, bien dissimulée par mes cheveux, que je portais longs à l’époque, et d’un micro caché dans ma manche. Je m’étais habillé en étudiant et j’avais apporté les cahiers de travail de ma thèse pour compléter le déguisement. La chef renouvela ses instructions : « Pas de vagues, tu restes pro. T’attends de recevoir la disquette, tu ressors et c’est baste ! Tu te sens à la hauteur ? ». Décidément, pour qui me prenait-elle ?
Je poussai la lourde du rade. Le patron s’affairait derrière le zinc et un loufiat le secondait en salle. J’allai m’asseoir à une table déjà occupée par quelques étudiants et commandai mon café.
— Essai de micro, je suis dans la place, chuchotai-je à mon poignet.
— Reçu. Maintenant, discrétion totale.
De temps en temps, je levais les yeux, cherchant qui pouvait bien être mon contact. Les étudiants avaient l’air bien trop jeunes, le loufiat trop tendre et le patron ne quittait pas son zinc. Des clients entraient et sortaient rapidement après avoir avalé un verre ou validé une grille de Loto. Quelques pochtrons tentaient de prendre racine en faisant durer un ballon de blanc. La femelle de la fratrie avait emprisonné une mouche sous sa chope vide. Elle la contemplait avec la froideur d’une entomologiste blasée. Sa silhouette visée sur un tabouret de bar évoquait une monstrueuse balle de golf sur son tee. Seules des années de pratique pouvaient expliquer l’équilibre du montage. Soudain, elle remit sa chope à l’endroit et entreprit de gueuler :
— Patron, les mouettes ont pied.
— Ça va Lucienne, on s’occupe de toi.
— Patron, l’apisdi… Merde, l’aspadis… Mer-Deu
— L’aspidistra.
— Oui, bin il jaunit des feuilles.
— Pourquoi tu ne dis pas le ficus ?
— C’est pas pareil ! L’aspi-chose c’est une liliacée alors que le ficus c’est juste une putain de liane, ducon.
— Tu n’appelles pas le patron comme ça, intervient le louf.
— Et moi j’dis que patron et ducon ça rime.
— Et moi j’dis que pochtronne ça rime aussi avec pas mal de choses, répliqua le patron. Tu te calmes maintenant et tu fermes ton clapet, on voit tes chicots.
— Ah patron, vous vous savez me parler, geignit Lucienne soudain toute émouvue. C’est un homme comme vous que j’aurais fallu. Si un jour que je me marie, à Dieu ne plaise, j’veux que ce soye t’avec vous.
— À Dieu ne plaise, Lucienne, à Dieu ne plaise.
Sous les regards catastrophés, Lucienne entreprit alors de remonter le côté de ses jupes jusqu’à la jarretière d’où elle tira un billet de 10 francs. Elle s’approcha de notre table avec des roulements de hanches qui auraient dû évoquer Lola Montes. Auraient. Malheureusement, l’image d’un éléphant de mer fut la première à surgir dans la tête de tous les témoins de la scène. « Lequel de ces jolis mômes va aider tata Lulu à cocher sa grille ? ». Sa voix avait la sensualité d’un cendrier et le suavité d’une râpe à bois. Elle avait les dents gâtées et s’ingéniait — hélas — à nous présenter son plus beau sourire. Nous nous abstenions de le lui rendre, pour ne pas l’encourager. Et pour éviter que le phocidé ne s’en fasse. Nous plongions tous le nez dans nos cahiers en retenant nos respirations. « Toi avec les cheveux de fille, t’as une tête de puceau du Rapido. C’est-y que je me trompe ? ». Elle s’effondra à côté de moi et la moleskine pleine fleur poussa un couinement de désespoir. Sa poitrine se répandit sur mon bras de l’épaule jusqu’au coude. Ce fut là que je pris conscience que j’aurais aimé qu’il y ait un truc entre nous. Genre, un mur de moellons ou bien alors un bon millier de kilomètres. Son odeur corporelle évoquait un bataillon d’artiflos retour de manœuvre qu’on aurait arrosé de patchouli à la lance. « Non, Madame, je n’ai jamais joué au Rapido » parvins-je à bafouiller. « Bin c’est qu’t’as encore la chance du débutant. Alors, vas-y, donne huit chiffres entre un et vingt et tâche pas de me faire perdre mes sous ». Je réussis tout juste à retenir le « on ne dit pas des chiffres, on dit des nombres » surgi de mon chaos mental.
— Grouille, file-lui ses chiffres qu’on en finisse.
— Ses nombres.
— Quoi t’est-ce-q ?
— Rien Madame.
— Allé mon giton, n’aie pas peur de tata Lulu, elle va pas te boulotter.
J’eus l’image de Lucienne recrachant mes lunettes, avant de s’essuyer le bord des lèvres. Pendant ce temps, une autre partie de mon cerveau calculait la probabilité de tomber juste : une chance sur 503 880. Ça faisait une chance sur un demi-million. Même un vendredi 13.
— Alors, le un, le deux, le trois, le quatre, le cinq, le six, le sept et le huit et en complémentaire, le un.
L’éruption de son rire strombolien déclencha une crise d’épilepsie chez tous les verres pendus au râtelier.
— Vous avez entendu ça vous autres ? brailla-t-elle à la cantonade, l’asperge blonde veut que je joue les nombres de un à huit.
Tous les visages s’étaient tournés vers moi avec des expressions allant de la plus incrédule stupéfaction à la commisération la plus affligée.
— C’est ça que t’appelles ne pas te faire remarquer ?!
— Toutes les combinaisons ont la même probabilité, me défendis-je à mon poignet.
— Mais quel con !
C’est alors qu’un long manteau camelle, de vigogne patagonne fil-à-fil, fit son entrée dans le bar. Il couvrait un costume trois pièces en flanelle milanaise parme sous lequel pointaient des richelieux bi-ton en chevreau saanen. Il était surmonté d’un borsalino Montecristi, à galon siglé, vert Panama. L’ensemble était du plus regrettable effet. Entre le manteau et le chapeau, une belle gueule de mafioso contemplait le rade tel Bonaparte celle de Toulon au soir de sa reddition. « Monsieur Spinolini, quel plaisir, votre table vous attend », s’écria le patron en tentant de faire comprendre à son loufiat, par de discrets coups de torchon, qu’il devait virer les clients qui l’occupaient. L’empereur s’avança, suivi par ses deux hommes de paille. Il avait choisi un long-échalas et un court-sur-pattes — probablement pour pouvoir tirer au sort. Le trio se mouvait avec la nonchalance désinvolte d’Élisabeth à Westminster. Il apparut que leur table était la voisine de la mienne. Cette fois, la moleskine accepta sans protester que court-sur-pattes s’assoie à côté de moi.
— Allé messieurs, voilà 20 francs, faites-vous une grille.
— Oh merci padrone, répondit le chœur des sicaires.
— Et dépêchez-vous, le prochain tirage est dans deux minutes.
— S’il faut cocher, cochons, dit le court.
— Et s’il faut bomber, bombons, compléta le long.
« Haaaaa ». L’écran du Rapido s’était mis à clignoter. Toute la clientèle du bar beuglait les nombres à mesure qu’ils s’affichaient. « Le quatre ! », « le trois ! », « le six ! », « le deux ! », « le un ! », « le sept ! », quelques grognements incrédules commencèrent à se faire entendre, « le cinq ! », « Quand même pas le huit » dit une voix, « le huit ! ».
D’où le silence stupéfait et l’échange si peu élogieux et si peu mérité dans mon oreillette.
« Complémentaire, le un ».
Prolongation de la muette sidération.
— Je vais le tuer.
Tous les visages s’étaient à nouveau tournés vers moi avec des expressions allant de la plus béate admiration à l’épouvante la plus ahurie. Lucienne me lança un regard qui aurait congelé les couilles d’un cerf, un soir de brame en forêt de Rambouillet.
— Chef intervenez, elle va me boulotter.
— Qui ça ?
— Lulu, la pochetronne.
— Hé bien tu te débrouilles, à toi d’assumer tes crétineries.
— Chef, déconnez pas, elle est capable de m’arracher un bras.
Dans l’oreillette, le clic suivi d’un complet silence fut symptomatique de la considération portée à mon intégrité physique. Lucienne essaya de se lever de son tabouret — avec succès — puis de marcher vers moi — sans. Avec une dextérité que je ne lui aurais pas crue, le loufiat réussit à glisser une chaise sous l’arrondissement callipyge avant qu’il ne s’effondre. Dès lors, elle ne forma plus qu’un gros tas amorphe, périodiquement secoué de sanglots d’où émergeait, à la limite de l’ultrason, de déchirants « cinquante briques », « ce couillon m’a fait manquer cinquante briques ». Compatissant, le patron vint lui apporter un petit Armagnac, qui remplissait tout de même son verre à limonade. Il se dirigea ensuite vers moi, me posa la main sur l’épaule et me chuchota à l’oreille :
— Et toi petit, tu ferais mieux de te faire oublier.
Je compris qu’il m’invitait à décarrer, mais je n’avais pas encore accompli ma mission.
Les deux mal-assortis revinrent s’asseoir en me lâchant une paire de regards furibards. Probable qu’ils me tenaient pour responsable de leur capote. Le court me bouscula un peu plus que nécessaire pour reprendre sa place. Je sentis quelque chose bouger dans ma poche. J’y glissai la main… c’était la disquette ! Le modique homme venait de l’y introduire sans que je m’en aperçoive. Un vrai pro. Je pouvais commencer à savourer le succès de ma mission et j’étais rassuré par la proximité de ce collègue si compétent. Le bonhomme se tourna vers moi, j’en profitai pour lui lancer un discret regard de connivence. On pouvait se le permettre entre collègues. Il eut l’air étonné, ce qui me surprit. Il me dévisagea alors avec plus d’attention :
T’as quoi dans l’oreille, le blondinet ?
Trois paires d’yeux dardaient maintenant dans ma direction, des regards saturés de suspicion. L’atmosphère était devenue tellement glaciale que mon souffle faisait de la buée. Du coin de la bouche, j’essayai d’envoyer des SOS vers mon poignet qui restait muet.
— Et à qui tu parles dans ta manche ? s’enquit son faux jumeau.
— Ça m’étonnait aussi qu’il révise les hauteurs de Griffiths-Kato, ce n’est pas au programme en fac de maths, dit le court-sur-pattes.
— En effet, mais j’ai trouvé sa logique non-hadamardienne assez culottée, compléta le long-échalas.
— Toujours est-il que nous allons inviter ce monsieur pour une petite promenade en auto. Il ne fera d’ailleurs pas de manières, montre-lui pourquoi.
La raison disposait de deux plaquettes de châtaignier vernis rivetées à une soie traversante, d’une mitre et d’un corbin de laiton martelé et surtout d’une énorme lame en acier C51/60 à pointe Bowie tout à fait convaincante. Nous nous dirigeâmes donc vers la sortie, moi, le trop-haut, le nabot et le Napo. Soudain, je me remémorai le moment où le patron s’était penché sur moi. Quel besoin avait-il de me parler à l’oreille ? C’était évidemment pour me glisser la disquette. C’était lui l’infiltré ! Je lui adressai un regard désespéré. Il détourna, pudique, les yeux du poignard pointé dans mon rein et continua à essuyer son verre avec une méticulosité accrue. Je crus même le voir échanger un clin d’œil avec l’Empereur. C’est alors que tout s’éclaira : le loufiat avait passé son temps à tourner autour de moi soi-disant pour récupérer des verres ou nettoyer la table. C’était lui mon homme. J’essayai de l’apercevoir, mais je me rappelai l’avoir vu s’éclipser vers la remise quelques instants auparavant.
J’étais fichu.
— On lâche ce couteau, on s’éloigne du collègue et chacun dessine un joli cœur avec ses bras au-dessus de la tête.
Lucienne, jambes écartées, pointait son réglementaire Manurhin SP74 modifié 79, à cartouches nitrocellulose chemisées 7,5 mm, droit entre les sourcils de Spinolini. Curieusement, mon premier réflexe fut de me demander où elle avait pu cacher son flingue. Mon second, bien plus raisonnable, fut de m’abstenir de trouver la réponse. J’étais tellement heureux, je l’aurais embrassée.
Heu, en fait, non.
Mais le cœur y était.
On trouva de la corde et, pendant que je tenais sa pétoire, Lucienne confectionna trois jolis Jésus de Lyon, prêts pour des mois d’affinage en cave bien hermétique. C’est à ce moment que la porte du bar fut poussée à la volée et que la chef et son brigadier firent enfin leur apparition. À l’heure des carabiniers, me permis-je de penser. Le loufiat revint également de la remise pour le final avec toute la troupe. Je sortis alors la disquette de ma poche et la brandis fièrement devant mes deux collègues médusés :
— Alors ? hein !
— C’est pas vrai, il a réussi à me griller mon infiltrée, dit la chef.
— Y’a pas, conclut le brigadier avec une grave consternation, c’est vraiment un con.
Un silence stupéfait s’était abattu sur le bar comme le tiers provisionnel sur l’assujetti étourdi. Mon oreillette grésilla. Le brigadier demandait :— keskiss passe ?
— Ce con a trouvé les neuf bons numéros du Rapido, répondit la chef.
— Vinzou ! ça lui fait combien de bâtons ?
— Aucun, il ne les a pas joués. Je te l’ai dit, c’est un con.
— C’est un con, confirma le brigadier atterré.
Le con, c’était moi.
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Une fois n'est pas coutume j'ai mieux compris le texte que sa présentation.
Il y a un con, qui se fait "crâmer", au sens figuré, et c'est plutôt bien vu. La chute, quoique télégphonée, s'apprécie, il y a un effort de construction. Là aussi assez bizarrement, j'ai bien aimé les descriptions excessives des costumes et armes, gimmick efficace, comique à l'anglaise, sans en mettre des couches ; le mélange improbable entre la série MI-5, un épisode de Nestor Burma, et une aventure de Rincevent.
Voila comment un statisticien appliquant des méthodes de statisticien pour ne pas se faire remarquer réussit paradoxalement à se faire remarquer, tout simplement parce que les autres gens ne sont pas des statisticiens. Au finish, il gagne la disquette mais compromet l'infiltration.
Ah, les prévisionnistes n'ont pas leur pareil pour se foutre de la gueule des cons.