LA ZONE -

Urgence de nuit, nuit d'urgence

Le 12/05/2006
par Ange Verhell
[illustration] -    « Drrmmm-blbelmdrrr…drri-bmpdrrrrrr… driiiimmng-mpfdrrrgromrrr !…. Driiiiiiiiing-Gromfrblebrgr !!!
-    DriiIiiiing !!
-    Gromfblebrgr ! Quoaaaa ?
-    DRIIIiiiiNG !
-    Gromfblebrgrchhié !
-    InsistoDRIIIIiiiiiiingG !!
-    Re-RAHGRBLEGRMFchié-GROMFBLEBRGR !!
-    MétuvasdrécrocheROuiiiiiiiiiiinggG !!
-    Mfrrr… mbelelebelebele… hmmpff ? mmmmouahfchié… Uh ? hieon Hien, hein ? gremblblblb… Allo ?
-    Allo docteur, excusez-moi de vous déranger à cette heure. Voilà, madame Folichon vient de décéder … (voix indistincte et confuse du point d’écoute de l’interlocuteur destinataire en pleine sédation mentale).
-    Oui… ? Ah… Euh… Bon… (Putain, mais et alors ? Je vois pas…)
-    Alors il faudrait venir chercher Zonic.
-    Chercher Zonic ? Euh… Qu’y a-t-il ? (Où est le rapport nom de …fais chier, j’dormais bien, moi…)
-    Oui, parce que je m’en vais et il va rester tout seul.
-    Qui ? Madame Folichon ?
-    Non, Zonic.
-    Attendez, esscuszez-moi, mais je ne réalise pas encore très bien... mmfpf… De quoi s’agit-il ?
-    Madame Folichon, la maîtresse de Zonic, vient de décéder. Il faut venir chercher Zonic…
-    Ah… (le module « condoléance » se met en place, alors que ce n’est pas son tour, d’où un désordre de coordination), - madame Folichon - maîtresse de Zonic - vient de nous quitter - ... Désolé ; navré ; ah, euh ... Et c’est pour ça que vous voulez que je passe le prendre ? (Mais putain j’y crois pas, c’est pas vrai, quelle conne, je rêve ou quoi !!!)
-    Oui, s’il vous plaît docteur (voix puérile, style femme-enfant, a priori blonde, mais pas forcément jolie pour autant).
-    Mais vous ne pouvez pas le prendre avec vous, vous (module exaspération, actif) ?
-    Non docteur, parce que moi je suis en ménage toute la journée et que chez moi Zonic serait seul aussi (intonation supplique sensuelle sur le mode chantage je le vaux bien, timbrée d’une très légère pointe d’exaspération, typiquement féminine).
-     (Putain de merde, on aura tout vu, les gens sont cons, de quoi j’me mêle d’abord… Et puis quelle heure il est ? RaaAAaaah ! Trois heures du mat ! Même à la zone y sont pas levés, et elle me dérange pour ça - aaaaaaalope ! (module surmenage prépondérant, module réception empathique inopérant) Et elle insiste à m’empêcher de me rendormir, la salooooOOoooPE, elle n’a que ça à foutre que de s’emmerder à trois heures du mat, au cul d’un défunt. Elle peut pas lui foutre la paix, maintenant qu’elle est morte ? Est-ce que je lui dis que le chien y s’en tape ? Avant sa maîtresse était mourante et maintenant elle - est - morte, où est la différence ? Dîtes-moi, vous, hein ? Tiens, tant qu’elle est chaude et qu’il fait nuit le chien, lui, il s’en tape, y dormira pareil, Hein ? Ah, mais qu’elle est conne, d’ailleurs elle insiste)… Vous pensez pas qu’on peut attendre demain matin ? De toute façon j’ai la clef de l’appartement (voix aimable, mais volontairement appuyée par une note de surmenage, je précise).
-    Oh ! Noooon, docteur, le pôvre petit chien, avec une maman décédée.
-    (C’est ce que je dis, elle est à la masse cette conne, putain, merde, elle prend le chien pour aussi con qu’elle, décidément l’anthropomorphisme ne flatte pas l’animal) « Bon, mbfrrb, je me prépare ; j’arrive, mademoiselle, euh, allez… d’accord … ». (module pilote automatique en marche).

Ça fait longtemps, très longtemps, trop longtemps que je supporte d’être emmerdé la nuit pour des conneries. Je pense par exemple à ces gogols qui m’avaient dérangé à cinq heures du mat parce qu’ils avaient recueilli un lapin « ébloui par les phares » en sortie de boite. « Qu’est-ce qu’on pouvait en faire ? » avaient-ils argué. Des gogols. C’est parfois dur de retenir sa langue…
Je réanime mes idées, vrillées comme des mouches flytoxées, éparpillées dans le secteur de mes chaussons. J’aurais préféré celui de mes couilles… Tiens au fait … va t-en savoir… (Le module de base se charge, enfin) Peut-être qu’elle est bien gaulée, l’aide ménagère. Ma conscience se restaure dans ses repères, je commence à récupérer mon paysage intérieur. Mmm, un p’tit malentendu, pace’que chuis pas bien réveillé, une petite troussée des familles pour me dédommager d’avoir été dérangé, hein ? Ce serait pas mal. Mmm, si ça se trouve, en plus, c’est pour ça qu’elle m’appelle... Vu l’alibi de merde… Une partie de jambes en l’air sur le lit, près de la vieille, ça pourrait même faire plaisir à son fantôme, hommage funèbre à une voyeuse déconnectée, une webcamée, quoi. Hé hé, hi hi, excitant. Tiens, messe d’enterrement servie par Eros et Adès, enterrement de vie de vieille fille, ouarf ouarf, ouarf… Aï ! Oumf, pff, fait chier, où sont mes fringues ? En plus j’ai encore la gaule, j’mettrais bien encore une secouée à ma blonde pendant qu’elle dort, elle préfèrerait ça plutôt que me sucer ; elle aime pas sucer, béotienne du cul, va ; alors, quant à avaler… soulevons le drap… Putain oh là là, ce cul ! Dès que je rentre, je lui remets le service de nuit, toute chaude, mouillée de ses rêves de cochonne coincée, miam miam (module de base opérationnel). Bon, c’est pas le tout, mais ça ne fait pas avancer le schmilblick. On z’y go d’agneau, z’y go matic (module vannes vaseuses en phase de production). En plus, c’est à cinq cent mètres, obligé d’y aller à pied, ça va achever de me réveiller. J’peux même pas rester en demi-sommeil. Merde, trouv’ pas mon pull. Bon, torse poil sous mon gros cuir, ça ira bien, c’est juste un aller et retour, et puis c’est le printemps. Oh ! Mazezette, c’te gaule …

Chemin faisant, je briefe machinalement la situation… Zonic était la dernière compagnie de madame Folichon, brave grand-mère de soixante-quinze, quatre-vingt balais ; c’est du propre, cet âge, hein ? (Quatre-vingt balais, quoi…). Elle habite dans la résidence de la Vieille Tour, un clapier à vieux, comme son nom l’indique. Cette nouvelle architecture de merde, vous n’avez jamais remarqué à quel point ça ressemble à des modules d’incinération ? Le tout intégré « prêt-à-crever ». Sûrement pondus par des archis staliniens. Au terme de la vie de con, vous appuyez sur un bouton, comme dans les chiottes publics ou les élevages industriels : vide sanitaire au lance-flamme et hop, fournée de merde suivante. Résidence de la Briqueterie ou du Four à chaux, un truc comme ça pour s’habituer à l’idée d’habiter là, coincé douillettement entre le supermarché et la morgue de l’hôpital, comme un bestiau avant l’abattage. « Habiter », ça vient du mot « Habattage », dira-t-on de notre « société ». Enfin, habiter, c’était plus vraiment le terme indiqué pour la mamie…Depuis quelques temps, la pôvre passait les trois-quarts de son temps au centre de dialyse. Elle était censée y faire une série de cures « rapprochées », une bonne rincette pour être tranquille un bon moment, qu’on lui disait. Tu parles. Ça c’est sûr, là, elle va être tranquille un bon moment, ils l’ont pas loupée. Quand le corps médical s’occupe de vous au point de vous assimiler à un cobaye de Travaux Pratiques, c’est mal barre. A chaque fois qu’elle partait en cure, elle me laissait Zonic en garde. Je suis son vétérinaire. Madame Folichon fait (faisait, hélas) partie des très, très bonnes clientes : gentille, confiante, le genre de confiance absolue qui vous place dans une position d’honnêteté scrupuleuse. J’appelle ça un pilier de clientèle. Bref, à force de faire des séjours chez moi pendant que sa patronne se faisait pomper la vie, Zonic est devenu familier au point de se sentir chez moi comme chez lui. Au point qu’il y a quinze jours, sa Manman nous a fait parvenir un testament. En cas de décès elle nous lègue son chien. Tu parles d’un cadeau, un chien sans client. Moi, je veux bien de son chien si le notaire prend le relais à assumer ce petit salopard qui me pisse dans l’appart par vice et qui mine mon jardin avec ses chiures éparpillées dans tous les sens. Petit con. Oh là là, elle a pas le moral la grand-mère, je me disais. De toute façon, ça va aller, elle en a pour un bon moment encore, ce n’est qu’un mauvais moment à passer. C’est solide ces machins là, et puis on a besoin d’eux pour pomper la sécu. Comment a-t-elle fait, d’ailleurs, en passant, pour se flinguer les reins ? Au fait, ça me fait penser, faut qu’j’achète du pinard. Dans le fond, cette nouvelle ne me surprend pas, mais bordel de merde, pas à cette heure, elle est con ou quoi cette conne d’aide ménagère ? Putain c’est pas vrai, mais c’est pas vrai. Me v’là affublé du clébard maintenant, une saloperie de chiure de caniche de merde. Je préfère les bergers, moi. Les bergères aussi, au fait … Remarque, tiens, j’vais pouvoir le dérouiller tout mon soûl, maintenant qu’il est à moi, gnark gnark gnark !

… Deuxième étage.

Silence. Silence de mort, ouarf ouarf… Étrange, quand même… Sont-ils en prière ? Y a-t-il le médecin, le curé, famille, le voisin, le croque-mort, qui sais-je ? Il va falloir se taper le petit café de la mort avec les vieux insomniaques qui ont un alibi de rêve pour occuper leur nuit : la mort d’un autre. Fait chier. Faudra faire la tête d’enterrement, hi hi hi… Attends, faut que je réajuste bien mon grand manteau, je bande encore, marrant, ça doit être l’heure, et puis suis pas encore complètement éveillé, ça aide. Qu’est-ce qu’elle va prendre en rentrant, la blonde…

…Tiens ? Fermé…
J’y crois pas, non, c’est pas vraiiiii ! PERSONNE ! LA SALOOOOOOPE ! Elle s’est barrée !

Si elle est aussi môche que d’être aussi con, alors elle doit être hideuse. Gnark gnark gnark, je vais, je vais… Qu’est-ce que je vais faire ? Me barrer aussi sec et cette garce serait capable de le deviner. Grrpmfpkkrft ! Beuaerk… tout seul là dedans en pleine nuit, même pas l’espoir improbable d’une jeune et jolie fée en nuisette de dentelle vaporeuse, à la peau lactescente, pour veiller sa grand-mère à la bougie, la mienne tant qu’à faire. Je m’agenouillerais près d’elle, avec elle, lui boufferais son petit cul frais et tillant, frétillant, quoi, histoire de célébrer la vie ; la morte est morte, vive la petite mort ! Mmmmmiam miam...
Bon, chacun ses fantasmes, mais en pleine nuit avec la gaule, à quoi rêveriez-vous ? À un macchabée ?
Bizarre que la ménagère n’ait pas consacré un peu de recueillement à sa mémé, on dirait que tout le monde (si monde il y a eu) s’est dépêché de me réveiller pour pouvoir aller se coucher. Remarque, c’est sûr qu’à cette heure, y avait pas le feu pour déclencher le business de la mort. Les vivants ont bien le droit de finir leur nuit pendant que la vieille entame la sienne.

La clef… du paradis, hi hi... Clic-clac…

Elle savait que j’ai un double. Garce. J’allume le couloir. C’est neuf, c’est propre, c’est vide, ça suinte l’ennui et la désolation. Ça pue le renfermé surchauffé. La fée Gnasse ne devait pas en foutre une ramée, sûr. Le carillon made in Taiwan fait un tic-tac macabre, ces trucs là vous annoncent plus le compte à rebours que l’heure. … Zonic ? Zonic ? Où es-tu petit con ? Je me demande pourquoi j’étouffe la voix, qui vais-je réveiller ? Merde où il est ce branleur ? Le problème avec lui, c’est qu’il réfléchit toujours avant d’obéir. Il est capable de te narguer d’un air effronté jusqu’à ce que tu mettes les menaces à exécution. Petit salopard, je suis sûr qu’il attend que je le débusque. En plus il a du reconnaître ma voix et il va faire son capricieux. « Viens Zonic, on rentre à la maison, on va faire dodo avec tonton, montre ton museau, branleur ». Chasse à la truffe. Où peut-il être ? (…bref instant de non réflexion souligné par l’évidence…) Meeeeerde… à tous les coups il dort dans la chambre avec sa Mémé, c’est toujours comme ça avec les grand-mères-toute-seules. Oh là là là, pfff, j’aime pas ça, je vais me taper le tableau. J’aime pas, oh que je n’aime pas. Déjà cet été, j’ai pas voulu voir mon copain, exposé au funérarium avant l’incinération. De lui, je voulais garder une image vivante, un souvenir qui vaille le coup de continuer de penser à lui autrement qu’en complet veston, cireux, la peau gris jaune du fumeur éteint, les yeux glauques et vitreux obturés à tout jamais, l’empreinte de garantie du bandage qui fixe une dernière fois le menton, le temps que la mandibule se fige.

Et puis -il faut l’avouer- il y a ce souvenir, vif, qui ne manque jamais d’apporter sa touche glauque à ma perception d’un mort. C’était à la salle d’autopsie de la faculté de médecine de Brest. J’étais en première année de veto. Un pote en première année de médecine m’avait emmené voir ses premiers sujets de dissection. Les joies de l’anatomie comparée ne m’avaient retenu que par les planches couleur. En 3D ça pouvait être intéressant.
Eh bien, je ne sais pas si avoir pratiqué froidement l’euthanasie et la dissection de bêtes innocentes m’a aidé à surmonter cette vision de vieillards en morceaux, de ceux qui donnent leurs corps (du moins ce qui en reste) à la science. Tu parles d’une expression de science… C’était des poitrails éclatés, étripés comme des volailles, c’était des troncs sectionnés, de la boyasse déroulée, des membres épars semblant avoir été projetés dans un fatras de carcasses rougeoyantes. Dépouilles scalpées, amoncellement de chair et d’os éparpillés comme des débris sur les paillasses. Une explosion terroriste n’aurait pas fait plus beau désordre, vêtements en moins. Tout cela accentuait le dégoût et l’horreur que peut inspirer un charnier où la notion de sépulture disparaît avec un témoignage esthétique à la dignité humaine.
Au fond de cet agrégat d’écorchés, qu’un effluve d’odeur agressif m’empêchait de discerner avec la précision et le détachement d’un scientifique en herbe, se détachait, aussi, ce couple de visages. Je les revois encore, jumelés par leurs reflets dans les vitres d’une armoire, pétrifiés dans une expression indescriptible, comme si, abandonnés par delà la mort, saisis d’une émotion inconnue du vivant, ils cherchaient à s’agripper dans ma mémoire pour y engendrer la conscience de l’apocalypse. Deux têtes, entières, une avec son thorax ruginé, l’autre juste un moignon de colonne. J’imaginais - pourquoi pas - une femme et son mari, à la fois unis et désunis dans ce pêle-mêle sordide. Orbites aveugles et bouches béantes fourrées d’une grêlée d’ombres, impuissantes à vomir une lamentation sinistre à la voûte livide, comme pour tenter d’implorer un ciel défaillant. Et ces cheveux en filasses grisâtres qui irradiaient en auréoles autour de leurs faces stupéfaites. Pouvait-on parler de cheveux, d’ailleurs ? Même pas en souvenir. Ç’aurait pu être plutôt ces moisissures que l’on moissonnait sur les morts putréfiés au 18è siècle pour en extraire des préparations médicinales. Ces funestes irradiations mycéliennes les encadraient magnifiquement dans l’épouvantable fixité de la mort. Il n’y aurait eu qu’à les immerger pour libérer deux méduses fantasmagoriques. Les ondulations aquatiques de ces foisonnements toxiques auraient conféré une errance spectrale, une apparence de mort vivante, d’Hydres du Styx, vision de cauchemar…

Oui, c’est ça, un peu un cauchemar quand même, parce que je n’ai pas eu le loisir de l’exorciser à coups de lapidations de vésicules biliaires, de duodénojéjuna, de recta, de frondes d’yeux avulsés, de mains chapardées pour aller effrayer un voisin de ciné.
Et à chaque fois que je dois affronter un macchabée (et la Faux sait si j’évite), cette scène ressurgit immanquablement. Mon subconscient gère ce souvenir à moitié dans l’humour étudiant et à moitié avec une appréhension existentielle. Je suis sûr que le haut le cœur soulevé par les émanations de formol associé au spectacle y est pour quelque chose. Ce n’aurait pas été pareil en photo ou en vidéo. Et aujourd’hui ? Et ce soir, cette nuit ? Et maintenant ? Qu’est-ce que ça va être ? Dans le fond, les étudiants que nous étions - après tout j’en suis encore - ont bien raison. A quoi bon donner une apparence de dignité aux morts sinon pour déguiser une angoisse ? Laissons libre champ à l’art dans son anticonformisme en général, de la mort en particulier. C’est sûr qu’un défunt habillé, c’est pas pareil, mais même dans ces conditions, comment voulez-vous ne pas faire d’association d’idées avec des souvenirs pareils ? C’est sans doute une des raisons pour lesquelles les vivants s’obstinent à maquiller l’ineffable avec des symboles ou bien, d’un autre côté, à cultiver l’horreur la plus absolue en profanant tous les symboles du respect des droits de l’homme ou des disparus. Le néant se conjure à tous les modes.

Et là, c’est quand même pas une proche, à présent j’ai moins de souvenir d’elle que de son chien, il devrait y avoir moins de réticence. Mais quand même, quand même… hum, il faut y aller, allez. J’ouvre la pooooorte… On gagne à tous les coups… Eh oui ! Il est là le petit con, avec sa maman. Elle est là, bien figée, pré momifiée par les dialyses successives, on dirait un gros haricot sec dans sa cosse flétrie. Brrr… Mmm… En plus, bec grand ouvert, comme tous les morts à qui on n’a pas fermé la gueule une bonne fois pour toutes avec la bande. On dirait un voyageur édenté endormi sur sa banquette, le menton pendant, le nez en l’air, limite nauséeux, en quête d’une becquée dégoûtante, symbole abject d’une régression infantile. Un reflet glauque luit au pendant de la bouche bée. La bave s’effiloche en une stalactite gélatineuse. Une perle lumineuse oscille sur le filet d’un tarissement morbide. Le décès est récent, en effet, les humeurs se raccrochent encore à la lumière. Là, limite si je regrette pas mes cadavres. C’est repoussant parce que c’est pas mon job, ni mon truc. Dans ces moments, a fortiori, je préfère l’animal.

Animal... chien…

Zonic se blottit sur une affection qu’il ne sait pas posthume. Quelle notion a-t-il de la mort, lui ? Quand la différence avec un vrai mort se fait-elle ? Celui qui a un peu d’âge, qui est en bière, qu’a pris un peu de bouteille, quoi. Il m’observe, il attend, calé entre les cuisses de sa patronne. Sa robe noire se dilue dans la pénombre. Ses pupilles luisent, je devine qu’il agite son moignon de queue. Il est content. Sa neutralité et son insouciance animale m’adoucissent et me rassurent. Ça donne une ambiance. Toi aussi il te réconfortait, hein ? La mère, quand dans tes nuits sans aubes il te disait : n’aie pas peur maman je suis là, je t’aime. Moi aussi je suis là cette nuit, face à la mort, mais Dieu m’en garde ce n’est pas la mienne, et ce petit Cerbère me cause. Grâce à lui je réalise soudainement une chose : la logique de ce charnier qui me hante n’avait de sens qu’avec une association à la vie. La salle désertée, privée de ce principe, laissait en désarroi ce méli-mélo en charpie, sans autre salut que le jugement dernier. Les étudiants n’étaient plus là pour accomplir leurs offices, rire de la vie à la mort, épandre leurs gaietés sur les dépouilles et recueillir ce don d’outre-tombe : l’offrande aux vivants. Une fois n’est pas coutume…

Si ce n’étaient les stigmates évidents de la mort, on pourrait presque ranger mère-grand dans le lot des dormeurs. Faudrait pas grand-chose : imaginer, par exemple, un soupçon de mouvement respiratoire, un ronflement ténu associé au souvenir de sa dernière visite où elle dormait debout, une longue apnée sénile, une méditation couchée, une narcolepsie-catalepsie, une farce pour mon anniversaire … Quoique ces derniers temps, il est vrai que ce n’était plus folichon, ouarf ouarf. On se demandait ce qui l’affectait le plus de sa maladie ou des visites fréquentes, de plus en plus pénibles pour elle. Elle se courbait à chaque fois un peu plus, passait visiblement de la patate flétrie à la figue sèche, pour enfin à confiner à la papaye blette ... Jusqu’à cette lettre touchante... Lucide, grand-mère. Elle devait voir clair dans le regard des gens de médecine. Respect, bonne Grand’mère, et Paix à ton âme.

Mm… on dirait qu’elle est encore chaude. C’est vrai qu’elle vient juste de clamecer. Etait-ce une attaque au mieux de la fin ? Le dernier souffle d’une vie en peau de chagrin ? Elle n’a pas l’air d’avoir agonisé. Habillée proprement, c’est à peine si elle a dépassé le stade de la mort sociale. Disons qu’elle semble avoir un bon niveau de mort, hi hi hi ! Un zeste de sécrétion suspend sa goutte à la babine chiffonnée. Ça donne l’air repus du vieux bébé qu’a pris son lait. Pourquoi et Comment ces couillons de carabins s’acharnent-ils à faire fonctionner des machines parvenues à un tel état de délabrement ? Un jour, le progrès aura fait tellement machine arrière que l’on pourra empêcher la mort effective, apparente, la distinction sera plus en plus difficile, on aura de vrais morts-vivants. De toute façon la fiction ciné, toujours visionnaire, est déjà rattrapée. Il suffit, pour s’en convaincre, d’aller visiter un centre Alzheimer et associés : on peut y apprécier les prouesses médicales perverses d’une société débile. Pourtant, un élevage de vaches folles humaines à destination d’un MarineLand à requins, moi j’dis pas non. Par précaution je ne mange que du canard et du fromage, on sait jamais …

Voilà pourquoi je ne tiens pas aux veillées funèbres : à quoi bon ramener chez soi ces images. Est-ce que le défunt, lui, n’essaierait pas de rester avec nous, les vivants, ou alors, rendu à la lie de l’espérance, s’en aller après s’être chargé d’un peu de fraîcheur, de rire, de joie, de vie ? En plus de ça, un souvenir gore, calqué sur un cadavre présentable, n’aide pas au recueillement paisible. Le haut le cœur qui m’avait saisi à l’entrée de la salle de dissection m’agace la mémoire. Mais ça va. Ça va... Ça va. Je ne dis pas que ça va mieux, mais je me sens mieux … Oh ! Y en a d’autres que ça exciterait. J’ai entendu parler de ce nécrophile, employé dans une morgue, qui s’envoyait ses « patientes ». J’espère quand même qu’il choisissait les plus belles. Moi, ce que j’aimerais un de ces quatre, c’est m’envoyer une jolie fille, évanouie ou accidentée, voire morte, mais encore chaude. En fait, c’est sans doute pas tant la mort qui me rebute que l’image de la décrépitude exposée dans son linceul. Bref, un jour (ou une nuit ?) qu’il s’adonnait à se servir de l’entrecuisse d’une elle, la victime élue (du jour) a ouvert un oeil au moment où il éjaculait. Quelle surprise ça a dû être pour tous les deux ! A-t-elle joui en même temps que lui ? En tout cas la famille a été reconnaissante. Sûr que si ç’avait été une vieille croûte bourrée d’oseille, les héritiers auraient porté plainte. Je me demande à présent si, étant redevenue vivante (et reconnaissante), elle excite encore notre lascar. Après les croque-morts, voici les baise-morts, les nique-ta-mort, oh oh oh ! Des pros qui nous rendent un jour une fière chandelle, hi hi hi ! Remarque, avec la vieille, ça risquerait pas d’arriver, avec la gueule qu’elle a. En plus elle a retiré son dentier avant de se coucher. Enfin, faut voir, tous les goûts sont dans la nature. C’est le moment d’exorciser, tiens, allez j’allume la lampe de chevet.

Clic… Lumière…

Eh béééééé ! Mamie, j’voudrais pas dire, mais regarde-toi un peu, tu pourrais faire un effort, si on devait te réveiller… pour aller à ta messe d’enterrement, hé hé hé ! Regarde-moi ce maquillage, couleur pièce de collection gallo-romaine, les paupières racornies en corn flakes, les bajoues en vieilles culottes sur le fil, l’oreille semblable à un vieux papyrus déroulé, tenant en pendeloque le double menton qui relaye la chute, le nez planté de travers comme une vieille noix rapiécée avec une écorce galeuse, au-dessus de lèvres mal ficelées par les rides, la peau ravalée en coulée d’estuaire, semée de lentigos, labourée en sillons stériles, en 78 tours c’est toute ton époque, pas vrai ? Tiens, j’ai l’idée d’une nouvelle divination : lire le passé dans les rides. Sur une peau comme la tienne il y a bien un téraoctets de formules incantatoires. Et cette robe bleu clair et rose à petites fleurs blanches, vraisemblablement achetée à l’épicerie d’en face, ménageant ce décolleté infranchissable ; ooooh franchement ; je n’ose même pas me demander si tu portes des dessous affriolants. D’ailleurs je suis sûr que c’était le contraire, pour ne pas tenter ceux qui t’ont assassinée. Heureusement, tu es bien coiffée, quand même. Mais globalement c’est cohérent, ce qui fait que tu fais une belle vieille. On aurait presque envie de t’embrasser… avec un kleenex.

Sinon, c’est marrant. Vue en surplomb, j’apprécie mieux les volumes. Je ne la voyais que de face, en projection bidimensionnelle, puis je ne considérai plus que sa gentillesse, son chien, son affabilité, sa vieillesse ; son calvaire. Je ne la regardai plus, quoi. Y a encore de la barbaque, sacré nom de nom… Tiens ? C’est qui en petite blouse blanche à côté d’elle sur la photo de chevet ? Oh ! L’aide ménagère. Or donc c’est elle la damoiselle qui perturbât nuitamment mon docte et souverain sommeil … Putaiiiiiiin, mazette, le CA-Noooooooooon ! Elle est pas laide, l’aide. Dommage qu’elle ne m’a pas attendu, la poupéééééééééééhée... En plus, j’ai encore ma demi pression entre les jambes, qu’est-ce que je lui aurait mis, tiens, là : sur le lit à côté de mamie, CRAC ! Belle façon d’exorciser, hein ? Grand’mère. Youhouuuu, grand’mère ? Vous m’entendez ? … Grand’mère ?... ÔÔÔÔôôô Grand-mère, comme vous avez de grandes dents… ah non ? Vous n’avez plus de dentier… c’est vrai… Bon… de grandes lèvres, alors, hi hi hi ha ha ha… Et pendant ce temps, Zonic vous aurait enfilé pour ne pas être en reste. Allez topez-la, grand-mère, paf ! Dis donc, t’as les mains froides, de vraies mains de jardin… Tu vois ? Progrès : je me souviens pas avoir jamais touché un macchab, pas même mon vieux, froid de la veille, que j’avais juste effleuré du museau pour lui dire adieu …

…Mais ! Eh ! Qu’est-ce que tu fait Zonic, gros dégueu ? Petit branleur, regarde-moi ça, tu te branles sur …, vicelard, putain, merde, oh oh ! Le con, en tout cas il comprend le français, lui. Je suis sûr que tu te la farcissais. Mouaaaah ! Eh ! Dis donc, madame Folichon, alors, on donnait dans la canichephilie, hein ? Comme deux pour cent de ma clientèle, quoi. Folicochonne, va ! Remarque, t’avais raison poupée. D’abord lui au moins, il te trouvait toujours belle, toujours content de te voir, toujours prêt pour la gaudriole. Quant à moi, euh, je te préfère sur la photo, avec la nounou. Je préfère la nounou, en fait. Putain, j’aurais pas dû traîner à me pointer ici, si ça se trouve j’ai loupé le coup du siècle. Elle doit avoir vingt-six vingt-sept ans, blonde, cheveux bouclés, une poitrine de folie, des hanches en aimants à mains, un sourire qui avoue tout ce que vous voudriez faire.

Allez, vas-y Zonic, petit dégueulasse, un dernier hommage à ta maîtresse, le petit coup de pouce à l’ambiance du soir avant d’y aller… Si ça se trouve elle a voulu essayer et ça l’a achevé. Tiens, je te facilite le travail en soulevant la robe ... Eh ! Couillon, tu connais le chemin on dirait, oh oooOooh ! Le coquin à sa mémé. C’est ça qu’elle te disait ? Pendant ce temps je vais me finir sur la jolie salope en photo à côté de mamie. Allez ! On fait un suffrage pour une partouze à quatre, à trois le quota est atteint ; on vote, je suis pour, chacun la chienne, Zonic a déjà commencé et toi Mamie, con qui ne dit mot… Mmmm Ouaah, c’est booon… Vas-y Jeannot !

Tu parles d’une visite. En plus, le coup de la bombe qui t’attend chez elle en robe de chambre, c’est arrivé à tous mes potes toubibs et jamais à moi. JAMAIS ! Et regarde maintenant ! Je me pignole près d’une vieille claquée qui se fait tirer par son clébard. Ça ne pouvait échoir qu’à moi, ça. Et à qui je vais pouvoir raconter ça, hein ? Que cela reste entre nous, hein Zonic ?... Mmm, gnnaAaark, je suis au bord de la jouissance, Zonic se débat entre les cuisses flasques encore humides et tièdes. L’animal ne se pose pas de questions sur la qualité du matériel, son monde est différent, il attache plus d’importance aux odeurs. Déjà qu’ils aiment bien les arômes de charogne, là on en est pas loin. D’ailleurs j’ai déjà vu mon propre chien se farcir des femelles clamecées… Regarde-moi ça, il y va fort le sagouin. A-t-il déjà commencé à éjaculer ? On dirait qu’elle bave un peu plus, son fantôme veut sans doute contribuer. J’ai l’impression qu’elle sourit presque. Tu te rends compte si elle ouvrait un œil ? Tu serais le premier chien à morgue. MMmmm, et toi, la nounou, t’es bonne toi, putain je vais foutrer sur ton image, belle petite gaaarce. Tu en baves d’envie, Folichon ; envieuse, hein ? T’as qu’à faire un quart de tour sur ta gauche et je te promets que je te décharge dans le gosier, ça te fera un peu de bave en plus, on verra pas la différence, OooooOooh, mm, mOuuuuiiiiiiii, aAaah… hein ? Qu’est-ce tu dis ? Crie pas comme ça on va nous entendre… Le meilleur coup de ta vie ? Tu me flattes ! Tu veux quoi ? Que je te dise je t’aime ? Tu vas pas un peu vite ? Et quoi ? Ah ça d’accord, allez tiens ! Chui bon prince, tourne-toi. Prends ça, gicle gicle giclgiclgicleuuu, et tiens et tiens, et TIENS !… Quoi ? Qu’est-ce’ tu dis ? Plus profond ? T’avales, en plus ? Et toi qu’en dis-tu jolie petite nounou blonde, pas jalouse ? Allez, roule, OuAaaah, sans dentier je connaissais pas, y a de quoi être édentophile… jusqu’à la garde tant qu’à faire, hein ? Regarde, Zonic, prends-en de la graine, c’est le cas de le dire, t’as jamais eu une gorge profonde comme ça avec ta maman ? Mmm, c’est çaAaaaaaa, t’es chaude toi, avale tout, gast coz, vieille putain, je vais te défoncer la luette, te luxer les hyoïdes, te faire un massage cardiaque par l’intérieur, te vidanger la vésicule biliaire, te ramoner les plaques de Peyer. T’aimes ça je le vois, t’as même pas envie de vomir, gourmande, mmmm, que c’est booooooon mmmm rrrRAaAAaaaaaah…aaaaah…
… aaah…ah… - « crouic »… - Uh ?

-    « Coucou, je reviens, docteur, c’est moi, Marlène, la nounou, (voix suave et érotique de femme-enfant ingénue blonde de dix-sept ans environ, mais elle en a vingt-quatre, les yeux bleus, le teint frais et les pommettes joliment pourprées, les lèvres en pétales de lys entrouvertes sur un baiser naissant, avec un cul d’enfer et des seins je vous dis pas, et pas farouche avec ça) j’étais partie à… Oh ! Mon Dieu !
-     ZUT# !!!! @ ! Et MeeEeerdeuuuuu ! Fait chieEeeeeer, Saaaaalooooooope !....

= commentaires =

Aesatruc
    le 13/05/2006 à 01:19:34
Euh... ouais.
Astarté


    le 13/05/2006 à 09:26:01
Euh...ouais, malgré quelques passages bien écrits. Trop long.
Winteria


    le 13/05/2006 à 13:02:56
Euh... ouais, plutôt sympa.
Aesatruc
    le 13/05/2006 à 15:41:10
Mais trop trop long quoi, faut le lire en plusieurs fois, mes couilles ont frôlées la catatonie.
Aka


    le 14/05/2006 à 21:06:25
Ah mais j'ai vraiment bien aimé moi. Tu te serais bien plus sur le Bar toi.

Désolée en cet instant je ne suis pas capable d'un meilleur commentaire.
Astarté


    le 14/05/2006 à 23:17:50
t'es bizarre dès fois Aka
pasimpa
l'urgence nuit    le 16/05/2006 à 15:37:06
le meilleur là dedans reste quand même la blondasse. mis à part la longueur, que vraisemblablement le rédacteur n'a pas que dans le texte, j'ai bien apprécié l'humour,parfois glauque, cependant. Il est vrai que, pour ce qui me concerne, rien dans le contexte ne me prédisposerait à conserver une gaule aussi longtemps...pour finir par une branlette devant un chien nécrophile. J'ai bien aimé aussi, pas la branlette, l'histoire.

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